SOCIABILITÉ
à former un tout, tribu ou nation, ayant sa physionomie particulière. Souvent les limites en sont des plus nettes et ces limites mêmes ont influencé ou dicté le choix du lieu de séjour. Une île, un îlot ou une presqu'île, une vallée de montagnes entourée de hauts rochers, un plateau circonscrit par des précipices, une plaine féconde que dominent des talus stériles, le pourtour luxuriant d'une source, sont autant de ces corps préexistants dont un groupe humain est devenu l'âme.
La sociabilité naturelle à l'homme fut l'origine vitale de toutes ces cellules distinctes. De tout temps, même aux époques où les tribus primitives erraient dans les selves et dans les savanes, la société naissante s'essayait à produire ces groupements qui plus tard devaient s'agrandir en cités : les bourgeons destinés à pousser en si puissants branchages pointaient déjà sur le pourtour de la tige.
C'est donc en pleine sauvagerie qu'il convient d'étudier les forces créatrices à l'œuvre pour la naissance des agglomérations humaines qui devaient constituer un jour des villes, des métropoles, de vastes républiques. Nulle part nous ne rencontrons de peuplades chez lesquelles l'idéal soit le complet isolement, à moins qu'elles ne vivent dans une terreur constante de l'étranger : leur existence devient un lent suicide. Le besoin de solitude parfaite est une aberration que peuvent se permettre, dans un état de culture avancée, des malheureux affolés par le délire religieux, ou brisés par les douleurs de la vie, comme les fakirs et les anachorètes; encore agissent-ils ainsi parce qu'ils se sentent quand même solidaires de la société ambiante, qui leur apporte chaque jour le pain nécessaire, en échange de prières et de bénédictions. Si le dévotieux était ravi d'une extase parfaite, il exhalerait l'âme au lieu même de son prosternement, et le désespéré se laisserait mourir comme la bête blessée qui se cache dans l'ombre de la forêt.
L'homme sain de la société sauvage, chasseur, pêcheur ou pasteur, aime à se trouver avec ses compagnons. Le souci de son labeur l'oblige souvent à guetter solitairement le gibier, à poursuivre le poisson dans un étroit esquif, battu des flots, à s'éloigner du gîte commun pour rechercher de meilleurs pâturages, mais dès que les amis peuvent se réunir, pourvus de vivres en suffisance, ils reviennent vers le campe ment commun, point initial de la cité.
154 l'homme et la terre. — TRAVAIL
D'après les intéressantes recherches des ethnologistes américains, c'est dans les contrées mexicaines du Nord que se trouvent les peuplades qui auraient le mieux réussi jusqu'à nos jours à se maintenir à l'écart des autres hommes, grâce à la ceinture de déserts qui les entoure du côté de la terre et au détroit qui limite l'île de ïihurôn, la part la plus importante de leur domaine. Vivant, en dehors des chemins de migration des peuples, ignorés des marchands, aux aguets pour fuir tout être vivant qui ne serait pas un gibier, les Seri auraient si bien conservé les conditions primitives de l'humanité originaire que naguère ils n'avaient pas encore atteint la période éolithique : ils ne savaient pas même retoucher un éclat de pierre, mais se servaient du caillou brut, suspendu par un filet de lianes ou de racines.
Ils en étaient donc à un état social antérieur aux « âges de la pierre », mais ils avaient sur tous les autres hommes, et possèdent encore sur leurs contemporains, l'avantage de la vitesse, puisqu'il n'est pas de hôte qu'ils ne fatiguent à la course : c'est même grâce à celte rapidité de marche qu'ils ont pu vivre quand même, échapper aux massacres en masse auxquels procédèrent successivement les Espagnols, puis les .Mexicains « civilisés ».
Les Seri. en horreur à leurs voisins, sont devenus notoires par leurs habitudes de scatophagie. Ils ont pendant une grande partie de l'année la figue de Barbarie, la lana, pour aliment principal, et comme une part de ces fruits, dont ils mangent en quantités énormes, passe à travers l'organisme sans avoir subi de modification, l'Indien peut revenir, pendant la saison de disette, au lieu des anciennes bombances, recueillir les reliefs des repas et les moudre pour en faire un aliment nouveau. On vante celte farine comme ayant une vertu nutritive toute spéciale, surtout pour les guerriers \
Chacune des petites sociétés primitives qui trouvent dans un cercle étroit les conditions matérielles de leur vie et de leur évolution tendrait naturellement à se maintenir dans sa forme première si les mille contacts, doux ou violents, de tous ces divers organismes politiques et sociaux n'en changeaient incessamment l'équilibre, n'en modifiaient la nature même par de continuels mélanges et phénomènes