GUERRE DE TROIE
faisaient des incursions guerrières dans ces beaux et riches territoires de laDardanie. Tantôt vainqueurs, tantôt vaincus, ils finirent par s'emparer des forteresses ennemies, et les Troyens survivants eurent à chercher un asile en terres étrangères. C'est ainsi que procèdent les nations pour résumer en une épopée ou même en un simple mythe toutes les vicissitudes d'un cycle de l'histoire.
Si l'on s'en tenait strictement au récit de Ylliade, il faudrait croire
TRIÈRE GRECQUE RESTAURÉE
à une parenté très rapprochée entre les envahisseurs grecs et les Troyens. Les mœurs, les coutumes sont représentées comme étant les mêmes de part et d'autre ; des côtés opposés du rempart, les combattants se provoquent dans la même langue ; les dieux auxquels on adresse des objurgations ou des actions de grâce diffèrent les uns des autres, mais ils siègent sur le même Olympe. Des historiens ont ainsi pu prétendre avec une grande apparence déraison, en s'appuyant sur le texte précis des anciens chants, qu'il n'y avait aucune différence essentielle de race ou d'origine entre les armées qui se disputaient Ilion. Mais une épopée n'est point un mémoire historique. Elle transforme les événements qu'elle met en scène ; comme le théâtre, elle leur
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donne la même Langue, elle les place en uh même milieu ' : les conditions de l'intérêt populaire sont à ce prix; on n'eût pu tolérer l'intervention d'un interprète entre deux héros qui s'entre-heurtent, animés par des passions furieuses. De même que dans les romans de chevalerie, Croisés et Sarrasins s'interpellent comme s'ils avaient un langage commun, de même, dans lé recul des temps lointains, le poète ne se gêne point pour faire converser comme autant de Grecs les guerriers de Troie et leurs alliés venus des profondeurs de l'Asie. Il se peut qu'en réalité le contraste des idiomes, des pensers et des mœurs ait été considérable entre les peuples en lutte; il se peut que, dans une certaine mesure, la guerre de Troie symbolise un conflit entre l'Europe et l'Asie, analogue à celui qui se produisit pendant les guerres médiques. Qu'on se rappelle le début des Histoires d'Hérodote ! Dès ses premières paroles le grand voyageur, remontant aux origines, établit une différence ethnique entre les Européens et les Asiatiques et rend les Perses solidaires des Troyens : la cause de l'inimitié héréditaire serait bien, d'après lui, la ruine d'Hion par les Grecs.
Quoi qu'il en soit, le cycle de la civilisation était certainement le même pour tous les riverains de la mer Egée, orientaux et occiden" taux. Les uns et les autres avaient depuis longtemps dépassé l'âge de la pierre ; ils étaient encore en plein dans l'âge du bronze, bien que déjà les armes de fer fussent probablement en usage. Un beau vers que trois mille années n'ont pu vieillir revient deux fois dans l'Odyssée (XVI, 394 ; XIX, i3) : « De lui-même le fer entraîne l'homme ». Cette parole, que la répétition même indique comme ayant été un proverbe, ne peut avoir pris ce caractère de dicton que dans un siècle où, pour se battre, les guerriers employaient le fer, le métal dont les bourreaux et les soldats se servent encore pour trancher les chairs, couper les membres et les têtes 2 . Le témoignage des Grecs eux-mêmes est unanime à faire remonter aux Asiates le mérite de la découverte de la fabrication du fer. De toute antiquité les mineurs chalybes, qui vivaient sur les rives méridionales du Pont-Euxin, vers les bouches de FIris, étaient fameux comme fabricants d'armes, et même ils apprirent à durcir le fer, à le
1. L. von Ranke, Weltgesckiçhte, I, 1, pp. lfO, 161. — 2. G. Perrot et Ch. Chipiez, Histoire de l'Art dans V Antiquité, t. VII, p. 230.