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MUSIQUE DES PRIMITIFS

chantaient constamment, à la cadence des rameurs, leurs hymnes les plus véhéments et les plus harmonieux, dans l’espérance que les Indiens, cachés dans les fourrés de la rive, seraient touchés par ic charme de leurs voix : l’œuvre de conversion qui aboutit à la fondation de la communauté théocratique du Paraguay, commença par des chants que renvoyait de grève en grève l’écho des solitudes fluviales. Et depuis cette époque, combien de voyageurs, que leurs armes perfec tionnées n’eussent pas sauvés, ont-ils dû la vie à leur boîte à musique, à leur accordéon ou même à leur simple guimbarde ' ?

Wo man singt, da lass dich ruhig nieder,

Bôse Menschen haben keine Lieder^.

Quand les nègres esclaves eurent été transportés dans les planta tions américaines, amenés de toutes les parties de l’Afrique, et parlant les idiomes les plus divers, ils perdirent bientôt l’usage des accents maternels, et même entre eux, ils furent obligés d’employer la langue de leurs maîtres ; de même, ils se trouvèrent sans voix dans leurs rapports avec les indigènes du Nouveau Monde, aux lieux où ceux-ci n’avaient pas été entièrement exterminés. La haine, l’horreur même, séparèrent les représentants des deux races, noire et rouge ; entre opprimés, les rancœurs naissent facilement ; on aime à se venger des outrages du puissant sur le compagnon de souffrance. Néanmoins, une réconciliation inconsciente se fit en mainte contrée d’Amérique entre les deux races, grâce à la musique. En dépit de l’aversion d’homme à homme, les instruments africains se répandirent en peu d’années jusque dans les peuplades perdues en apparence au milieu des selves primitives ; de proche en proche, le tam-tam et la marimba avaient réconcilié les hommes que la différence de peau, plus encore que la guerre, avaient fait s’entre-haïr. Les ladinos du Guatemala, que l’on étonnerait fort en leur disant que le jeu de l’instrument leur fut enseigné par des noirs méprisés, n’en jouent pas moins éperdument que les nègres du Congo, quoique avec une physionomie moins heureuse. « Le génie artistique, nous dit Gobineau, est né de l’hymen des blancs avec les noirs. »

I. Jacques Arago, Voyages d’an aveugle autour da monde. — a. Adaptation populaire d’un poème de Seume, i8o4 : « Arrête-toi sans peur où t’accueillent des chants, A l’unisson des voix, il n’est point de méchants. »

l’homme et la terre

Mais, ainsi que nous le démontre l’économiste Karl Bûcher dans son mémoire sur le « Travail et le Rythme », la musique, la danse ont fait hien plus encore: en rythmant le travail, elles ont entraîné le travailleur, elles l’ont encouragé à bien faire, elles lui ont donné la gaieté créatrice qui renouvelle incessamment l’initiative et l’énergie. C’est comme facteur économique surtout que le rythme musical eut de l’importance dans l’histoire de la civilisation. Qu’on en juge par les survivances dans les travaux de formes primitives, en ce siècle de machines, où l’ouvrier devient le serviteur du bois et du métal au lieu de leur commander. Le bon travailleur accomplit toujours sa besogne avec rythme et mesure. Le forgeron prend sa joie à laisser tomber et retomber en cadence son marteau sur l’enclume ; le menuisier plante ses clous et rabote ses planches à temps égaux; le tonnelier fait résonner ses barriques comme des tambours. Déjà l’homme isolé s’excite au travail et s’enivre par le son mesuré, régulier de son outil ; même le bruit léger, presque imperceptible que font les aiguilles à tricoter et jusqu’au mouvement d’un objet silencieux, mais brillant, suffisent pour donner de l’animation au travail, pour en faire une fonction normale de la vie.

Combien plus grand est l’effet du rythme, quand plusieurs personnes, unies pour une besogne solidaire, ajoutent au bruit mesuré les sons de leurs instruments de travail. Alors, nul parmi les ouvriers ne peut se soustraire à l’effort commun; les muscles se tendent par l’appel même de la cadence ; on travaille ensemble et l’on ne peut se reposer qu’ensemble. Les paveurs accordent toujours les alternances de leurs pilons de fer ou de bois, et c’est par une assimilation des plus naturelles qu’ils leur donnent le nom de « demoiselles » comme s’ils se balançaient avec de belles filles sur le pavé retentissant. Et les batteurs en grange, que bientôt on n’entendra plus, même dans les coins les plus écartés de l’Europe, n’avaient-ils pas imaginé, dans la succession de leurs coups de fléau, toujours trois par trois, un accord des plus doux à l’oreille, se mariant admirablement avec tous les autres bruits de la nature, et, surtout dans le Midi, avec le chant des cigales ?

Sur les rivières, sur l’Océan, les rameurs plongent leurs avirons et les retirent de l’eau en un parfait ensemble, réglé par les mouvements de celui qui tient la barre, et, sur les navires, les hâleurs de câbles, les vireurs de cabestan unissent l’effet harmonique des voix à l’effort

MUSIQUE DES PUIMITIFS

solidaire des muscles pour doubler leur force colleclivc. Les cris, ies soupirs, les sons brefs et. les noies fdées allernent et se succèdent harmonieusement, parfois se développent même en véritables

MUSICIENS S0UDANIEN3

D’après une pholopraphie.

chants. Actuellement, les cultivateurs de la terre, en Orient, bêchent ou piochent le sol par handes et se servent de leur outil suivant une mesure que réglaient autrefois la flûte et le tambour, le chant ou la danse

l’homme et la terre

d'une jeune fille, dans les époques de liberté joyeuse, ou bien le fouet, le bâton, la courbache, aux âges des oppressions assyriennes ou pharaoniques.

Enfin, on mesure la marche du soldat par la chute du pas, le balancement du corps, le jeu alternatif des muscles : c’est un proverbe militaire souvent mis à l’épreuve, que les soldats gagnent les batailles non par leurs armes, mais par leurs jambes. On sait aussi que les animaux porteurs de sonnailles sont beaucoup plus résistants à la fatigue que les autres : la musique du cuivre qui résonne les aide au travail autant que la fierté d’avoir été choisis par l’homme comme conducteurs de troupeaux ou d’attelages ; l’âne qui tintinnabule au devant des chevaux est, lui aussi, quelque peu un Tyrtée. Ainsi on constate partout l’influence heureuse de ce pouls du travail donné par la mesure, les sons alternants et la musique. Et, par les voies ineonscientes de la vie, cette cadence est déterminée sans doute par un autre pouls, le rythme des artères, le battement du cœur qui mettent en activité l’organisme entier comme le va-et-vient d’un piston dans la machine à vapeur.

Le primitif appliquait aussi l’art à sa propre personne. Il existe des peuplades qui ne portent point de vêtements, mais on n’en a jamais rencontré qui n’aient pas souci d’orner leur corps ; si l’humanité comprit çà et là des êtres isolés qui n’aient point cherché à s’embellir, c’est évidemment parmi les maudits et les désespérés. Mais dans la vie habituelle, autrefois comme aujourd’hui, l’homme essaya toujours de plaire ou du moins de se complaire.

Il ne possède pas en son propre organisme des ressources semblables à celles de l’animal, oiseau, reptile ou quadrupède, qui se fait beau par des plumes ou des couleurs brillanles pendant la période de l’amour. Les regards joyeux, le charme du sourire, l’air de force et de santé ne lui suffisent pas : il lui faut encore des parures, des ornements extérieurs ; certainement, les primitifs ont un souci au moins aussi grand de l’embellissement de leur personne que les fats de la société civilisée; il leur arrive souvent de passer de longues heures à soigner l’édifice de leur chevelure, et la mode pour le choix des plumes, des épines, des graines, des verroteries, des étofl'cs qui brilleront sur leur corps les passionnd souvent bien plus que la chasse ou la guerre.

PARURE DES PRIMITIFS

MALAIS DE l’iLE PAGAÏ ET SES OIÎNEMENTS FESTIFS

dans les régions tropicales, surtout rAmériqnc du Sud, les fruits qui teignent le corps, tels le géuipa et le roucou, sont, parmi les objets de trafic, les plus recherchés. Les prueuieuts et les peintures ne dillereut 1 i3

Avec quelle piété naïve s’étale et se déploie le sauvage pour montrer dans tout leur éclat les belles couleurs, vives et contrastées, dont il a reA^ètu ses membres ! Les terres graisseuses, les argiles, les ocres, et,

HOMME TATOUÉ UE MOGEMOK (île MACKEKSIE, carolines)

(Devant)

pas seulement suivant les matériaux que fournissent certains pays, mais aussi suivant la forme des chevelures et la couleur des visages : les artistes jugent avec une coquetterie savante de l'cflet produit par

leurs artifices.

Aux moyens extérieurs de SC rendre beaux, ou, suivant les occasions, formidables d’aspect, les primilifs ajoutaient et ajoutent encore, en maintes conirées, les marques indélébiles du corps, blessures, entailles, scarifications ou suppression de membres, tatouages, peintures et dessins. Le désir de plaire on de terrifier ne fut pas la seule raison de ces souffrances volontaires, de CCS tortures même et de ces mutilations : la plupart des tribus et, dans ces tribus, chaque [lersonnc avaient également à préciser leur individualité, à revendiquer leurs origines, à proclamer leur gloire, à dire leurs ambitions, à s'éterniser dans la mémoire des siècles.

L’homme policé ilc nos jours a son passeport, son livret on ses insignes; l'homme d’autrefois étalait ses titres à tous les yeux sur son visage ou sur son corps. D'ailleurs, en pareille matière, la distinction recherchée comportait le pins souvent un eidaidisse-

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