‹ L'homme et la terreChapitre 133 sur 279 · VACHE MARQUÉE ET ORNÉE ( PAYS DES MAS VÏ, AFRIQUE ORIENTALE · texte numérisé non relu

VACHE MARQUÉE ET ORNÉE ( PAYS DES MAS VÏ, AFRIQUE ORIENTALE

OU « earl » est l’homme fort par excellence, le preux cfui frappe à mort, le u chevalier », 1’ u écuyer », le « valet » se tiennent côte à côte dans le combats Cependant quclcpies titres expriment seulement d’une manière générale le fait simple de la domination, soit en paix, soit en guerre, telle l’appellation de « roi ». Dans les langues germanicjues, les mots koni/ig, kônig, king attribuent môme à celui qui commande une intelligence, une connaissance supérieure des choses. Déjà le sujet s’humilie devant son maître ; il appartient à des générations asservies depuis assez longtemps pour être devenues courtisanes.

La monarchie a pu d’autant mieux se consolider chez l’homme qu’il est lui-même un animal « domesticahle ^ » comme le chien et tant d'autres espèces. Dompté soit par la llatterie, soit par la terreur, puis maintenu dans la servitude par l’accoutumance, l'homme laisse

I. Thomas Carlyle, Sarlor Resartus. — 2. Ludwig Gumplowicz, article cité, p. ü.

prendre ses forces et sa vie par celui qui possède le vouloir; mais, tout en abandonnant la dignité de sa personne, il reste homme par l’affection, les sentiments du respect et de la vénération, et c’est précisément celui qui lui a ravi la fierté qu’il finit souvent par aimer, respecter et vénérer plus que tous autres. « Chien couchant », il rampe aux pieds du maître qui l’insulte et le frappe.

C’est aussi dans le monde antérieur à l’homme que naquit et se développa cet esprit d’obéissance et d’abandon moral qui permit la naissance des monarchies en un si grand nombre de sociétés humaines et qui, pendant le cours de l’histoire, facilita la fondation de ces fameux empii'es où des milliers d’hommes étaient heureux de se prosterner dans la poussière sur le passage d’un de leurs semblables. Que de fois le dernier hommage de ceux qui périssaient pour le caprice d’un monarque ne s’est-il pas élevé vers celui qui d’un signe les envoyait à la mort! Cæsar, morituri te saéutant l ce n’était point la suprême ironie du désespoir, mais bien le dernier acte de l’adoration.

Dans un des petits États des îles Palaos, les chefs portent le titi’e de mad ‘ ou « mort » : nul, pense-t-on, ne peut les regarder sans mourir.

La tendance à l’imitation est aussi un des phénomènes naturels qui ont le plus contribué à développer l’esprit monarchique dans l’humanité : le faible aime à se modeler sur le fort, le pauvre sur le riche, le laid sur le beau et même le beau sur le hideux devenu souverain.

11 était donc inévitable que le fait d’imitation spontanée fût par degrés érigé en loi, en devoir. Là où la force est solidement constituée, quel est le sujet qui oserait se soustraire à l’obligation de copier son maître? L’îmitation se fait donc, lointaine, respectueuse, par la population tout entière, et cette imitation se changeant peu à peu en une sorte de stupeur, la parole, la pensée deviennent d’autant plus serviles.

Ainsi dans les îles Fidji, lorsqu’un chef tombait sur un sentier raboteux, tous ses compagnons affectaient de tomber également, et si un seul homme restait debout, il était tout aussitôt frappé par ses-

I. Miklukho Maklaï, Izvestiya Roasskavo GeograJ. Obchtchestva, 1877.

SERVILITÉ ET liNDÉPENDAVCE

camarades comme un insolent et un relielle’. Do meme, lorsque le U Grand Roi », vieillard et cacochyme, se plaignait du poids des ans, quel courtisan ne prétendait au mérite d’être comme lui faible et souffreteuv? Une reine a-t-elle le malheur d’être laide? Ressembler à sa laideur est devenu la grande beauté. Est-elle diRorme? Il convient de se donner l’apparence d’une difformité semblable.

Il est de solides privilèges que se réservent les souverains et qui restent interdits au commun des mortels ; mais ccu\-ci ont toujours la ressource de singer leurs maîtres par des grimaces permises, réputées de bon goi'it.

Un vieil instinct humain mène à la turpitude. (Hugo.)

En même temps d’autres passions agissent dans des milieux différents et poussent à l’insurrection, suscitant l’héroïsme. Nulle part, les circonstances ne sont identiques et par conséquent les résultats politiques de la lutte entre tel ou tel groupe d’hommes asservis à uuc volonté supérieure et tel autre groupe dont les membres, à divers degrés, conservent tout ou partie de leur volonté individuelle, doivent varier dans tous les lieux et à tous les âges. Cependant, au point de vue spécialement géographique, il importe de savoir comment les formes politiques des sociétés correspondent normalement aux diverses formes terrestres dans l’évolution primitive de riiumanité, et l’on peut établir à cet égard des règles générales, qui prévalurent aussi longtemps que la constitution de grands Etats centralisateurs disposant de moyens de coercition formidables, ne vint pas effacer les contrastes originaires.

Prenons, par exemple, un pays de montagnes, dont la population, forcément clairsemée, se répartit par faibles communautés en des vallées d’étendue peu considérable, bien limitées par des cluses de passage difficile et par des arêtes de rochers qu’obstruent souvent les neiges ou les glaces. En ces petits mondes fermés, chacun a son travail défini par les conditions mêmes du milieu, et les journées sont bien remplies : fenaison et engrangement, jardinage, coupe des bois, surv-eillance des bestiaux, fabrication des fromages sont les besognes qui s’imposent pendant toute la partie vivante de l’année.

I. J. Souiy, Éludes historiques sur... l’Asie antérieure, p. 3a i.

ot. pour un grand nombre des natifs, le travail continue pendant la saison froide, grâce à l’émigration temporaire. La défense est facile, vu l’escarpement des roches et l'inaccessibilité des chemins, et, dans le cas où ces conditions n’empêcheraient pas les ennemis d'attaquer les montagnards, la tactique à suivre n’a rien de compliqué qui oblige ceux-ci à s’en remettre à un chef unique pour l'intérêt de la patrie minuscule. Chaque iiulividu, de par ses habitudes et la conduite de sa vie, a volontiers confiance en soi-même : il peut bien s’entendre avec le (( premier des pairs «, avec le combattant reconnu de tous comme le plus vaillant ou le plus rusé, et cela même constitue pour celui-ci une certaine autorité effective en temps de péril public, mais que l'opinion ne sanction lierait pas en temps ordinaire et qui est par conséquent presque nulle. Le danger du commandement ne prend un caractère de gravité redoutable que lorsque des tribus de monlagnards dévalent en masse de leurs hauteurs pour faw-c la con- ((uête des plaines basses et y fonder des empires, où ils changent lapidement de mœurs et finissent par se perdre dans les nations ambiantes plus civilisées.

Les vallées de l'IIimalaya et de l'ilindu-lvucb, celles du Szetchueu, du Caucase, des Alpes, des Pyrénées, des Alpes méridionales ort'rcnt de très nombreux exemples de ces petites démocraties locales qui subsistèrent pendant des milliers d'années et dont plusieurs se sont maintenues sous des formes modernes. Dans la presqu'île de Malacca et les grandes îles indo-malaises, dans les iles chinoise de Ilaïuan et japonaise de Formosc, les régions de l'intérieur, étoilaut leur's vallées sur le pourtour d'un massif eu forme d'épine dorsale, sont également, ou du moins étaient naguère, habitées de populations républicaines dont les institutions se déterminaient par la division des hautes terres en domaines distincts.

Toutefois rarchitecturc du massif ou de tout le système de montagnes peut être de nature à faciliter la constitution d'un empire. Ainsi les bassins lacustres où se trouvent les a illcs de Tczcuco et de Mexico et qu'appuie tout un cercle de plateaux devaient par leur position même donner une grande prépondérance aux popvdations qui les habitaient, et celles-ci en profitèrent pour asservir les habitants des Aallées divergentes, beaucoup plus faibles et sans cohésion naturelle. De même, les familles gouvernantes des liica, auxquelles s'étaient soumises les

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