RELIGION ET PARESSE INTELLECTUELLE
Kl 1 .
UNE FUMERIE d’oPIUM
D’après une photographie.
cluire sa vie, d’enchaîner ses agissements, de transformer logi([uemcnt des volontés en réalisations; et que faire pour se reposer de cette fatigue, sinon déraisonner à plaisir, se laisser entraîner par la volupté de l’imagination déréglée, par celle du mysticisme qui rend possible toute impossibilité, par les délices de la folie ou même par celles de la mort, qui suppriment tout savoir et tout vouloir? A l’activité succède le sommeil par un rythme normal; de même l’alfcruauce est naturelle de la vie raisonnable à celle qui méprise toute raison et cherche une autre Justification de son existence. De là ce besoin des li([ueurs fermentées ou des poisons affolants que l’on rencontre sous mille formes chez tous les peuples de la Terie et qui scandent si agréablement la vie des malheuieux et même celle des heureux Le famélique se donne ainsi les beaux
rêves des éternels festins; celui qu’on n’aime point se procure l’infini bonheur de l’adoration éperdue; la paralysie vient à celui qui désire le repos.
Cette lassitude de l’effort et ce besoin d’extase qui se manifestent plus ou moins chez tous les hommes prennent en tout temps et en tout pays un caractère général par le fait de la ressemblance des milieux, de la contagion, de l’imitation, et c’est ainsi que naissent les associations religieuses, occupant parfois de vastes étendues et d’apparence unitaire. Chacune de ces foules qui, d’un mouvement collectif, se trouve entraînée par la même passion, obéissant au même vent d’angoisse, de désespoir, de délire, de folie, aime à se conformer aux mêmes pratiques, à se procurer les mêmes hallucinations, et d’ordinaire par les mêmes moyens.
Des milliers de religions ont pris assez d'importance pour se constituer en corporations, ayant leurs officiants, leurs prêtres ; quelques-unes ont jusqu’à leurs demi-dieux ou leurs dieux visibles, dont les paroles, les gestes, les moindres actions remplacent les raisonnements du fidèle et jusqu’au témoignage de ses sens. Des cérémonies collectives ont lieu pendant lesquelles l’individu abdique complètement. Pendant certaines heures imposées, il lui faut se lever, s’asseoir, tourner en mesure, prononcer certaines paroles, obéir à certaines ondulations, à des refrains traditionnels, respirer certaines odeurs, s'enivrer de certaines boissons, vivre et se mouvoir conformément à des mouvements imposés par un chef ou par des traditions immémoriales. C’est ainsi qu’il apprend à pirouetter comme un derviche tourneur, qu’il devient anesthésique comme un Aïssaoua traversé d’épingles et de broches, qu’il « monte au septième ciel » comme un Paul ou comme un Mahomet, qu’il se fait même « assassin » pour obéir à la volonté d’un Vieux de la Montagne. La vie banale de l’homme en santé morale est remplacée par une vie nouvelle de rêve et de folie.
La façon dont l’être humain conquiert sa nourriture constitue l’axe de son ravissement religieux aussi bien que de toutes ses pensées, de son genre de vie, de ses coutumes, de sa science et de son art. C’est principalement autour du gagne-pain que se meut le cercle