I. G. Tarde, les Transjormations du Droit, pp. i
l’homme et la terre
enfants, sous peine d’amende, d’emprisonnement, de supplices, interdiction de toucher aux fruits, aux mets réservés à la table des supérieurs, de prendre part aux plaisirs des grands, de s’élever jusqu’à la connaissance des révélations suprêmes. L’inégalité était le résultat humain de l’appropriation des richesses, de la force du pouvoir; il fallait en outre lui donner une sanction divine, en faire l’une des assises de l’Univers.
En tout cas, la religion, la « révélation d’en haut » n’a rien à faire avec le sentiment inné de la justice, dérivé entièrement de la morale, conception des règles à suivre dans les rapports sociaux.
Par l’effet de cette illusion d’optique qui se produit aussi bien dans le monde moral que dans le monde matériel, les hommes se trompent d’ordinaire sur le sens réel du mouvement lorsqu’euxmêmes et l’ambiance se déplacent en sens inverse : ils se croient immobiles et s’imaginent que la nature est en fuite. Ils donnent un caractère de permanence dogmatique à leurs illusions religieuses en les contrastant avec la conduite de la vie qu’ils supposent essentiellement incertaine et dépourvue de morale rectrice. C’est le contraire qui est vrai : la morale existe par cela même que des individus, animaux ou hommes, vivent en société, tandis que les religions, ne se rapportant qu’à l’inconnu et ne vivant que d’hallucinations et d’hypothèses, sont un phénomène secondaire dans le développement général des hommes.
Pourtant il est bien vrai que dans le cours de leur durée les religions réagissent très énergiquement sur la conduite des hommes qui ies professent : elles dirigent les passions humaines conformément à leurs dogmes et aux intérêts de leur culte, et ce qu’elles appellent spécialement du nom de « morale » est la pratique de la vie qui leur convient le mieux.
Or les actes de l’homme varient infiniment avec la poussée de ses instincts et de ses attractions ; ils oscillent entre les extrêmes, ayant pour mobiles, d’une part, l’amour et le dévouement sans bornes, de l’autre, la fureur de la haine et de la vengeance. « Que de maux a pu susciter la religion! » dit le poète. Elle ajoute une férocité double à la férocité première, de même qu’à l’occasion elle exalte la tendresse jusqu’au délire. Avec les diversités des milieux, des conditions, des héritages de haine légués par la guerre, elle contribue à dif-
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fél’encier les morales particulières de nation à nation : « Vérité en deçà, erreur au delà I »
Mais si l’on prend le terme de « morale » dans le sens restreint — te plus usuel — de conduite absolument conforme à l’altruisme, il est certain que la religion n’a pu exercer sur elle aucune action, si ce n’est pour l’obscurcir ou la dénaturer, en troublant les rappoi ts naturels entre les êtres vivants. Ces rapports sont primordiaux : la morale d’altruisme est aussi ancienne, plus ancienne même, (j.ie l’humanité.
Il est vrai, les animaux n’ont pu se répéter les fameuses l'ègles formulées par les Bouddha, les Confucius et les Christ : « Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu’on vous fit » et : « Faites à autrui ce que vous désirez qui vous soit fait 1 » Mais s’ils n’avaient pas la parole nécessaire pour se prêcher cette morale les uns aux autres, ils ont su la pratiquer. Le dévouement complet, le sacrifice de la vie à l’être aimé ou à la communauté des parents et amis se retrouvent dans l’histoire ordinaire de maint groupe animal, de la fourmilièie au nid et de la couvée aux familles supérieures. Ainsi que le dit excellement un historien philosophe, « l’équité et la bonté, voilà les deux piliers de l’équilibre moral; pareils à cet olivier dont Ulysse avait fait le pied de sa couche nuptiale, ils ont pris racine quand la première tribu prit naissance, et nulle tempête ne les déracinera ‘ ».
11 est incontestable que l’entr’aide fut dès l’origine un des plus puissants facteuis du progrès N’est-il pas vrai aussi qu’en ces dernières décades nous assistions à la transformation du monde ancien en un monde nouveau pour la création duquel la science s’associe jusqu’aux radiants célestes et ajoute à ses propres forces celles de l’univers?
L’entr’aide, dans toute son ampleur, telle fut, au milieu des infinis dangers de l’existence primitive, la sauvegarde des malheureux et de la race elle-même. L’homme a tellement besoin d’entr’aide que, solitaire, il se crée deux personnalités qui s’interrogent et se répondent. Nous vivons les uns par les autres, tout en puisant la force initiale en notre propre individu; ce fut toujours une prétention naïve, enfan-