I. CarlRitter, Asien, vol. IX, pp. 229 et suivantes
COURONNEMENT DES COLONNES DE l’aPADANA d’aRTAXERXÈS (SüSE DES ROIS AKIIÉMÉNIDEs)
Musée du Louvre.
HISTOIRE DE l’ÉLAM
quelle relation de cause à effet rattache cette extension à l’invasion de l’Égypte par les Pasteurs qui, à un siècle près, semble de même date, mais elle appartient certainement au même cycle d’ébranlement des peuples. Vers l’orient, leur expansion fut telle que, par delà la Bactriane, la Chine en reçut le choc initial : les habitants des montagnes des Bakhtyari firent jaillir l’étincelle qui produisit la civilisation chinoise'.
Ce vaste empire élamite dura peu; nous trouvons, il y a trenteneuf ou quarante siècles, le célèbre Hammurabi, roi de Babylone, dominant à Suse. Plus tard, après des siècles de luttes , dont les phases sont encore obscures, de puissants rois ont à nouveau le siège de leur empire dans la capitale de la Susiane. Un certain Chinchinak, fils de Chutruk Nakhonte, membre de cette dynastie, bâtisseur et archéologue, reconstruit plus de vingt temples, exhume et restaure les anciennes stèles, transcrivant religieusement le texte en langue sémitique, vieux parfois de deux mille années, et y ajoutant, en langue touranienne son nom, celui de sa femme et ceux de ses enfants
Jusqu’alors le plateau restait sans histoire ; les habitants d’Iran ne firent pas usage de l’écriture avant l’époque des Akhéménides. Les vagues indices que l’on découvre maintenant montrent que peu à peu l’aimantation du monde persan se déplaçait du sud au nord , dans le même sens que le centre du pouvoir dans le bassin des deux fleuves. A la grande influence de la Chaldée sur le monde oriental succéda celle de l’Assyrie, et même, de ce côté, le rebord du plateau fut annexé à l’empire des Sar conquérants. Une cité riveraine du Tigre, Ninive, devint la puissante rivale de Suse.
Une furie de destruction et de massacres semble posséder les peuples d’entre Caspienne et golfe Persique à partir de la constitution de la puissance assyrienne. Les guerres se succédèrent sans interruption, mais elles furent singulièrement compliquées par l’incursion de nouveaux peuples venus du Nord : les Kimmériens qui, venant des plaines Sarmates avaient envahi l’Asie Mineure et l’Arménie par l’occi-
1. Terrien de la Couperie, Babylonian and Oriental Record. — 2. Capitan, Histoire de l’Élam, Revue de l’École d'Anthropologie.
dent du Pont-Euxin, puis les Scythes accourus du bassin de la mer d’Aral.
L’Élam fut plusieurs fois dévasté par Sargon et Sennacherib ; enfin, il y a 2 53o ans selon les uns, 2 546 selon les autres, Suse, la capitale millénaire fut rasée par Assurbanipal. « J’ouvris leurs trésors, je pris l’or et l’argent, leurs richesses... J’enlevai Chuchinak, le dieu qui habite dans les forêts, et dont personne n’avait encore vu la divine image.,. Je brisai les lions ailés elles taureaux qui v'^eillaient à la garde des temples ». Le vainqueur s’enivre de son chant de destruction, mais quel intérêt pouvaient avoir pour lui les tablettes d’argile cuite, composant les archives de l’administration? Aussi les débris que laissèrent les barbares conquérants ont pour nous plus de prix que l’or dont ils se montraient si avides Après la chute de Suse. l’Elam, « le plus ancien des états de l’Asie' antérieure », disparut de la scène du monde
Quelque trente ans après la chute de Suse, Ninive, la capitale des orgueilleux Sar, succomba à son tour sous les coups des Mèdes, une cinquantaine d’années avant que Cyrus, le Roi des Rois, montât sur le trône persan.
Le fait le plus antique de l’histoire iranienne, conservé comme un diamant dans une argile impure, nous montre, au milieu du fatras légendaix'c des chroniques contradictoires, que les anciens Perses, destinés à subir si durement l’oppression des rois, eurent aussi leurs jours de noble revendication ; l’événement reste baigné dans l’ombre d’une période inconnue et l’on ne sait quels personnages s’étaient arrogé l’empire , mais la tenace mémoire du peuple et la précision du récit, tel que le transmet l’épopée persane, ne permet pas de mettre en doute cette révolution des anciens jours L enchâssée dans la fable bizarre du monstrueux Zohak qui portait sur ses épaules deux énormes serpents n’ayant d’autre nourriture que des cervelles d’hommes. Déjà dix-sept des fds du forgeron Kaoueh avaient été trépanés par les serpents royaux et il n’en i-estait plus qu’un désigné par le tyran pour subir le même destin. C’est alors que Kaoueh, brandissant
I. J. de Morgan. Mission archéologique en Perse, préface. — 2. G. Maspero. Histoire ancienne des peuples de l’Orient, p. 4 70. — 3. Mohl, Livre des Rois.
TABLIER DE KAOUEH
son tablier de forgeron au bout d’une perche et suivi d’autre hommes de travail portant leurs marteaux, leurs poinçons et leurs scies, se précipita vers Zohak : le monstre s’enfuit tout blême vers le Demavend, où le héros Féridun le cloua sur un roc du volcan. Pendant des milliers d’années, le tablier de Kaoueh resta l’étendard protecteur de la Perse ; malheureusement les forgerons n’en conservèrent pas la garde : les souverains le leur enlevèrent pour en recouvrir le cuir de pourpre et de hrocard, pour l’orner de diamants et de saphirs, de ruhis et de turquoises ; ils en firent une châsse dont plusieurs hommes
CAUACTÈKES CUNÉIFORMES COPIÉS A PERSEPOLIS EN 162Î
seulement pouvaient porter le poids : le peuple ne le reconnaissait plus. L’histoire nous dit que la chapelle mouvante tomba aux mains des Musulmans, lors de la formidable rencontre de Kadesieh, et que les vainqueurs s’en partagèrent les débris. Mais « ce n’était pas le vrai drapeau », se disent les Persans en secret, et tous ont confiance qu’un jour on retrouvera le tablier du forgeron. Sous une autre forme, c’est aussi notre espoir I
Avant d’avoir subi le joug des grands empires conquérants, les nombreuses tribus des monts et du plateau, qui jouissaient encore de leur autonomie politique, devaient se trouver dans une situation analogue à celle des Bakhtyari de nos jours et, comme eux, mener une existence très simple et très pure, alternant leurs occupations entre la culture des combes et l’élève du bétail sur les alpages.
Une ancienne légende de l’hi«tnire des Mèdes, rapportée par Hérodote, nous apprend que, seuls parmi mus les peuples, les habitants de ces hauts plateaux n’ohéissaient pas aux lois de la guerre et ne connaissaient que celles de la justice. Ce dut être à l’origine une fière nation
l’homme et la terre
que celle où l’éducation des enfants consistait en trois choses ; « monter à cheval, tirer de l’arc et dire la vérité, » et où la coutume interdisait de mentionner ce qu’il n’était pas permis de faire'. On se rappelle l’exclamation du grand roi mède Astyagès, sur le point d’être vaincu par le principicule perse Cyrus : « Se peut-il que ces mangeurs de pistaches se conduisent avec tant de courage?^ »
Une particularité du langage primitif des Aryens, tel qu’il nous est révélé par l’étude des divers dialectes qui en sont dérivés, serait de nature à faire admettre de hautes qualités pacifiques chez les populations premières de la race. En effet, les mots relatifs à des occupations paisibles se ressemblent pour la plupart ou proviennent d’une souche commune ; de même, les termes qui désignent les animaux domestiques sont parents dans les parlers aryens de l’Orient et de l’Occident, tandis que les mots ayant rapport aux choses de la guerre, de la chasse et aux animaux sauvages, appartiendraient presque tous aux langues d’origine postérieure, indiquant ainsi que des époques troublées avaient succédé dans tous les pays d’immigration à une période de grande tranquillité primitive U
D’après le « Livre des Rois », les premiers Iraniens ne goûtaient pas encore à la chair des animaux et ne connaissaient d’autre nourriture que les racines, les graines et les fruits. Firduzi nous raconte comment on réussit à transformer Zohak, jeune prince doux et charmant, en un monstre de scélératesse : après lui avoir fait prendre un œuf, puis plusieurs, on l’habitua graduellement à manger de la viande, cuite, puis crue, et finalement on en fit cet abominable cannibale dont triompha le forgeron Kaoueh portant comme étendard son tablier de cuir. Cette éducation sanglante est un symbole : la révolution produite dans les mœurs par l’alimentation carnivore avait coïncidé probablement avec de grandes guerres entre les habitants du plateau et les gens de la plaine d’en bas.
Les documents laissés par l’histoire primitive sont insuffisants pour énumérer toutes les parties de l’immense héritage légué à l’humanité par le monde iranien : découvertes et métiers, conceptions philoso-
I. Histoires d’Hérodote. Livre 1, pp. i36, i38. — 2. Nicolas de Damas, cité par Dieu lafoy, L’Art antique de la Perse, p. a3. — 3. Max MüUer, Essais de Mythologie comparée, Irad. G. Perrot, pp. 53, 54-