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ISOLEMENT DU CAUCASE OCCIDENTAL

Quelle que fût rorigine de telle ou telle tribu des montagnes, la nature de la contrée condamnait la plupart des indigènes à une existence entièrement isolée Les vallées du Caucase, n’olTrant qu’une porte du côté de la plaine et limitées de tous les autres par les neiges, des glaciers inaccessibles, constituaient autant de domaines distincts, parfois même de véritables prisons, d’immenses cbaussestrappes dans lesquelles des peuplades se trouvaient enfermées, gardant leur individualité particulière. Telle vallée de la Svanétie (Sonanétie, Svanie) ou du Daghestan était un monde A^érilablcment clos où quelque famille emprisonnée vivait inconnue des nations du dehors, formant à elle seule une petite humanité ignorant la grande humanité du vaste monde. En aucune autre région montagneuse de l’Europe et de l’Asie, on ne constate l’existence de tant de groupes humains se distinguant nettement les uns des autres et se refusant à reconnaître des liens de parenté pourtant incontestables. C’est que nulle autre contrée que le Caucase ne présente eu môme temps et au même degré des caractères d’ordre plus différent, n’exerce, par la richesse naturelle de sa flore et la douceur de son climat, une si grande force d’attraction, ne détient, par la forme de ses bassins à difficile issue, une telle puissance de fixation.

Un passage de la Géographie de Strabon, très fréquemment cité (liv. XI, ch. Il, ’p. i6) relate que, d’après les récits des marchands,

« trois cents peuples » se rencontraient parfois sur le marché de Dioscurias, la Sukhum-Kaleh actuelle. Le géographe grec, protestant-contre cette exagération, évalue cependant à soixante-dix le nombre des populations diverses à langues distinctes, dont les représentants échangeaient leurs denrées dans la ville des Dioscures : ces renseignements précis, Strabon les devait sans doute à Moapherne, l’oncle paternel de sa mère, qui avait été gouvenieur de la Colchide (liv. XI, ch. Il, p. i8), et l’on peut d’autant mieùx croire à leur vérité approximative que, pour la seule Transcaucasie, le recensement de 1891 énumère soixante-six peuples différents, et que l’on en compte un peu plus de quatre-vingts pour l’ensemble du Caucase. Il y a donc coïncidence, à dix-huit cents ans d’intervalle, entre le dire de Strabon et les relevés précis fournis de nos jours par les ethnologistes et les statisticiens; l’histoire témoigne que, malgré les migrations et les déplacements, le fonds ethnique est resté le même : plusieurs peu-

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plades, tels les Svanes, sont cantonnés immuablement dans la citadelle de montagnes qu’habitaient leurs aïeux. D’ailleurs Strabon donne de cette prodigieuse variété des Caucasiens, une explication tout à fait erronée, absurde plutôt : « Il faudrait l’attribuer dit-il, à la vie errante que mènent ces peuples » ; c’est tout le contraire. Cette A^ariété provient de la semi-fermeture des vallées caucasiennes dans lesquelles les tribus sont forcément isolées : elles ne peuvent entremêler leurs vies, et ne se connaissent que par les rencontres des marchands en des lieux de foire lointains.

Ainsi divisée en domaines nombreux, la Caucasie ne pouvait constituer un empire, un état homogène ; tout au plus des pillards descendus de la montagne dominaient- ils temporairement les populations terrorisées des plaines adjacentes, ou bien des conquérants de la campagne ouverte pénétraient-ils dans quelque vallée tributaire; mais les facilités de la défense et les difficultés de l’attaque, jointes à la presque impossibilité des transports, devaient maintenir pendant des siècles l’équilibre premier de 3 nombreuses petites nationalités juxtaposées. C’est du dehors qu’arrivaient fatalement les conquérants, et ils n’ont pu s’y maintenir qu’à une époque où les plaines du nord, occupées par une population très considérable, lui fournissaient, par l’industrie et la richesse, une énorme puissance d’attaque. Ces conditions n’ont été remplies que pendant le courant du siècle dernier, qui vit naître la puissance de la Russie dans ces parages.

Toutefois les cent petites nations isolées devaient trafiquer les unes avec les autres et de proche en proche s’établit un mouvement commercial qui fut déjà considérable dès les temps mythiques, ainsi que nous le raconte la légende de la Toison d’or. Les Grecs naviguaient directement vers les bouches du Phase, le Rion actuel, mais ils recevaient surtout par des intermédiaires les métaux et autres objets de valeur provenant de la région du Caucase. Dans la division naturelle du travail qui s’opère parmi les peuples, conformément aux conditions spéciales de leur milieu, certaines tribus se chargèrent du transport, et, grâce à leur métier pacifique, nécessaire à tous, acquirent partout le droit d’hospitalité. C’est ainsi que Ton a de très sérieux indices pour admetti'e l’existence d’un commerce établi régulièrement entre le Caucase et les bords de la mer Baltique par l’entremise des Osses, — peut-être aussi par celui des Ases immigrés en Scandinavie et que des

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