Val Queyras
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de ces « vauciuses», ou vallées closes, ne peuvent évidemment préscnlcr I. Gustave Droz, Autour d’une source.
l’homme et la terre
une civilisation complexe comme celle des habitants de la plaine inférieure. Elles doivent s’en tenir à une industrie rudimentaire, à la culture de leur petit bassin de terres arables, à la garde de leurs bestiaux, à la chasse des animaux rupestres.
D’après une légende que nombre d’historiens adoptèrent sans réflexion, obéissant à la routine du langage, les gens de la plaine seraient descendus de la montagne en suivant le cours des rivières, mais c’est en sens inverse que s’est fait le mouvement de migration. Les habitants des hauts cirques montagneux sont évidemment gens de la plaine ayant été obligés de remonter vers les sommets pour fuir soit des ennemis, soit la famine, en cherchant une retraite sûre ou des terrains vierges. Les vallées supérieures des monts sont, par excellence, des lieux de refuge ; des régions les plus contraires y vinrent des épaves ethniques, appartenant aux races les plus différentes et s’étant accommodées primitivement aux milieux les plus distincts.
Parmi tant et tant de peuplades diverses qui se sont cantonnées dans les vais fermés des montagnes, nulle évidemment ne saurait être considérée comme typique, puisque ces fuites, ces exodes, ont eu lieu à diverses périodes de l’histoire, avec accompagnement de vicissitudes contraires. Mais si différents par l’origine et les mœurs que soient les habitants des hautes vallées, ils se ressemblent par certaines condi- Hons du milieu et, par conséquent, présentent beaucoup de traits communs. D’abord, ta rareté de l’air leur impose des phénomènes de respiration analogues : en effet, l’homme qui vit à plus de 2000 ou 3 000 mètres au-dessus de la mer ne reçoit pas, dans une même aspiration, la même quantité d’oxygène que dans les régions basses, et cette insuffisance de gaz vivifiant l’expose, durant l’ascension, à ce « mal des montagnes » qui provient de la non-élimination des principes vénéneux restés dans l’organisme.
Par suite d’ « anémie barométrique' », les visiteurs des hauts plateaux sont donc exposés à des maladies particulières, dift'érentes de celles qui régnent dans les basses plaines. Mais l’être humain peut réussir à s’acclimater, grâce à une modification i)hysiologique : les globules rouges, dont on compte environ 5 millions par millimètre cube de sang chez les hommes c[ui vivent dans les campagnes du
I. Tyndall ; Berl; Jourdancl, Du Mexique au point de vue de son influence sur la vie de l'Homme.
PAYS DE MONTAGNES
littoral marin, s’élèvent à 8 millions et môme au delà chez ceux qui résident à 4 000 mètres d’altitude. Non seulement la succession des familles, mais l’individu lui-même peut s’accommoder assez rapidement, par l’accroissement des globules sanguins, à l’existence dans l’air raréfié des hauteurs’. Le résultat de ces changements a permis aux montagnards de se distinguer uniformément des gens de la plaine par les dimensions de la cage thoracique. Les Quichua, les Aymara, aussi bien que les Tibétains, étonnent par la structure massive du tronc, auquel se rattachent des membres que les gens de la plaine trouvent de forme disgracieuse. Même les descendants purs des Espagnols qui se sont établis, il y a trois ou quatre siècles, sur les plateaux de la Colombie et du Mexique diffèrent singulièrement de leurs frères de race castillane par les dimensions du buste.
Nous tous, voyageurs, qui visitons les montagnes pendant la belle saison et qui nous plaisons à respirer la bonne senteur des herbes, à cueillir les fleurs éclatantes des alpages, à cheminer au bord des gaves sous les branches des aunes, nous ne cherchons point d’ordinaire à nous imaginer ce que fut la vie des montagnards primitifs, ce qu’est celle de leurs descendants enfermés dans ces hauts réduits, si pittoresques et avenants en été.
Des routes sinueuses, tracées en encorbellement au-dessus des précipices, même des chemins de fer traversant les promontoires en galeries sous-rocheuses, nous mènent dans ces petits univers, jadis fermés, où, fatigués de la vie, surmenés de corps et d’esprit, nous venons reprendre notre équilibre physique, intellectuel et moral. Sur ces hauteurs, tout nous semble beau, mais les naturels savent combien dure est l’existence dans ces étroits domaines. De même que les régions polaires, mainte vallée des Alpes est privée de soleil pendant une partie de l’année, et le jour d’hiver ne donne pas un rayonnement direct, une lumière franche : ce n’est plutôt qu’un amoindrissement de l’obscurité nocturne. De loin, par delà les hautes crêtes, s’épand le reflet de l’astre aimé. A midi, les gens de la vallée suivent des yeux avec anxiété la lueur d’aurore qui, là-haut, rase le profil de la mon-
I. Freshficld; Whymper; Tyndall; — Viault, Société de Géographie eommerciale de Bordeaux. Séance du 4 mars 1895.
tagne, puis s affaiblit et s éteint peu à peu, laissant une morne pénombre sur les formes cadavériques des bas-fonds. Dans les hautes vallées des monts, aussi bien que dans les archipels de l’océan Glacial, « l’obscurité est plus difficile à supporter que le froid
Quelle joie pour ces gens de l’ombre quand l’astre, au printemps, montre son limbe supérieur, puis son disque entier, apparaissant comme un dieu, et certainement adoré comme tel! Dans le Val Godemar, les habitants du village des Ândrieux se rassemblaient naguère à la fin de l’été, sur le pont de leur torrent, puis, au moment où, après 102 jours de disparition, — du i" novembre au lo février, — le soleil montrait de nouveau son disque d’or, ils lui offraient une omelette ronde, comme pour imiter de leur mieux, par cette effigie grossière, la forme et la couleur de la divinité, et se la rendre ainsi favorable pour tous les pauvres produits de leur sol infécond*.
Au manque de lumière correspond le manque de salubrité : l’homme se développe mal à la base des pentes toujours ombreuses et suintantes ; ses jointures se nouent; il devient rachitique, souvent goitreux; il peut même descendre jusqu’au crétinisme. Les pays de montagnes sont toujours ceux où l’on montre le plus d’infirmes de toute espèce : scrofuleux, boiteux, aveugles et sourds. Tel village des Alpes portait jadis, et très justement, le nom de « Villard-Goîtreux » ; les chiens, les poules même, cheminaient, alourdis par de longues chairs traînantes. L’état hygiénique de la population a complètement changé pendant la deuxième moitié du dix-neuvième siècle, car l’instruction, avec des conséquences pratiques, a largement pénétré dans la vallée; peut-être même des industries chimiques ont-elles contribué à modifier la constitution de l’air
Himalaya, Pyrénées, Caucase, Andes américaines ont aussi leurs populations de malingres : les goitreux forment la majorité des habitants dans la longue vallée colombienne du Cauca. Et ce ne sont pas seulement les malheureux villages des hauts bassins fermés qui ont à souffrir de l’absence prolongée du soleil : les gens des villes situées en dehors de la montagne, mais encore à l’ombre de ses parois, en pâtissent aussi. L’amoindrissement de la lumière et de la chaleur
I. Ladoucette, Histoire... des Hautes-Alpes. — 2. Louis Cuisinier, Notes manuscrites.
PAYS DE MONTAGNES
solaires entraîne forcément une diminution proportionnelle dans l’ampleur des idées et dans la liberté d’esprit.
Aux conditions déjà redoutables du milieu s’ajoute, dans les hautes vallées des montagnes, la claustration imposée par les neiges de l’hiver. Les captifs de ces régions se trouvent alors en plein pays polaire : les neiges s’amassent dans les fonds, elles tourbillonnent sur les hauteurs et s’accumulent au bord des précipices, menaçant de s’écrouler en avalanches sur les groupes de cabanes blotties en quelque creux. Pour ne pas être écrasé, il faut se réfugier en des caves, naturelles ou artificielles, et maintenir, par des galeries sousneigeuses, la libre communication de l’air avec l’extérieur. Les vivres entassés pendant la belle saison suffisent rarement aux familles troglodytes, qui n’ont pas, comme les marmottes, la ressource de s’endormir alimentées par leur excès de graisse; d’ordinaire, les hommes faits, abandonnant à la solitude empestée les vieillards, les femmes et les enfants, descendent vers la plaine pour y trouver des moyens d’existence; en même temps ils vont chercher aventure, car le montagnard enfermé sent le besoin d’élargir sa prison. Du haut des promontoires qui entourent sa vallée, il aperçoit le monde à ses pieds; il voit l’infini s’ouvrir devant lui, et il descend, il chemine toujours plus loin, entraîné par la joie de l’espace.
De tous les habitants d’Europe, les Suisses sont ceux que l’on rencontre, non pas en plus grand nombre, mais le plus méthodiquement distribués dans toutes les parties de la Terre. C’est que la conquête graduelle des industries itinérantes dans toutes les contrées vers lesquelles rayonnent leurs fleuves, Rhin, Rhône, Tessin, Danube, leur enseigna l’art de se distribuer les champs d’exploitation : nulle part la science de l’expatriation n’a été mieux comprise.
L’émigration partielle des montagnards pendant la saison des froidures a dû se produire de tout temps et finalement s’est régularisée avec un rythme parfait; les habitants des plaines inférieures, ainsi visités périodiquement, se sont accoutumés à ces passages d’étrangers de la même manière qu’au vol des oiseaux migrateurs. Ils devaient les accueillir avec complaisance, puisque ces étrangers leur apportaient les produits de la terre natale, choses utiles ou belles à voir, telles que cristaux, plantes précieuses, animaux rares, et qu’ils offraient aussi leur travail temporaire en échange du pain. La nécessité les avait
■jô l’homme et la terre
ingéniés à se créer des métiers spéciaux ; ils savaient se rendre indispensables, et, grâce à leurs services, passer de peuplade en peuplade sans être molestés. Récemment encore, avant que l’immigration européenne et la construction des chemins de fer eussent changé toute l’économie sociale de l’Amérique du Sud, la tribu bolivienne des Collahuaya, qui fait partie de la nation des Apolistas, dans les montagnes d’Apolobamba, envoyait tous ses adultes dans les contrées des alentours jusqu’à Lima, Yalparaiso, Buenos-Aires, Rio-Janeiro même, pour y vendre des simples, des pierres aiinantées, des remèdes. Les plus habiles, reconnaissables à leur grand crucifix, avaient une grande réputation comme médecins. Après des années de vie errante, ces Indios del Perd revenaient dans leur pays, portant avec jalousie leur lourde sacoche d’argent, parfois même poussant une caravane de mules chargées. Us reconnaissaient les enfants nés pendant leur absence et dressaient les jeunes garçons à continuer leur vie de gagne-petit '.
Ignorant les rancunes locales, les mai'chands de la montagne qui parcouraient des pays en pleine guerre n’avaient à prendre parti ni pour les uns ni pour les autres ; cependant, toute industrie leur étant bonne, il leur arrivait aussi de se vendre temporairement pour guerroyer. Tels les Suisses du moyen âge, quel villan bruti, dont parle l’Arioste : tuer, piller, était devenu leur fonction sociale.
On vante le courage des montagnards, autre conséquence du milieu qu’ils habitent et de leur geni'e de vie. Restés libres et frères dans leur étroit domaine, grâce au mur de défense qui les protège, ces gens des hauts alpages peuvent s’imaginer, par une illusion naturelle à tout homme, que les privilèges de milieu sont dûs à leur vertu propre, et ils tiennent en médiocre estime la foule asservie, pullulant au-dessous d’eux dans la plaine. Chacune de leurs vallées constitue une petite république, souvent alliée en fédération avec les vallées des alentours et formant ainsi un monde inattaquable aussi longtemps que dure l’union contre l’ennemi d’en bas.
Avant la construction des routes, les montagnards pouvaient se garer de toute agression, grâce à leurs cachettes naturelles, au labyrinthe de leurs criques et de leui’s vallons, à leurs âpres rochers, dont