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FORÊTS ET FORESTIERS

encore, sinon des primitifs, du moins ceux qui se rapprochent le plus du type originaire, tel que nous essayons de le concevoir. En beau-

DIEGO-SUAREZ, MADAGASCAR. — FORÊT VIERGE SUR LA MONTAGNE d’aMBRE

Dapiès une photographie [Société de Géographie.)

coup de régions, les noms de « sauvages », « forestiers », « hommes des bois » — orang-utang — sont complètement synonymes. Que

l’hoaime et la terre

l’on supprime la forêt, la tribu disparaît par cela même, tant elle est dépendante de son milieu. « Qui tue un chêne, tue un Serbe «, disait un proverbe de la Balkanie, alors que les villages du pays se cachaient encore en d’étroites vallées, sous l’ombre des grands arbres.

Vivant comme en cave, sous la tiédeur d’un air humide, les tribus forestières ont en général le teint beaucoup plus blanc que les gens des savanes, brûlés par le soleil. Les ti'aits des sylvicoles sont plus mous, plus arrondis que ceux des indigènes voisins appartenant à la région des savanes; le caractère aussi est moins solide et vigoureux; il est d’observation générale que les hommes vivant à l’air libre ont l’esprit plus ferme, l’intelligence plus claire, la démarche plus hardie, l’accueil plus noble et plus bienveillant que les fuyards retirés dans les forêts,

La plus ignorante des peuplades du Nouveau Monde, celle des Aïmores ou Botocudos, qui habitait la profondeur des sclves du Brésil, sur le Doce et le Jequitinhonha, ne savait pas construire de cabanes, ni tisser de hamacs, ni tresser de paniers, ni façonner de poteries, ni cultiver le sol. Mais, vivant avec les bêtes de la forêt, et partageant leurs mœurs, pour ainsi dire, ces Indiens et leurs congénères ont une connaissance singulièrement précise de tout le monde animal qui les entoure ; nulle part, l’instinct de la compréhension mutuelle n’est poussé plus loin, et cependant l’élève des bêtes, soit pour la nourriture, soit pour des services directs, traction, transport des fardeaux ou collaboration à la chasse, n’est point pratiquée. Les conditions matérielles du milieu s’y opposent absolument. Comment mener du bétail dans les fourrés épais où l’on a peine à se glisser, où les gens de maintes tribus, les Corôados, — « Couronnés », ou « Tonsurés » — , se coupent la chevelure par crainte de l’embarrasser dans les branches ?

Par la nature de leur habitat, les gens des forêts doivent se diviser à l’infini, en groupes peu nombreux, même en simples agrégations de familles, cherchant, par la cueillette et la chasse, peut-être par quelque agriculture rudimentaire, à sustenter leur vie. Telle et telle nation, évaluée par les voyageurs à des milliers d’individus, est clairsemée sur de vastes étendues qu’on mettrait des journées à traverser; des familles isolées, gîtant sous bois, ou bien, les jours de fête ou de palabre, autant de gens assemblés qu’on en trouve en des hameaux d’Europe,

FOnÈTS ET FORESTIERS

ce sont là tous les naturels que les explorateurs rencontrent dans les forêts du Nouveau Monde.

Les langues se fragmentent, comme les races, en un pareil milieu. Chacune de ces petites humanités modifie graduellement son parler, et, dans l’espace d’un petit nombre de générations, le langage se divise en plusieurs dialectes très distincts. A la suite d’un combat malheureux, d’une inondation fluviale, une langue peut disparaître avec la tribu qui la parlait. Tout le monde connaît l’histoire de la peuplade vénézolane des Atures qui s’éteignit, ne laissant qu’un perroquet pour perpétuer son idiome'. Ce fait bizarre inspira prosateurs et poètes, et toute une littérature gravite autour de cet oiseau des Atures. Mais ce qu’on a vu surtout dans cette histoire, e’est la mélancolie des choses, la cruelle ironie de la destinée, faisant d’un volatile sans pensée le seul héritier du génie et de la vie morale d’un peuple. Il faut y voir aussi le sort fatal de Tous ceux qui, se laissant isoler, et qui, vivant à part sans s’aider les uns les autres, se trouvent à la merci des événements. D’avance, ils sont voués à la mort ou à la servitude.

Non seulement les isolés ont tout à craindre du destin, à cause de leur petit nombre et du manque de cohésion, mais ils sont inhabiles à se modifier, leur vie à l’écart les rendant absolument conservateurs .

C’est parmi les forestiers que l’on trouve les individus représentant les types les plus anciens par la forme du corps et par la conception des choses. Les populations naines de l’Afrique et de l’Insulinde ne subsistent que dans les forêts les plus épaisses : leur vie même est liée d’une façon absolue à la durée de la selve primitive. Et combien peu les idées doivent-elles changer en ce milieu où d’autres hommes ne pénètrent guère !

Même dans l’Europe civilisée, quadrillée dans tous les sens par tant de ehemins, les bûcherons, les charbonniers, les résiniers, qui eampent sous les futaies, sont toujours les gardiens fidèles des traditions du vieux temps, des contes et des poèmes que les gens de la campagne ouverte ont depuis longtemps oubliés. Ils sont aussi les mainteneurs des antiques libertés : les sabotiers de Lyons, les bûcherons de la Chaux, les bouchonniers de la Garde-Freinet furent

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