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UNE « JANGADA » BRÉSILIENNE

Dessin de G. Roux d'après un document photographique.

histoire sinistre d'engOuffrements et de désastres. Pour les riverains de la côte bretonne, ce n’est pas un simple terme géographique comme tant d’autres que le nom de la « baie des Trépassés ». En le prononçant, ils pensent à toute la série des drames qui s’y sont accomplis, à toute l’épopée terrible des existences humaines que la mer a dévorées : ils voient les navires aux mâts rompus, aux voiles déchirées, poussés irrésistiblement vers la côte ; ils entendent le choc de la quille heurtant la grève, le traînement des ancres et des chaînes sur les galets ;

pendant les nuits d’orage, les cris, les plaintes des désespérés, des mourants, peut-être la voix des morts, leur semblent parfois s’élever distinctement au-dessus des lamentations du flot.

Et si la mer agit ainsi puissamment sur les esprits des populations côtières plus ou moins civilisées, et même des matelots de nos marines modernes, au fait des inventions nouvelles, des merveilles de la machine, des itinéraires raisonnés, combien plus grande devait être son influence déterminante sur des insulaires éloignés de la côte, vivant, comme les gens des Hébrides, des Orkney, des Shettland ou des Fârôer, sur des rochers presque sans arbres, revêtus d’un gazon rare, brusquement coupés en falaises par l’érosion du flot et ne communiquant avec la plage et la mer grondante que par d’étroites valleuses ou des cheminées presque verticales, où l’on s’aide à descendre au moyen de cordages I

La vie des fleuves agit puissamment sur l’homme, mais combien peu de chose est un Mississippi, un rio des Amazones, sans parler d’un Rhin ou d’un Escaut, en comparaison des étendues océaniques? Suivant la forme et le contour des rivages, les latitudes, le régime des vents et des courants, la mer est gracieuse ou terrible, câline ou formidable, mais elle apparaît toujours vivante, agissante, passionnée, douée, semble-t-il, d’une volonté à la fois collective et multiple, dans son ensemble et dans chacune de ses vagues, dans chaque brisant, chaque flocon d’écume.

Toutes nos légendes, toutes nos littératures, depuis VOdyssée célébrant la vie puissante et redoutable de l’Océan « aux mille voix », nous parlent de lui, mais les marins en sentent bien autrement la grandeur. N’ayant pas simplement, comme les terriens, à en goûter les jouissances esthétiques, ils vivent de la mer et par elle : c’est leur génitrice, leur compagne, souvent aussi leur meurtrière; ils l’aiment, ils l’adorent, mais ils se sentent aussi fascinés, ensorcelés, terrorisés par la vue des eaux, et combien se disent, en les regardant, qu’ils y dormiront un jour en une couche d’algues ou de sables ! La constante impression donne du sérieux à l’existence : le matelot garde toujours en son œil placide comme un reflet de la mort qu’il a tant de fois bravée.

Le grand contraste des milieux — campagnes de l’intérieur et

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PHARE DE L’iLE DE UKST, LE POINT LE PLUS AU NORD DES ILES SHETLAND

Dessin de Geo ge Roui, d'après une photographie.

rivages marins — détermine une singulière opposition entre les gens de terre et les gens de mer. De l’une à l’autre ambiance , tout a changé, la nature et les individus avec elle. Il faut déjà faire partie d’une humanité très avancée pour embrasser en son esprit et fondre dans une plus haute unité les impressions si différentes et les idées si souvent contradictoires que ressentent et que professent les gens de la terre ferme et ceux de la côte ébranlée par le flot ; partout, aux

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origines, se montre eomme un dédoublement entre les deux groupes de populations maintenant unis dans l’ensemble mondial. « L’histoire s’est agrandie par degrés avec la grandeur des mers ' » et devient une lorsque tous les bassins maritimes se sont unis dans l’immense Océan.

Une marche de guerre, souvent déplacée par les incursions et les conquêtes, séparait les ennemis. Établis sur des îles ou des péninsules, les âpres maritimes voulaient garder pour eux leurs pêcheries de poissons, de coquillages, peut-être de coraux, d’ambre, de perles , et se fournissaient par le trafic des objets précieux avec les pays lointains. Suivant les circonstances, ils étaient commerçants ou pirates : en tel lieu de troc où ils n’auraient pas été les plus forts, ils se présentaient comme des marchands honnêtes , échangeant leurs denrées conformément aux règles convenues du droit des gens que commandent les intérêts réciproques; ailleurs, ils apparaissaient en ennemis, saccageant les villages, tuant les hommes, enlevant les femmes et les enfants pour en faire des esclaves.

La haine traditionnelle entre primitifs, différant par le milieu, la profession, la compréhension générale des choses, justifia longtemps ces atrocités.

Les Phéniciens et les Carthaginois dans les temps anciens, les Viking au moyen âge et récemment les Barbaresques, les corsaires malais et chinois sont des exemples de ces peuples maritimes, ennemis des gens de la terre ferme. Tour à tour trafiquants ou pirates, suivant les avantages du moment, ils étaient à la fois destructeurs par le ravage, le massacre et l’asservissement; civilisateurs par l’apport des marchandises, par les idées nouvelles qu’ils semaient en route, parfois aussi par les croisements qui faisaient naître des familles plus aptes au changement et au progrès.

11 est certainement indispensable d’étudier à part et d’une manière détaillée l’action spéciale de tel ou tel élément du milieu, froidure ou chaleur, montagne ou plaine, steppe ou forêt, fleuve ou mer, sur telle peuplade déterminée; mais c’est par un effort d’abstraction pure que l’on s’ingénie à présenter ce trait particulier du milieu comme s’il

i. Ratzcl, Anthropogeographie, 1, p. 278; — La Réveillère, Conquête de l’Océan.

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