LE MILIEU DYNAMIQUE
caractère, déterminé par des éléments autres que celui du milieu banal, réagit contre son ambiance. Si difficiles sont les problèmes de l’hisioire relatifs à la succession des milieux que d’ordinaire on les écarte sommairement, en arguant d’une prétendue différence essentielle de ce que l’on appelle les « races ». Après avoir cherché à comprendre les influences immédiates agissant d’une manière évidente, on met volontiers tous les autres traits du caractère national sur le compte de la race présumée. Mais qu’est la race elle-même avec toutes ses caractéristiques de stature, de proportions, de traits, d’ampleur cérébrale, qu’est-elle, sinon le produit des milieux antérieurs se multipliant à l’infini, pendant toute la période qui s’est écoulée depuis l’apparition des souches initiales du genre humain’ ? Ce que l’on appelle « hérédité des caractères acquis* » n’est autre chose que cette action successive des ambiances. La race est déterminée comme l’individu, mais elle y met le temps nécessaire. ^
L’histoire de l’humanité, dans son ensemble et dans ses parties, ne peut donc s’expliquer que par l’addition des milieux avec « intérêts composés » pendant la succession des siècles; mais pour bien comprendre l’évolution qui s’est accomplie, il faut apprécier aussi dans quelle mesure les milieux ont eux-mêmes évolué, par le fait de la transformation générale, et modifié leur action en conséquence. Ainsi telle montagne qui jadis épanchait de longs glaciers dans les plaines, et dont nul ne gravissait les formidables pentes, a cessé d’arrêter le mouvement des nations quand de larges cols, à peine obstrués par les neiges ou même complètement libres, ont ouvert un chemin entre les pitons, et que des voies souterraines l’ont franchie, parcourues par des voitures emplies d’oisifs et de dormeurs. De même, tel fleuve, qui put être un puissant obstacle à de faibles tribus inhabiles à la navigation, devient plus tard la grande artère de vie pour les bateliers de ses rivages.
Au bord de l’Océan, telle « Fin des Terres », comme le promontoire de Sagres, se transforma en un point de départ pour la découverte des continents inconnus. La plaine constitue, pour le mouvement de la civilisation, un monde tout différent quand elle
I. Friedrich Ratzel, Vôlkerkunde, tome II-, page 5. — a. Matteuzzi, Les Facteurs de l’Evolution des Peuples, p. 19.
l’homme et la terhe
est recouverte d’arbres, quand il y pousse des herbes folles ou des moissons, quand les routes s’y entrecroisent et que s’y édifient des demeures humaines.
11 est aussi des traits de la nature qui, sans avoir changé en rien, n’en exercent pas moins une action tout autre par l’effet de l’histoire générale qui modifie la valeur relative de toutes choses. Ainsi la forme de la Grèce est restée la même, sauf pour quelques détails, provenant des érosions et des apports. Mais combien ces mêmes contours et ces mêmes reliefs eurent-ils une signification différente, lorsque le mouvement de la civilisation se portait vers la Grèce en venant de Gypre, de la Phénicie, de l’Égypte, ou, plus tard, lorsque le centre de gravité de l’histoire se fut déplacé vers Rome! Un contras' e des événements se produisit alors, comparable au contraste de la lumière qui se répand à l’aurore sur un versant de montagne et de l’ombre qui l’envahit au crépuscule. Et le voisinage d’une capitale, celui d’un port, d’une mine, d’un hanc de houille ne font-ils pas surgir la vie de la nature morne, inerte en apparence? Le développement même des nations implique cette transformation du milieu : le temps modifie incessamment l’espace.
C’est de i’Homme que naît la volonté créatrice qui construit et reconstruit le inonde.