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LA PAIX ET LA GUERBE

homme et de peuple à peuple tous les éléments d’amélioration mentale et morale, fait très souvent place à l’entre-lutte, au féroce déchaînement des haines et des vengeances. C’est parmi les chasseurs, les tueurs de profession que naquit presque partout cette fureur d’extermination entre les hommes. La chasse que le carnivore fait aux animaux et qui est déjà une véritable guerre, développant chez l’homme comme chez la bête les instincts de ruse et de cruauté, a pu devenir indirectement la cause delà guerre proprement dite, des entreprises haineuses en vue de l’exterrhination des semblables, car le chasseur, toujours préoccupé de trouver la nourriture en suffisance, ne peut regarder que de très mau vais œil le rival qui lui dispute sa proie : le moment vient où la haine éclate et où les armes sont tournées par l’homme contre un autre homme'. Cette première guerre, née de la chasse, a pour objet la suppression de concurrents, et combien d’autres guerres suivent, toutes inspirées par le même âpre désir de capture et de domination I

Par un singulier renversement des choses, c’est ce choc brutal entre les hommes, c’est la « guerre mauvaise », comme l’appelle Homère, que nombre d’écrivains affectent de célébrer ou même glorifient parfois, sincèrement, comme la plus grande éducatrice de l’humanité. Il faut y voir la survie des anciennes croyances à la vertu du sacrifice, causées par la terreur de l’inconnu, par la crainte des esprits méchants qui volent dans l’air, des mânes inassouvis qui veulent renaître en faisant mourir les vivants. « Sache qu’il faut du sang pour faire vivre le monde et les dieux, du sang pour maintenir la nation entière et perpétuer l’espèce ». N’était le sang répandu, ni peuples, ni nations, ni royaumes ne conserveraient l’existence. « Ton sang versé, ô médiateur, étanchera la soif de la terre, qui s’animera d’une vigueur nouvelle I » Ainsi chantaient les Khond de l’Inde Centrale, égorgeant une victime de propitiation pour partager la chair, féconder leurs champs, sanctifier leurs foyers

Nulle cité, nulle muraille ne fut fondée jadis, chez certains peuples, sans que la première pierre fît jaillir le sang d’une victime. D’après la légende, un pilier de fer, le Radjahdhava, indiquant le centre des villes qui se succédèrent à l’endroit où s’élève maintenant la cité de Delhi, baigne toujours dans le sang; il fut planté au lieu même où l’innom-

I. G, de Molinari, Grandeur et Décadence de la Guerre, pp. 6, 7. — a, Elie Reclus, Les Primitifs, p. 874.

l’homme et la teuke

brable armée des hommes-serpents, c’est-à-dire des indigènes, fut enfouie, vivante encore, à la gloire de Youdichtira, le fils de Pandou.

Il est certain que les guerres, phénomène historique complexe, embrassant la société tout entière dans l’ensemble de la vie, peuveiil avoir été, en vertu de leur complexité même, l’occasion de progrès, malgré la destruction, les ravages, les maux de toute nature qu’elles ont causés directement. Ainsi tel conflit entre tribus ou nations avait été précédé de voyages d’exploration qui fournirent de précieux renseignements sur des contrées peu connues, puis, après la lutte, il eut pour conclusion des traités d’alliance et des relations fréquentes de commerce et d’amitié. Ces relations furent heureuses , puisqu’elles élargirent l’horizon de peuples qui s’ignoraient autrefois, accrurent leur avoir, développèrent leurs connaissances; mais, loin d’être le résultat de la guerre, elles provenaient, au contraire, du mouvement qui s’était produit en sens inverse, et si les massacres n’avaient pas eu lieu, si les alliances avaient devancé l’effusion du sang, on n’eût eu à les acheter par aucun sacrifice. Seulement le peuple n’a plus souvenir des faits pacifiques, des événements qui n’ont provoqué la terreur ni le désespoir : il ne se rappelle que les « années terribles » et rapporte à ces dates fatales les résultats de toute nature, mauvais ou bons, qu’il faudrait distinguer nettement les uns. des autres et répartir diversement suivant les causes qui les ont déterminés. Qu’on ne se berce donc point d’illusions : la haine naît de la guerre et l’engendre; l’amour entre les hommes a pour cause l’harmonie des efforts. C’est encore à l’entr’aide qu’il faut rapporter les conséquences heureuses qui semblent dériver de l’entre-lutte.

Mais, que de fois la guerre a-t-elle poussé ses conséquences jusqu’à leur extrême limite, que de fois a-t-elle été logique jusqu’au bout, en entraînant l’extermination définitive d’une tribu, ou même d’un peuple, d’une race, et en supprimant ainsi toute possibilité de progrès, puisqu’il n’y avait plus d’êtres vivants pour en jouirl La haine, comme l’amour, naît facilement entre les hommes. Elle éclate en passion soudaine chez les jeunes qui courtisent une même femme ; elle lance également l’une contre l’autre des peuplades qui recherchent un même lieu de chasse, de pêche ou de séjour. Et ce n’est pas seulement le conflit des intérêts qui fait surgir la haine : il suffit que les différences d’aspect, de taille, de couleur, d’aptitudes soient très

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