I. Tylor, Anthropology, p. aag
l’homme et la terre
L’agriculture naquit donc en mille endroits différents, mala on comprend bien que de nombreux primitifs aient été plus enclins à se procurer la nourriture par la chasse et par la guerre que par la culture du sol. En effet, la fouille des terres, les travaux de l’ensemencement, ceux de la moisson, quand ils se font en grand, demandent une application soutenue, de la réflexion, de la patience, tandis que la poursuite du gibier ou de l’homme est surtout une œuvre de passion : quoique poussé par la faim, le primitif voit dans la chasse un véritable amusement que la perspective d’un accident quelconque, de la mort même, rend plus intense et plus forcené. Dans ce cas, l’excitation finit par se transformer en une véritable folie : dans la lutte, l’homme ne raisonne plus; il n’a qu’un désir: mordre sa proie, la déchirer à belles dents, la découper en morceaux'.
La domestication des animaux doit être en mainte occasion plus facile que l’utilisation des plantes, puisque plusieurs d’entre eux vinrent certainement au devant de l’homme ^ : vivant de la même vie, les espèces se comprenaient mutuellement. Au poste de Carnot, dans l’Afrique équatoriale, les animaux de la brousse, facilement apprivoisés, constituent une sorte de république des plus curieuses; parmi ces nombreux commensaux de l’homme, le plus remarquable était en 1898 un grand singe jaune s’étant institué surveillant de sa propre autorité. Il menait paître les moutons avec toutes les alluics des chiens d’Europe, mordant rageusement les jambes de ceux qui s’écartaient du troupeau. Puis, lorsque les bêtes paissaient tranquillement, il enfourchait le premier mouton venu pour le dépouiller de ses parasites. Evidemment, il avait tout intérêt à se faire l’associé de l’homme, et si le marché se conclut, c’est grâce à son initiative personnelle L
En certaines contrées, cette association est forcée, pour ainsi dire, puisque le sol et le climat placent l’homme et les animaux en des conditions de stricte interdépendance. Ainsi, dans les ranchos et les corraies du Nouveau Mexique, de l’Arizona. de la Sonora, les vautours
1. Guillaume Ferrero : Des Formes primitives au Travail. Revue scientifique, i4 mai 1896. — 2. Victor Meunier, Les Singes domestiques. — 3. Blom, Mouvement géographique, 6 novembre 1898.
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« vidangeurs » deviennent forcément des commensaux de la famille, et, de part et d’autre, entre les oiseaux et les hommes, naît un sentiment collectif de propriété commune et de solidarité; quand un étranger se présente, le vautour se tient à distance d’un air soupçonneux, puis se rapproche avec une satisfaction évidente quand l’intrus est
UN DES SINGES DU POSTE DE CARNOT (AFRIQUE ÉQUATORIALE) ENFOURCHANT UN MOUTON POUR LE DÉPOUILLER DE SES PARASITES.
Deeaia de George Roux, d’après une photographie
parti : comme la volaille domestique, il appartient à la grande famille de la basse-cour.
Le pigeon aime aussi le voisinage de l’homme, et souvent même, quand l’aigle ou le faucon planent dans l’espace, il cherche un refuge' près de la cabane et jusque sous son toit. Le loup coyote, moins familier, est, sinon un commensal, du moins un parasite de l’Indien mexicain. On sait qu’il vient la nuit rôder autour du foyer pour ramasser les reliefs du repas, et l’on se garde bien de l’effaroucher; on lui recon-
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naît comme une vague parenté, et, en échange de la tolérance qu’on lui assure pendant ses visites nocturnes, on attend de lui une protection efficace contre les génies malfaisants des nuits.
La domestication des animaux n’est qu’un degré supérieur de la familiarité première, provenant de l’échange des services et de l’accoutumance. Dans la Sonora et l’Arizona, le dindon est absolument appi’ivoisé comme dans les basses-cours d’Europe, et l’on a tout lieu de penser que ce volatile commença, comme le pigeon, par demander en même temps refuge et nourriture à l’homme, et qu’à la fin , complètement habitué à ce nouveau milieu, il eût redouté de se hasarder encore dans la brousse ou sur les sables brûlants'. L’industrie de l’homme n’eut pas à s’exercer dans cette évolution de l’animal : la sympathie, la bonté naturelle et la communauté des intérêts suffirent.
Par un phénojnène analogue, l’homme et l’animal s’entrecomprirent souvent en d’autres milieux par la recherche de la nourriture commune. Ainsi, les coucous de l’Afrique méridionale et les Hottentots ont su devenir d’excellents associés pour l’exploitation des ruches d’abeilles. Les premiers se chargent de découvrir le nid, puis l’indiquent par des cris perçants à l’homme, qui répond par un sifflement. Ensuite, ils vont de concert au pillage du butin, à la répartition des vivres, car l’homme, tenu à la reconnaissance par son intérêt, ne manque jamais de laisser à son compagnon une part suffisante de la curée.
Même genre d’association pour la pêche. Le sterne ou hirondelle de mer guide le batelier lapon sur le Pallajervi, probablement aussi sur les autres lacs de la contrée, et lui désigne, moyennant part au festin , les bancs de poissons où le pêcheur pourra jeter ses filets en toute certitude. Bien plus, des traités sans paroles, ce qui ne doit aucunement nuire à leur observation, se font aussi entre l’homme et des oiseaux pêcheurs.
Avant que le Chinois eût appris à domestiquer le cormoran et à lui serrer le cou par un anneau, pour empêcher la déglutition du poisson capturé, il avait été le commensal du volatile : ensemble, ils avaient pêché dans les rivières et dans les lacs. En mainte rivière de
I. W. J. Mac Gee : The Beginning of Zoomllure. American Anlhropologist, 1897.
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CHINOIS PÉCHANT AVEC l’aIDE DE CORMORANS
Dessin de George Roux d’après un document photographique
rintérieur, l’alliance libre — parts égales entre l’homme et l’oiseau — n’a pas encore été violée au profit du plus fort. Des ligues se sont aussi conclues fréquemment, non pour la nourriture, mais pour la défense, notamment contre les serpents.
l’homme et la terre
A la Martinique, à Sainte-Lucie, les oiseaux de la brousse s’assemblent en tumulte pour signaler à l’homme la proximité du trigonocéphale, et témoignent par des cris de triomphe et des chants de félicitations à la gloire du vainqueur la mort de l'ennemi détesté.
Notre alliance avec le chien, le compagnon principal de l’homme dans la lutte pour l’existence, présente une origine analogue. On a souvent constaté que des chiens sauvages, ou revenus à l’état libre, s’associent, même par dizaines, pour forcer à la course un animal qui serait trop redoutable ou trop rapide pour un seul de ses persécuteurs.
De même, lorsque des hommes chassaient la grosse bête pour leur propre compte, on a vu des canidés prendre aussi part à la chasse, comptant qu’après la capture le chef de vénerie ne manquerait pas de leur donner un morceau de la proie qu’ils avaient aidé à saisir. Ainsi se scella le traité d’alliance entre les chasseurs, homme et chiens, et de l’association dut naître, tôt ou tard, l’assujétissement de l’animal, moins fort par l’intelligence et la volonté. C’est de la même manière que les peuples chasseurs arrivèrent à domestiquer les faucons.
L’amitié première, spontanée, eut également son importance dans l’œuvre de coopération de l’homme avec les animaux; pour certaines espèces, elle fut même d’abord la seule raison d’alliance. Les gazelles, et autres ruminants que s’associèrent les riverains du Nil, sont pour la plupart des commensaux qui, avant de devenir des animaux domestiques utilisés par l’homme comme nourriture, étaient de véritables amis, protégés par un contrat tacite scrupuleusement observé.
A cet égard, les Denka, bergers riverains du haut Nil, dans les régions où le fleuve errant à travers les savanes est souvent obstrué d’îles flottantes, peuvent être considérés comme se ti'ouvant dans l’époque de transition. L’élève du bétail, qui paît dans la mer onduleuse des longues herbes, est la seule occupation de ces noirs, leur seul idéal ; l’animal compagnon est pour eux, comme pour les brahmanes hindous, une sorte de dieu ; nul serment n’est plus fort et plus respecté que la parole jurée par les ancêtres de la vache.
Pour eux-mêmes, les Denka n’ont que des huttes ou de simples
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gîtes, mais pour les vaches malades, ils construisent des infirmeries admirablement propres, sur des terres toujours asséchées, s’élevant en îles au milieu de la plaine. Ils vivent presque uniquement du lait de leurs bêtes, vaches et chèvres, qui se prêtent complaisamment à la traite, mais ils ne sauraient consentir à tuer des animaux en santé. Les vaches denka, êtres gracieux qui ressemblent à des antilopes, sont respectées aussi longtemps qu’il est possible; leurs maîtres, très sobres d’ailleurs, quoique très forts, et ne mangeant qu’une fois par jour, au coucher du soleil, se nourrissent seulement de la chair des bovidés malades ou souffrant de blessures; cependant, il leur arrive parfois, en temps de famine, de saigner leurs bêtes pour en boire le sang, qu’ils mélangent à la crème. La communauté de mœurs leur fait vénérer les serpents inoffensifs qu’ils savent très friands de lait, et chaque demeure a plusieurs de ces ophidiens familiers que l’on connaît tous individuellement et que l’on appelle par leur nom
De même, les civilisés de l’Égypte voisine apprivoisaient les crocodiles. Dans l’antiquité, les gens de Denderah étaient, dit-on, fort habiles à charmer ces animaux, communs dans le Nil à cette époque, et ils s’en servaient comme de montures.
Avant que des Européens mal appris eussent exercé leur adresse à tuer les sauriens du bassin de Pir Mangho, près de Karatchi (Kurrachee), ces bêtes sacrées accouraient fidèlement à l’appel de leurs gardiens et se laissaient chevaucher par les barioleurs pieux qui enjolivaient leurs groins de peintures Les gamins de Palembang jouent aussi avec les crocodiles, bien nourris par tous les débris de cuisine qui tombent des maisons sur pilotis, bâties dans le fleuve.
En nombre de peuplades, surtout dans l’Amérique méridionale, les jeunes hommes, et plus encore les femmes, ont un talent merveilleux pour charmer les animaux. Telle cabane d’Indien est environnée de toute une ménagerie, y compris des tapirs, des chevreuils, des sarigues et même des jaguars ; on y voit des singes gambader sur les branches au-dessus de la cabane, des pécaris fouiller dans le sol, des toucans, des perroquets se percher çà et là. Les grands oiseaux agami
I. Gcorg Schweinfurth, Im Herzen Afrikas. — 2. Richard Burton. Sind revisited : Hermann von Schlaginlvveit, Reisen in Indien and Hochasien
et les chiens sont les défenseurs de toute la grande famille, et l’étranger ne réussira point à pénétrer dans la hutte s’il n’est introduit par les hôtes eux-mêmes.
Pourvu de tous ces familiers, un Européen moderne en alimenterait à souhait sa cuisine, mais l’Indien respecte la vie des animaux élevés par lui ; ils appartiennent à sa maisonnée, et s’ils rendent des services domestiques pour la garde ou pour l’éveil, la violence n’y fut pour rien : c’est de la libi’e association qu’est née la communauté de vie.
D’ailleurs, il est certain que, grâce à cette camaraderie, l’évolution des animaux qui s’attachent à l’homme devient beaucoup plus rapide, de même que, dans la société humaine, l’intelligence de l’élève s’épanouit en proportion des qualités correspondantes chez ses éducateurs.
Ce qui est vrai pour notre espèce l’est également pour les autres. On comprend difficilement comment les partisans même de la théorie d’évolution ont pu prétendre, après avoir vu les animaux domestiques frayant avec l’homme, que la progression intellectuelle des êtres, depuis l’état rudimentaire des microbes jusqu’à l’organisme compliqué et à la ruse subtile du chacal, du carcajou, du renard, à la sagesse de l’éléphant, serait frappée par une loi fatale d’arrêt.
D’après cette hypothèse, la bête resterait enfermée dans un cercle dont elle ne pourrait sortir. Les chiens de chasse et le gibier poursuivi ne sauraient varier leurs ruses, les insectes ni les vertébrés industrieux n’apprendraient jamais un procédé nouveau, et nul oiseau chanteur ne modifierait ses accents I II est possible que l’évolution de l’intelligence animale se soit faite avec une plus grande lenteur que celle de l’homme depuis que celui-ci s’est pourvu d’instruments, mais elle se poursuit dans les espèces prospères. Il y a similitude d’évolution entre l’homme et ses frères inférieurs.
Partout où se sont constituées de petites sociétés, des mondes en miniature ayant par leurs intérêts communs une individualité collective, ces groupes tendent à utiliser les conditions extérieures du milieu pour se créer un corps géographique bien déterminé : les hommes cherchent à s’adapter aux traits de la nature ambiante de manière à former un tout, tribu ou nation, ayant sa physionomie particulière.
UN FAUCONNIER DU BEG d’arrat (tibet) (Voîr page l56).
D’après une pholograpbie de Svea Uedia
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Souvent les limites en sont des plus nettes et ces limites mêmes ont influencé ou dicté le choix du lieu de séjour. Une île, un îlot ou une presqu’île, une vallée de montagnes entourée de hauts rochers, un plateau circonscrit par des précipices, une plaine féconde que dominent des talus stériles, le pourtour luxuriant d’une source, sont autant de ces corps préexistants dont un groupe humain est devenu l’âme.
La sociabilité naturelle à l’homme fut l’origine vitale de toutes ces cellules distinctes. De tout temps, même aux époques où les tribus primitives erraient dans les selves et dans les savanes, la société naissante s’essayait à produire ces groupements qui plus tard devaient s’agrandir en cités : les bourgeons destinés à pousser en si puissants branchages pointaient déjà sur le pourtour de la tige.
C’est donc en pleine sauvagerie qu’il convient d’étudier les forces créatrices à l’œuvre pour la naissance des agglomérations humaines qui devaient constituer un jour des villes, des métropoles, de vastes républiques. Nulle part nous ne rencontrons de peuplades chez lesquelles l’idéal soit le complet isolement, à moins qu’elles ne vivent dans une terreur constante de l’étranger : leur existence devient un lent suicide.
Le besoin de solitude parfaite est une aberrration que peuvent se permettre, dans un état de culture avancée, des malheureux affolés par le délire religieux, ou brisés par les douléors de la vie comme les fakirs et les anachorètes ; encore agissent-ils ainsi parce qu’ils se sentent quand même solidaires de la société ambiante, qui leur apporte chaque jour le pain nécessaire, en échange de prières et de bénédictions. Si le dévotieux était ravi d’une extase parfaite, il exhalerait l'âme au lieu même de son prosternement, et le désespéré se laisserait mourir comme la bête blessée qui se cache dans l’ombre de la forêt.
Mais l’homme sain de la société sauvage, chasseur, pêcheur ou pasteur, aime à se trouver avec ses compagnons. Le souci de son labeur l’oblige souvent à guetter solitairement le gibier, à poursuivre le poisson dans un étroit esquif, battu des flots, à s’éloigner du gîte commun pour rechercher de meilleurs pâturages, mais dès que les amis peuvent se réunir, pourvus de vivres en suffisance, ils reviennent vers le campement commun, point initial de la cité.
l’homme et la teuue
D’après les intéressantes recherches des ethnologistes américains, c’est dans les contrées mexicaines du Nord que se trouvent les peuplades qui auraient le mieux réussi jusqu’à nos jours à se maintenir à l’écart des autres hommes, grâce à la ceinture de déserts qui les entoure du côté de la terre et au détroit qui limite l’île de Tiburon, la part la plus importante de leur domaine. Vivant en dehors des chemins de migration des peuples, ignorés des marchands, aux aguets pour fuir tout être vivant qui ne serait pas un gibier, les Seris auraient si bien conservé les conditions primitives de l’humanité originaire que naguère ils n’avaient pas encore atteint la période éolithique : ils ne savaient pas même retoucher un éclat de pierre, mais se servaient du caillou brut, suspendu par un filet de lianes ou de racines.
Ils en étaient donc à un état social antérieur aux « âges de la pierre » mais ils avaient sur tous les autres hommes, et possèdent encore sur leurs contemporains, l’avantage de la vitesse, puisqu’il n’est pas de bête qu’ils ne fatiguent à la course : c’est même grâce à cette rapidité de marche qu’ils ont pu vivre quand même, échapper aux massacres en masse auxquels procédèrent successivement les Espagnols, puis les Mexicains « civilisés ».
Les Sei’is, en horreur à leurs voisins, sont devenus notoires par leurs habitudes de scatophagie. Ils ont pendant une grande partie de l’année la « figue de Barbarie » ou tuna pour aliment pi’incipal, et comme une pai’t de ces fruits, dont ils mangent en quantités énormes, passe à travers l’organisme sans avoir subi de modification, l’Indien peut revenir, pendant la saison de disette, au lieu des anciennes bombances, recueillir les reliefs des repas et les moudre pour en faire un aliment nouveau. On vante cette farine comme ayant une vertu nutritive toute spéciale, surtout pour les guerriers'.
Chacune des petites sociétés primitives qui trouvent dans un cercle étroit les conditions matérielles de leur vie et de leur évolution tendrait naturellement à se maintenir dans sa forme première si les mille contacts, doux ou violents, de tous ces divers organismes politiques et sociaux n’en changeaient incessamment l’équilibre, n’en mo-