‹ L'homme et la terreChapitre 77 sur 279 · L. : Louisiades · texte numérisé non relu

L. : Louisiades

P. : Palaos.

forestières de conserver leur demeure de branchages. On sait que les Uaraoun du delta de l’Orinoco n’habitent plus les cimes de leurs

lO

l’homme et la terrs

palmiers pendant les crues du fleuve; quant aux peuplades sara, qui vivaient comme les singes sur les hautes branches des ériodendron, elles en ont été délogées à coups de fusil par les marchands d’esclaves baghirmiens

Mais les bauges où des groupes de famille vivent à la façon des bêtes dans les forets sont encore fort nombreuses. C’est là une espèce de gîte tout indiquée sur une très grande étendue de la Terre, en pays de forets, de brousses ou de roseaux. Tel lieu qui présente à la fois des avantages pour le refuge, la défense et la salubrité dut être fréquemment disputé entre l’homme et l’ours ou tel autre animal. Il est de ces abris naturels, bien défendus des vents, des rayons trop ardents du soleil et des tempêtes, qui olfrent des lits de mousse, de feuilles ou de gazon vraiment délicieux; même de nos jours, les civilisés qui ont eu dans le cours de leur vie l’occasion de comparer l’existence aventureuse dans les forêts et la régularité monotone du séjour dans les maisons fermées doivent plus d’une fois, dans leurs heures d’insomnie, regretter le temps où, de leur couche herbeuse, ils voyaient les étoiles et la voie lactée palpiter doucement entre les branches, en apparence immobiles.*

En ces retraites charmantes, il est souvent facile d’accroître les conditions du confort par de très simples procédés : par exemple, en rattachant en un bouquet les cimes de plusieurs tiges disposées en cercle, on forme une espèce de hutte conique, à laquelle on peut ménager une ouverture suffisante et tresser des parois au moyen de rameaux entrecroisés^. Puis on arrive facilement à des constructions plus savantes, troncs d’arbres assemblés en forme de murs, lattes et fascines pour les partitions, feuilles que l’on entasse en couches épaisses pour les toitures; fûts isolés qui font l’office de colonnes; bois épineux qui sont disposés en enceinte autour de la demeure pour la protéger contre les bêtes féroces ou contre d’autres hommes. Tel fut le commencement de la cabane, qui dut toutefois changer de proportions et d’architecture, suivant la nature de la végétation locale. Dans tous les pays de l’Orient asiatique, le bambou, cette plante à croissance rapide, si remarquable par sa forme et sa légèreté, sa facilité d’emploi, est le principal élément duquel disposent les architectes rustiques.

1. G. Nachtigal, Sahara und Sadan — 2. Viollet-le-Duc, Histoire de l’Habitation humaine, p. C7.

DEMEURES DES PRIMITIFS

Dans les régions tempérées, et sur les pentes des monts où manque le bambou, le bois proprement dit sert à la construction des cabanes, izbas ou chalets.

Les deux formes typiques de ces édifices rudimentaires, le cercle et le carré ou rectangle, dépendent naturellement des matériaux qui se présentent et du travail qu’exige le façonnement. Le type curviligne, héritage du monde animal, est de beaucoup le plus fréquent : il rappelle les huttes de castor, les fourmilières et termitières, les nids d’oiseaux, de poissons, d’insectes, même les toiles d’araignée'.

Â. ce type ancien de hutte, pour lequel il suffisait de courber des tiges disposées en cercle, de les attacher par le sommet, en manière de voûte primitive, et parfois de les empâter d’argile pour leur donner plus de consistance, succéda le type rectiligne, pour la réalisation duquel il fallait abattre des troncs d’arbre et les placer longitudinalement les uns sur les autres. Ce mode de construction présente le grand avantage de se prêter à tous les accroissements nécessaires : les « longues maisons » que construisaient les Iroquois et autres Indiens d’Amérique, ainsi que les édifices de même nature bâtis en maintes îles de la mer du Sud pour recevoir les jeunes gens ou les botes de la tribu, n’aiu'aient pu guère s’édifier sous une forme différente. Mais là même où l’art du constructeur est assez développé pour donner aux cabanes toutes les formes voulues, l’esprit de conservation et la tradition de race suffisent pour maintenir de siècle en siècle les types héréditaires. L’Afrique est ainsi divisée en deux moitiés, d’ailleurs entremêlant leurs frontières : le groupe de pays aux cabanes rondes et la région des huttes angulaires D’aulres contrées sont vouées soit aux dômes, soit aux pointes C L’architecture des tombeaux 'obéit aux mêmes lois que celle des maisons : les morts sont censés avoir les habitudes des vivants »

Outre ses forêts et ses brousses, la nature offre également scs cavernes aux contemporains pour qu'ils y établissent leur i-ésidence. Pour l’homme, comme pour la bête, la grotte et l’abri évidé par l’érosion des eaux, au pied du rocher surplombant, sont des logis naturels tout indiqués. En certaines contrées, surtout dans les

I. Elie Reclus, Noies manuscrites. — 2. Frobenius, Pelermann s Mitteihingen, 1897, page 265. — 3. Besset, Bull. Boc. Géogr., 4' tiini. 1904. — 4- Elle Reclus, Notes manuscrites.

l’homme et lv terre

régions calcaires percées de galeries et d’antres ramifies, toutes les populations étaient troglodytes : ou eût pu traverser le pays sur de vastes étendues sans apercevoir un seul individu; chacun avait disparu dans la profondeur des roches. Par le travail associé, les hahitauts de ces lieux obscurs les appropriaient à leurs besoins, en barricadant l'entrée par des rocs ou des troncs d’arbres mobiles, eu nivelant le sol, en brisant les saillies de la voûte.

Mais là aussi nos aueetres eurent d'abord, soit à livrer bataille contre les fauves, soit à s’entendre tacitement pour le partage du domicile, la grotte étant une habitation aussi désirable pour les uns que pour les autres. Les archéologues y ont retrouvé maintes traces du ehangement de propriétaires. Quelques-uns de ces réduits souterrains constituent de véritables villes par le développement de leurs galeries : des tribus entières y trouvèrent asile avec leurs troupeaux, sans avoir rien à craindre d’un siège, surtout quand elles disposaient de plusieurs portes de sortie, inconnues des assiégeants, et pouvaient se ravitailler dans les eampagnes. Mais aussi que de souterrains peu étendus devinrent les sépnltures de leurs habitants, lorsqu’un ennemi supérieur en nombre venait mnrei’ l’entrée de leur caverne pour les condamner à mourir de faim, on bien allnmer des feux de paille ou de feuilles humides pour les étouffer sous la fumée! Ces atroces faits de guerre n’appartienuent pas exclusivement aux âges préhistoriques et, même de nos jours, c’est par des abominations de cette espèce que de prétendus civilisés ont augmenté leur halo de gloriole.

En temps de paix, les troglodytes ne sont pas toujours assurés de AÛvre tranquillement en leurs demeures roeheuses : l’eau qui suinte dans la ])ierre, en décorant le plafond de ses blancs pendentifs, rend certaines parties de la grotte inhabitables, tandis que d’autres, au toit fissuré, menacent de tomber à la moindre secousse de tremblement sismique. Mainte grotte, autrefois habitée, est actuellement inaccessible à cause des éboulis. D’autres sont exposées à fen- A'abissement des eanx. Telle est celle du Mas d’Âzil, dans la France pyrénéenne, que traverse nne rivière, la Rize (Arise), parfois gonflée par les flots de crue, jusqu’à i3 et mètres plus haut que

l’étiage '. C’est ainsi qne, par cinq fois, les hommes de l’àge du

I. Ed. l’iellc, Dalletin de la Soüété d’ Anthropologie de Paris, 18 avril i8y5.

DEMEURES DES PRIMITIFS

renne, installés dans la grotte, sur la rive gauche de l’Arise, furent expulsés par les inondations et durent fuir sur les hautes anfractuosités extérieures du rocher, à l'ahri de quelque auvent naturel, les protégeant à demi contre les intempéries.

Malgré tous ces inconvénients et dangers, les cavernes furent certainement et sont encore au nomhre des habitations les plus utilisées. En diverses grottes, les concrétions calcaires qui se sont déposées sur le sol primitif ont été creusées sur une épaisseur atteignant en plusieurs endroits jusqu’à 8 mètres, et cette masse énorme de déblais se trouvait formée en entier d’une brèche d'ossements, de débris, de bois carbonisés : c’est grâce aux fragments recueillis dans ces cavernes que les archéologues ont pu deviner, puis reconstituer les âges préhistoriques'.

Une fois installé dans sa fissure de rocher, l’homme, toujours accessible à la passion du beau, a su transformer son milieu, niveler le sol pour y reposer à son aise, le creuser de rigoles pour l’écoulement des eaux, abattre les saillies pour ne pas se heurter contre elles, ouvrir à droite et à gauche des chambres supplémentaires pour emmagasiner ses richesses ou loger les en-

MAISONS TAILLÉES DANS LE ROC A TRÔO (vALLÉE DU LOIr)

Photographie extraite des Sites et Monu7nents.

fants et les amis. C’est encore le rocher

qui lui fournissait les outils nécessaires à ce travail d’aménagement, ainsi que les dalles des escaliers, des couloirs et des salles. Certes, les progrès de la demeure, grâce à l’architecture en plein air, n’ont pas été de purs avantages : chaque amélioration s’achète par des inconvé-

. Julien Fraipont, Les Cavernes et leurs Habitants.

nients. Les troglodytes ont perdu à maints égards en quittant leurs antres pour s’installer dans les demeures artifieielles exposées au soleil et au grand air. La grotte, tiède en hiver, délicieusement fraîche en été, offre certainement d’heureuses conditions d’hygiène que l’on retrouve en bien peu de maisons. Flinders Petrie, le fameux excavateur du sol égyptien, regretta souvent dans les palais d’Europe les salles du tombeau qu’il avait choisi pour résidence pendant scs fouilles des pyramides de Gizeh \ Les bourgeois de Chuster, dans l’antique pays d’Elam, comprennent aussi ces jouissances, puisque leurs maisons sont toutes pourvues de caves creusées dans les conglomérats d’anciens cailloux roulés apportés des montagnes du Zagros : c’est dans ces cavernes artificielles, dont quelques-unes descendent jusqu’à vingt mètres au-dessous des édifices bâtis, que les familles passent leurs étés.

Dans tous les pays du monde, même les plus accommodés aux formes de la civilisation moderne, quelques troglodytes ont maintenu, en le modifiant suivant les nécessités de ta civilisation du temps et du lieu, l’ancien mode d’habitation. En 1890, l’Italie avait encoi’e environ cent mille troglodytes, habitant pins de 3- 000 souterrains.

En France, notamment dans les collines calcaires qui bordent la Garonne, la Loire et leurs affluents, il existe de véritables villages occupant des grottes naturelles ou artificielles. Mais ces troglodytes n’en sont pas réduits à l’abri grossier que leur offrait la terre et s’occupent soigneusement de modeler et d’aménager leurs habitations, pourvues de meubles nécessaires, même de pendules, de livres et de gravures. Les lieux choisis pour les villages souterrains sont presque partout des falaises de tuf peu élevées longeant les ruisseaux et regardant vers le soleil du midi. Certaines communes, notamment le long du Loir, ont encore plus d’habitants des caves que de gens vivant en des maisons de plein air, et leurs demeures l’emportent en confort sur des millions d’édifices construits à la surface du soP

Tel est le village des Roches, près de Montoire, dont les chambi-es, les caves, les écuries sont mieux entretenues que mainte habitation moderne des alentours : même une église, aujourd’hui délabrée, avait été évidée dans le roc. L’ornementation a sa grande part en

I. Ten Years' Digging in Egypt, p. 12. — 2. Capitan, Reuue de l’Ecole d’ Anthropologie.

DEMEUUES DES PRIMITIFS

CCS grottes artificielles : des sculptures romanes, gothiques, de la Renaissance raeontent aux archéologues l’àge des travaux d’excavation.

22. Plan de galeries souterraines dans un village de la Tunisie méridionale.

(Voir paje 100).

2oMètres,

Page 1