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Le chrétien d’Alémanie

Avant d’être un élève de Raban, Walafrid est un chrétien d’Alémanie. Il appartient à une race nouvellement convertie, encore animée des dispositions religieuses spéciales qui avaient trouvé leur expression dans l’ancienne religion nationale. Cette religion nationale, c'était celle des Germains, que connaissait déjà Tacite, c’était celle que défendaient les Saxons, qui voyaient avec raison dans leur culte la meilleure sauvegarde de leur indépendance. Le sentiment religieux des vieux Alamans les portait à entrer dans unrapport mystérieux avec l’Etre inaccessible et tout-puissant, dont la nature entière était la demeure. Sa présence se manifestait particulièrement dans les grands bois. Leur obscurité sacrée faisait sentir la proximité de la divinité, et leur immensité mystérieuse paraissait le seul temple qui fût digne d’elle !

Lorsque le christianisme fut introduit: dans le pays des Alamans, à la suite de leurs rapports avec les Frances ?, cette

conception primitive de la divinité persista dans la religion

1 Tacite. De moribus Germanorum.

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Émppovestépous. » (Histor. I. 7).

nouvelle. Les premières poésies chrétiennes germaniques, le «Heliand», le «Krist» d'Otfried de Wissembourg, de même que celles de Grégoire de Tours en France, de Kaedmon et de Kynewulf en Angleterre, représentent le Dieu du christianis-

me, sous les traits qui jadis furent ceux de Wotan ! :

Ilest toujours le «regnator omnium, quem adesse bellantibus credunt» deTacite,celuique Clovis invoque à Tolbiac pour voir s’il est plus fort que les dieux germaniques. Sous l'influence de la philosophie grecque Dieu était devenu l'être absolu, un, distinct du monde. Sous cette forme il reste totalement étranger à la pensée religieuse germanique. Au contraire les dieux des Germains avaient été actifs, témoins invisibles et même acteurs invisibles des batailles, Wotan soufllait à travers le monde comme un vent de tempête, il descendait du Walhalla où il siégeait sur un trône élevé, enveloppé d’un manteau bleu, dans la bataille il opérait des miracles, il favorisait les uns, perdait les autres. Il prenait mème la forme humaine, se cachait sous un large voile, la tête couverte pour ne pas être reconnu. D’autres fois il était déguisé en voyageur, il heurtait aux portes, pour éprouver l'hospitalité des hommes. Ces fictions poétiques formaient le cadre dans lequel dut se mouler la notion du Dieu de la révélation. Quand le Germain entendit parler du Dieu qui se révèle aux hommes par amour, qui donne des lois aux hommes, il se représenta tout naturellement un Dieu habitant dans les hauts cieux, puissant et fort, prêt à intervenir dans les affaires des hommes comme un roi intervient dans celle de ses sujets.

Même transformation dans la notion du Christ: L'Eglise gréco-latine faisait de Christ la deuxième personne de la Trinité, le Germain est surtout frappé des épisodes de sa vie terrestre. C’est le Seigneur généreux trahi par un compa-

gnon d'armes infidèle. Le Christ glorifié, monté aux Cieux,

l'R. Seeberg : « Dié germanische Auffassung des Christenthums in dem früheren Mütelalter. » — Zeitschrift f. Kirchliche Wissensch. und K. Leben IX 1888. Leipzig.

conserve ce caractère. Maintenant qu'il est aux Cieux, le fidèle doit le servir à cause de ce qu'il a fait pour les siens, alors qu'il vivait au milieu d’eux. L'ancienne Eglise voyaiten lui avant toutle rédempteur. Le Germain voit en lui le guide, le capitaine. Il doit diriger notre vie. C’est lui qui nous a montré les devoirs et le but de la vie humaine par son enseignement et par son exemple. Christ, c’est le roi débonnaire qui a acquis des droits à notre reconnaissance, et par là à notre fidélité même après sa mort. Ce roi a répandu son sang pour nous. À cause de sa mort volontaire nous sommes unis à lui pour toujours, nous devons devenirses fidèles serviteurs. Christ a vaincu Satan, il protègera les siens de tout mal, il les attirera à lui, dans son Ciel, après la vie. De même quele seigneur protège son vassal et que celui-ci se dévoue pour lui, ainsi ont été unis Christ et les apôtres, ainsi nous devons être unis à lui. Ayant Christ pour Seigneur, l'homme doit accomplir ses commandements et diriger son esprit vers le Ciel. Il doit arracher son cœur à la terre, faire le bien, et il a la certitude que le Seigneur dans le Ciel le réunira à ses anges, et le récompensera par le don de la vie éternelle. CRE

Ce sont ces conceptions que nous retrouvons dans toutes les poésies de Walafrid: Dieu, c'est toujours « le Seigneur au trône élevé qui siège dans la citadelle des cieuxf. » C’est le maître souverain de l'Univers, qui dirige le cours des évènements, qui en pénètre les mystères. C’est lui « qui seul aperçoit tous les secrets des choses?. » C’est aussi celui auquel appartient la rétribution « qui donne aux cœurs dévoués les récompenses de la foi?. » Car c'est lui, « le Tout-Puissant, qui a établi les lois et la foi, qui a créé d’une mème racine les maitres et les serviteurs'. » C’est le souverain créateur,

le souverain législateur, le souverain rétributeur. C’est aussi

1 Duemmiler II, p. #19 poésie 84.

2 Jbid., ad Judith Imperatricem, p. 318.

3 Ibid.

4 Ad Ruadbernum laicum, p. 390.

le souverain vengeur. C’est vers lui que s’élève la plainte des hommes pieux persécutés: Quand donc, par son grand jugement, mettra-t-1l fin au règne de l’Antichrist? Cependant il faut attendre avec patience, et ne pas faire comme les impiès qui, au spectacle de toute la puissance de celui-ci s’imaginent que Dieu néglige les affaires humaines!. L'Ecriture nous montre au contraire combien ce Dieu tout-puissant prend plaisir à la prospérité des hommes, combien il s’afflige de leur ruine?,

Ayons donc confiance en ce Dieu,

« Summus per sæcula rector 3»

qui seul peut nous défendre des démons ; et nous nous endormirons en paix sous sa protection toute puissante.

C’est elle qu’implorait Walafrid dans ces vers qu’il avait inscrits au-dessus de son lité.

« Pervigil æterna mundum pietate gubernans, Trine Deus, serva hic qui recubat hominem.

Astet et angelicæ custodia sanctæ phalangis, Ne sit demonicis huc via aperta choris. »

Ce Dieu agit sans cesse par amour des hommes. Voyant que l’homme perdait les privilèges de son origine, il les a acquis une seconde fois par son sang.

Quelle bonté paternelle ! quelle charité! Il restitue gratuitement aux hommes ce que dans leur folie ils avaient perdu !

Ce gage d'amour nous assure qu'il ne nous abandonnera jamais : par là nous implorons avec confiance son secours contre les démons :

«O toi qui as guéri par un don de ta part les terres perdues de vices, par le moyen de ton fils, fais que la force horrible

du démon n’entraîne pas nos âmes 0, »

l Expositio in viginti primos psalmos. Migne, 114. Ps. 9, col. 771. ? Migne, 114, col. 965. De Subversione Hierusalem tractatus. 5 Duemmiler IT, p. 409, poésie 67.

4 Duemmler 11, p. 409: Super lectum ipsius Strabi. Vers publiés par Huemer : Zu Walafrid Strabo. — Neues Arch.1885. X, p.166- 5 Duemmler 11, p. 361. De Carnis petulantia.

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