‹ L'Homme et le ThéologienChapitre 7 sur 27 · ARR · texte numérisé non relu

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Ce fut contre ces hommes et leur œuvre qne Judith exerça son ascendant sur son vieil époux. En 828, elle avait réussi à éloigner de la cour deux comtes qui lui étaient particulièrement hostiles : Matfrid et Hugo ; elle les avait envoyés avec une armée insuflisante contre les Sarrasins qui avaient passé la frontière, puis obtenu leur déchéance à la diète d’Aixla-Chapelle. La part qu’elle voulait obtenir pour Charles ne pouvait être prise que sur celle de Lothaire; aussi sollicitaitelle la bienveillance de celui-ci pour son jeune demi-frère. Il finit par accepter le titre de parrain de l’enfant, et promit à cette occasion de défendre les intérêts de Charles comme les siens propres. Dès lors tout obstacle avait disparu, et Judith obtint pour son fils le duché d’Alémanie.

Telles étaient les intrigues qui agitaient la cour lorsque Walafrid y fut appelé. Il embrassa dès l’abord la cause de Judith; son dévouement ne se ralentit pas après qu’elle eùt éloigné l’archi-chapelain Hilduin (août 829).

Faut-il l’accuser, comme le veut Bock, de s’être tourné vers le soleil levant ? Mais le sérieux moral qui distingue son caractère rend cette supposition peu vraisemblable. Il y eut bien un intérêt qui guida sa conduite, mais ce fut l'intérêt de l'Eglise plutôt que le sien propre. Il eut en effet la conviction que les demandes du clergé, surtout des communautés monastiques sans cesse inquiétées par la noblesse militaire, seraient accueillies avec plus de bienveillance par Judith que par les fils de Louis le Débonnaire, hautains et brutaux. De plus il put espérer que l'éducation qu'il s’efforçait de donner à son élève porterait des fruits, et que plus tard les intérêts religieux trouveraient dans le jeune prince une protection efficace.

Cet attachement à la personne de Judith et à sa cause se révèle déjà dans une églogue intitulée : « De imagine Tetrici » que, Walafrid composa au printemps de l’année 829. C’est un dialogue que le poète poursuit avec son génie poétique (scin-

tilla) auprès de la statue équestre de Théodoric, située en

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face du palais de l’empereur. — Théodorie, c'est le violent adversaire de l'Eglise, le protecteur de l’hérésie arienne. Toute sa puissance terrestre n’a pu le défendre du châtiment divin. Au tyran couvert d’or et de parures, mais tombé dans les tortures éternelles, Walafrid oppose l’empereur Louis, doux ct pieux, qui réalise l'idéal du prince chrétien et qui dépasse en gloire et en sagesse tous les rois de l’ancienne Alliance. Tout-à-coup une porte s’ouvre et le cortège impérial s’avance. Louis le Débonnaire apparaît entouré de ses deux fils, Lothaire et Louis, et suivi par l’impératrice Judith et son fils Charles.

Ici Walafrid laisse déborder son enthousiasme. Après les vers dans lesquels il célèbre la gloire de Lothaire et de Louis, il rappelle celle de Pépin qu'il n'a pas vu lui-même, mais qu'il connaît de réputation. Enfin il s'étend avec complaisance sur le renom qui appartiendra en propre au jeune Charles, et au bonheur que sa gloire donnera à sa mère. Il prédit au jeune prince un honneur propre, c’est-à-dire un royaume indépendant. De pieuses vertus seront les soutiens de sa dynastie. Sa mère jouira par lui de toutes les joies du monde, quelles que soient les douleurs qu’elle ait subies, c’est-à-dire quelque pénible qu'ait été pour elle l'opposition de ses beauxfils. Une attention merveilleuse s’éveille déjà dans l'esprit du jeune homme ; en lui se développe une maturité virile. Que Christ fasse qu’il ressemble à l’aïeul dont il porte le nom en talents et en prospérité dans la paix et dans la guerre. Sa mère porte le nom de l’héroïne de l’ancienne alliance qui a dompté l’envahisseur assyrien et fondé la liberté de son peuple. Par sa piété et ses vertus, elle n’est pas inférieure à son homonyme. Marie, la sœur de Moïse, fit retentir les cymbales ; sous les mains de Judith, l’épouse du nouveau Moïse, la harpe à

retenti. Tous les désavantages inséparables de la faiblesse

1 Jci Walafrid s'inspire des idées exprimées par Boëce qui avait lancé une violente diatribe contre « ce roi assoiffé de la ruine universelle ». De consolatione philosophiæ, livre I, G. 4.

de son sexe, sont rachetés en elle par les qualité et la culture de son esprit. À la princesse parfaite, riche en vertus, le poète souhaite le bonheur terrestre et le bonheur éternel. — Parmi la foule des grands personnages de la cour, Walafrid distingue l’archi-chapelain Hilduin, dont il célèbre la parure, Eginhard, dont il admire les capacités d’orfèvre; Grimald, le nouvel Homère.

Le même sentiment de sincère admiration pour Judith s'exprime dans deux autres pièces de vers que Walafrid lui adressa peu de temps après. Les goûts de Judith étaient les siens. « Cette princesse : « Pacis amatrix », « lucis amica! », devait vite exciter la sympathie de notre poète, qui, lui aussi, aimait l'étude et la paix. Son habileté à manier la harpe lui semble mériter une louange enthousiaste. Cet attachement qui unissait le poète à l’impératrice, si vif à l'époque de sa puissance, ne se relâcha pas quand vint le malheur.

En 833, elle fut envoyée à Tortone par les fils de Louis qui triomphaient. Son exil dura une année pendant laquelle elle ne put communiquer avec l’empereur. Walafrid protesta contre cette mesure en célébrant l'exploit d’un serviteur de Charles le Chauve, Ruadbern, qui au milieu des plus grands périls avait traversé les Alpes en pleine neige, sous le déguisement d’un valet, pour apporter à l’empereur un message de l’exilée.

Cependant Walafrid ne fut jamais un homme de part. Il avait des amis dans tous les camps. En même temps qu'il écrit à Judith, il adresse une pièce de vers à Agobard de Lyon, l’auteur du « Liber apologeticus » qui attaque clairement, violemment, l’impératrice. Walafrid est charmé des talents musicaux de Judith. Ce sont ces talents mêmes dont Agobard lui fait un grief: « La maitresse du palais joue, dit-on, puérilement en présence de membres de son clergé dont quel-

ques-uns partagent ses divertissements, au lieu de rappeler

Duemmler If, p. 379.

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la princesse à ses devoirs. Si une reine ne sait pas se régir elle-même, comment prendra-t-elle soin du bon renom du palais !? » À cet ardent adversaire de Judith, Walafrid parle sur le ton de la plus vive affection?.

De même après avoir entonné les louanges de Judith et du jeune Charles, il n'oublie pas de rappeler les mérites de Hilduin et d'Eginhard. Or l’impératrice allait faire renvoyer Hilduin, et Eginhard, voyant avec douleur l'influence de Judith croître sans mesure, allait de lui-même quitter la cour.

Le caractère particulier de la personnalité de Walafrid était l'amour de la paix. Toutes ces luttes le faisaient gémir. C’estce qu'il expliquetristement à Modoin, évêque d’Ausbourg : « Peut-on encore espérer les consolations de la Muse, quand tant de maux bouleversent le royaume! Aujourd’hui la violence est honorée, le monde sert clairement Satan, et la paix s’est enfuie au bout de l’Univers. O sentinelle, veille pieusement à ce que le flot furieux ne nous engloutisse pas à l’instant ! » Les luttes des partis qui portaient sur le maintien de l’unité ou sur le partage de l’empire, lui semblent de simples disputes (jurgia). Mais ces disputes sont impies car elles permettent à Satan de régner sur le monde. On racontaitÿ que près de Francfort un démon parlant par la bouche d’une -yeune fille de dix-sept ans avait raconté ce qui suit: Avec neuf compagnons il parcourait l'empire portant avec lui la famine et les épidémies qui atteignaient les bêtes et les gens. Une telle puissance lui était rendue possible par la méchanceté du peuple et par les injustices des grands qui aimaient les présents et non la justice, qui craignaient l’homme plus que Dieu. — Telle est aussi l'opinion de Walafrid. Ce monde divisé est l'empire de Satan, et les princes de la même famille qui se disputent une parcelle de pouvoir sont ses instruments ;

Judith seule aime les occupations tranquilles de la paix, les

1 Liber apologeticus, 5.

? Duemmler II, Ad Agobardum, p. 356.

3 Eginhard {Translatio S. Marcellini et Petri), C. 50. Ed. Teulet, II, 284,

es

arts et l'étude. L’admiration de Walafrid pour l’impératrice va done uniquement à la personne et non pas à la cause ; à vrai dire l'arme de Judith, l'intrigue, etles faveurs qu’elle arrachait au faible empereur, ne devaient pas sembler moins condamnables aux yeux de Walafrid qu'a ceux d’'Eginhard, et c’est à peine si parfois il leur trouvait une excuse dans les procédés violents et brutaux dont usaient les frères aînés.

Ainsi Walafrid était le contraire d’un homme politique ; il n’étudiait même pas le but que poursuivaient les partis, il n’étudiait que les personnes ; il jugeait les hommes en moine détaché des affaires du monde ; aussi ses jugements sont parfois singuliers ; mais son expérience profonde de la vraie valeur de la vie lui permettait de s’isoler de la foule de ces princes ambitieux, de ces courtisans avides, de la dépasser de toute la hauteur qui séparait la pureté de ses sentiments à lui de la bassesse de ceux de tous ces intrigants.

Une autre cause l’éloignait encore de la vie de cour : ce oues heures dans la

bibliothèque de Reichénau ou de Fulda, à lire de beaux vers

tranquille poète, qui aimait passer de lon

iatins, était loin de trouver à Aix-la-Chapelle un séjour favorable à la satisfaction de ses goûts poétiques. Le tableau qu'il trace de la capitale habituelle de l’empereur n’est guère flatteur : Oui, dit-il, j’écrirai des vers « si jamais les Muses ont aimé ces parures : le fumier, les clameurs, les tumultes. » Les mendiants qui arrachaient par l’exhibition de leurs guenilles sordides la compassion de Louis le Débonnaire, ceux qui,se querellaient ou qui demandaient à grands cris, excitaient la même répulsion presque physique chez notre poète. La cour n’était pas un milieu plus favorable à la poésie qu'a la piété.

Néanmoins Walafrid dut y séjourner jusqu'à ce qu'il eût achevé l'éducation du jeune Charles. Nous le voyons faire l’oflice de secrétaire, en présence de l’empereur, de l’impératrice, de leur fils et de l'archi-chapelain Drogo, dans

une contestation Juridique survenue entre l’évèque Aldrich,

du Mans, et l’abbé Sigemond du couvent de Saint-Calais, au synode de Quercy (838). Ce fut à cette même assemblée que son élève qui avaitatteintl’âge de quinze ans fut solennellement armé et couronné Le rôle du professeur était terminé.

IT avait cherché à inculquer au jeune prince l’amour des études qui avait animé son grand-père. Dans une poésie qu'il adresse « à Charles, fils des Augustes », il lui déclare qu’il ne lui servira de rien de connaître les grands noms de ses pères si les brouillards de l’ignorance ne sont pas dissipés, et si la noblesse ne brille pas par des mœurs exemplaires. » Si les poètes et les philosophes qui écrivirent sous le règne de Charles le Chauve trouvèrent ce prince bien disposé pour eux, ce fut peut-être à l’influence de Walafrid qu'ils le durent.

Le séjour que Walafrid fit à la cour détermina la conception du monde qui fut la sienne. Il juge le monde d’après ce qu'il a vu ; le monde, c’est l'instabilité de la fortune; il ne saurait donner le bonheur, car il est mauvais; c’est le champ de bataille où la force écrase la ruse, où la ruse cherche à triompher

de la force. C’est l'empire de Satan.

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