‹ L'Homme et le ThéologienChapitre 8 sur 27 · Walafrid, abbé de Reichenau · texte numérisé non relu

Walafrid, abbé de Reichenau

Walafrid dut accepter sans doute avec joie la charge d’abbé de Reichenau que Louis le Débonnaire lui confia comme récompense de neuf années de fidèles services.

Mais il ne touchait pas encore au port. La guerre civile avait éclaté en Allemagne, entre Lothaire et Louis le Germanique. Walafrid, de même que Raban à Fulda, demeura fidèle à Lothaire comme à l’empereur légitime. Cette fidélité alla même chez Walafrid jusqu'au dévouement pour la cause de son empereur. Nous le trouvons en effet, en 849, éloigné de Reichenau et réfugié à Spire, fuyant l'armée conduite

par Louis le Germanique qui avait envahi l’Alémanie, C’est

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là qu'il fait part de ses espérances a Lothaire!. Il souhaitait voir l'empire rétabli par les efforts du fils ainé. Rester fidèle à Lothaire, c’est rester fidèle à la cause de

l'unité de l’empire, la cause de la paix.

Aussi lui écrit-1il avec une émotion entraïinante :

« En toi est l'espoir de la patrie, en toi le plus grand » espoir du royaume, notre espérance te suit, ne cesse pas » de travailler à tes précieux desseins : tout combattra pour » toi, à quile Tout-Puissant a donné de croître pour la joie » de tous. »

Et qu'importe s’il passe la mesure ! Il préfère pécher par une trop grande ardeur plutôt que par un lâche silence. Maintenant que son père a laissé sans soutien l'édifice branlant de l’empire, c’est à Lothaire, au fils aîné, que va la fidélité de Walafrid. C’est pour lui qu'il est exilé de son domaine, qu'il a traversé, errant et fugitif, des demeures étrangères et qu'il est maintenant à Spire. « Déjà j'oublie les campagnes de l’Alémanie, je choisis la plaine des Frances, je quitte des terres occupées par des ennemis, arrachées par la fraude. » Le remède à ces violences, c’est l’unité de l’empire, sans elle les royaumes périront comme les membres épars d’un corps déchiré.

Cependant l’espérance qu'il avait mise en Lothaire tomba vite. Son enthousiasme pour sa cause se calma subitement, lorsqu'il vit que jamais l'unité de l'empire ne serait restaurée par le fils encore plus faible et plus hésitant que le père. Il comprend que la cause de la paix n’aurait rien à gagner à une fidélité gardée avec obstination à un prince incapable. Au moment où ce doute l’envahit, se présente à son esprit le souvenir de Reichenau, sa chère abbaye, séjour de paix et de félicité, le seul abri sûr qui reste aux pacifiques sur la Terre,

que peut-être il va perdre à jamais. Alors il revoit son cou-

1 Duemmiler If, p. 413, Carm. 76, v. 15.

Des N TERRE

vent comme 1l l’a vu jadis lorsqu'il venait de quitter Fulda et qu’il était dans le dénuement!.

« Voici, mes larmes coulent, quand je me rappelle le bon repos dont jadis je jouissais lorsque l’heureuse Augia me donnait un toit !

» Toujours sainte sois-tu et chérie à l’excès, 6 mère, pour ta gloire, tes progrès, tes mérites, ton honneur, 6 île heureuse ! » |

« C’est toi que toujours je veux voir, les jours et les nuits Je me souviens de toi, de tous les biens que tu nous procures, Ô ile heureuse. »

« Au revoir, sois grande et forte, suis la volonté du Seigneur et tu seras appelée heureuse, Augia ! »

Walafrid perd donc ses illusions sur le rétablissement de l'unité de l'empire, et se iaisse facilement réconcilier par Grimald avec Louis le Germanique. Celui-ci le rétablit l’année suivante, en 842, dans sa charge d’abbé de Reichenau.

Dès lors commence pour Walafrid la vraie vie, celle qu'ont menée ses maîtres d'autrefois, Wettin, Tatto, qui sont dans la tombe, celle que mène Raban à Fulda. Après douze années de vie inquiète, il savoure la paix et le repos. Son lieu de prédilection est le jardin du couvent qu’il n’estime pas indigne d’une description minutieuse.

Jadis, au palais d’Aix-la-Chapelle, il regrettait d’être privé du spectacle de l’éclosion de la vie universelle, « lorsque le gai printemps est caressé par le souffle des vents du sud qui amènent les fleurs, que le grand soleil parcourt le ciel embrasé, que les jours allongent et que les nuits deviennent douces ; lorsque les fleurs apparaissent sur la plante, les espérances des fruits sur l'arbre, qu’une sève nouvelle anime toute la race des créatures qui se meuvent dans la mer, les forêts, les campagnes ». Aujourd’hui, il assiste ému à ce réveil de la vie, à ces grands

! D'après Ebert {Berichte der Sächs. Gesellschaft a. 1878, p. 109).

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spectacles de la nature qui le reposent de l’agitation des hommes; il parcourt tranquillement le jardin du couvent, examinant chaque plante, ne dédaignant pas de manier de ses mains devenues calleuses les outils du jardinier. Aussi son petit poème, le « Hortulus » n’est pas une étude théorique puisée dans les livres, mais un recueil d'observations pratiques sur les plantes de son jardin, la sauge, la rue, l’aurone, le concombre, le melon, l’absinthe, le marrube, le fenouil, le glaïeul, le cerfeuil, le lis, le pavot, la menthe, la rose.

Le lis et la rose, ce sont deux fleurs illustres, les palmes suprêmes de l'Eglise : « La rose, c’est le don acquis par le sang du martyre, le lis, c’est la candeur d’une foi triomphante! ». Il adresse ces vers à Grimald, alors abbé du couvent de Wissembourg, qu'il met en scène dans la gracieuse conclusion du poème : Grimald est assis sous les branches chargées de ses poiriers verdoyants et de ses pêchers, tandis qu'autour de lui ses jeunes élèves s'amusent à ramasser en se bousculant ou à cueillir sur l'arbre les fruits au léger duvet.

Walafrid unissait comme jadis Raban à Fulda les charges de maitre de l’école et d’abbé. Sur l’enseignement qu'il donnait, nous avons quelques renseignements directs : ceux que son élève Ermenrich communique à Grimald. Cette lettre, malheureusement incomplète, nous montre que son enseignement était semblable à celui de Raban. Son objet était la connaissance des sept arts, puis la discussion de certaines questions théologiques et philosophiques?. Sur son administration il nous reste un document intéressant, daté de 843 : c’est le compte des provisions de bouche destinées à nourrir les moines de Reichenau. Leur nourriture se composait de légumes, de poissons, de miel, de fromage. La viande

était réservée pour les faibles et les malades 3.

l Duemmler I, p. 349, v. 415-419,

? Duemmler. S{ Gallische Denkmale (Mittheilungen der antiq. Gesellsch, Zürich XII, 248).

5 Knæpfler. Appendice,

I mena cette vie tranquille d’abbé consciencieux et de professeur zélé jusqu’en 849. Louis le Germanique le chargea alors d’un message pour Charles le Chauve. En cours de route, il périt subitement, on ne sait comment, en passant la Loire pour se rendre à Bourges, le 18 juillet 849. Ermenrich, qui rapporte ce fait, nous laisse le portrait suivant de son maitre : « Il unissait en sa personne tout le savoir des sophistes à une constante droiture et une extrême simplicité de vie!. » Son vieux maître Raban donna dans une épitaphe un souvenir ému à son ami mort à 42 ans, et un des

moines de Reichenau grava sur sa tombe ce distique :

« Dum moreris, quem hic claudit humus, dilecte Walafrid Maxime lux nobis interit atque decus? ».

Il repose dans cette abbaye qu’il aimait tant.

Quoique mort si jeune, Walafrid a laissé beaucoup d’ouvrages, en vers et en prose.

Deux vies de saints lui ont fourni la matière de deux petites épopées. Dans le prologue de l’une d’elles ?, il nous indique la valeur qu’avaient à ses yeux ces récits. Les vies des saints correspondaient aux sujets des épopées antiques, les saints étaient les héros chrétiens. « Les anciens célébraient Mars, Hercule, les Nymphes; nous, au contraire, c’est Dieu que nous invoquons et que nous glorifions en racontant les exploits qui ont valu la gloire aux noms des saints. » — Walafrid a mis en vers une histoire sans doute rapportée oralement par un des moines écossais que nous trouvons inscrits sur le « liber confratérnitatis » de Reichenau, la vie de saint Blaithmaïc. Saint Blaithmaïc était un moine irlandais, missionnaire en Ecosse, qui fut massacré par les Normands (Dani) dans lile de Hy. Il rédigea aussi en vers latins un vieux récit grec, l’histoire de saint Mammes de Césarée. Déja ascète à l’âge

de douze ans, lors de la persécution d’Aurélien, Mammes

1 Ermenrici epistola (Mittheil. der antiquar, Gesellsch. in Zurich, XIT, 208). ? Duemmler II. Appendice, p. 423, 3 Duemmler IT, p. 275,

Eros ne

s'enfuit dans les montagnes où il prêche aux animaux. Il se livre de lui-même au martyre. Mais dans l’amphithéâtre, les bêtes n’osent le toucher; dans la fournaise, le feu s’éteint miraculeusement; lapidé, il reste sans blessure.

En prose, Walafrid a rédigé deux autres vies : celles de saint Gall et de saint Othmar, le premier abbé du couvent après son fondateur ; ces deux vies étaient racontées en un latin qui semblait défectueux à l’abbé actuel, Gozbert ; à la prière de celui-ci, Walafrid se chargea de donner à ces récits la forme littéraire qui leur manquait. Il devait ensuite mettre en vers la vie de saint Gall, mais la mort l’empêcha sans doute de tenir cette promesse qu'il avait faite à Gozbert, neveu de l’abbé du même nom ; car la vie de saint Gall mise en hexamètres que nous possédons n’est pas de sa main.

Il publia les œuvres d'Eginhard et de Thégan, ses amis d’autrefois : la vie de Charlemagne et celle de Louis le Débonnaire. En tête de chacun de ces ouvrages, il écrivit une préface. L'attachement à la cause impériale s'y manifeste encore : Il admire Eginhard qui a toujours fidèlement servi Louis, après avoir servi Charlemagne, cherchant sans cesse à réconcilier le père etses fils. Voyant ses efforts inutiles, il a su s'éloigner de la cour à temps pour ne pas être mêlé, malgré lui, aux guerres civiles!. Il excuse Thégan de s'être servi de certaines expressions qui semblent manifester quelque passion. « C’est», dit-il, « qu'un homme généreux et perspicace ne pouvait taire. l’indignation qu’excitait en lui la lâcheté des misérables. De plus l’ardent amour de la justice et de l’empereur très chrétien, qui était inné en lui, ajoutait encore à cette indi-

gnation?. ».

Les œuvres théologiques de Walafrid sont :

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