DE L'EUROPE
tentrionales , répandus en France, confirment cette observation ainsi que la présence de plusieurs animaux qui, dès longtemps, ne vivent plus que dans le nord ou sur les sommités des montagnes. Le bœuf musqué S relégué dans l'Amérique arctique, existait dans lePérigord, de même qu'une marmotte d'espèce différente de celles des Alpes. La faune ornithologique conduit au même résultat. Dans la plupart des cavernes de France, où l'on a trouvé le grand ours, le rhinocéros et le renne, on a recueilli des ossements d'oiseaux dont plusieurs espèces vivent encore dans les mêmes contrées, telles que le grand duc, le hibou , la chouetteeffraye, la pie, le geai, la perdrix, la caille, etc., mais de même que la plupart de nos mammifères actuels accompagnaient le renne, on rencontre aussi diverses espèces d'oiseaux du nord. La chouette-harfang, cantonnée autour du cercle arctique, assez «commune en Islande et dans les iles Shetland, se retrouve presque dans toutes les grottes à ossements du centre et du midi de la France. Le grand coq de bruyère, qui vivait en Belgique, ne se montre plus que rarement en France, tandis qu'il abonde en Suède, en Norvège, en Russie e\ dans le nord de l'Asie. Les os du tétras des saules soBt fort nombreux dans les cavernes de la France ; le lagopède y est assez commun ; le tétras à queue fourchue y est rare ; le premier a complètement abandonné les régions tempérées pour se retirer dans le nord de l'Europe et de l'Amérique ; le deuxième vit essentiellement sur les sommités neigeuses des Alpes et des Pyrénées; le dernier se montre plus communé-
' Morlillet, Matériaux , 2* année^ pag. 48.
iâS CLIMAT ET ASPECT
ment en France. Ces oiseaux constituent presque exclusivement la nourriture habituelle de la chouette-harfang, dont les conditions d'existence étaient ainsi les mêmes qu'aujourd'hui. On voit donc que la faune ornithologique a subi les mêmes influences et qu'elle présente le même résultat que celle des mammifères*.
Il faut cependant remarquer avec M. d'Archiac* et d'autres savants, que dans le nombre des espèces perdues ou émigrées , si quelques-unes sont propres aux régions glacées du nord , d'autres ont leurs analogues sous les zones tropicales, ainsi le rhinocéros, l'hyène, le grand felis et l'antilope. La réunion de leurs débris dans les mêmes gisements, comme à Aurignac et ailleurs, ne permet pas d'expliquer leur présence sur le même point par de grandes variations climatériques, qui exigeraient des différences de temps trop considérables, ce qui n'exclut point des oscillations de température assez rapprochées. Une faune plus méridionale que celle des temps diluviens a bien occupé le centre de l'Europe, y compris l'Angleterre, au commencement de la période quaternaire, mais la réunion dont il s'agit est postérieure à l'extension des glaciers, et contemporaine de l'homme. C'est toujours dans l'observation des phénomènes actuels qu'on trouve l'explication la plus plausible des phénomènes anciens. M. LyelP rapporte à ce sujet que <t le tigre du Bengale s'avance parfois au nord juqu'à la latitude de 52®, où sa principale nourriture est le renne ; ce même tigre abonde à la latitude de 48®, jusqu'à laquelle descend quelquefois le petit lièvre
' Mortillet, Matériaux, 2« année, pag. 25.
' D'Archiac, Faune quaternaire, pag. 43, 44 et 74.
' Lyell, Ancienneté, pag. 164.
DE L*EimOPK. 123
sans queue ) ou fdka^ habitant des régions polaires. Nous pouvons aisément nous figurer que, pendant la période post-pliocène, les contrées maintenant arrosées par la Tamise, la Somme et la Seine aient été les limites de deux régions zoologiques distinctes, Tune s'étendant au nord, l'autre s'étendant au sud. Dans ce cas, bien des espèces appartenant à Tune ou à l'autre des deux faunes, et douées d'habitudes nomades, comme le buffle musqué ou le tigre du Bengale , peuvent avoir constamment cherché à profiler du moindre changement de climat qui leur convînt pour se porter dans la contrée voisine, soit pendant les mois d'hiver ou d'été, soit d'une façon permanente pendant des séries d'années ou de siècles. UElephas antiquus et son insé^ parable compagnon le Rhinocéros leptorhinus peuvent avoir précédé le mammouth et le Rhinocéros ticho^ rhinus dans la vallée de la Tamise, ou bien ces deux groupes peuvent avoir alternativement régné dans cette région durant la période post-pliocène. » En admettant la possibilité de séries de siècles dans la vallée de la Tamise, cette hypothèse me parait moins probable dans les couches ossifôres des cavernes où les os de l'hyène et du renne se trouvent pêle-mêle, à la même profondeur.
La période quaternaire diffère de celle des temps modernes, non-seulement par la distribution de sa faune, et par ses variations climalériques, mais aussi par l'aspect du sol et sa configuration géographique. Les oscillations de la croûte du globe ont fait sortir du sein des eaux de vastes contrées actuellement submergées. Les eaux de la mer ont déposé de nombreux coquillages dans des contrées maintenant habitées. La
124 l'hoboie quaternaire,
Sicile, unie aux côtes de l'Afrique, et l'Angleterre, au continent européen, ont permis les migrations d'espèces nombreuses qui n'eussent pas franchi les mers. On a lieu de supposer que la Tamise se jetait dans le Rhin. Bien des cours d'eau n'avaient pas encore creusé leur lit actuel. Bien des glaciers ont rempli des vallées et recouvert des plaines de leurs grandes moraines. Des eaux abondantes sont venues remanier une partie de ces terrains, sillonner de nouveau le sol et déposer au loin leurs puissantes alluvions.
La végétation a naturellement été en harmonie avec ces différentes phases. 11 y eut un temps où, dans l'Europe centrale, le pin d'Ecosse remplaçait le chêne et le hêtre. Pas d'arbres fruitiers, pas de céréales. Une même flore régnait depuis les Alpes jusqu'aux glaces du nord*. Peu à peu elle se retira sur les hautes montagnes, et de nouveaux végétaux, se répandant de proche en proche, permirent aussi à une nouvelle faune d'occuper les contrées d'où les glaces s'étaient retirées ; mais longtemps encore, une température relativement froide permit au renne de se multiplier jusque dans le midi de la France.
L'homme quaternaire, son genre de vie et son industrie.
Dans l'état actuel des recherches, on ne peut plus objecter que l'absence d'ossements humains jette des doutes sur la réalité des découvertes d'objets d'industrie mêlés à des fossiles. Non-seulement on a retrouvé
' Spring, pag. 18.
plusieurs débris du squelette de l'homme dans les graviers de la vallée de la Somme, et dans les couches ossifères de nombreuses grottes, mais aussi de vraies sépultures de cette époque, comme dans le caveau funéraire d'Âurignac.
On peut déjà conclure de cet ensemble de faits que l'homme de la période quaternaire, loin d'être un géant, avait une taille vraisemblablement un peu inférieure à la moyenne actuelle. Les conditions d'existence n'étant pas sans quelque rapport avec celles du Lapon, Use peut qu'elles aient agi d'une manière assez analogue sur le développement physique de l'homme ; mais ce qui importe plus que la taille, c'est la tête, ou le développement de l'encéphale. Les crânes quelque peu intacts, et d'une antiquité nettement constatée, sont encore peu nombreux; cependant, d'après ceux qui ont été recueillis, on doit s'attendre à trouver des diversités fort analogues à celles des temps modernes. C'est ce qu'on a déjà pu constater par les sépultures post-diluviennes de l'Europe. Les crânes les plus anciens de THelvétie présentent les caractères du type le plus répandu de nos jours en Suisse, ce qui n'est point le cas dans les âges intermédiaires. Dans les pays Scandinaves, les crânes de la. même époque, d'après Nilson, répondent au moins à deux ou trois types. A l'époque de l'ours des cavernes, le crâne de l'Engis offre un développement remarquable de l'encéphale; celui du volcan de Denise rentre nettement dans le type caucasique; tandis que le crâne du Néanderthal, d*un âge il est vrai peu déterminé, tient à peu près le milieu entre la tête de l'Engis et celle du chimpanzée. Si le crâne du Néanderthal était le seul qui représentât Thoram e contemporain des grands
126 l'homme quaternaire,
mammifères, à supposer toutefois qu'il soit réellement de cette époque, on pourrait croire que l'humanité tenait alors le milieu entre le singe et l'européen actuel ; mais les autres découvertes, loin d'autoriser une telle hypothèse, montrent qu'à cette haute antiquité on re* trouve déjà le type humain le plus élevé.
Malgré le nouveau champ ouvert à l'histoire , les questions relatives à l'origine de l'homme n'en sont pas beaucoup plus avancées. On le retrouve en Europe et en Amérique à une époque plus reculée qu'on ne s'y attendait. A-t^il existé dans les mêmes siècles en Asie, en Afrique ou ailleurs? c'est probable, mais scientifi-* quement rien ne permet encore de l'affirmer. Dans ce cas, sa civilisation était-elle la même que celle de nos troglodytes ou bien l'humanité présentait-elle déjà les différences de développement qui la caractérisent dans les temps historiques? Gomment répondre avant d'avoir des renseignements positifs? Nous devons donc nous en tenir, jusqu'à ce que de nouvelles découvertes appor^ tent de nouveaux éléments, aux données positives fournies par les recherches de ces dernières années.
Ce que nous avons de plus précis sur l'habitation de l'homme , ce sont ces grottes nombreuses dans lesquelles on retrouve des traces incontestables d'occu* pation , caractérisées par l'accumulation des débris de la table et de l'industrie. Rien n'indique que les excavations naturelles utilisées par ces troglodytes aient ja** mais été agrandies ou rendues plus commodes par leurs habitants. Tout révèle, au contraire, un genre de vie fort pareil à celui des tribus les moins dévelop-* pées, qui, peu soucieuses des soins de propreté, s'ha*
SON GENRE DE VIE ET SON INDUSTRIE. i27
bituent même à Tair infect de leurs retraites, dont elles font de véritables charniers.
Les grottes n'ont cependant pas été les seules démeures des habitants de l'Europe pendant la période quaternaire. Dans les contrées dépourvues de cavernes, ils ont dû se créer des abris, peut-être à l'aide de branchages entrelacés ou de peaux d'animaux tués à la chasse. Ces abris étaient indispensables , non-seulement contre les rigueurs du climat, mais aussi contre l'attaque des bêtes féroces, telles que Thyëne et l'ours des cavernes.
Quant aux moyens de subsistance , il est diflScile de dire jusqu'à quel point les végétaux sont entrés dans la nourriture de l'homme. Les fruits n'étaient guères que des baies sauvages , le sol se prêtait peu à la cul* ture des céréales, et l'on ne trouve pas de traces d'animaux domestiques. La pêche et la chasse devaient être la principale ressource. On a déjà fait remarquer combien la chasse devait présenter de difficultés , soit par l'imperfection des armes employées, soit par le genre de gibier qu'il fallait abattre. Les ruses du chasseur sont aussi anciennes que lui, des pièges divers ont certainement été employés, mais souvent la chasse devait être un véritable combat qui n'était pas sans péril pour l'homme. En parlant des aliments il est bon de rappeler avec quel soin les os à cavités médullaires étaient brisés pour en extraire la moelle , et il n'importe pas moins de faire observer de quel prix était le feu pour cuire les aliments, pour se préserver des grands froids, pour dissiper les ténèbres de demeures obscures et sans doute aussi comme moyen d'éloigner les bêtes sau-
128 l'homme quarternaire,
vages pendant la nuit. Il ne parait pas d'autre part que le feu ait joué un grand rôle dans l'industrie.
Dans plusieurs couches ossifëres remplies d'os épais, dont un bon nombre sont envisagés, avec raison, comme des débris de repas, on trouve, non des squelettes humains, ce qui au fond me surprendrait moins, mais quelques ossements de l'homme qui ne paraissent guère avoir dû être des matériaux pour l'industrie. Serait-ce que le cannibalisme eût été en usage dans ces temps reculés? M. le D"" Spring en a retrouvé des traces en Belgique dans les gisements postérieurs au diluvium; d'autres ont été constatées en Ecosse. Les Gaulois sont accusés d'avoir quelquefois dévoré les Corps de leurs ennemis. Je ne puis conclure de ces quelques os épars qu'il en ait été de même à l'époque qui nous occupe, mais je me permets d'attirer sur ce point l'attention des explorateurs, et cela d'autant plus que l'homme avait l'usage d'inhumer les morts, si toutefois il est permis de généraliser les observations faites à Aurignac.
L'industrie de l'homme pendant la période quaternaire ne consiste pas seulement dans l'ignorance des arts métallurgiques, mais dans la manière de tailler la pierre, et dans la forme des instruments les plus usuels. Il est sans doute quelques pièces, telles que les lamelles de silex, qui, détachées du nucléus ou noyau, par le même procédé, sont les mêmes dans tous les temps, parce qu'elles doivent bien moins leurs contours à l'industrie qu'à la nature de la pierre employée. On en peut dire autant des poinçons faits avec l'os, qui par leur destination ne sauraient beaucoup varier. Il n'en est pas de même de la hache employée aux
usages les plus divers. Sa forme ovale est particulièrement caractéristique, ainsi que la taille brute de son tranchant, faite avec habileté, à l'aide d'un marteau ou d'un caillou , sans le secours de la meule ni du polissage. On a recueilli un certain nombre de pierres polies de l'époque diluvienne, mais le genre des haches et casse-tètes , qu'on retrouve le même du nord au midi , n'en est pas moins caractéristique. Quant au silex, qui a été d'un emploi général, il est naturel qu'on l'ait préféré à d'autres roches dans toutes les contrées où il se trouve, et qu'il soit devenu de bonne heure un article de commerce, ou un moyen d'échange, avec les peuples les moins favorisés à cet égard, comme on le remarque sur quelques points.
Le ciseau diluvien, de la même taille que les haches, se distingue en outre des ciseaux postérieurs en ce que la partie tranchante est à la tête d'un angle assez ouvert.
La lamelle de silex employée comme flèche et comme couteau , a aussi été utilisée comme racloir et comme scie.
Les instruments en os et en bois de renne sont surtout des poinçons, des espèces de ciseaux et ces flèches à barbes récurrentes qui se retrouvent les mêmes dans plusieurs grottes , depuis les environs de Genève jusqu'au midi delaFrance, en particulier dans la Dordogne. L'une des pièces les plus remarquables est l'aiguille en os d'une assez grande finesse, dont le chas est par conséquent fort petit. On se demande si de telles aiguilles n'étaient pas trop fines pour coudre les peaux qui constituaient probablement le vêtement des aborigènes, mais rien jusqu'à présent ne permet de supposer qu'ils aient connu l'art de tisser.
L'HOMMK FOSSILE. 9
i90 l'homme quaternaire.
Il est difficile de se rendre compte de ce qu'a été la poterie et la forme des vases. Que cette poterie ne se soit pas conservée dans les graviers diluviens , il n'y a rien là de surprenant, mais si elle avait été d'un usage un peu général , il semble que ces débris ne devraient pas être d'une si grande rareté dans les couches ossifères des grottes, où abondent une foule d'objets d'industrie, à moins toutefois que la cuisson ait été tellement imparfaite que ces fragments n'aient pu supporter l'action de l'humidité. Ce serait alors aux conditions exceptionnelles de conservation de la grotte d'Âurignac qu'on devrait les débris recueillis par M. Lartet. Dans tous les cas, on peut dire que l'art du potier devait être extrêmement rudimentaire.
On peut être surpris dans un état de civilisation si primitif de retrouver l'art du dessin cultivé par les aborigènes. Ce ne sont pas, comme on l'a vu , de simples lignes de fantaisie , mais la reproduction par la gravure et par la sculpture, sur l'os, sur l'ivoire, sur le bois de renne et même sur la pierre , d'êtres animés dont les contours sont tracés avec assez de vérité pour qu'il soit possible quelquefois de reconnaître les espèces représentées. Ces dernières offrent le double intérêt de l'exécution et de l'étude d'animaux dont plusieurs ont disparu depuis longtemps et avec lesquels l'homme' a coexisté. On aime à savoir que des populations dont les conditions d'existence nous apparaissent sous un jour si sombre, avaient cependant des jouissances d'un ordre supérieur à celui de la vie matérielle. L'art du dessin conduisant à l'observation des formes et des attitudes ne pouvait laisser insensible à l'étude du pittoresque et du beau. Nous retrouvons enfin l'homme
avec le germe de ses aspirations élevées. Nous voudrions pouvoir nous assurer qu'il n'était pas insensible à la musique , mais oserait-on le conclure des quelques si£Qets qu'on a recueillis?
Ces éléments de besoins artistiques offrent assurément un grand intérêt, mais une ombre s'étend sur ce tableau. Dans le nombre des représentations qui sont parvenues jusqu'à nous, il en est que la pudeur ne permet d'indiquer qu'en passant et qui nous révèlent des mœurs relâchées. Nous n'en sommes du reste plus à envisager l'état primitif ou sauvage comme celui de l'innocence et des vertus patriarcales.
Les qfuatre époqfues de l'âge de la pierre.
L'âge pendant lequel la taille de la pierre et de l'os suppléait en Europe au travail des métaux a été d'une longue durée. Les produits de cette industrie apparraissent déjà avant le creusement de plusieurs de nos vallées et avant qu'une partie des cours d'eau eussent pris leur direction actuelle, alors que plusieurs bassins d'eau douce étaient sensiblement plus élevés que de nos jours. Après la configuration géographique actuelle, et depuis que nos lacs ont reçu le niveau que nous leur connaissons , l'âge de la pierre subsiste encore en Europe un certain temps avant que l'usage des métaux s'y introduise. Deux époques peuvent déjà être nettement déterminées au point de vue géologique, l'une appartenant à la période quaternaire, et l'autre à la période moderne.
Od pourrait pousser plus loin ces subdivisions , soit d'après les grottes habitées le plus anciennement, soit d'après les divers dépôts diluviens, mais il importe d'associer à ces données l'histoire de la faune, caractérisée par la disparition successive de diverses espèces de mammifères. Ce moyen de classification laisse sans doute encore beaucoup à désirer , parce que ces formations diluviennes, et cette disparition d'animaux ne sont pas nécessairement synchroniques dans les diverses contrées où elles ont eu lieu , mais en attendant des déterminations d'une valeur plus générale, nous ne devons pas négliger celles qui contribuent à faire faire un pas à la science, dussent-belles n'être que provisoires.
On doit aussi tenir compte des divers progrès de l'industrie pendant le premier âge, mais encore ici le développement industriel dépend souvent de circonstances locales ; il ne marche point d'un pas égal chez tous les peuples, et il ne saurait se mesurer d'après le nombre des siècles. Tout essai de classification doit donc éviter de poser des limites trop absolues, à moins qu'elles ne reçoivent le caractère de l'évidence.
M. Ed. Lartet, ayant fait, comme je l'ai dit, l'histoire paléontologique des neuf types principaux qui caractérisent la faune quaternaire de l'Europe, en prend quatre auxquels il rattache les époques successives de l'âge de la pierre ; ce sont : le grand ours des cavernes fUrsus speleusj, le mammouth, fElephas primigenius}^ le renne fCervus tarandus), et l'urus (Bos primigenius).
L'ÉPOQUE DU GRAND OURS est eutr'autres représentée par les cavernes de l'Herm, d'Aurignac, d'Arcy, (couches inférieures), de Gailenreuth, des bords de la Meuse
et du Devonshire. C!esl à cette époque que remonte le crâne humain de l'Engis, divers silex d'une taille primitive, des lamelles, quelques fragments de poterie et une canine d'ours sculptée en tête d'oiseau. On croit que l'ours des cavernes a disparu avant le diluvium, et si on Ta cité quelquefois comme ayant été retrouvé dans les alluvions anciennes des vallées, il parait que c'est à la suite de déterminations insuffisantes. Dans tous les cas, abondant à une époque fort reculée, il a cessé de l'être longtemps avant la plupart des espèces éteintes de la période quaternaire.
L'ÉPOQUE DU MAMMOUTH est aussi celle du Rhinocéros tichorhinm. On a vu plus haut combien cette espèce d'éléphant a été répandue sur la surface du globe. Les ossements sont associés sur bien des points à ceux du grand ours ; mais postérieurement à celui-ci , on les retrouve encore en grand nombre dans plusieui's cavernes et dans de nombreux terrains diluviens. Souvent on le rencontre dans les graviers de la Somme avec les silex caractéristiques du diluvium. Si le mammouth a disparu avant la formation des tourbières, comme on est autorisé à l'admettre, il est possible cependant qu'il ait subsisté jusqu'à la fin de la période quaternaire, et qu'il soit devenu peu à peu assez rare en Europe avant son extinction définitive; c'est du moins ce que semblent indiquer les grottes où prédomine, le renne.
L'ÉPOQUE DU RENNE, comme celle du mammouth, doit être limitée au moment où les restes de cet animal s'accumulent en grand nombre dans les dépôts ossifères des cavernes de l'Occident, alors que l'éléphant a cessé d'être aussi abondant qu'à l'époque précédente;
je dis aussi abondant, car on en recueille encore quelques débris dans les brèches remplies d'os de renne. Un progrès sensible de l'industrie se raanisfeste à cette troisième époque, à laquelle appartiennent entr'autres des silex d'une taille assez délicate , les flèches barbelées, les fines aiguilles en os, et tout spécialement ces dessins gravés et sculptés, parfois même sur l'ivoire, et donnant encore la représentation du mammouth qui évidemment n'avait pas totalement disparu. Le renne, abondant de nos jours dans plusieurs contrées du nord, a probablement quitté le centre de l'Europe dès que les conditions climatériques ont changé , ainsi dès la fin de la période quaternaire. Le fait est qu'on ne le retrouve, assure-t-on, ni dans les tumulus, ni dans les tourbes de la France, ni dans les dépôts lacustres de la Suisse. César parle bien du renne comme existant en Germanie, mais la description imparfaite qu'il en donne permet de supposer qu'il a été mal renseigné.
L'ÉPOQUE DE l'urus serait sans doute bien plus nettement déterminée si on lui donnait le nom de post-diluvienne , car ce bœuf se retrouve dans les trois époques précédentes avec des débris de l'industrie humaine. C'est le plus grand mammifère qui subsiste après le diluvium, dans les contrées d'où ont disparu le grand ours, le mammouth et le renne. Cette dernière époque qui demanderait à être subdivisée , nous introduit dans un monde nouveau. Les conditions climatériques sont considérablement modifiées. La faune de l'Occident, après avoir perdu la plupart de ses grands quadrupèdes quaternaires, présente une nouvelle distribution des espèces, qui au fond n'est autre que celle de nos jours. Il en est de même de la flore.
Plus de modifications physiques du sol qui soient bien sensibles. On est entré dans une période de repos, du moins apparente. C'est seulement à cette dernière époque qu'on trouve en Europe les animaux domestiques. Rares d'abord dans le nord, la plupart d'entr'eux accompagnent les plus anciens lacustres de la Suisse. La pierre est travaillée avec beaucoup plus de soin. La hache, le ciseau, les flèches et d'autres pièces reçoivent leurs formes modernes. Le bois, l'os et le bois de cerf servent à emmancher de nombreux instruments. La poterie, quoique bien primitive encore, est abondante ; sa cuisson est telle qu'elle a résisté à un séjour de plusieurs milliers d'années dans les eaux. D'importantes bourgades s'élèvent au-dessus de la surface des lacs. On retrouve divers indices de la division du travail : les hommes se livrent à la vie pastorale ; l'agriculture commence à se répandre, la réunion de roches d'origines diverses indique l'extension du commerce ; l'art de tresser de fines nattes et de tisser le lin donnent une nouvelle idée de l'industrie de cette quatrième époque.
On ne saurait méconnaître son immense progrès sur les époques antérieures, et cependant ce progrès a été mis en doute, parce qu'on ne retrouve plus les représentations d'êtres animés, ou cet art du dessin observé dans les grottes du Périgord. Ce n'est pas à dire qu'il n'existe aucune idée de dessin ou de la gravure au trait, mais ce sont de simples lignes ou figures géométriques, des chevrons, des cercles, des triangles. On ne peut méconnaître non plus un certain goût dans les contours de nombreux instruments. Cependant on doit constater l'absence de toute figure d'homme ou
i36 LES QUATRE ÉPOQUES
d'animal, et il en sera de même chez plusieurs peuples pendant bien des siècles, jusque dans le premier âge du fer. Est-ce à dire que la civilisation sera restée stationnaire? En aucune manière. L'alliage du bronze aura été introduit, ainsi que la fusion de For. De nombreux ornements témoignent d'un goût prononcé. Des épées d'une véritable beauté passeront même pour les produits de l'art romain. L'art de dessiner des êtres animés n'est donc point un critérium suffisant pour affirmer que le peuple qui le cultive soit nécessairement supérieur à celui qui le néglige.
11 n'en est pas moins surprenant que des peuples évidemment bien supérieurs aux aborigènes du Périgord, aient négligé ce genre de décoration , quand on ^ les voit d'autre part si habiles à recouvrir de lignes géométriques, de pointillages ou de lignes ondulées, leurs poteries, leurs. nombreux anneaux, les poignées et parfois même les lames de leurs armes et de leurs couteaux. Toutefois n'oublions pas que ces mêmes hommes qui polissaient les roches serpentineuses, le silex, la néphrite, et qui plus tard donnèrent au ciseau de bronze une dureté surprenante , élevaient à leurs dieux des autels bruts, des piliers bruts, imposants sans doute par leur grandeur et souvent par leur nombre, mais enfin dépourvus de toute décoration artistique. Si un petit nombre de ces blocs portent quelques entailles ou gravures, faites peut-être asse^ postérieui*ement à leur érection , encore ne voit-on là que des lignes plus ou moins enchevêtrées , quelques formes d'armes indécises , mais pas de figures proprement dites. Quand on réfléchit aux efforts considérarables qu'exigea l'érection de ces blocs gigantesques,
on ne saurait admettre que l'absence de décoration provienne de l'indifférence envers les dieux. Il parait au contraire évident que ces peuples obéissaient à une ordonnance religieuse qui leur défendait d'avoir des images taillées, et que le ciseau ne devait point passer sur l'autel, ainsi que l'Eternel l'avait défendu aux Juifs. Dès lors il est facile de comprendre pourquoi ils se sont interdit la représentation de toute image ou figure animée sur leurs ustensiles, sur leurs ornements et sur leurs armes, abstention qui est en corrélation directe avec leur manière d'agir à l'égard des monuments du culte. C'est donc dans le domaine religieux qu'il faut chercher la solution de ce problème , et c'est ici un nouveau trait caractéristique qui différencie la population de la quatrième époque de celle des époques antérieures. Il n'y a pas seulement différence d'industrie, mais aussi différence de religion. C'est également un élément important dont il faut tenir compte dans l'histoire des derniers temps de l'indépendance de la Gaule, ou du premier âge du fer, époque à laquelle reparaissent les figures d'êtres animés, expression de l'introduction de nouvelles idées religieuses.
La classification basée sur l'histoire de la faune pré* sente plus d'une analogie avec celle que les archéologues ont établie d'après l'emploi des matières minérales. La dénomination de l'âge de la pierre n'exclut point l'emploi à la même époque du bois, de l'os et d'autres matières en dehors du travail des métaux. L'âge du bronze ne veut point dire que toute pierre ait cessé d'être employée, ni qu'on n'ait tiré aucun parti d'autres métaux fusibles, comme l'or, il s'agit simplement de distinguer une époque où le bronze
remplaçait généralement la pierre pour les instruments tranchants et où le fer n'était pas encore travaillé. De même, il est bien entendu que le terme âge du fer désigne l'emploi d'un nouveau métal qui se surajoute aux matières utilisées précédemment, modifie l'application de quelques-unes et, par son importance, caractérise une ère nouvelle dans l'histoire du développement humain. Il importe aussi de poser certaines restrictions à cette classification qui, généralement vraie pour la plupart des peuples , répond à des moments parfois très, différents d'une région à une autre. Telle tribu en est encore à l'âge de la pierre, les Américains les plus avancés n'en étaient qu'à l'âge du bronze à l'époque de Christophe Colomb, et l'emploi du fer a été bien plus ancien dans le centre de l'Asie que dans le centre de l'Europe.
On ne doit pas négliger de faire des réserves d'un genre analogue à propos de la classification proposée au point de vue de la faune, seulement il s'agit ici de question de coexistence et non de conquêtes de l'homme. Je ne pense pas qu'on ait à insister sur l'ordre d'apparition successif des mammifères, puisqu'on les envisage comme plus anciens que l'homme; mais il se peut que telle espèce, ainsi le mammouth , ait occupé l'Europe moins anciennement que l'Asie. Quoi qu'il en soit, l'urus se rencontre déjà avec le grand ours, dans la société du lion des cavernes , de l'hyène , de l'éléphant, du rhinocéros, du renne, du cerf, du cheval fossile et d'autres espèces, mais cette époque n'en est pas moins caractérisée par le grand ours, à cause de 1 époque reculée à laquelle il disparait. Après l'ours , le mammouth se présente naturellement comme le type
de la seconde époque, et quand il fait place au renne ce n'est pas à dire qu'il ait totalement disparu de l'occident. L'époque désignée par le nom de l'urus est bien en réalité celle qui se distingue le plus nettement des précédentes, en ce que cette époque Bsi post-diluvienne ou mieux encore post-quaternaire. Son seul lien avec les âges antérieurs est l'emploi de la pierre à l'exclusion des métaux, mais il se peut qu'il surgisse dans d'autres parties du globe des découvertes qui révèlent une marche plus* rapide de l'industrie et qui rendent, par conséquent, cette classification insufiSsante ou la limitent à certaines contrées.
Au point de vue géologique , l'histoire de l'homme se partage en deux grandes périodes : la période quaternaire et la période récente. La première pourrait être subdivisée en époque post-glaciaire, qui répondrait à celle du grand ours, avant le creusement des vallées, et en époque diluvienne, qui comprendrait celle du mammouth et du renne. En tête de la période récente, prendrait place l'époque post-diluvienne; mais il me parait difficile de poursuivre géologiquement cette classification qu'il est plus à propos de faire reposer sur le développement de l'industrie humaine. Mieux vaut revenir aux âges^de la pierre, du bronze et du fer. La classification de M. Lartet peut être conservée pour la première période, qu'il est cependant aussi possible de diviser en époques post-glaciaire, diluvienne etpost-diluviènne; après- quoi vient l'âge du bronze. C'est à dessein que j'évite l'expression antédiluvien, parce qu'elle donne lieu à diverses confusions. Pour plusieurs antédiluvien est synonyme d'antérieur au déluge historique; c'est confondre le diluvium et le déluge. D'autre part ,
pourquoi classer dans les antiquités antédiluviennes, les débris nombreux contemporains du diluvium? Cette expression devrait être réservée pour l'époque de Tours des cavernes , mais il est difficile de l'employer dans ce sens plus limité, à cause des équivoques qui en résulteraient.
En tenant compte de ces réserves, on reconnaîtra toutefois qu'il y a là une importante série d'événements dont l'homme a été le témoin , et si telle découverte isolée, ne fournissant que des données incomplètes, échappe à une détermination rigoureuse, il en reste un assez grand nombre, et des plus importantes, qui prennent tout naturellement leur place à l'une des époques indiquées.
Le Déluge.
Il n'est pas de tradition plus générale que celle d'une inondation considérable, dont le souvenir s'est perpétué de génération en génération dès une haute antiquité. Des légendes et des mythes divers se rapportent à cette catastrophe, à laquelle est attribuée la destruction presque totale de l'humanité. Ces légendes se retrouvent non-seulement chez les peuples sémitiques, mais aussi chez les Basques, chez les Celtes, chez les Hindous, chez les Mongols, et aussi chez quelques tribus de l'Afrique. Quant à l'Amérique, les traditions de ce genre sont particulièrement nombreuses et parfois d'une analogie surprenante avec celle des Hébreux. Quelques peuples parlent de plusieurs déluges; le plus grand nombre n'en mentionnent qu'un seul. Les uns
localisent cette inondation, qui n'aurait recouvert que la région qu'ils occupent; les autres l'envisagent comme ayant été universelle. Au milieu des éléments divers dont sont formés ces récits, on est grandement frappé de certains traits communs, propres à des contrées fort diverses, ainsi de la destruction générale d'un peuple ou de l'humanité, d'une famille sauvée, de l'arche ou d'une construction flottant sur les eaux, de l'oiseau envoyé à la découverte, du rameau vert indiquant la retraite des eaux, et du sacrifice en reprenant terre.
L'homme ayant été témoin de l'action diluvienne, il n'est pas étonnant qu'il ait transmis le souvenir d'inondations sur de vastes contrées, tout comme il n'est pas impossible que telle de ces inondations ait pris rang dans les traditions du déluge. Cependant, d'une manière générale, le diluvium géologique se caractérise par la lenteur de ses formations, et par conséquent de ses envahissements, ce qui le distingue du déluge des traditions, qui a laissé le souvenir d'une invasion si rapide des eaux que les hommes n'ont pu fuir à son approche. Le diluvium représente toute une époque, non pas d'une vie d'homme, mais de nombreuses gé-nérations, tandis que le déluge nous est représenté comme une inondation soudaine et de peu de durée, à tel point qu'une famille aurait eu sur son embarcation les vivres nécessaires pour subsister en attendant la retraite des eaux. Le déluge de la tradition peut bien être un moment du diluvium géologique, mais non le diluvium dans son ensemble.
Sans préjuger pour le moment la question d'un déluge universel ou de déluges partiels, je ferai observer que
la diversité des traditions à cet égard ne constituerait point à elle seule une difficulté. Il est dans la nature de Tesprit des peuples de restreindre à leur propre nation des idées ou des faits d'une portée plus générale. L'idée d'un Dieu universel , admise dans les plus anciens tenips mythologiques, ne tarde pas à se localiser, à faire place au dieu du peuple ou de la cité; en même temps cette idée se subdivise et s'adjoint de nouveaux éléments en donnant lieu à toute une création de divinités. Tel personnage, célèbre dans l'histoire par l'influence qu'il a pu exercer sur les destinées de plusieurs peuples, perd ses traits distinctifs dans la tradition locale qui, en échange, l'enrichit d'une foule de détails d'emprunt: ainsi au pied du Jura c'est à César, bien peu connu comme Romain, qu'on attribue toutes les vieilles tours, de même qu'on fait remonter à Berthe tous les vieux châteaux. Il est au fond assez naturel que la tradition locale fasse exclusivement sienne une action qui a réagi sur elle, s'inquiétant peu de l'influence qu'elle peut avoir eu sur d'autres dont elle connaît à peine l'existence. Qu'une action analogue se reproduise et que le souvenir n'en soit conservé que par la légende, il arrivera le plus souvent qu'elle se confondra avec la précédente en un seul et même événement. L'inondation de quelques lieues d'étendue produite par réboulement du Tauredunum, en 563, se confond avec le déluge dans l'esprit de quelque^ habitants de la vallée du Rhône. Si l'on tient compte de la manière dont procède la légende, on sera bien moins surpris de a diversité des récits relatifs au déluge que du grand nombre des traits communs qui constituent le fond de cette tradition. Des récits tellement persistants et si
nombreux doivent en outre se rapporter à un événement d'une immense portée qui a profondément impressionné le souvenir des hommes.
Après avoir dégagé le déluge des questions religieuses, qui s'y rattachent d'autant plus naturellement que l'action d'une puissance divine est invoquée par la plupart des peuples, il me paraît, en tenant compte des considérations précédentes, qu'on ne peut méconnaître l'existence d'une inondation toute exceptionnelle, rapide, de peu de durée, occasionnant la mort d'un grand nombre d'êtres, de manière à exiger un repeuplement nouveau. En un mot, le déluge me paraît être un événement incontestablement historique, et qui doit être considéré comme tel , indépendamment de toute opinion religieuse.
Dès qu'on admet le déluge comme un événement historique, on est tout naturellement conduit à rechercher les causes qui l*ont produit, l'époque à laquelle il remonte et les effets qui en ont été la conséquence. Quant aux causes, le nombre des hypothèses est tel qu'on doit reconnaître combien il est difficile de répondre à cette question, et cela d'autant plus qu'on n'est fixé ni sur l'étendue, ni sur les traces physiques de cette inondation. Je ne m'arrêterai pas à discuter ces hypothèses, et bien moins à en proposer de nouvelles. L'incertitude qui règne à cet égard ne saurait du reste être invoquée contre l'admission du déluge traditionnel , car dans la science il est bien d'autres faits admis comme positifs, malgré l'ignorance de la cause qui les a produits et de l'étendue qui doit leur être attribuée.
Si, dans l'état actuel de la science, il n'est pas pos-
sible de déterminer, par des chiffres quelque peu satisfaisants, l'étendue des périodes historiques les plus reculées, il l'est bien moins encore d'indiquer l'année ou même le siècle de tel événement dont le souvenir ne s'est conservé que par des traditions ou des mythes. Cependant quand il s'agit d'une catastrophe telle que celle qui nous occupe on doit arriver, en restant dans les limites de la classification admise, à retrouver l'époque probable à laquelle remonte cette grande inondation. Voyons jusqu'à quel point ce résultat peut être atteint. Il importerait tout d'abord de déterminer le moment de l'apparition de l'homme sur la terre. Le domaine des recherches historiques est considérablement étendu par les découvertes de ces dernières années, mais rien ne nous dit que nous ayons retrouvé les premières traces de l'homme. Ce que nous savons c'est qu'il a vécu en Europe et en Amérique vers le milieu delà période quaternaire, après ou pendant la retraite des grands glaciers. Etait-il originaire de ces continents, ou venait-il d'une autre contrée, d'où il se serait acheminé peu à peu dans des directions opposées, c'est ce à quoi ne peuvent encore répondre ni l'archéologie, ni la géologie. Quelques savants croient même avoir retrouvé des indices de l'existence de l'homme vers la fin de la période tertiaire. Si cette hypothèse venait à se confirmer, l'antiquité de l'homme serait considérablement reculée, et il serait d'autant plus difficile de déterminer le moment du déluge historique, qui dans ce cas pourrait avoir précédé de beaucoup la grande extension des glaciers. En jetant un coup d'œil sur l'ensemble des êtres qui apparaissent successivement à la surface de notre globe , et en te-
nant compte de la progression générale des espèces, il me semble peu probable que l'espèce humaine ait précédé les grands mammifères de la période quaternaire. Je ne prétends point que cette progression des êtres soit absolue, ni qu'elle se produise à échelons égaux, mais elle n'en est pas moins réelle si on la considère dans les grands traits qui caractérisent la série des genres et des espèces. Cette considération m'engage donc à n'admettre l'apparition de l'homme qu'après celle des grandes espèces qui caractérisent la faune quaternaire. L'on est ainsi conduit à priori à rechercher l'époque du déluge dans la période quaternaire, durant laquelle les eaux diluviennes ont opéré le remplissage des grottes dans diverses parties du globe, entraînant partout des débris de la faune contemporaine entourés d'alluvions locales, phénomène d'autant plus remarquable, dit M. d'Archiac, qu'il ne s'est jamais reproduit avec cette universalité, ni avant, ni après. Mais il s'agit encore de déterminer le moment auquel a dû avoir lieu l'mondation soudaine, générale, et de peu de durée dont les traditions ont conservé le souvenir.
Il ne résulte pas encore du point de vue auquel je me place que le déluge n'ait pas précédé les plus anciens restes d'industrie humaine découverts en Europe. Toutefois, si le déluge s'est répandu dans nos contrées de manière à en détruire les habitants, et si nous retrouvons des traces bien nettes d'une véritable solution de continuité, soit dans l'industrie, soit dans le genre de vie de l'homme, soit dans la distribution de la faune, nous serons autorisés à admettre une catastrophe qui
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nous permettra peut-être de reconnaître les effets de la grande inondation dont l'histoire fait mention.
Les plus anciennes traces de l'homme, constatées avec certitude , remontent , comme on l'a vu , à l'époque de l'ours des cavernes. Le déluge traditionnel devrait-il prendre place entre cette époque et celle du mammouth ? C'est bien le moment où paraît commencer l'action diluvienne qui creuse de nombreuse vallées , mais la durée de ce travail des eaux est trop considérable pour la confondre avec celle d'une inondation subite, et les habitants de l'occident, loin d'avoir été détruits par le diluvium, ont occiipé les rives des cours d'eau pendant tout le temps que ceux-ci ont mis à former et à remanier leurs anciennes alluvions. D'autre part, pas de modifications sensibles dans l'industrie. Lés haches en silex, de forme caractéristique, sont les mêmes, soit dans les grottes occupées le plus anciennement, soit dans la vallée de la Somme.
La solution de continuité dont nous cherchons les traces, tomberait-elle peut-être entre les époques du mammouth et du renne? Je ne le pense pas. Si ces deux moments sont caractérisés par la prédominance successive de ces deux mammifères, il ne s'en suit point que la ligne de démarcation soit facile à saisir. Le mammouth, devenu rare sans doute, survit pendant la troisième époque et la faune dans son ensemble présente la même distribution et les mêmes conditions d'existence. Au point de vue de l'industrie, il y a un progrès incontestable, mais les haches sont encore les mêmes, et si l'art du dessin on la représentation d'êtres animés paraît avoir pris un grand développement à
répoque du renne, il ne faut pas oublier qu'il apparaît déjà pendant la première époque.
Ces trois moments successifs présentent un ensemble dans la manière de vivre et de pourvoir aux besoins de l'existence, qui ne permet de saisir ni un changement de peuples, ni une modification dans la faune, autre que celle qui résulte naturellement du cours des siècles.
Il n'en est pas de même quand nous nous transportons de l'époque du renne à celle de l'urus. J'ai déjà relevé les principaux traits qui différencient l'âge de la pierre post-diluvien de celui qui l'a précédé, mais je ne puis me dispenser de les mettre de nouveau en saillie, vu l'importance du sujet qui nous occupe. Un trait d'union peut cependant au premier coup-d'œil paraître relier ces deux époques , c'est l'ignorance des arts métallurgiques et partant l'emploi de la pierre, de l'os et du bois pour subvenir aux besoins de l'existence. On peut même retrouver dans les débris de l'industrie bon nombre de pièces d'une facture pareille, seulement il ne faut pas oublier qu'il est des formes qui tiennent bien plus à la nature de la pierre qu'à la volonté de l'ouvrier. Il en est ainsi des innombrables lamelles dé* tachées du nucleus par un simple coup de marteau ; on les retrouve parfaitement pareilles chez les peuples les plus divers, et leur analogie provient simplement de ce que la cassure conchoïdale du silex et de l'obsidienne donne à la lamelle la même forme lancéolée , légèrement arquée sur les bords. Je ne comprendrais pas non plus que le poinçon en os pût sensiblement changer de forme, nique l'aiguille une fois connue, pût varier autrement que par le perfectionnement du type primitif.
Il faut donc tenir compte d'une double observation, savoir qu'une partie de ces analogies proviennent soit de la nature des matériaux employés, soit de la nature de l'homme dont les débuts sont d'autant plus pareils qu'ils ne sont pas moins l'expression de l'instinct que de l'intelligence ; l'instinct ne varie pas dans l'espèce ; le développement intellectuel est l'un des traits distinctifs de l'humanité. Que nous prenions l'homme avant ou après le déluge, il nous présentera toujours les traits qui le caractérisent, et par conséquent de nombreuses analogies soit dans son industrie, soit dans son genre dévie. Ces réserves faites, revenons sur les différences que présente l'époque de Turus d'avec les précédentes.
Comme ib s'agit ici d'un événement d'un caractère spécial qui touche en même temps à la nature et à l'humanité, on ne doit pas oublier ce double poiut de vue dans l'énumération des traits distinctifs à mettre en saillie.
1 . L'époque de l'urus se distingue des précédentes en ce qu'elle n'apparait qu'après les grandes modifications physiques de la période quaternaire. Les vallées creusées par les eaux ont généralement atteint la profondeur qui est encore, à peu de chose près, celle de nos jours. Il en est de même du niveau des bassins d'eau douce, sur une partie desquels ne tardèrent pas à s'élever des constructions, soutenues par des pilotis d'une longueur de vingt à trente pieds. Si le niveau de ces bassins eût sensiblement différé en plus ou en moins de leur niveau actuel, ou bien la longueur des pilotis dont on possède le diamètre eût été insuffisante, ou bien les objets tombés à l'eau auraient été roulés et dispersés
par l'action des tempêtes. La période géologique récente est en effet envisagée comme présentant un état de repos relatif. Si les oscillations du sol se font encore sentir sur diverses parties du globe , nous ne voyons plus ces mouvements si prononcés, qui réunissaient alternativement les Iles Britanniques au continent, ou les replongeaient dans les eaux de la mer de manière à ne laisser qu'un groupe d'ilôts monlueux.
2. De grandes modifications climatériques sesont produites entre les époques du renne et de l'urus ainsi que le démontrent la flore et la faune de l'Europe.
3. La flore à elle seule suffirait pour nous transporter dans un monde nouveau. Le pin d'Ecosse est relégué dans le nord. Dans les dépôts lacustres de la Suisse on retrouve les graines et les fruits de nos plantes à l'état sauvage sans parler de 'celles introduites et cultivées par l'homme,
4. La faune contemporaine de l'urus ne se distingue pas seulement de la faune antérieure par la disparition de grandes espèces telles que l'ours des cavernes ,, le mammouth , le rhinocéros , et d'autres mammifères, mais aussi, et surtout, par une nouvelle distribution géographique. Le renne, l'ovibos ou bœuf musqué, la chouette harfang et d'autres espèces, aimant le voisinage des neiges et des glaces, se sont retirées dans les régions froides du nord. On croit retrouver le lion des cavernes sur l'Altaï. Le chamois, le bouquetin, la marmotte n'occupent plus que les sommités des montagnes. Lorsque ces diverses espèces abondaient dans les plaines de la France et d'autres pays du centre de l'Europe , le climat était assurément beaucoup plus rigoureux. Il n'en était plus ainsi à l'époque des dolmens et
de nos plus anciennes constructions lacustres, dont la faune ne se distingue de celle de nos jours que. par quelques espèces disparues dès lors.
5. Un trait caractéristique de l'époque de Turus est l'existence d'animaux domestiques, dont on ne retrouve pas de traces dans les temps antérieurs. Si l'on a découvert plus d'une fois, avec les restes des grands mammifères éteints, des dents provenant du genre Ca^ nis, rien n'a permis d'y reconnaître le chien domestique. Sa présence est en revanche nettement constatée dans les kjôkkmoddinger Scandinaves, où il est seul à représenter la domestication. En revanche dans les lacs de la Suisse il est accompagné du cheval, du bœuf, de la chèvre, du mouton et du cochon domestique, dont plusieurs sont représentés par de nombreux individus dès les plus anciens emplacements à pilotis.
6. J'ai déjà montré au point de vue de l'industrie humaine combien l'art de travailler la pierre diflfère alors de ce qu'il était aux temps post-glaciaire et diluvien. La hache, qui , chez les populations peu développées, est l'instrument employé pour les usages les plus divers, reçoit une forme nouvelle. Non-seulement elle est polie, mais son tranchant est affilé sur la meule. La flèche de silex triangulaire ou barbelée présente un nouveau type. La lance, le poignard en silex, le ciseau, la gouge , la scie, surprennent souvent par leur fini. Des roches plus nombreuses sont utilisées, l'os et le bois de cerf reçoivent un plus grand emploi. Nonseulement il y a progrès , mais aussi modification de plusieurs types, sans qu'il soit facile de saisir les degrés
intermédiaires par lesquels s'est opérée cette transfor* mation.
7. Le genre de vie de l'homme post-diluvien n'a pas subi des modifications moins profondes. La pèche et la chasse ne sont plus les uniques moyens de subsistance. La vie pastorale, ignorée des aborigènes troglodytes ou diluviens, est constatée par le nombre des animaux domestiques, dont les os brisés ou taillés gisent au milieu des pilotis. On retrouve même des vases employés à traiter le laitage. L'agriculture était connue des anciens Lacustres. Ils récoltaient des froments et des orges d'excellente qualité. Ils cultivaient le lin ; les tourbes du lac de Pfaeffîkon ont conservé des restes admirables de leurs tissus. Je pourrais opposer l'habitation des bourgades lacustres à celle des grottes humides, obscures et tortueuses , mais les troglodytes sont de tous les temps, et les hommes diluviens n'ont pas toujours vécu dans les grottes. Nous ignorons en quoi consistaient leurs demeures en plein air et nous ne saurions les rapprocher de celles d'une époque mieux connue.
8. Nous ne possédons que des notions fort vagues sur les idées religieuses de la première population de l'Europe. En jugeant par analogie de leurs offrandes aux morts, il est permis de supposer qu'ils croyaient à une vie à venir. On ne saurait admettre, vu la diversité physique des contrées habitées, qu'ils aient tous déposé leurs morts dans des grottes ; on en retrouvera sans doute des restes enfouis sous la surface du sol, Quoi^ qu'il en soit les dolmens et les tumulus à salles sépulcrales ne contiennent en fait 'd'ossements d'animaux que des débris de la faune contemporaine de l'urus et
des instruments en pierre de la même époque. C'est donc un nouveau mode de sépulture qui, tout en se rattachant à la même foi d'une vie à venir, témoigne d'usages religieux différents.
Peut-être pourra-t-on inférer aussi une diversité dans les opinions religieuses de cette circonstance que le lièvre, animal sacré chez certains peuples, doit sans doute à des idées de ce genre, d'avoir été respecté chez les lacustres, car on ne retrouve pas ses os au milieu des pilotis. Plus d'une fois le lièvre est mentionné dans les couches ossifères des grottes, mais dans quelques cas, il est vrai, avec une certaine réserve. Si sa présence est bien nettement constatée avec les débris de repas dans ces anciens terrains, on sera autorisé àconclure que les mêmes scrupules religieux n'existaient pas chez les aborigènes de l'Europe diluvienne.
J'ai déjà fait observer plus haut, que l'absence totale de représentations d'êtres animés ne saurait provenir d'une infériorité de civilisation, puisque la même abstention se reproduit dans l'âjge du bronze. Je crois avoir montré que c'est à l'existence d'ordonnances religieuses d'un caractère spécial qu'il faut attribuer ce changement de direction dans l'application de l'art du dessin .
La population post-diluvienne se distingue donc de la précédente par ses modes funéraires et par ses idées religieuses. Or, dans ces âges reculés, qui dit une autre religion dit un autre peuple.
Nul ne contestera la différence profonde qui sépare l'époque de l'urus des époques précédentes. Au point de vue physique de grandes modifications ont eu lieu. L'action diluvienne a pris fin entre le renne et l'urus.
Une période de repos relatif commence, lie climat est modifié de telle sorte qu'il s'opère une nouvelle distribution géographique des plantes et des animaux. En un mot , il s'est accompli à la surface de notre globe une immense révolution qui assurément n'a pas été instantanée.
Cette révolution n'indique cependant pas à elle seule que pendant ces diverses phases l'Europe ait cessé d'être généralement habitée par les descendants de la population diluvienne. Or ce qu'il importe de constater, ce n'est *pas seulement une différence, mais une solution de continuité dans le développement de la civilisation, et dans le genre de vie de l'homme. Si l'on considère l'ensemble des nombreuses découvertes de l'âge de la pierre, on voit se dérouler une marche continue durant la période quaternaire, mais cette continuité disparaît entre le renne et l'urus. C'est surtout frappant si l'on se place en face d'une collection représentant les quatre époques de l'âge de la pierre. On ne tarde pas à voir qu'il manque des anneaux entre les deux derniers moments. Quelle que soit, par exemple, la rudesse des débris industriels des kj'ôkkmbddinger, on y retrouve cependant des pièces d'un fini qui est étranger aux temps diluviens ^ Ce manque de continuité n'est pas moins frappant au point de vue de la faune, si l'on rapproche les découvertes des derniers temps du renne
^ Un examen superficiel pourrait faire admettre comme anneaux intermédiaires certaines découvertes ; ainsi des lieux de fabrique, où l'on ne retrouve guère que des échantillons inachevés et des pièces de rebut; mais en y regardant de plus près on verra d'autres formes^ ou des conditions de gisement qui excluent les conclusions que l'on pourrait tirer de certaines pièces isolées.
de celles qui introduisent à la quatrième époque. Ces dernières nous font brusquement assister à une nouvelle distribution de la faune» ce qui ressort entr'autres des stations lacustres de l'âge de la pierre et des dépôts les plus anciens dans les tourbières post-diluviennes. Il n'est pas moins remarquable de voir apparaître en Suisse, pendant cette quatrième époque, la plupart des animaux domestiques. La domestication, précédemment étrangère à l'Europe, a nécessairement exigé un certain temps, et dans le cas où ces animaux domestiques auraient été empruntés à un autre continent, on serait conduit à se demander si cette introducr tion ne se rattache pas à celle d'un nouveau peuple.
Il est à propos de rappeler que dans les pays Scandinaves le chien parait être le seul animal domestique de l'âge de la pierre. Est-ce à dire que nous ayons là un de ces points de transition qui me paraissent faire défaut. Il ne peut en être ainsi, car il faudrait admettre que cet âge est plus ancien dans ces contrées qu'au pied des Alpes, ce qui n'est pas admissible. Si les animaux domestiques ne commencent à se multiplier dans le nord que pendant l'âge du bronze, il n'en résulte point que celui-ci soit synchronique de l'âge de la pierre lacustre en Suisse, mais simplement que la rigueur des longs hivers a retardé l'introduction d'espèces domestiques qui exigent plus de soins pour être acclimatées et nourries pendant la saison des neiges*.
^ D'après M. Rutimeyer reDsemble des ossements d'animaux découverts dans les anciennes habitations lacustres donne une plus forte proportion d'espèces sauvages que d'espèces domestiques^ d'où il résulte que la chasse occupait encore une plus grande
Les plus anciens emplacements lacustres de la Suisse, sur lesquels on retronve la plupart des animaux domestiques, conservent aussi, comme on Ta vu, le témoignage d'une culture du sol, surprenante par la variété des graines ensemencées. Le petit orge à six rangs et le petit froment lacustre sont les plus anciens et les plus répandus. Le froment d'Egypte, le petit épeautre et l'orge à deux rangs paraissent n'avoir été cultivés que par manière d'essai, et sur des points isolés. Le millet, originaire de l'Inde était connu des Lacustres. Le pavot de jardin a joué un rôle important; on a même trouvé tout un gâteau carbonisé composé de ses graines. La pomme a aussi été cultivée. Le lin, dont la graine était utilisée comme nourriture , a été particulièrement important pour les vêtements. C'est dans le mémoire de M. le professeur Heer, Die Pflanzen der Pfahlbauten^ qu'il faut chercher la richesse de cette flore, et la patrie originaire de bon nombre de plantes qui nous reportent dans le midi de l'Europe, en Egypte, en Phénicie et dans l'intérieur de l'Asie. L'Europe, pauvre en plantes alimentaires, les a surtout reçues de l'Asie, ce qui confirme les traditions de l'antiquité, traditions qui attribuent aussi la même origine à nos populations post-diluviennes;
L'introduction delà plupart de ces plantes alimentaires n'était possible qu'après les modifications çlimatériques qui ont suivi le diluvium. Comme pour les animaux domestiques, elle n'a pu s'effectuer aussi rapidement dans le nord que dans le centre de l'Europe. Encore
place que Télevage du bétail, qui va se développant pendant l'ftge du bronze.
ici, on voit qu'il a dû s'écouler un certain temps depuis rémigration du renne jusqu'à l'apparition des habitations lacustres, et dans le cas où la population primi^ tive, dont il reste des traces près de Genève auraitcontinué à se répandre dans les pays qu'elle occupait, nous devrions retrouver les vestiges de stations, établissant une transition graduelle entre le renne et l'urus.
Avant de tirer les conclusions qui me paraissent ressortir des considérations précédentes, voyons si dans les âges postérieurs on ne distinguerait pas quelque moment, auquel on puisse rapporter la grande catastrophe du déluge.
Au premier abord il semblerait assez naturel qu'il y eût une lacune entre la pierre et l'apparition du bronze, ou le travail des métaux. Le bronze est un alliage qui a dû être précédé d'un âge du cuivre, que nous ne retrouvons pas dans les contrées de l'Europe qui nous ont occupé. Des découvertes assez nombreuses nous montrent que cette absence d'un âge du cuivre provient uniquement de ce que le bronze a été importé de pays plus civilisés, soit par le commerce, soit par l'invasion d'un nouveau peuple. Sur quelques stations lacustres de l'âge de la pierre, riches en instruments de roches diverses, on trouve de rares objets en bronze du meilleur fini. On a fait dans le Nord des trouvailles pareilles. D'autres stations des lacs suisses ont été occupées d'une manière continue pendant les âges de la pierre et du bronze. Sur bien d'autres points ces deux âges se fondent l'un dans l'autre, de manière à exclure toute idée d'une dépopulation générale, conséquence du déluge traditionnel.
La transition de l'âge du bronze au premier âge du
fer n'est pas moins graduelle, Homère décrit cette époque. Hallstadt, près de Salzbourg, donne les preuves matérielles d'une transition continue. II serait superflu d'évoquer d'autres témoignages. Dès lors nous sommes en plein dans les premiers temps historiques, dont les traditions font déjà du déluge un événement fort ancien.
Il résulte de cet examen rapide qu'il n'y a en réalité qu'un moment^ dans l'histoire du développement humain en Europe, où deux époques présentent une grande solution de continuité , celles du renne et de l'urus. C'est donc à ce moment que le déluge trouve tout naturellement sa place. Les temps diluviens font voir combien a été puissante l'action des eaux durant une longue période. Bien des inondations partielles
^ On pourrait peut-être objecter que, si l'bistoire n'était pas là pour nous éclairer, il serait facile de conclure à une grande lacune entre les derniers temps de Tindépendance gauloise et la domination romaine. D'une part les demeures de branchages et d'argile^ de Tautre les somptueux édifices romains; disons en un mot, d'une part la barbarie et de l'autre la civilisation, sans qu'il subsiste de traces des degrés intermédiaires par lesquels un peuple doit nécessairement passer. En d'autres termes on serait conduit à se demander si la population diluvienne n'a point passé sous la domination d'un peuplé plus avancé, introduisant simultanément une meilleure taille de la pierre, les animaux domestiques, l'agriculture et Fart de tisser. Laissant de côté tout ce qui tient aux modifications du sol, du climat, de la flore et de ta faune, il me suffira de faire remarquer qu'à l'époque de la domination romaine se retrouvent un grand nombre de sépultures et d'objets d'industrie, mêlés parfois à ceux du vainqueur, qui témoignent de la présence simultanée de deux peuples, de deux civilisations. Or, je ne connais^ rien de pareil dans la quatrième époque de l'âge de la pierre.
En debors de toute donnée historique, l'Amérique, à partir de Christophe Colomb^ pourrait donner lieu à la même objection, mais aussi à la même réponse.
eurent lieu; cependant l'homme ne craignait point d'établir ses demeures le long des grandes rivières, qui entraînent dans leurs alluvions de nombreux débris d'industrie, pêle-mêle avec les restes de grands mammifères, et parfois même d'ossements humains. Pour que la population primitive disparaisse jusqu'à ce qu'il se soit accompli une nouvelle distribution de la faune, il faut qu'elle ait généralement succombé à la suite de quelque grande catastrophe, que la tradition dit avoir été le déluge.
Le déluge apparaît donc comme une vaste inonda* tion, qui clôt l'époque diluvienne et la période quaternaire. Bien des questions se posent encore, mais je n'ai point la prétention de les résoudre toutes. La plupart des légendes parlent d'une famille, ou d'un petit nombre de personnes sauvées des eaux. Plusieurs traditions font une mention pareille des animaux. Elles se partagent sur l'étendue du déluge, partiel ou universel. Quelques-unes mentionnent même des traces physiques de cette inondation.
Les observations scientifiques ne nous permettent point d'émettre une opinion sur le nombre des personnes qui peuvent avoir échappé à ce désastre. Cependant la destruction doit avoir été grande, à en juger par la population qui occupait alors les pays de l'Europe que nous avons étudiés. Dans tous les cas, je ne saurais admettre la création d'une nouvelle humanité, ni d'une nouvelle faune. Une nouvelle création implique ridée d'une progression générale ou tout au moins l'apparition de nouveaux genres et de nouvelles espèces. Rien de pareil ne se présente. Les ossements humains, les plus anciens qu'on ait recueillis, n'appartiennent
nullement, au point de vue anthropologique, à une humanité différente de la nôtre. La faune récente est la même que la faune quaternaire, moins quelques espèces perdues dans le cours des siècles, conformément à la loi qui régit Tanimalité. En un mot, il n'y a rien entre la période quaternaire et la période récente, qui ressemble aux modifications paléontologiques qu'on remarque entre les périodes géologiques antérieures. Il faut par conséquent que le déluge ait laissé subsister un certain nombre d'individus, chargés de repeupler les contrées dévastées.
La plupart des traditions s'accordent à attribuer le moyen de salut à une arche, à un vaisseau, ou à un Ilot flottant, auquel les légendes et les mythes font jouer un grand rôle. Ce qu'on peut affirmer, c'est qu'il y eut des êtres sauvés en assez grand nombre pour perpétuer la plupart des espèces de la période quaternaire. Echappèrent«^lles au déluge sur un seul point, ou sur plusieurs? Cette dernière alternative résoudrait plus d'une difficulté, vu qu'on retrouve certaines espèces de mammifères réléguées dans des iles, dont l'accès ne leur était guère facile. On comprend cependant, que des quadrupèdes, après s'être aventurés sur les glaces des mers, aient pu être emportés loin du rivage qu'ils occupaient, comme surdes radeaux poussés par les vents vers les bords d'une île lointaine. Dans des régions plus tempérées , des bois flottants auraient-ils pu jouer le même rôle?... Cela paraît plus difficile pour de grandes espèces et de grandes distances. On objecte aussi, à la dispersion de la faune à partir d'un point central , la difficulté de réunir sur le même lieu et d'en faire rayonner des espèces dont les unes ne vivent ac-
tuellement que sous les tropiques, et les autres dans les régions glaciales. L'objection n'est peut-être pas si forte qu'elle le paraît* au premier abord, surtout si l'on tient compte que les conditions climatériques n'ont pas toujours été les mêmes que de nos jours, depuis l'apparition de l'homme. L'époque diluvienne le montre suffisamment, et les modifications qui se sont produites entre cette époque et celle del'urus, à la suite d'une immense inondation, ont pu permettre des migrations qui ne serraient plus possibles dans les temps actuels. On n'est donc pas autorisé à juger d'une manière absolue d'après les conditions du moment présent, et cela d'autant moins quel'homme, qui supporte le mieux la diversité des climats, ne passe pas tout à fait impunément d'une température extrême à l'autre, après avoir vécu plusieurs générations sous la zone glaciale ou sous la zone torride. La continuité du séjour dans la même région ne réagit pas moins sur l'animal qui devient de plus en plus incapable de supporter un autre milieu. Ce qui ôte encore de sa force à l'objection soulevée, c'est que nous retrouvons pendant l'époque diluvienne, ce qu'on n'aurait jamais admis à priori , la cohabitation dans la même contrée d'espèces du nord et du midi, ainsi l'hippopotame avec le renne et le mammouth dans la vallée de la Somme, et même en Angleterre. Sans insister davantage sur la question soulevée, je rappelle qu'après le diluvium la faune présente une nouvelle distribution géographique.
En se plaçant au point de vue des traditions qui font rayonner d'un point central l«s familles humaines destinées à repeupler la terre, on est conduit à se demander quel fut ce point de départ. Pour répondre d'une
manière tant soit peu plausible, il faudrait d'abord être fixé sur rétendue du déluge. Si nous admettons qu'il ait recouvert l'Europe, son action peut s'être étendue à bien d'autres parties du globe , seulement il nous manque des renseignements suffisants pour élucider la tradition à ce sujet. On ne saurait cependant ne tenir aucun compte de l'opinion générale dans les temps anciens et modernes, d'après laquelle l'Asie aurait été le théâtre essentiel de cette inondation. Il est dans tous les cas remarquable de voir comment les traditions, appuyées par la linguistique, placent nos origines eti Orient. C'est de l'Orient que nous viennent, soit par le nord, soit par le sud, les invasions connues, de même que la plupart de nos plantes alimentaires. C'est encore en Orient que nous retrouvons les principales idées religieuses qui sont à la base de nos mythologies, ainsi que les prototypes de nos dolmens et de nos plus anciens modes funéraires. Si nous n'avons pas là une preuve absolue de l'origine orientale de la population post-diluvienne, on conviendra cependant qu'il y a de fortes présomptions en faveur de cette manière de voir.
On dira peut-être que dans le cas ou l'humanité actuelle descendrait d'une seule famille échappée au déluge, il aurait fallu un temps bien considérable pour que ses descendants se répandissent sur toutes les parties habitées du globe*. Je répondrai d'abord qu'on
^ Je passe sous silence la grande question de la pluralité des epèces humaines qui nous entraînerait trop loin. Je reconnais du reste que si le nègre est un intermédiaire entre le blanc et le chimpanzée, Noê^ ou quelqu'autre nom qu'on lui donne^ aumit tenu de bien près au singe. Dans ce cas il ne pourrait pas compter
dispose trop généreusement des siècles ei des milliers d'années, pour qu'on puisse faire de ce point une objection sérieuse. Cependant ayant cherché à me rendre compte du temps nécessaire pour que les descendants de trois couples puissent peupler les principales contrées de la terre ; j'ai trouvé, dans les limites du vraisemblable, qu'il leur suffirait de quatre siècles pour atteindre un chiffre égal à celui de l'humanité actuelle. Craignant d'avoir fait quelques graves erreurs, je me suis adressé à deux mathématiciens, qui, partant des données modernes sur l'accroissement de la population, et de statistiques se rapportant à des pays différents, sont arrivés au même résultat, l'un après quatre et l'autre après six siècles. Je m'empresse d'ajouter que la distance est souvent fort grande de la possibilité à la réalité, aussi suis-je prêt à faire une large part aux conditions défavorables à l'accroissement de la population, résultant soit de la maladie, soit de la guerre, soit d'une production insuffisante du sol. Malgré cette réduction, on m'accordera sans doute qu'il aurait suffi de quatre à six siècles pour que les descendants de trois couples comptassent des représentants sur les points les plus extrêmes du globe. Ce qui a pu avoir lieu pour l'humanité n'est pas moins vraisemblable pour l'animalité.
Plus on étend l'action du déluge, plus il semble au premier abord qu'il ait dû laisser de profondes traces
au nombre de ses ancêtres rhomme de TEngis, ni celui du volcan de Denise, et tout mon travail serait à refaire. 11 faudrait savoir si le nègre est beaucoup plus jeune que l'homme contemporain du grand ours et connaître la raison qui a retardé son développement.
de son passage, par rérosion du sol et par l'accumulatioD de ses alluvions. Sans aborder le riche domaine des conjectures sur la manière dont les continents ont été inondés, je ferai seulement observer que ce n'est pas tant l'action ascensionnelle des eaux qui bouleverse le sol, que leur écoulement sur un terrain sec. J'expliquerai ma pensée en racontant en quelques mots la débâcle de Bagnes, qui eut lieu en 1818 dans le canton du Valais. Un ébouleroent de glaces dans la partie infé* rieure de la vallée opposa une digue gigantesque à l'é* coulement de la Dranse, débordée à la suite de la fonte des neiges. Le torrent ne pouvant vaincre l'obstacle, ses eaux accumulées formèrent bientôt un bassin qui ne tarda pas à s'élever graduellement. Dans ce mouvement ascensionnel , on comprend que les gazons ne furent point enlevés, et bien moins les arbrisseaux, les arbres et les chalets. Vint le moment redouté, celui de la rupture de la digue. Les eaux du bassin s'abaissèrent peu à peu, les arbres, les chalets furent rendus à l'air, les gazons eux-mêmes ne furent point endommagés. Mais que se passait-il au-dessous de la digue? Les eaux, roulant sur le sec, emportèrent les terres et recouvrirent d'une épaisse couche de sables et de graviers le territoire de Martigny, où l'inondation atteignit le premier étage des maisons et de là se répandit jusqu'à St. Maurice. Arrivées à ce point où l'étranglement des rochers resserre le cours du Rhône , les eaux ne débordèrent plus, et elles ne produisirent non plus aucune agitation sensible sur le Léman où vinrent simplement flotter les bois enlevés et les arbres déracinés. Chacun peut se rendre compte de l'action inofTensive des eaux roulant sur elles-mêmes, comme ce fut le cas dans la
vallée de Bagnes. On n'a qu'à s'approcher d'un bassin de fontaine au moment où on le vide. Si l'on n'agite pas les eaux, elles s'écoulent entièrement sans que les feuilles, ni les brins de paille, ni le limon soient entraînés.
On comprend aussi qu'une inondation fort considérable ait pu avoir lieu , sans modifier sensiblement la surface du sol. Ce n'est pas à dire toutefois que le déluge n'ait laissé aucune trace matérielle de son passage. 11 est fort possible que l'affaissement de l'Atlantide et de bien d'autre terres ait eu lieu au moment de cette catastrophe. Beaucoup d'érosions ont dû se produire. Si les eaux, dans leur retraite, roulaient sur elles-mêmes en s'écoulant dans les bassins des mers, il est probable que toutes les vallées dont les issues sont resserrées présentaient l'aspect de la débâcle de Bagnes en amont et en aval du barrage. Une action pareille dut se produire sur les rives du Léman, entre les Alpes et le Jura, où le défilé du fort de l'Ecluse retarda , sans doute, l'écoulement des eaux que le lit du Rhône était insuffisant à débiter. Le même fait dut se reproduire dans toutes les contrées d'une configuration géographique analogue. Il est même assez probable qu'après un cataclysme de ce genre, la surface de notre globe ait eu à subir des commotions qui , pendant un certain temps, produisirent des perturbations locales; seulement je ne saurais admettre un bouleversement général des anciens continents.
Ce que je tiens à établir est essentiellement ce point, que le déluge a pu recouvrir de nombreux plateaux et de nombreux versants, sans produire des érosions sensibles et sans entraîner la terre végétale.
Celte dernière condition était du reste essentielle pour la conservation et la reproduction des êtres survivants. On sait avec quelle lenteur se forme le terreau végétal, et combien l'assolement naturel, qui est la conséquence de cette formation, exige de temps avant que le sol puisse produire les grands végétaux. Sans la conservation du terreau, les êtres échappés au déluge, étant nécessairement sur ce théâtre de désolation, n'auraient pas tardé à succomber. Il est assez remarquable que la plupart des traditions a^ent exprimé indirectement l'idée que les végétaux avaient été conservés ^ C'est ce qui résulte de la feuille arrachée à l'olivier, ou du rameau vert rapporté par l'oiseau. La tour de Babel, qu'on dit avoir été élevée pour échapper à un nouveau déluge, n'aurait pas atteint le but de ses constructeurs, si l'on eût attribué au déluge la destruction du sol. L'historien Josèphe parle aussi de deux colonnes, qu'auraient élevées les enfants de Seth, pour y graver une révélation faite à leur aïeul, d'après laquelle l'humanité périrait à deux reprises, par l'eau et par le feu. Pour que les deux colonnes ne fussent pas détruites en même temps, l'une était en pierre et l'autre en briques. Les Juifs, qui prétendaient qu'il en existait encore une, ne pensaient pas non plus que le sol eût été généralement emporté par les eaux. Enfin pour sortir du domaine de la légende, si l'on admet l'extension du déluge sur l'Europe, on reconnaîtra qu'il a laissé subsister sur une foule de points, dans les terrains diluviens et dans les grottes, les restes d'êtres nombreux de la période quaternaire.
^ D'autres parlent cependant d'un chaos, d'un nouveau monde^ d'une nouvelle création d'animaux et même de l'homme.
D'autre part, comme j'admets pleinement des dénudatîons et des érosions partielles, on doit retrouver, semble^t-il, les allu vions qui en furent la conséquence ; mais à quoi reconnaître ces alluvions, qui ont pu en recouvrir de plus anciennes, et sur plus d'un point, être recouvertes à leur tour? L'action des eaux étant toujours la même, il est évident qu'elles ne procédèrent pas autrement, lors du déluge, dans le transport et dans le dépôt des matériaux entraînés. Une autre difficulté, c'est que les dépôts ont pu être remaniés, du moins en partie, dans les âges postérieurs.
Une considération permettra cependant de distinguer ces alluvions de plusieurs autres, c'est qu'elles sont le résultat d'une seule débâcle, de durée relativement bien peu considérable. Elles ne reproduiront donc pas cette alternance répétée diverses fois de couches de cailloux roulés, de graviers, de sables et de limons. La faune contenue dans ces alluvions serait assurément l'un des meilleurs moyens de les déterminer. Mais comment distinguer cette faune à un moment donné, de celle qui caractérisait toute l'époque du renne? Puis les érosions entraînant le remaniement de terrains plus anciens, des débris d'une époque antérieure peuvent donner le change sur l'âge véritable des alluvions. Il pourrait toutefois se présenter un cas qui ne serait pas sans quelque valeur, ce serait celui de l'accumulation de squelettes entiers, et non pas d'os épars, vu que le séjour dans les eaux des victimes du déluge ne fut pas assez long pour entraîner la décomposition des corps. Il faut avouer que les terrains alluviens du nord de l'Asie, répondent à cette condition, vu le grand nombre de squelettes de mammouth
et d'autres mammifères qu'on y retrouve, sans parler des corps avec leurs chairs, conservés par les glaces. Le mammouth parait y avoir subsisté en abondance un peu plus tard qu'en Europe.
On doit peut-être aussi envisager comme des alluvions du déluge, la couche de limon qui, dans plusieurs parties de la Belgique, sépare d'une manière constante , les restes du renne de ceux de l'urus , accompagnés l'un et l'autre des restes de l'industrie qui caractérisent chacune de ces époques.
On arrivera sans doute plus tard à des déterminations plus satisfaisantes des traces physiques du déluge, mais auparavant il importait de rechercher s'il existait des indices qui permissent de l'étendre à l'Europe et de fixer l'époque à laquelle a dû se produire cette grande catastrophe. Je me suis efforcé d'atteindre ce résultat, en dehors de toute préoccupation religieuse, et de jeter quelque lumière sur un sujet d'autant plus difficile à saisir, qu'il n'a guères été éclairé jusqu'à présent que par la lueur incertaine et vacillante des légendes et des mythes.
En cherchant d'après les découvertes récentes à retracer les destinées de l'humanité, je vois se confirmer mes appréciations précédentes, d'après lesquelles j'envisageais nos plus anciennes constructions lacustres, et les tombeaux de l'âge correspondant, comme les premières traces de l'homme en Europe, après le déluge historique.
Chronologie.
On a généralement accueilli avec une grande défiance les recherches dirigées, ces dernières années, sur les plus anciennes traces de rhomine. Il n'a pas fallu moins que l'ensemble imposant des découvertes analogues, faites dans plusieurs pays, pour convaincre ceux qui n'avaient pas pris parti contre toute idée nouvelle. Est-ce à dire que les résultats acquis depuis peu bouleversent les données historiques généralement admises? En aucune façon ; l'histoire subsiste avec ses erreurs et ses grandes vérités. Il ne s'agit point de transformer les idées reçues. Le déluge étant généralement admis, on admet aussi l'existence de l'homme avant cette inondation ; seulement on ne possédait que des traditions sur cette première période de l'humanité, aujourd'hui nous en recueillons des vestiges, passés inaperçus jusqu'à nos jours. Il n'y a là aucune perturbation, mais bien une importante conquête, un nouveau chapitre d'histoire, et un chapitre d'un fort grand intérêt.
L'émotion n'en a pas moins été réelle. Serait-ce qu'on ait trouvé une nouvelle espèce humaine, ou que sa filiation avec le singe soit définitivement démontrée? En aucune façon. L'homme quaternaire est le même que celui des temps récents. Toutes les questions soulevées à propos de l'unité de l'espèce subsistent, et nous ne sommes pas plus avancés qu'auparavant, ni
sur rorigine , ni sur le point de départ de Thumanité.
Cette susceptibilité de l'opinion publique, proviendraitelle de ce que les traditions, sur le degré de civilisation atteint par la première humanité, ne sont pas confir* mées? Je ne le pense pas. Elles ne sont pas encore confirmées, c'est vrai, mais rien ne dit qu'elles ne puissent l'être, car on n'est pas en droit d'affirmer qu'il n'y ait pas eu pendant la période quaternaire, comme de nos jours, des degrés divers de civilisation , ni qu'on n'ait pas travaillé les m^^taux sur tel continent, tandis qu'on était réduit ailleurs à l'emploi de la pierre. Pourquoi la première humanité n'aurait-elle pas eu ses peuples civilisés et ses sauvages? On n'est point en droit de le nier d'une manière absolue, aussi longtemps que les explorations, étrangères encore à la plus grande partie du globe, ne viennent pas nous montrer le contraire.
Ce qui a jeté une inquiétude réelle dans plusieurs esprits, c'est la question chronologique. La coexistence de l'homme avec ces grands pachydermes relégués dans un passé si lointain ; l'homme fossile, cette expression si indéterminée et pourtant si impressive, ont apporté un certain trouble dans tel système géologique ou dans telle autre idée, fruit de préjugés, anciens peut-être, mais qui n'en sont pas moins des préjugés. Le question chronologique, disons-le franchement, a entre autres produit une certaine émotion, parce qu'on a cru qu'elle touchait au domaine religieux. Plusieurs ont vu dans ces assertions, qu ils supposaient gratuites, une attaque à la foi chrétienne. D'autres ont mis peut-être une certaine malice , et dans tous
les cas une grande libéralité, à enrichir la chronologie de quelque chose comme cent mille ans.
Le point sur lequel il importe tout d'abord de s'entendre, c'est de savoir si notre chronologie vulgaire nous est donnée par les écrits sacrés des Hébreux, telle que nous la possédons, sur les temps antérieurs à notre ère. Il n'en est point ainsi; elle a été supputée d'après ces écrits; reste à savoir s'ils fournissent toutes les données nécessaires pour ce travail. Je ne puis ici qu'indiquer très brièvement quelques observations à ce sujet.
Le patriarche Gaïnan, mentionné dans TEvangile selon Luc (III, 36), ne se retrouve pas indiqué par Moïse dans la descendance de Sem (Genèse XI, 12). Il est permis de se demander si l'expression de fils n'a pas été quelquefois employée avec la signification de descendant , comme c'est le cas pour Jésus quand il est appelé Fils de David. Les écrivains anciens qu'on ne saurait accuser d'hostilité envers les livres sacrés des Hébreux, modifient parfois les chiffres du texte hébraïque, et conduisent à des résultats différents. Tel est le cas de la version grecque des Septante. Les Samaritains, de leur côté, ne sont d'accord ni avec les premiers, ni avec les seconds. L'historien Josèphe s'écarte également des uns et des autres.
Que conclure de ces divergences, sinon que dans l'antiquité on n'accordait pas à ces chiffres la même valeur que le font de nos jours un certain nombre de théologiens. Comment a£Srmer que l'Ancien Testament renferme toutes les données nécessaires à la reconstruction rigoureusement exacte de la chronologie ?
GHIUMNOLOaiE. 171
On ne saurait trop répéter que le but des écrivains sacrés a été avant tout un but moral et religieux. Ils ne parlent point le langage de la science, et nulle part la chronologie n'est sanctionnée comme un dogme ou comme un article de foi. Le théologien qui reprendrait ces questions et les replacerait sur leur véritable ter* rain, rendrait un service réel, en faisant cesser de fâcheux malentendus.
Débandasses de toute arrière-pensée, il importe de se rendre compte des préjugés vulgaires sur le temps et sur l'espace. L'homme inculte parle de cent ans comme d'un terme extrêmement reculé. L'étude de l'histoire étend nos notions à ce sujet, et nous familiarise avec les milliers d'années; la géologie à son tour nous ouvre des horizons tout nouveaux, de même que l'astronomie nous apprend à apprécier quelque peu la profondeur des cieux. L'homme mesure l'espace à sa taille par pouces , par pieds et par coudées ; il mesure aussi le temps d'après sa courte existence durant laquelle il voudrait voir toutes choses recevoir leur accomplissement; aussi n'est-ce pas sans effort qu'on modifie les premières impressions reçues, et qu'on s'élève à la notion de l'infini.
Est-ce à dire que les origines de l'homme doivent être infiniment reculées? Je ne le pense pas. Géologiquement, l'humanité est récente sur la surface de la terre, mais historiquement, cette période, dont nous ne connaissons pas le terme, peut offrir déjà une étendue assez considérable. S'il fallait croire sur parole les assertions de certains naturalistes, les plus anciennes traces de l'homme ne remonteraient pas à moins de cent mille ans. Qe sont, dit-on, «les résultats les plus
solidement acquis, les faits le mieux constatés de la science, édifiés sur une base que le doute ne saurait atteindre »
Après des affirmations aussi catégoriques, comment le lecteur, étranger à ces questions, oserait-il douter?... Au risque de passer pour un ignorant^ je me permettrai quelques observations.
Du moment que la chronologie est à refaire, je n'ai pas à poser de limite , cependant je me demande s'il est bien vraisemblable que l'humanité ait passé plus de quatre-vingt dix mille ans avant de produire quelqu'une de ces grandes civilisations qui, depuis quatre mille ans environ, ont laissé tant de monuments de leur passage. L'humanité préhistorique a-t-elle pu être tellement différente de celle qui l'a suivie? — Elle a eu ses populations sauvages, barbares ou stationnaires; comment n'aurait-elle pas eu, durant quatre-vingt-dix mille ans et plus, les représentants de civilisations dignes de ce nom, dont la tradition aurait au moins conservé le souvenir; car la mémoire des grands peuples survit aussi bien que celles des grands hommes. Qu'on ne vienne pas dire que ces milliers de siècles ont été employés à opérer la transition de l'animalité à l'humanité; puisque l'homme contemporain du grand ours et du mammouth n'est point inférieur au type caucasique.
Je ne prétends point par ce raisonnement infirmer d'une manière absolue les chiffres proposés, mais simplement faire ressortir la vraisemblance d'une antiquité moins considérable.
Il est bon de rappeler que ce ne sont pas les savants dont les travaux ont le plus d'autorité qui pré-
CHRONOLOGIÇ. 173
sentent comme infaillibles les résultats de leurs calculs. Ceux-ci reposent sur des données très faciles à saisir, mais sujettes, comme on va le voir, à des interprétations différentes.
Chacun a vu des vallées dont le sol envahit peu à peu la tête d'un lac où se jettent les alluvions que charrient chaque année les cours d'eau qui s'écoulent dans ce bassin. Si l'on parvient à calculer le volume d'alluvions transportées durant un certain nombre de siècles, on sera conduit à admettre que le double ou le triple de ce volume aura exigé pour son dépôt un temps double ou triple, et ainsi de suite. Sur plus d'un point, des ruines romaines, ou d'autres traces d'industrie, permettent d'apprécier la puissance des dépôts depuis un moment connu , et de prendre cette donnée pour calculer l'âge d'enfouissements plus profonds, -ou plus éloignés de la tête du bassin. Mais quand il s'agit de cônes de déjection , il arrive parfois que le torrent qui accumule les alluvions à son embouchure, a été digue à une époque indéterminée, quoique dans les temps modernes; de sorte que les sables et les graviers, au lieu de se répandre à la surface du cône sont jetés dans la profondeur du bassin , et échappent à toute appréciation. Dès lors la donnée fournie par la couche supérieure perd toute valeur positive. On sait aussi combien les cônes de déjection sont souvent remaniés par le torrent, dont les eaux, si elles ne sont pas diguées, s'ouvrent continuellement de nouveaux lits dans ce terrain de transport, rejetant au fond ce qui était à la surface, et pouvant disperser sur des étages divers des débris de la même époque. C'est ainsi qu'on retrouve
dans le cône de la Tinière , près de Villeneuve , des antiquités romaines, à quatre, à dix, et à trente pieds de profondeur*.
Si le calcul repose sur Tenvahissement progressif des alluvions anciennes , aux dépens d'un bassin lacustre, on peut présumer que Taccroissement de la vallée, produit en un nombre de siècles déterminé, permettra de calculer approximativement les formations antérieures. Pour procéder avec quelque certitude, il faudrait tenir compte très exactement, non-seulement de la surface, mais de la profondeur souvent très variable des alluvions, ce qui est rarement possible.
Ce qui ôte encore à ces calculs le caractère de certitude que quelques-uns prétendent leur donner, ce sont les variations climatériques, de culture du sol, ou d'époques différentes. Là où Tagriculteur a déboisé, en tout ou en partie, les collines qui s'élèvent le long des vallées, les pluies sont devenues moins fréquentes, et les cours d'eau, débordant moins souvent, ont aussi entraîné moins d'alluvions. Si l'on doit tenir compte de cette différence entre les derniers siècles et ceux qui les ont précédés, que sera-ce quand il s'agira de calculer d'après nos formations modernes les dépôts de l'époque diluvienne, alors que des eaux bien autrement puissantes excavaient de profondes vallées? On peut essayer d'apprécier la différence des agents, mais comment le faire d'une manière satisfaisante, comment arriver à des résultats certains?
On a souvent essayé de calculer l'âge relatif de dé-
^ D'après les rapports des îDgénieurs chargés de recueUlir les antiquités trouvées sur ce point lors de la construction du chemin de fer de. Lausanne à Saint-Maurice.
bris humains d'après la durée de formation des tourbes qui les contiennent. Au premier abord il semble qu'on doive arriver à des résultats plus satisfaisants , parce que ces couches n'ont pas été remaniées. Dans telle contrée, la tourbe permet même d'établir avec certitude la succession des plantes qui ont vécu dans le voisinage ; ainsi dans les tourbières du Danemark le pin d'Ecosse se retrouve toujours au-dessous du chêne qui lui a succédé, et celui-ci disparait à son tour, pour être remplacé par le hêtre commun. L'homme a vécu dans ces contrées avant l'époque du chêne, comme le montrent des instruments en silex enfouis sous des pins d'Ecosse, et si l'âge de la pierre se prolonge après le pin , c'est surtout dans les couches du chêne qu'apparatt le bronze, tandis que le fer correspond essentiellement au bouleau. Le caractère constant de ces séries est d'un grand intérêt, mais de là à l'appréciation rigoureuse des siècles écoul(^s il y a une grande distance.
L'espace de temps, nécessaire à la formation d'une couche de tourbe d'épaisseur déterminée, varie infiniment suivant les conditions sous lesquelles s'opère cette formation. Dans certains cas l'accroissement est très rapide , dans d'autres il se fait avec une grande lenteur. Un bassin une fois rempli , la couche supérieure ne continue pas à s'élever indéfiniment, ou tout au moins cette action devient fort peu sensible. Que des dé* bris romains soient recouverts d'une certaine épaisseur de tourbe, pour que celle-ci pût servir de donnée exacte, sur la durée de formation des couches plus profondes, il faudrait tout d'abord établir, que l'accroissement de la couche, supérieure aux débris romains s'est
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produit et poursuivi avec la même continuité que dans le fond du bassin , ce qui n'est assurément pas facile. D'autre part, il se peut aussi que plus la tourbe s'élève, plus les couches inférieures perdent de leur volume ou de leur épaisseur sous le poids de celles qui les recouvrent, ce qui donnerait un résultat en sens inverse.
Enfin , si la succession des couches, dans une même tourbière, ne permet pas d'attribuer la même durée de temps à la formation de chaque décimètre superposé, il importe encore d'ajouter qu'il s'est produit parfois des temps d'arrêt momentanés , dont la durée n'est pas moins difficile à apprécier que la cause.
On voit que les tourbes ne se prêtent pas mieux que les alluvions à une reconstruction chronologique quelque peu rigoureuse.
Des calculs du même genre ont aussi été essayés d'après les changements de niveau du sol , qui se font encore sentir de nos jours sur diverses parties du globe. Il suffit de rappeler ces mouvements alternatifs d'affaissement et de soulèvement, qu'on remarque sur les bords du golfe de Naples, et sur les côtes de la mer Baltique. Ces oscillations ont été fréquentes pendant la période quaternaire. On peut apprécier leur importance d'après la hauteur à laquelle on retrouve, contre le flanc des montagnes , les coquillages marins de la même période, déposés à la suite de l'émersion du sol. Leur élévation actuelle au-dessus de la mer donne la mesure du soulèvement, qui sur quelques points dépasse 400 mètres*. Dans les temps actuels, on peut estimer
* M. Lyell porte l'abaissement de l'Ecosse, pendant une partie
les changements de niveau du sol à un mètre par siècle en moyenne ^ En appliquant cette donnée aux temps quaternaires, il faudrait admettre autant de siècles que de mètres, dans les variations de niveau , mais quelle certitude avons-nous que ces mouvements n'aient pas été sensiblement moins lents durant la période quaternaire?
Qu'on cesse donc de nous donner ces chififres comme le résultat le plus solidement acquis de la science. Telle n'est pas, je l'ai déjà dit, la manière de voir des hommes les plus compétents. Ces calculs n'en ont pas moins leur intérêt, mais à la condition qu'on n'oublie pas que la période récente présente un état de repos, du moins apparent, tandis que la période précédente se caractérise par de grandes variations climatériques et géographiques, par une puissante action des eaux, par un état pour ainsi dire convulsif.
Est-ce à dire que toutes ces modifications se soient produites dans un espace de temps relativement très limité? Ce n'est en aucune façon ma manière de voir. Ce que je conteste , c'est l'assurance avec laquelle on donne certains chiffres comme un résultat définitivement acquis. Cette réserve faite, je rappellerai de combien l'homme de l'Engis est antérieur au mammouth dont les restes gisent près du lit de la Meuse. On n'oubliera pas la lente formation des terrains diluviens de la Somme , ni la puissance des couches ossifères dans
de la période glaciaire, à 600 mètres, et celui d'autres parties des Iles Britanniques, à 390 mètres. (Ancienneté de V homme, page 290.)
^ Sur les bords de la Baltique ils ne dépassent pas âO mètres et près de Puzzuoli ils sont de 7 à 8 mètres au plus.