‹ L'Homme intérieur, 1901-1905Chapitre 1 sur 5 · RUE PRÉSIDENT-CARNOT, N · texte numérisé non relu

RUE PRÉSIDENT-CARNOT, N

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AVANT que mon désir douloureux soit comblé D'un amour qui l'apaise enfin ou dont je meure, Entendrai-je souvent encor la mer du blé Bruire aux alentours de ma chère demeure?

Trop de fois, taciturne et sombre, et regardant Mes chiens souples bondir à travers l'herbe haute, J'ai dispersé ton feu stérile, ô cœur ardent, A tous les vents du soir qui soufflent sur la côte !

J'ai trop de fois déjà sous un ciel attristé,

Quand les bois abdiquaient à mes pieds leur couronne,

Rêvé d'une tragique amante, ou convoité

Le plaisir qu'un bonheur sans remords environne î

Les jours s'en vont, les mains, hélas î vides de fleurs. Me laissant seul avec une âme inassouvie Qu'ils ont marquée au sceau des plus âpres douleurs. Aurais-je donc en vain mis ma foi dans la vie ?

Je ne sais. Mais, sentant ma jeunesse finir, Déçu dans mon plus tendre espoir par les années, Je tremble en contemplant la trame où Tavenir Enchevêtre les fils secrets des destinées.

Pourtant l'heure présente est douce sous ce toit. Humble et vieille maison rustique! De ma chambre, Au delà d'un fertile herbage, on aperçoit La forêt dans un fin brouillard d'azur et d'ambre.

Le soleil soucieux se couche en ce moment,

La fraîcheur et la paix du jardin sont plus grandes.

Je vois le long du buis cheminer lentement

Le jardinier qui verse à boire aux plates-bandes.

Le jour baisse. La brise agite mon rideau, Et, tandis que je suis des yeux sur le parterre L'arrosoir qui répand sa chevelure d'eau. Mon âme à son murmure égal se désaltère.

J'écoute, pieds furtifs, sur les chemins sablés. Rôder mon épagneul en peine de son maître. Une servante passe, avec un bruit de clefs. Et son ombre remplit un instant ma fenêtre.

C'est un des soirs pensifs du déclin de l'été.

Je songe. Un livre ouvert sur ma table frissonne,

Et je respire avec des pleurs de volupté

L'air dont l'odeur trahit l'approche de l'automne.

Bientôt les écoliers qui savent l'heure où luit La lampe coutumière à ma tâche muette, Attirés comme un vol de papillons de nuit, Heurteront brusquement aux vitres du poète.

Alors, levant soudain le front, je leur crierai « Enfants, ne troublez pas mon rêve; têtes folles, Fuyez; que mon travail, amis, vous soit sacré I » ; Mais tous au loin déjà riront de mes paroles.

Et moi, dans mon labeur profond me replongeant. Ramené par ces jeux aux jours du plus bel âge, Je laisserai mourir dans mon cœur indulgent Les dernières clameurs de la troupe volage.

Adieu, dirai-je, avec un long soupir, adieu, Éclats candides, joie ingénue et sonore. Saison vierge où le sang, naïf et plein de feu, De l'ardeur qu'il nourrit ne souffre pas encore !

Du tournant de la vie où je touche de près, Chers bonheurs de jadis, adieu, je vous salue I Et vous, regrets, quittez, quittez, lâches regrets, Une âme dès ce soir fervente et résolue :

Car elle veut porter sans gémir de leurs poids Tes roses dont le joug la couronne et la blesse. O désir de l'amour qui fais tout à la fois Le tourment immortel de l'homme et sa noblesse.

J'ai croisé sur la route où je vais dans la vie La Mort qui cheminait avec la Volupté, L'une pour arme ayant sa faux inassouvie, L'autre, sa nudité.

Voyageur qui se traîne, ivre de lassitude. Cherchant en vain des yeux une borne où s'asseoir Je me trouvais alors dans une solitude Aux approches du soir.

Tout à coup, comme à l'heure où le vent y circule. L'herbe haute a frémi sur le bord du fossé, Et, près de moi, sortant soudain du crépuscule, Les deux sœurs ont passé.

Poursuivant sans répit leur marche vagabonde. Des régions de l'ombre aux rives du matin Elles portaient ainsi leurs œuvres par le monde, Servantes du Destin.

D'un sourire cruel m'ayant cloué sur place, Je les vovais déjà décroître à l'horizon Que j'éprouvais encor, plein de flamme et de glace Un horrible frisson.

La dernière alouette a crié dans les chaumes ; Et j'ai repris, d'un œil craintif tâtant la nuit, Le chemin où, parmi les pas des deux fantômes, L'Inconnu me conduit.

JE suis assis devant la porte de la ferme. Il est tard ; le village à cette heure est oisif. Aux travaux dont la fin du jour marque le terme Succède un silence pensif.

On entend cheminer l'automne dans les nues. Près de moi, sur le ciel étoile des beaux soirs, Les marronniers, dressant leurs silhouettes nues, Sont pareils à des coraux noirs.

Un souci trop poignant m'a chassé de la chambre Où j'emplovais mes soins à l'idéal labeur. Me voici frissonnant dans la nuit de novembre, Solitaire avec ma douleur.

Tandis qu'autour de moi sommeille toute chose, L'air frais accroît ma fièvre au lieu de l'apaiser. Et, par moments, lascif, sur ma bouche il se pose Comme un invisible baiser.

Mais pourquoi, lâchement attentif à moi-même, Prétendre que ma plainte occupe l'univers ? Je vois dans l'ombre luire un soc. Demain l'on sème Les sillons nouveaux sont ouverts.

Le laboureur s'endort content dans sa masure : Qu'importe donc qu'en proie à l'horreur d'être né, Je souffre d'un amour sans but et sans mesure Et de mon cœur désordonné ?

MA fenêtre était large ouverte sur la nuit. La maison reposant autour de moi sans bruit, J'écrivais, douloureux poète d'élégies, A la clarté dansante et douce des bougies. Un souffle d'air chargé des parfums du jardin Me ravit en entrant la lumière soudain, Et je me trouvai seul dans l'ombre avec mon rêve. Ma montre palpitait, précipitée et brève, A travers les profonds battements de mon cœur. J'écoutais l'innombrable et pensive rumeur Qui monte du sommeil nocturne de la ville. Les ténèbres nous font l'oreille plus subtile, L'âme s*enivre mieux, parmi l'obscurité.

Du suave secret des belles nuits d'été. Je respirais Todeur de l'herbe et de la terre. Après de longs instants de calme solitaire Où les vents familiers eux-mêmes semblaient morts, Je sentais frissonner le silence au dehors ; Et, tout à coup, pareil au flot qui se propage. Un grand soupir passait de feuillage en feuillage.

Pour rhomme intérieur il n'est pas sous le ciel De forme qui ne cache un sens spirituel. Aujourd'hui je reviens sur ces heures passées A caresser ainsi dans l'ombre mes pensées, Et, peut-être anxieux de mon propre destin, Je me laisse conduire à voir dans votre fin, O flambeaux dont le vent du soir cueillait la flamme, Une image du corps abandonné par l'âme.

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TEL que l'acier qu'on forge au sortir de la flamme, Sous les coups du Destin qui m'arrache à l'amour Par toutes les douleurs de la chair et de l'âme Je passe tour à tour.

Le bloc pâle et de pourpre étincelante fume; Il résiste, on l'entend retentir et crier, iMartelé, retourné, façonné sur l'enclume Par son dur ouvrier.

Bientôt, brûlant encor d'une chaleur obscure, Epée ou soc, plongé dans l'eau froide soudain, Le métal y reçoit la trempe qui l'azuré Et resserre son grain.

Moi-même ainsi, frappé par le sort implacable, Je tire ma valeur des chocs qui m'ont dompté, Et chaque effort nouveau dont mon bourreau m'accable Accroît ma volonté.

Grâce à toi donc, Destin qui semblés me contraindre, Instrument d'un labeur pacifique et sacré Ou cherchant dans la lutte une couronne à ceindre, Demain je te vaincrai.

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CRÉPUSCULE. Une étoile au Sud. Grillons. Soupir De l'eau, de l'herbe et de la feuille. L'Angelus d'un village au loin semble bénir Le jour mourant qui se recueille.

D'un regard désolé j'embrasse le couchant Où, plus vagues de lieue en lieue,

Les champs bruns, traversés de rivières d'argent, Rejoignent la montagne bleue.

Lentement à mes yeux je vois se dérober Toutes les formes de la plaine,

Et je sens ma raison et mon cœur succomber Sous une angoisse souveraine.

Toi qui reviens ainsi chaque automne t'asseoir

Devant ce même pavsage, Ne sauras-tu jamais considérer le soir

Avec l'âme forte d'un sage ?

l6 CHARLES GUÉRIN

Souviens-toi que le jour sort éternellement

De l'obscurité passagère, Et ferme ton esprit au noir pressentiment

Que la nuit fourbe te suggère.

A l'Orient poindra demain l'espoir nouveau Mon fils, en attendant son heure,

A l'ombre qui t'assiège oppose le flambeau De la lumière intérieure.

L HOMME INTÉRIEUR i'j

IL n'est rien de vivant qui ne vieillisse point. Dans un tour de soleil tient un destin de rose ; La feuille, au mois de mars bourgeon vierge qui point, En novembre se décompose.

A son midi, la femme est déjà près du soir, Hélène, le funeste honneur des Tyndarides, Insensible à Pergame en feu, dans son miroir Considère en pleurant ses rides.

Les livres ont, hélas î aussi leur lendemain ; Le meilleur avant peu voit sa grâce offensée : Le temps qui vient à bout du langage romain Flétrit la plus fraîche pensée.

Cesse donc, ô mon fils, de poursuivre en tout lieu Les courtes voluptés où ton désir se trompe. Reconnais humblement qu'il n'est point, hors de Dieu, De beauté qui ne se corrompe ;

l8 CHARLES GUÉRIN

Et, sûr dès à présent que ton cœur se forgeait Une espérance aux ans rapides mesurée, Occupe ton amour enfin du seul objet Qui domine sur la durée.

IL est des soirs où l'on se sent Si pauvre d'âme et de pensée Qu'on sanglote en se haïssant Devant la page commencée.

On s'irrite contre les vers Que la veille on trouvait sublimes, Tant qu'on rompt sa plume au travers De ce piètre ramas de rimes.

On frissonne d'un grand dégoût Qui vient du cœur et de la tête; Il semble, hélas ! qu'on soit au bout De sa puissance de poète.

Ainsi rebuté de son art, On se lève, on sort, on se rue, Mâchant sa fureur, au hasard, Dans les ténèbres de la rue.

On frappe âprement les pavés Comme pour s'écraser soi-même, En appuyant, à poings levés, Ses coups de talons d'un blasphème.

Encor s'il jaillissait, du fond De ces cris et de ces menaces, Les bonnes larmes où s'en vont Les rancunes les plus tenaces!

Mais l'œil garde l'aridité

Du cœur souffrant qui se resserre,

Car on répugne, par fierté,

A se pardonner sa misère.

Alors, du labeur resté vain Cherchant le loyer dans la fange, L'esprit, par la chair et le vin.

De ses nobles tourments se venge.

LE poète veille aujourd'hui Seul dans sa chambre avec les iMuses ; Attentif, il écoute en lui Bourdonner les strophes confuses.

Il fume, et parfois son regard Semble poursuivre l'élégie A travers l'ondoyant brouillard Qui flotte autour de sa bougie.

Avec un faible cri d'oiseau Sa plume qui court sur les pages S'enchevêtre dans un réseau De vers, de rimes et d'images.

Il se débat ainsi d'abord Contre la troupe trop pressée Des mots qui refusent l'accord Où les appelle sa pensée.

Mais, ce premier effort déçu, Un souffle soudain le soulève Pour le porter à son insu Au point où son œuvre s'achève;

Et, sur le bord de son bougeoir.

Il vide en souriant sa pipe Dont le fourneau qui brille est noir Comme le cœur d'une tulipe.

O déclin d un beau jour de mai !

Le soleil baigne encor la cime Du feuillage naïf et gai Qu'une brise du Sud anime.

Je vois, de la table où j'écris, Briller les sveltes hirondelles; Elles remplissent de leurs cris Le ciel d'azur pâle autour d'elles.

Je sens flotter sur mon travail La douce présence d'un être :

C'est une rose de corail Qui regarde par ma fenêtre.

Ah î pourquoi faut-il que, soudain, A travers mon silence pleuve Le bruit que fait dans le jardin L'eau sur le gazon qu'on abreuve?

Adieu ma plume pour ce soir!

Renonçant à suivre une idée, J'écoute en rêvant l'arrosoir Répandre sa légère ondée.

ON trouve dans mes anciens vers Une veine de poésie, Tout ingénue avec des airs De ruisseau bleu qui balbutie.

Je lui laissais hors de mon cœur Suivre sa pente naturelle ; Elle n'avait que sa fraîcheur Et sa négligence pour elle.

En ce temps-là peu m'importait Une faiblesse de pensée :

Souvent l'eau limpide se tait, Dans des herbes embarrassée.

Or depuis j'ai changé son lit En un canal de marbre lisse Où la force de mon esprit Sans que rien l'interrompe glisse.

Je chéris toujours la beauté,

Bien qu'aux mots stricts je la resserre;

Plus soumise à ma volonté,

Mon œuvre n'est pas moins sincère ;

Mais, quelquefois, au contact dur De mes strophes trop ordonnées, Je souffre d'un regret obscur Pour l'art de mes autres années.

J'étais libre alors du souci D'atteindre à la forme parfaite :

Pourquoi ne suis-je pas ainsi Resté naïvement poète ?

QUAND août s'appesantit sur les villages blancs. Qu'à l'horizon frissonne une vapeur de flamme, Va, porte la faucille avide dans les flancs Du blé qui la réclame.

Marche en octobre avec ces compagnons joyeux, Aux visages vermeils d'une vineuse fange, Dont la troupe ondulant en ligne vers les cieux Dépouille les coteaux couronnés de vendange.

Mineur au noir chapeau de cuir, renonce au jour. Et, dans l'ombre où sous toi la longue échelle oscille, Gagne le fond du puits qui mène au carrefour De la forêt fossile.

Lesté d'un bloc de pierre au pied, la corde aux reins Plongeur que l'eau profonde étreint de sa poussée. Arrache en hâte au lit des sables sous-marins La perle que distille une écaille blessée.

Parmi tous ces travaux et trop d'autres encor, Il en est dont on meurt, hélas ! afin de vivre, Où l'homme cède un sang plus précieux que l'or Au prix d'un peu de cuivre.

Mais entre ceux pourtant que j'ai su peindre ici, Le plus ingrat l'est moins que celui qui te guette, O cerveau tenaillé du sublime souci.

Cœur hautain qui ne tends qu'à la gloire, ô Poète!

Car il n'est pas, tu peux en croire un ouvrier Déçu par le chétif honneur qu'il en recueille. D'arbuste qui se montre, à l'égal du laurier, Avare de sa feuille.

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SEPTEMBRE. Je fcspire autour de la maison La chaleur du soleil que le mur me renvoie. Où mon cœur saura-t-il trouver la guérison Et le calme sinon la joie ?

Là-bas, fils du ruisseau dont ils marquent le cours. Les saules sous le vent pétillent de lumière. Je suis las de souffrir et de souffrir toujours ; J'ai tant pleuré, la nuit dernière!

Une feuille s'en va du bouleau que voici. Et l'air, qui la soutient un instant, me l'apporte. Celui qui peut chanter ses larmes rend ainsi Sa douleur plus belle et moins forte.

Les cailloux du chemin résonnent sous les fers Des chevaux que les gens du fermier mènent boire. Mes chagrins passeront de mon cœur dans mes vers : Qu'il ne m'en reste que la gloire I

Sur la treille où leur rit l'odeur du doux raisin Les guêpes font un bruit de prières confuses. Il n'est contre l'amour, dit le Syracusain, D'autre remède que les Muses.

EN octobre, quand tu verras Pâlir de jour en jour la vigne Qui tient ta maison dans ses bras, Dis à ton cœur qu'il se résigne.

Lorsque tes pas te conduiront Dans la solitaire avenue, Ne va point en levant le front Te plaindre de la trouver nue ;

Mais, quittant ce bois éclairci Dont tu foules le diadème.

Sans révolte accepte un souci Qui n'a sa cause qu'en toi-même.

Il te fallait avoir l'orgueil.

Quand l'année était neuve et belle, D'enraciner devant ton seuil Un arbre à l'automne rebelle ;

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Ainsi tu te serais sauvé De voir plus tard la feuille morte Courir au vent sur ton pavé Et s'amonceler à ta porte.

Le laurier seul est souverain Sur le temps qui veut que tout meure Que n'en as-tu commis l'airain A la garde de ta demeure?

NivRÉ de voir que ton flanc Jette un laurier déjà robuste,

Tu fournis ton âme et ton sang Pour nourrir le divin arbuste.

Prends-v garde, car, en secret, Son avidité te ruine ; Ta substance s'épuiserait Sans rassasier sa racine.

Objet du labeur entêté Qui tient ta jeunesse asservie, L'incertaine immortalité Vaut-elle une heure de ta vie ?

Sache, avant d'en souflfrir demain, Que la plus hautaine couronne Où puisse aspirer front humain Mord les tempes qu'elle environne.

Certe, ô poète, et comme aucun, Le fier feuillage de la gloire Résiste à l'automne commun, Mais sa graine est amère et noire.

LE forgeron, levé dès l'étoile du jour, A Theure où tout encore autour de moi sommeille Travaille dans sa forge ouverte sur ma cour, Ombre noire au milieu d'une vapeur vermeille.

Moi-même, le sein nu, frissonnant de fraîcheur. Joyeux de me sentir avec l'aube renaître. Je m'assieds à la table où m'attend mon labeur, La tête entre les deux vantaux de la fenêtre.

Ah ! l'outil, quel qu'il soit, honore l'ouvrier ! Tandis que le marteau ressaute sur l'enclume. J'écris, et, du feuillet au cœur de l'encrier. Mes doigts font cheminer pensivement la plume.

Le forgeron robuste, affermi sur les reins,

Se cambre en contractant les muscles de son torse.

Il bat le fer avec des gestes souverains.

Et je goûte, à le voir, l'ivresse de la force.

« Compagnon, nos travaux, il est vrai, sont divers Pourtant, quoique le tien où j'assiste m'ignore, Il m'instruit à pétrir sans relâche mes vers, Et les cadence au gré de son rythme sonore. »

Ainsi dis-je, et pendant que le son du métal

Aux strophes que j'assemble enseigne leur mesure,

La lumière gravit le ciel oriental.

Et ma vitre riante à mes côtés s'azure

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LE temps n'a point pâli ta souveraine image Telle qu'un jour d'été, jadis, tu m'apparus Debout, battant du linge au bord d'un sarcophage, Je te revois, fille aux bras nus.

C'est dans une prairie où la chaleur frissonne, Où, comme un brasier vert, l'herbe s'incline au vent. Un platane robuste à la belle couronne T'abrite du soleil brûlant.

Je t'observe à travers les branches d'une haie. Sur l'auge de granit tu presses tes genoux; Du bruit de ton battoir l'écho prochain s'égaie, Et l'eau rejaillit sous tes coups.

La palette de bois s'abat, et tu te penches ; Ton bras monte, une part de ta gorge le suit. Et dans ce mouvement ta chemise sans manches Découvre l'aisselle qui luit.

Un ravon de soleil mystérieux se traîne Sous le feuillage où flotte un tendre clair-obscur. Les toiles que tes mains trempent dans la fontaine Sortent ruisselantes d'azur.

Et moi, le front soumis à l'immense lumière, J'assiste avec un plein transport de volupté Aux gestes que tu fais dans l'ombre, lavandière Ignorante de ta beauté.

SI tu veux voir un vase aux belles formes naître Suis-moi dans l'atelier jusqu'à cette fenêtre Où l'ébaucheur travaille assis devant le jour. Il jette un pain de terre onctueux sur son tour, Le mouille, et, résistant à l'effort du mobile, Elève entre ses mains la frissonnante argile. D'un pouce impérieux il l'attaque en plein cœur, La creuse et la façonne au gré de sa vigueur. Regarde, sous l'active étreinte qui la guide. Le vase épanouir sa grâce encor liquide. Tandis qu'il l'arrondit de la paume au dehors, Ses doigts joints et courbés en polissent les bords. L'argile cependant, sans relâche arrosée. Comme un miroir voilé reflète la croisée. Souple et svelte, le col jaillit des flancs égaux : Il chemine en faisant onduler ses anneaux. Menée au plus haut point déjà, sa tige molle Expire, et le potier la renverse en corolle. Le tour s'arrête. Alors, et prenant un répit. L'humble maître, content de son œuvre, sourit.

SUIS jusqu'à la fontaine où finit son chemin Cette fille à la belle hanche Qui porte et sur l'épaule assure avec sa main Un grand vase d'argile blanche.

Vois, ce rocher moussu d*où sort un filet d'eau Et qu'entoure un champ de fougère :

Elle s'arrête ; elle a déposé le fardeau De sa jarre encore légère.

D'un oblique genou la soutenant alors,

Elle en présente l'ouverture A l'eau qui, sans se rompre en poudre sur les bords,

Y tombe, courbe, bleue et pure;

Et, tandis qu'au soleil du soir brillent les flancs De l'urne où se penche la femme.

L'eau qui bouillonne et monte avec bruit au dedans Gravit les degrés de la gamme.

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