LHOMME INTÉRIEUR
J'étais couché dans l'ombre au seuil de la forêt. Un talus du chemin désert me séparait.
J'écoutais s'écouler près de moi, bruit débile, Une source qui sort d'une voûte d'argile. Par ce beau jour de juin brûlant et vaporeux L'horizon retenait des nuages heureux.
Des faucheurs répandus à travers la prairie Abattaient ses remparts d'herbe haute et nourrie. D'un coteau descendaient des voitures de foin. Ailleurs encor c'était une eau bleue, et, plus loin, La ville aux toits d'azur liquides de lumière. Deux hommes cependant au coin de la lisière Apparurent, avec des fagots sur le dos, Et qui, laissant glisser à terre leurs fardeaux, S'assirent sans me voir aux abords de ma place. Bientôt l'un d'eux tira du fond de sa besace Un boisseau de fer-blanc plein de fraises des bois. Il en fit ruisseler tous les fruits à la fois Sur de la mousse humide au creux d'une racine; Il le remplit ensuite à la source voisine. Et vint, avant d'avoir bu lui-même, l'offrir A l'autre qui semblait être las et souffrir.
O nature, génie éternel, ô grand Etre,
Je mets ma passion et ma gloire à connaître
Tes forêts, tes vergers, ta flore et tes moissons,
Et l'air et les couleurs de tes quatre saisons,
Et je dois à l'amour dont ta beauté m'enivre
Mon regret de n'avoir qu'une existence à vivre ;
Mais, ô vaste univers esclave de ta fin,
Quels que soient les trésors qu'engendre dans ton sein
Une fécondité toujours diverse et neuve.
Tu n'en possèdes point peut-être qui m'émeuve
Autant que ce pauvre homme aperçu l'autre été
Quand il agit selon l'humaine charité.
VOICI l'heure où le jour naissant chasse la nuit. Le ciel est vert. L'éclat des étoiles languit. Seul sur la grève auprès de la vague indulgente. Je vois, vive pâleur dont l'Océan s'argente, L'aube qui fait jaunir les lumières du port Et blanchit les maisons de la ville qui dort. Un vent frais, où le cœur se dilate, circule A travers le timide et triste crépuscule. Bientôt l'horizon prend une couleur de feu, Le littoral se vêt d'un brouillard rose et bleu, Et le soleil caché peint de pourpre un nuage. Dans l'une des villas qui bordent le rivage, Naïves sous leurs toits de tuiles violets, Une femme aux bras nus, qui pousse ses volets Et tient un châle noir croisé sur sa poitrine. Regarde à l'Orient briller Vénus marine
LES cerisiers, qu'on voit en longues avenues S'en aller du village au village suivant, Par les beaux soirs de juin sont pleins de jambes nues Et de jupes qui vont au vent.
Le promeneur qui passe auprès d'eux sur la route, Les yeux baissés, pensif, ou ne songeant à rien, Heureux de son loisir et du calme qu'il goûte, Lève la tête au bruit d'un rire aérien.
Contre l'arbre une échelle est dressée et la feuille S'agite, et tout à coup s'entr'ouvre par endroit; C'est une main, ensuite une autre main qui cueille, Et des formes qu'on aperçoit.
Un pied brille, crispé près d'une gorge blanche. Un bras prend son appui sur la courbe d'un cou. Une robe s'accroche à l'ergot d'une branche Et découvre la chair au delà du genou.
Par ce regard d'en bas les filles caressées Eclatent en clameurs, montrent les poings, et puis Font autour du passant faussement courroucées, Pleuvoir une grêle de fruits.
Il les ramasse et rêve alors, pendant qu'il ôte La poussière attachée à ces globes vermeils, Que les belles enfants dont le feuillage est l'hôte Ont des seins ronds et durs aux cerises pareils.
iMais déjà la nuit bleue envahit les campagnes. Il faut, d'un pas plus vif, se remettre en chemin. La lune d'or qui plane au-dessus des montagnes Vous suit dans le ruisseau voisin.
On rencontre des chars de foin dont l'essieu crie. L'air tiède par moments frissonne de fraîcheur. Des voix viennent de loin à travers la prairie Dans l'ombre où luit encor la lame d'un faucheur.
Et, peinte sur le fond obscur du paysage, iMêlée à la douceur du divin soir d'été. On rentre en emportant dans son esprit l'image D'une rustique nudité.
p. VIII
LA lune ronde s'élève A la cime d'un bouleau ; Elle enveloppe de rêve Le village au bord de l'eau.
Dans sa vapeur bleue et blanche Parfois sonne un seau brillant Qu'une forme vague penche Sur le puits au treuil criant.
Un soc étincelant brise L'ombre sous les marronniers.
Je respire dans la brise L'odeur de foin des greniers.
Les bœufs qui rentrent de boire, Enfin libres de leurs jougs, Remplissent l'étable noire De longs mugissements doux.
L HOMME INTÉRIEUR 5l
Un volet qu'on ferme chante Comme un grillon dans la nuit.
A présent l'eau seule argenté Le silence de son bruit.
Je vois une jeune tille Apparaître sur un seuil ; Elle enfile son aiguille Entre la lune et son œil.
SAISON fidèle aux cœurs qu'importune la joie, Te voilà, chère Automne, encore de retour. La feuille quitte l'arbre, éclatante, et tournoie Dans les forêts à jour.
Les aboiements des chiens de chasse au loin déchirent L air inerte où l'on sent l'odeur des champs mouillés. Gonflés d'humidité, les prés mornes soupirent En cédant sous les pieds.
Les oiseaux voyageurs, par bandes, dans les nues, Emigrent vers le Sud et les soleils plus chauds. Les laboureurs, penchés sur les lentes charrues, Couronnent les coteaux.
Le soir, à l'horizon, parfois le ciel est rose ; Des troupes de corbeaux traversent le couchant. Dans le creux des sillons de la plaine repose. Pensive, une eau d'argent.
QUE m'importe aujourd'hui qu'on me haïsse ou m'aime? Mon cœur se trouve à bout ; Pour m'avoir trop de fois étreint, la douleur même N'étonne plus mon goût.
J'ai fait en vain le tour de toutes les sagesses,
Et de tout le plaisir; Les livres m'ont déçu, je suis las des caresses,
Et je voudrais mourir.
Mais, si fort que mes jours au fuseau de la Parque
Soient filés de chagrins.
Je ne faiblirai pas à ce point que j'en marque
Le terme de mes mains.
LA douleur est un vin d'une âcreté sauvage. L'âme trop tendre encor qu'elle a rongée au vif En devient insensible à tout autre breuvage Qui n'a pas son goût corrosif.
Poison dont ma jeunesse avant l'heure fut ivre, Ta morsure aujourd'hui peut seule m'émouvoir. Ce n'est plus qu'en saignant que mon cœur se sent vivre Ma force est dans mon désespoir.
JE défends l'accès de mes yeux Aux larmes dont mon âme est pleine Elles diraient aux curieux L'amour qui fait toute ma peine.
Ma pudeur craint leur charité Dans un tel moment de misère Où je me recule, irrité Par l'amitié la plus sincère.
D'ailleurs si je tiens mon souci De paraître sur mon visage, C'est que je veux garder aussi Pour moi-même le front d'un sage.
Mais ces pleurs restés au dedans Sont un venin qui me consume ; Il faut que je serre les dents Pour en supporter l'amertume.
Ah! qu'ils font mal et qu'ils sont lourds, Et que le cœur s'use à la tâche D'opposer à leur libre cours Un effort que rien ne relâche.
Loin de contraindre mon chagrin, Ne vaudrait-il pas mieux, en somme, Mettre bas ce masque d'airain Et sangloter comme un pauvre homme ?
Cesser de souffrir qu'en secret Ma douleur trop lente me tue.
Et, du cri qui la trahirait.
Mourir, la poitrine rompue ?
l'ho>lme intérieur 59
xxvni
Die Xacht.
HoLDERLIN.
LE silence et l'ombre envahissent La ville au pied des coteaux bleus.
Les réverbères y jaillissent, Rue à rue, en chemins de feux.
A son foyer chacun rapporte Son gain de bonheur ou d'ennui, Et, s'asseyant devant sa porte, Laisse la paix descendre en lui.
On écoute l'eau des fontaines Couper de sanglots incertains Le bruit des guitares lointaines Qui bourdonnent dans les jardins.
Un souffle de vent frais circule A travers le feuillage noir, Et dans le ciel du crépuscule L'Angelus répand de l'espoir.
La ville se recueille et rêve.
Mais voilà que, derrière un mur, La voix d'un violon s'élève, Apre et poignante vers l'azur.
Elle est en vérité si triste Et frémit de tant de douleur Qu'à chaque coup d'archet l'artiste Semble se l'arracher du cœur.
Est-ce quelque homme solitaire, Ivre à jamais de son souci, Oui, lassé de tout sur la terre, Est venu pour vieillir ici ?
Il pleure en appuyant sa joue Sur l'instrument passionné :
Sans doute ainsi pendant qu'il joue 11 songe à ceux dont il est né;
Il songe à sa première amie,
A ses anciens compagnons morts,
A l'isolement de sa vie,
Aux jours perdus, aux vains efforts.
Et, longtemps, la gorge serrée. J'agonise en me retrouvant Dans la plainte désespérée Que son violon jette au vent.
b2 CHARLES GL'ÉRIN
J'éprouve à me haïr une farouche joie.
Je me traîne devant mon propre tribunal, Avide d'y trouver un juge partial Qui flétrisse âprement la misère où je ploie.
Je me courbe, le cœur ivre d'humilité, Et, lorsque j'ai reçu l'arrêt qui me bafoue, Je me redresse avec sa brûlure à la joue. Riant de m'être ainsi moi-même souffleté.
Car ils n'ont de recours qu'en leurs secrets blasphèmes. Tous ces pauvres rêveurs torturés d'aujourd'hui Qui, trop fiers pour user leur douleur sur autrui. De tout leur désespoir s'acharnent contre eux-mêmes.
AH ! ce bruit affreux de la vie î Et que dormir serait meilleur Dans la terre où le caillou crie Sous la bêche du fossoyeur î
Le soleil a toute ma haine ; Je suis rassasié de voir Sa lumière quotidienne Se rire de mon désespoir.
Ah! pouvoir donc enfin m'étendre Dans le seul lit où l'on soit seul, Et dans l'ombre attentive entendre Les vers découdre mon linceul î
Et, quand en moi l'être qui pense Sera dissous lui-même, alors, Au cœur de l'éternel silence N'être qu'un mort entre les morts !
TA jeunesse, à tort obstinée, Ne sut longtemps que s'abuser A croire que la destinée Trouve sa fin dans le baiser;
Et ce fut son erreur encore D'avoir pu penser qu'on nourrit Le cœur vide et qui se dévore En gorgeant de rêves l'esprit.
Aujourd'hui, rongé d'amertume, Tu mesures l'inanité Du double essai qui la résume :
Littérature et volupté.
Tu sors plein d'ombre de ces livres Qui devaient te rendre savant ; Malgré l'amour dont tu l'enivres, Ton cœur est plus morne qu'avant.
L HOMME INTÉRIEUR t33
Ahî pécheurs naïfs que nous sommes !
Rien ne vaut la gloire, vois-tu, De vivre pour léguer aux hommes Un haut exemple de vertu.
QUOIQUE ton âme ait le droit, A cette heure, d'être amère, Lève le front sans colère Sous l'épreuve qui t'échoit.
Reste au-dessus du blasphème.
De la prière et des cris ; Garde ta fierté, souris Et du sort et de toi-même.
Poursuis en paix ton festin Sous l'insulte de l'orage :
Le calme moqueur du sage Déconcerte le Destin.