‹ L'Homme intérieur, 1901-1905Chapitre 5 sur 5 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

UN autre jour, c'était sous un porche d'église, Par la pluie, à la fin d'une après-midi grise. Depuis l'aube, et faut-il te rappeler pourquoi ? Mon cœur se dévorait de haine contre toi. Accrue à chaque instant d'une image nouvelle. Ma torture jalouse en ce lieu devint telle. Que, me ruant sur toi, farouche, à demi fou. Je te sifïlai des mots d'insulte dans le cou. Près d'un pilier, au coin du portail, immobile, Un aveugle plaintif nous tendait sa sébile. Moi, poussé par mon sang furieux, je cherchais Quelqu'un dont le destin requît tous les respects Pour lui faire payer sous tes yeux mon martyre. Et j'aperçus le pauvre au visage de cire. J'enveloppai d'un noir regard ce mendiant Plein de vieillesse, infirme, à genoux, suppliant. Membre vivant du seuil de la maison chrétienne, Et j'aurais, si ta main n'avait saisi la mienne, J'aurais, lâche instrument de douleur à mon tour, Sur cet être sacré souffleté notre amour.

DANS le verger que Juin pavoise de cerises. Trois vierges, de vingt ans à peine, sont assises. Une immense lumière occupe le ciel blanc. Un arbre dont les fruits sont bas couvre le banc Où, tranquilles, la tête en arrière inclinée. Elles laissent couler l'heureuse matinée. Caché dans la charmille obscure, je les vois. Sans pouvoir distinguer les mots, j'entends leurs voix. D'un mouvement distrait, tout en causant entre elles, Elles creusent le sol du bout de leurs ombrelles. Sous le balancement léger des grands chapeaux Leurs visages baignés d'un demi-jour sont beaux. Et la fleur de leur âge éclate sur leurs joues. Leurs bouches, par instant rêveuses, font des moues, Ou s'ouvrent sur des dents candides en riant. Une tête se tourne et montre un cou friand, Et la perle qui brille au lobe de l'oreille En rehausse la grâce et la nacre vermeille. L'aérien tissu des étoffes d'été, Répandu sur ces corps de chaste volupté, Flotte en nuages frais de la gorge pudique Aux genoux que la robe insinuante indique.

II arrive parfois qu'une jupe soudain Remonte en découvrant un bas de jambe fin. L'une de ces enfants se lève, et d'une branche Elle approche son bras qui colore la manche, Fouille la feuille, atteint, détache et goûte un fruit, Et, relâchant alors le rameau qui s'enfuit, Va se rasseoir au creux du banc où ses amies Languissent, de chaleur vaguement endormies. A chacune elle donne un baiser dans le cou. Puis pose en le flattant sa main sur leur genou, Et d'une brusque étreinte enlace leurs deux tailles : Et ce sont des éclats et de tendres batailles. Et ces jeux leur sont doux et leur semblent charmants, Parce que l'été rit à leurs premiers vingt ans, Et parce qu'elles sont contentes d'être heureuses.

Beau groupe environné de jour, chères joueuses. Je reconnais le dieu qui vous anime ainsi : Il fut, il est ma joie et souvent mon souci ; Je ne vois mon destin qu'à travers son image. Pour vous seules encore il reste sans visage. Vous ne prononcez point son nom, même entre vous. Tant ses pressentiments rendent les cœurs jaloux. Mais ce n'est pas en vain que vous rêvez ce maître: Il vous guette, il attend son heure de paraître. Demain, l'une après l'autre, il saura vous ravir. Des larmes, un sanglot, une plainte, un soupir. Ses bras se fermeront sur vous, vous serez femmes; Et vous mêlant à lui, respirant dans ses flammes La plus vaste espérance et le suprême orgueil. Vous prendrez le chemin de votre nouveau seuiL

Il épanouira vos âmes ingénues

A des félicités qui vous sont inconnues ;

Et, plus tard, quelque soir de juin, dans ce verger

Où rayonne aujourd'hui votre bonheur léger,

Mes yeux vous reverront, ô belles jeunes filles,

Mères, et confondant à vos pieds trois familles.

COUPLE neuf, on voyage en wagon jusqu'au soir, Enivrés d'être deux, d'être seuls, de pouvoir Etreindre un peu déjà son rêve et se sourire Sans fin pour échanger ce qu'on n'ose se dire. Souvent, pendant ce long vis-à-vis tendre et doux, Un entretien muet des mains et des genoux Appelle tout le sang des cœurs sur les visages. Le train court au-devant de nobles paysages, Mais ce que chacun voit de la terre et des cieux C'est l'image que l'autre en porte dans les veux. Le jour tombe, et voici les maisons des vallées Qui s'éclairent au pied des montagnes voilées. On se montre au couchant une étoile qui luit Comme un présage heureux de la première nuit. L'ombre au dehors devient de plus en plus obscure. On écoute gémir les rails sous la voiture, Et, quand les rideaux bleus des lampes sont baissés, On s'endort à demi, l'un à l'autre enlacés.

Le temps coule. Soudain, au travers des paupières, On sent confusément défiler des lumières.

On arrive. Une vieille auberge vous reçoit, Basse, avec des balcons abrités sous son toit. Une chambre vous est ouverte ; on y pénètre. Il y fait noir. Au fond de l'ombre une fenêtre Forme, pleine de lune, un cadre éblouissant. Aussitôt, sans parler, et d'un bras caressant, Le jeune homme y conduit la chère jeune fille. Là, parmi la montagne, argent pur, un lac brille. On en cherche des veux l'autre bord incertain. L'eau courte flatte et bat le rivage voisin, Et les barques du port qui tirent sur leurs chaînes Mêlent leur rythme aux sons des musiques lointaines Que jettent à la nuit les hôtels des hauteurs. Les trains dans les rochers font de grandes rumeurs. Et l'on entend décroître à la fois leur tonnerre Et frémir les tilleuls sur le quai solitaire.

Mais déjà les amants que leur fièvre affaiblit Marchent vers la blancheur nuptiale du lit. Dans cette chambre où l'ombre est douce,où rit la lune. Où commence pour eux la vie enfin commune, Où l'amour les remplit d'ivresses d'avenir, D'un baiser qui la rend plus lourde à soutenir II goûte son cou tiède et sa bouche tremblante. II promène longtemps sur elle une main lente Dans un tendre désir qui demande pardon ; Alors, laissant aller sa tête à l'abandon. Elle l'embrasse avec des étreintes peureuses Et pleure contre lui des larmes bienheureuses.

PARFOIS, craintivement, dans mes bras tu te serres, Comme pour t'y cacher d'un importun souci, Et tu lèves alors sur moi tes yeux sincères Où se peint ton cœur obscurci.

Tu me dis, et j'entends ton âme qui soupire : f Hélas I mon bien-aimé, je songe que le temps Exerce sur l'amour un souverain empire : Le tien cédera-t-il aux ans ?

N'est-il pas immuable en toi l'homme qui m'aime? Quoi î Se peut-il qu'un jour je te sente changer. Et que d'un cœur peureux m'interrogeant moi-même: Qu'a donc mon ami d'étranger ?

Je vois trop, sans oser me résoudre d'y croire, Que ses regards souvent se dérobent aux miens. Il ne témoigne plus qu'une joie illusoire A soutenir nos entretiens.

Ame, corps et pensée, il me possédait toute; Même absente, j'étais encore auprès de lui. De si fidèles soins l'ont fatigué sans doute Puisqu'il les rebute aujourd'hui.

Peut-être que ma chair n'a plus rien qui l'émeuve ; A mon insu, déjà, peut-être qu'il élit. Sa jeunesse ayant faim d'une nudité neuve, Quelque autre femme pour son lit.

Ainsi, plus douloureuse et plus abandonnée Qu'avant la nuit poignante où j'ai reçu ta foi, Il me faudrait aller finir ma destinée

Dans les ténèbres, loin de toi î

Ah î serre-moi plus fort et laisse que je crie ! Cher objet où pour moi le monde est renfermé. Mon soleil et mon air, mon toit et ma patrie. Reste avec moi, mon bien-aimé ! »

Mais les mots et la voix te manquent ; tu te noues Tout éperdue à moi d'un brusque embrassement, Et tes larmes avec les miennes sur nos joues Se confondent un long moment.

Sans vouloir te parler d'abord, je te rassure Des doutes de ton cœur par un grave baiser ; Ta bouche le respire, et je sens à mesure Ta gorge en émoi s'apaiser.

Il6 CHARLES GUÉRIN

Pauvre femme, te dis-je enfin, douce insensée, Je t'aime et je pardonne à tes vaines douleurs ; Par là que ma tendresse en serait offensée Elle justifierait tes pleurs.

Ingrate, d'où te vient qu'à présent ta foi tremble ? Tai-je jamais failli dans le mauvais chemin ? Mieux qu'un serment les jours amers vécus ensemble Te jurent de moi pour demain.

Les traverses n'iront qu'à serrer davantage Ces beaux liens d'amour qui nous tiennent si fort ; Et ne crains plus pour eux une rivale ou l'âge ; Ils ne rompront que par la mort.

LES ombres d'une nuit d'automne sont venues. Le vent du Sud, l'éclat des étoiles trop nues. Présagent pour demain la pluie. On est aux jours Où les gens de la terre achèvent leurs labours. Quelques sillons déjà sont pleins des nouveaux germes. Et maintenant c'est l'heure où s'éclairent les fermes. Les derniers laboureurs sont rentrés du travail. Dans chaque étable on donne à manger au bétail. Des hommes, leur lanterne à la main, dans les granges, Promènent sur les murs des spectres noirs étranges. Le village chuchote encore sous ses toits. Par moment un cheval s'ébroue, un bruit de voix Se mêle au bruit de l'eau qui tombe de l'écluse. L'obscurité respire une bonté confuse.

Seuls à ne pas avoir leur part dans cette paix, Ton cœur et ton esprit se sentent inquiets. On dirait que d'un vin mauvais la nuit t'enivre. Un grand dégoût t'écarte alors du meilleur livre. Tes vers, et les plus beaux, te semblent tous ce soir Si pauvres qu'ils te font pleurer de désespoir.

Tout objet qui la touche irrite ta pensée, Tout souvenir qui parle à ton âme blessée N'en tire qu'un éclat de sanglots et des cris. L'avenir t'apparaît comme un long chemin gris. Tu discutes l'amour de la femme qui t'aime, Et tu la hais sans cause et tu te hais toi-même. Ainsi, voyant la vie avec des veux d'erreur. Tu restes devant elle immobile d'horreur.

Mais ta chambre soudain te devient odieuse.

Tu souffles brusquement ta lampe studieuse,

Tu quittes la maison dont la tranquillité

N'est qu'un défi cruel à ton cœur agité,

Tu réveilles l'écho des ruelles muettes.

Et, sortant de l'heureux village, tu te jettes

Dans le premier sentier que rencontrent tes pas.

Tu le fais résonner d'un pied âpre, tu vas

Menaçant de tes poings la campagne endormie.

Bientôt, pour échapper à ton âme ennemie.

Il ne te suffit plus de marcher, et tu cours

Alors en trébuchant à travers les labours.

Dans l'ombre devant toi parfois comme un fantôme

Se dresse une charrue ancrée au bord d'un chaume.

Un arbre mort t'accueille avec des bras méchants.

Enfin, quand tu te crois assez loin dans les champs.

Ta fuite forcenée hésite ; elle s'arrête.

Tu rends un long soupir et tu lèves la tête.

Pendant ces belles nuits, jadis, l'aspect des cieux Te remplissait le cœur d'élans religieux. De respect et d'amour créature éperdue.

Tantôt portant d'étoile en étoile ta vue,

Tantôt les embrassant toutes d'un seul regard, Tu ne saluais pas un éternel hasard Dans l'ordre où tu les sais entre elles enchaînées. Ces mondes, disais-tu, tiennent leurs destinées D'une Cause en qui l'être est sans commencement. Leur âge, quel qu'il soit, part d'un premier moment. L'acte en Dieu ne fait qu'un avec l'intelligence ; Pour créer l'Univers c'est assez qu'il le pense. Mais son œuvre ne peut subsister hors de lui : S'ils restaient un instant privés de son appui. Aveugles tout à coup délaissés par leur guide. Ces astres confondus se perdraient dans le vide. Père, en considérant vos deux, je sens en moi Une même harmonie où règne votre loi.

Mon âme sous le faix de ses liens d'argile Reçoit ses mouvements du souverain mobile Oui, lançant les soleils et réglant leur retour, Aspire tout à lui comme un foyer d'amour. 0 Dieu, j'adore en vous mon auteur et mon maître. Ne m'abandonnez pas ou je cesserais d'être.

C'est ainsi que jadis s'exaltait en ce lieu Ta foi dans l'univers gouverné par un Dieu. Mais la vie a rompu depuis lors les racines Qui nourrissaient ton coeur d'illusions divines. Aujourd'hui ce n'est donc, hélas! plus un croyant Oui tourne ses regards pensifs vers l'Orient. Les astres sous tes yeux en caravane errante Promènent dans la nuit leur flamme indifférente : Que t'importe ? le ciel n'en est pas moins désert. C'est la Nécessité qui préside au concert Des constellations inhumaines entre elles.

Elles sont la matière et la force éternelles. Vers des buts inconnus elles courent en vain Et sans pouvoir mourir se transforment sans fin. Un soir, dérangeant l'ordre où tu vois ces figures, Apparaîtront les feux des étoiles obscures Oui sont à vingt mille ans de lumière de nous. Et devant qui, dis-tu, plierais-je les genoux ? Je ne trouve parmi ce monde nécessaire Personne pour prêter l'oreille à ma misère. A contempler ce ciel trop paisible et trop beau Où mes cris de douleur n'éveillent pas d'écho. Un amer sentiment d'épouvante m'enivre Et renouvelle en moi toute l'horreur de vivre.

Or, si tu ne mets plus ton avenir là-haut. Où prendre une raison d'exister ? Il te faut. Pour te faire oublier le vide de la vie, Un but qui tire à lui ta pensée asservie, Une œuvre de pitié, de justice et d'amour Qui chaque soir te laisse impatient du jour. Ramène donc ton cœur sagement vers la terre. Ingrat qui reniais ta généreuse mère, Elle est là ; tu la sens, quand tu crois la quitter. Qui s'attache à tes pieds pour te solliciter. Tombe à genoux afin de te rapprocher d'elle ; Et puis va retrouver le village fidèle. Si l'une des maisons par le joint d'un volet Jette sur ton chemin un lumineux filet, Remonte ce ravon, et, la tête penchée.

Mais soigneux de tenir ta présence cachée. Plonge un instant par là ton regard au dedans. Le foyer disparaît sous des fagots ardents

Dont la lueur éclaire au plafond les solives.

Les flammes quelquefois semblent presque pensives.

A la table, entourant leur repas, sont assis

Le maître de la ferme et sa femme et ses fils.

Leurs visages, que l'ombre au bas des tempes creuse,

Montrent l'apaisement d'une fatigue heureuse.

Ils échangent des mots et des sourires las

A travers la vapeur qui s'élève des plats.

Vois encor s'agiter les bras nus des servantes

Sur l'âtre couronné de marmites fumantes ;

Et, devant le berceau balancé par l'aïeul,

Contemple enfin, visible aux yeux de l'esprit seul

Et belle à la façon d'une figure antique,

La Vérité debout près du feu domestique.

BIEN que mort à la foi qui m'assurait de Dieu, Je regrette toujours la volupté de croire, Et ce dissentiment éclate en plus d'un lieu Dans mon livre contradictoire.

Ayant pour son malheur le choix de deux chemins Ma vie entre chacun piétine, balancée ; J'hésite à prendre un but, quel qu'il soit, tant je crains De me découvrir ma pensée.

Mais, dussé-je partir sans savoir où j'irai, Il faut que je m'enfonce enfin dans une route : Je suis las de souffrir d'être ainsi déchiré Par les violences du Doute.

S'il m'arrive d'errer pour un temps hors des murs De la communauté catholique et romaine, Je n'empêcherai pas qu'au sein des dogmes sûrs Un heureux détour me ramène ;

Car, héritier d'un sang déjà vieux de chrétiens, C'est encor lui qui parle en moi lorsque je pense, Et l'amour qui m'unit sur cette terre aux miens Me fait aimer leur espérance.

La douleur qui m'incline à de mauvais sentiers N'usera pas l'instinct profond de tout mon être : Je veux, quand le moment viendra, mourir aux pieds Du crucifix qui m'a vu naître.

J'allais voir se lever le jour sur la montagne Avec un braconnier pour guide, et, pour com pagne Une nuit étoilée et noire de juillet.

La route, poudre sourde à nos talons, fuyait Entre d'obscurs buissons au loin, vaguement blanche. Je cheminais, butant sans cesse et front qui penche. Et mes veux, des vapeurs du sommeil encor lourds, D'étranges visions peuplaient les alentours. Quelquefois saisissant mon guide par l'épaule. Je lui nommais, autour du point où luit le Pôle, Les étoiles qui sont l'antique honneur des cieux.

Nous approchions du bas des monts silencieux. Je vis alors, rougeur fidèle et solitaire, Trembler tout près de nous dans l'ombre une lumière. « C'est le moulin, me dit mon compagnon songeur ; Sa lampe dans la nuit fait signe au voyageur Allant là-haut qu'on doit ici quitter la route. » Et l'homme, précédé par son bâton qui doute, Commença de gravir la pente d'un pas lent. Apre, étroit, entravé de racines, croulant,

Le sentier rampe au bord d'une gorge où l'eau gronde. Nous marchions à travers l'obscurité profonde, Guidés par la blancheur des pierres à nos pieds. Souvent dans une halte au milieu des halliers Où circule la brise, invisible passante, Suspendu, j'écoutais la feuille frémissante Se gonfler en formant un de ces longs soupirs Tels qu'en élève un cœur chargé de souvenirs.

Le chemin se perdit plus haut dans les prairies Où l'herbe étincelait de fraîches pierreries. Plus haut encor ce fut un village endormi Dont nos pas, répandus par le silence ami, Firent d'un creux écho résonner les ruelles. Des fontaines causaient craintivement entre elles Sous l'auvent des lavoirs ténébreux et déserts. Les fenêtres ayant leurs vantaux large ouverts, On entendait au fond des chambres d'ombre pleines Les sommeils confiants expirer leurs haleines. Des outils de labour brillaient dans les hangars. Nous longions des greniers à foin où les regards Plongent par une noire et béante embrasure.

Quand nous eûmes passé la dernière masure,

C'était l'heure où le jour pauvre et peureux qui luit

Se mêle par degrés aux choses de la nuit

Pour rendre au paysage obscur ses formes vraies.

L'heure humide où l'on voit à la pointe des haies

S'épanouir la vive étoile du matin.

A travers les épis bercés d'un champ voisin

Le vent du crépuscule errait, plein de mystère.

Et voici qu'un premier oiseau, tout contre terre.

Rompit l'universel silence en adressant

Sa prière timide et brève au jour naissant.

Chaque nid répéta cette note isolée.

Au même instant le cri des coqs de la vallée

Monta parmi l'éther sonore jusqu'à nous.

Un torrent dévalait dans son lit de cailloux,

L'air était embaumé par les fleurs riveraines,

Et nous suivions le bord d'un bois de jeunes chênes

Dont la lisière, offerte au Levant, blêmissait.

Le sentier, se brisant à son dernier lacet. Aboutit dans un vaste espace entre deux cimes. Une hutte était là près d'un parc où nous vîmes Par groupes indistincts des animaux couchés. Soudain, d'un rauque aboi remplissant les rochers, Un chien bondit dans l'ombre humide à notre approche, Un bœuf se mit debout en agitant sa cloche. Et, le troupeau sortant de son sommeil transi, La paix du lieu parut mystérieuse, ainsi Mêlée au remuement obscur et doux des bêtes. Mais déjà, nous pressant d'être au but, sur nos têtes L'azur éblouissant couronnait les hauteurs.

Ambitieux d'atteindre aux pics dominateurs. Notre destin ressemble, ô ma chère compagne, A cette ascension de nuit dans la montagne. Nous avons, pèlerins solitaires, quitté La ville qui dormait dans son iniquité. Bientôt la plaine au bas de notre route ardue

S'est dans une vapeur de ténèbres perdue. Depuis lors nous marchons les yeux ouverts, sans voir. Le chaos flotte autour de nous, informe et noir. — Ah! me dis-tu, docile à des terreurs soudaines, Es-tu sûr qu'en ces lieux sombres, toi qui m'entraînes, L'empreinte de nos pas regarde l'Orient ? Mon bien-aimé, sors-moi de ce doute effrayant. — Je réponds en levant la tête hors des ombres : Contemple ces milliers d'étoiles que les Nombres Font graviter en chœur dans un ordre éternel. Les voyageurs, la nuit, ont pour guide le ciel. D'ailleurs, ne sens-tu pas toujours, ô mon amie, Ma présence sourire à ton âme affermie? Tout près d'une poitrine où gronde un sang viril. Pourrais-tu, faible enfant, croire encore au péril ? Que l'orgueil de l'amour te soutienne. Sois fière. Si ton pied chancelant se blesse à quelque pierre. Etouffe entre mes bras le cri de ta douleur, Et puisque enfin la douce et franche paix du cœur, Incorruptible, au seuil d'un horizon immense, Doit couronner là-haut notre longue espérance. En hâte, ô bien-aimée, ou plus lents tour à tour. Achevons de gravir le chemin vers le jour.

p. vni

l30 CHARLES GUÉRIN

DONC tu vas,hors des lieux où t'enchaînait le Doute, Dans les chemins du jour, Ayant avec la Foi pour compagnons de route Le Travail et l'Amour.

Soit ! Dès l'abord pourtant de ces pentes sublimes.

Veille à n'oublier pas Que le devoir de ceux qui marchent vers les cimes

Grandit à chaque pas.

Monte, suis ton dessein, n'accorde aucun relâche A l'effort qu'il prescrit ;

Accrois par la vertu d'une incessante tâche Ton cœur et ton esprit ;

Et, quand tu laisseras ton regard se répandre

Sur les sommets atteints, Que ce soit pour n'v voir qu'un degré d'où prétendre

A de plus hauts destins.

l'homme intérieur i3i

MAIS, restreinte au désir d'une joie inhumaine, Ta jeune ambition aurait trompé ta peine. Aie avant toute chose, ô mon fils, le souci De servir d'idéal, en t'élevant ainsi, A ceux qui sont restés au bas de la montagne. Leur regard à travers l'espace t'accompagne; Ils suspendent leur âme à tes pas, anxieux Quand un détour soudain te dérobe à leurs yeux. Leur courage est inerte à l'heure où tu fais halte. Et te voir te remettre en marche les exalte. Tu ravis avec toi dans un monde étranger Ceux qui ne peuvent pas aimer ni voyager ; L'obscure multitude anonyme asservie Par un commun destin à mériter sa vie, Et ceux-là qui, déçus du but avant l'effort. Subissent lâchement l'ennui d'un pauvre sort. Et ceux qui, convoitant l'amour d'un vœu trop tendre Au coin de leur foyer vieillissent à l'attendre. Donc tu portes pour eux la gourde et le bâton. Ils n'ont pas à quitter le seuil de leur maison Pour contempler en toi l'image de leur rêve. Pèlerin qui gravis la montagne sans trêve.

l32 CHARLES GUÉRIN

Et lorsqu'enfin, posant le pied au bord du ciel, Tu te seras fondu dans le jour éternel, Tous ces fils de la nuit qu'enivre la lumière, Rappelés sous leur toit par l'œuvre coutumière, La reprendront d'un cœur aérien et sûr Pour t'avoir regardé te perdre dans l'azur.

TABLE

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