XXX\I
JE retrouve, en rentrant ce soir à mon foyer, Fidèle, hélas ! ma Douleur sombre, Et je laisse aussitôt mon bel orgueil ployer Auprès d'elle à genoux dans l'ombre.
Elle m'entoure alors le cou de son bras nu Et, m'élevant jusqu'à sa bouche:
« Vraiment I cher pèlerin, te voilà revenu. Me dit-elle, éprise et farouche.
Quelque lieu que tes pas sans but aient visité, Près des mers ou dans la montagne,
Ne m'as-tu pas toujours sentie à ton côté. Invisible et sûre compagne ?
C'est moi qui t'arrêtais de secouer au vent Tes souvenirs, cendre tenace
Que le rêveur emporte en voyage souvent Mêlée au pain de sa besace.
Peut-être, malgré moi guéri de mon amour,
Ayant surmonté ta détresse.
N'es-tu qu'un amant las qui vient dès son retour
Rompre avec sa vieille maîtresse ?... »
Mais, me voyant baisser la tête sans oser Répondre à son acre ironie,
Elle m'attire et m'offre à boire son baiser, Source amère de tout génie.
Puis, me parlant avec une étrange douceur : « Je demeure donc à moi seule
Ta muse, ô mon poète, et ta fille et ta sœur Et ton épouse et ton aïeule !
Ne va pas en nourrir de haine contre moi, Car je suis nécessaire et sainte.
Et je ramène à Dieu les cœurs de bonne foi, Régénérés par mon étreinte. »
Or, tandis qu'elle parle encore en me berçant.
Je regarde, apaisé par elle.
Sourire son visage austère d'où descend
Une clarté surnaturelle.
DE loin l'arbre isolé sur le coteau ne voile Aux yeux du voyageur à peine qu'une étoile. C'est à la nuit tombante, on se hâte ; en marchant Tu vois l'arbre grandir sur le pâle couchant. La route, ruban gris qui te précède, y mène. Déjà tu reconnais le feuillage d'un chêne, Et soudain te voici sous le fantôme noir. A présent tu peux prendre un instant pour t'asseoir; Les lampes du village oii tu vas sont voisines. Donc, à demi couché dans le creux des racines, Abandonne ton âme au plaisir de rêver.
Ecoute sous le vent qui vient de se lever Les branches faire un bruit de mer par la tempête ; Mais ne cherche plus rien au-dessus de ta tête, Car, usurpant pour toi sur l'ordre universel. L'ombre immense du chêne occupe tout le ciel.
Ainsi moi-même, à l'heure où, me disant mon âge. Un premier crépuscule assombrit mon voyage, J'ai vu sur les sommets marqués par le destin L'amour se dessiner à l'occident lointain.
Il ne tenait d'abord qu'un point de l'étendue. La route que je fis jusqu'à lui fut ardue : Il m'apparut alors grand comme une forêt. Joveux de ce profond refuge qu'il m'offrait, Je me suis assoupi dans son ombre sacrée. Et, là, toute virile espérance abjurée, J'ai vécu, je vivrai dans un lâche repos. Oubliant que cet arbre et ses obscurs rameaux Où parfois quelque orage atroce éclate et gronde, Insensé, pour moi seul semblent couvrir le monde.
JE passe tristement ces semaines d'hiver, Seul et découragé, sur les bords de la mer. C'est dans un coin perdu de la belle Provence. Le village a ses toits épars autour d'une anse Et sur lui la montagne où brillent les pins noirs. J'habite une humble auberge aux humides couloirs. Personne, sinon moi, jusqu'à ce jour n'y loge, Et rien n'y semble vivre au-dedans que l'horloge ; Mais la mer qui résonne à quelques pas du seuil Me sert de compagnie et soutient mon orgueil. Je m'enferme à la nuit dans ma chambre, j'allume Le feu qu'il faut ensuite éteindre car il fume, Et, là, d'une bougie incertaine éclairé. Je répands en sanglots mon cœur désespéré. A ma table, pressant de mes deux poings ma tête, Je laisse la fenêtre ouverte à la tempête. J'aime à sentir la pluie inonder mes cheveux Et ma chair frissonner aux souffles d'air fougueux Qui tourmentent la fleur de flamme de la cire En l'attirant dans l'ombre où moi-même j'aspire. A travers les clameurs de mon âme, j'entends Et la tuile qui tinte et les volets battants
Et les coups de genou du vent contre les portes. L'auberge retentit de bruits de toutes sortes. La mer, d'un gris d'argent sinistre à l'horizon, Roule sans fin ses flots gonflés de trahison Vers la grève où blanchit sa lisière d'écume. Je m'enivre longtemps de sa froide amertume, iMais le cruel amour dont je suis dévasté Me déchire le cœur avec tant d'âpreté Qu'atteignant son excès ma détresse s'exhale Dans un grand cri qu'emporte aussitôt la rafale. Avant ainsi souffert autant que je pouvais, Et fermant la fenêtre alors, je me dévêts Bien vite devant l'âtre et les cendres mouillées ; Et, la seule douceur de ces tristes veillées. C'est le bonsoir jeté pendant que je m'endors Par l'hôte qui s'éloigne au fond des corridors.
Si trop souvent, à l'heure où s'ouvre ma paupière. Je blasphème, les poings crispés vers la lumière, Quelquefois l'espérance assiste à mon réveil Quand la mer vient bercer ma chambre de soleil Et que de mon chevet je peux voir à deux lieues, Là-bas, dans un brouillard briller les Iles bleues. Je sors, et, caressé par un air attiédi, Je marche en attendant l'Angelus de midi Dans le port où s'agite un peuple ami des rames. Le rivage est bordé par des groupes de femmes Qui se montrent d'un doigt moqueur cet étranger Toujours seul et que rien n'interrompt de songer. Des pêcheurs attelés en grappe autour d'un câble Travaillent à tirer leur barque sur le sable, Et d'autres, accroupis, rhabillent leurs filets.
l'homme intérieur 8i
Côtoyant Teau qui saute au milieu des galets,
Je vais m'asseoir plus loin dans les rochers du môle.
Là, sur la pierre chaude appuyé de l'épaule,
Je regarde onduler sous le flot transparent
Les herbes que la mer soulève en respirant,
Et je recueille en moi de toutes mes narines
Le soleil et le vent et les odeurs marines.
Je voulais visiter les Iles. Un matin
Que leurs berges d'argent riaient dans le lointain
Entre le double azur de l'éther et des ondes,
J*ai, parmi le troupeau des larges barques rondes,
Choisi celle d'un vieux pêcheur à sourcils blancs
Dont le fils avec nous prit place sur les bancs.
On partit. Je suivais des yeux notre sillage.
Bientôt le port parut rentrer dans le rivage ;
Puis je vis, tout autour du golfe, un peu plus tard,
Les montagnes quitter leurs jupes de brouillard.
Des sommets à la mer, d'éblouissante moire.
Leurs ravins les coupaient de ruisseaux d'ombre noire.
Près de moi, d'un effort égal, mes deux marins,
Par leurs jarrets tendus assurés sur les reins,
Creusant ou raidissant leurs poitrines puissantes.
Chassaient et ramenaient les rames fléchissantes.
A la hauteur du cap on rencontra le vent.
Nous plantâmes le mât dans son plancher mouvant;
La voile y fut guindée avec une poulie.
Et, sitôt que la brise oblique l'eut emplie,
La barque obéissante et libre d'avirons
Bondit comme un cheval qui sent les éperons.
Alors j'ai tressailli d'orgueil, ô bien-aimée.
Et je t'ai dans mon cœur éperdûment nommée.
La fièvre et le désir de vivre étaient en moi ; Dans un transport soudain d'espérance et de foi J'offrais à notre amour cette heure de lumière. Mes compagnons oisifs se taisaient à l'arrière. Moi, près du foc, debout et leur tournant le dos, Je devançais de loin la barque sur les eaux Par un intérieur élan de tout mon être; Car il me semblait voir dans mon rêve apparaître, Joyeuse, avec les bras levés haut vers les cieux, Ton image marchant à moi sur les flots bleus.
Je viens de parcourir la plus grande des Iles.
Je suis sur un coteau pierreux, riche en reptiles.
Désert, où je m'arrête un instant sous des pins.
J'ai leurs ombres d'azur mobiles sur mes mains,
Et, parmi leur odeur d'écorces et de résine,
Je respire la mer de toutes parts voisine.
Ce lieu, la solitude et le soleil sont doux.
La brise par moments berce entre mes genoux
Les romarins en fleurs qui bourdonnent d'abeilles.
De rauques cris de coqs m'arrivent aux oreilles.
Et, secrète, au-dessous du coteau, j'aperçois
Une verte vallée où fument quelques toits.
Ailleurs l'écho répond à des trompes de chasse.
Le silence renaît ensuite. Je ramasse
Un caillou lisse et blanc d'une fraîcheur de chair,
Dans les âges anciens laissé là par la mer,
Et je ressens si fort l'immortelle torture
De voir autour de moi sourire la nature,
De la contempler seul avec le Souvenir,
Et de m'user en vain le cœur à contenir
Une tendresse ardente et toujours renfermée,
Que je baise en pleurant la pierre inanimée.
Je trouve sur ma table, attendant mon retour, Une lettre où se peint le plus sincère amour. J'ai près de la fenêtre employé pour la lire Les dernières lueurs du jour qui se retire. On m'écrit donc : iMon bien-aimé, que deviens-tu ? Je crains que de nouveau tu ne sois abattu. Nous avions cependant échangé la promesse Que chacun lutterait pour vaincre sa tristesse ! Mais moi-même, à travers toute ma volonté, Je sens que mon courage avec toi m'est ôté. Paris, oli le devoir des faux plaisirs me cloue, Baigne dans le brouillard et la pluie et la boue. Je cours à contre-cœur le soir de bal en bal ; J'y souffre de songer que je te ferai mal Parce que dans leurs bras d'autres m'auront tenue En caressant du coin des veux ma gorge nue. Le jour, je ne sais plus comment me reposer : Il me manque entre deux visites ton baiser. Mon enfant, tu bannis, dis-moi, de ta pensée Les doutes qui déjà bien souvent m'ont blessée ? Si quelque ombre t'aveugle encore, écarte-la : Ma vie est certe assez amère sans cela. Mon amour n'a-t-il pas ce qu'il faut en lui-même Pour me justifier devant l'homme que j'aime? Après t'avoir montré ses preuves, se peut-il Qu'il s'abaisse à rêver seulement rien de vil ? Ma tendresse de loin n'en est que plus fidèle ; Elle te suit partout d'un invisible zèle, Elle est pour le bénir présente à ton labeur Et tremble tour à tour ou d'espoir ou de peur. Je vois qu'à trop durer l'isolement te pèse ; Ne laisse pas ton âme y devenir mauvaise.
Choisis des compagnons délicats au cœur gai Et trompe en voyageant les heures jusqu'en mai ; Nous serons réunis alors, et dans la joie. Adieu, cher, doux ami. Sois brave. Je t'envoie Tant d'amour que les mots pour le dire sont peu Bientôt je t'écrirai plus longuement. Adieu.
Nous montons dans la vie, en peinant, côte à côte; Mais un mur entre nous suit le même chemin, Hélas! et l'on ne peut, tant la crête en est haute, Se voir ni se donner la main.
On échange, il est vrai, mainte parole tendre. L'un et l'autre on s'appelle en chantant par son nom: Eh ! qu'est-ce donc, au prix de l'angoisse d'entendre Pleurer souvent son compagnon ?
Quand l'étoile du soir, pour nous triste à voir poindre. Réunit les amants heureux dans le repos. Nous n'avons, vainement avides de nous joindre, Rien à nous deux que nos sanglots.
Ma compagne parfois reste en arrière et crie, D'une voix que déchire un âpre désespoir : Mes pieds sont las, ma chair jusqu'à l'âme est meurtrie, La douleur me force à m'asseoir.
Il est aussi d'amers moments où je Técoute Rire tout bas avec quelque autre voyageur ; Une rage jalouse et la haine et le doute Se disputent alors mon cœur.
Même, m'imaginant cet homme occupé d'elle, Je me dis : Que font-ils à l'abri de mes yeux ? Elle ne sent donc pas combien m'être infidèle De la sorte est plus odieux!
Mais une brèche enfin s'ouvre dans la muraille. On s'élance, les bras tendus, éperdûment, Et les noces ont lieu sur un lit de broussaille Où Ton souffre encore en s'aimant.
Cette étreinte a suffi pour fondre les rancunes ; Ce qui n'est pas le seul présent semble aboli : L'amour quand on se sait si peu d'heures communes, Serait atroce sans l'oubli.
Puis on reprend, chacun selon sa destinée. Le sévère devoir prescrit par la raison. Presque heureux d'avoir pu pendant une journée Contempler le même horizon.
Poursuivrons-nous plus tard le chemin, sans barrière, Ensemble, tendrement l'un sur l'autre appuyés Pour ne faire à jamais qu'une seule poussière Et qu'une ombre unique à nos pieds?
Ou bien, marquant peut-être ici nos pas suprêmes, Devrons-nous voir, surpris par un tournant du sort, Aboutir et la route et le mur et nous-mêmes Au gouffre brusque de la mort ?
C'est l'heure, après la pluie, où, redevenant pur, Le ciel du soir se peint dans les vitres riantes. Où les trottoirs mouillés réfléchissent l'azur Et les pieds nus des mendiantes.
Couple las que son rêve isole des passants, Nous suivons vers l'Ouest les rives de la Seine, Mais tout à leur souci nos cœurs restent absents Des lieux où le hasard nous mène.
Parfois, levant les yeux au bord d'un carrefour, Nous regardons avec des paupières émues Les amants séparés par la tâche du jour Se rejoindre à l'angle des rues.
Ils vivent, à les voir, dans de pauvres emplois; Et leur destin pourtant nous fait haïr le nôtre, Car la nuit dont l'attente entrelace leurs doigts Va nous arracher l'un à l'autre.
Aussi l'éclat pensif du beau couchant d'été, L'air neuf où la rumeur de Paris se disperse, Attristent-ils, ce soir, jusqu'à l'anxiété.
Notre amour que le sort traverse.
Tu gémis. Un profond soupir gonfle ton sein, Ta douleur un moment paraît sur ton visage ; Puis ton âme aussitôt rentre dans le dessein Qu'elle s'est tracé d'être sage.
Cependant le soleil qui s'est couché là-bas Couronne d'or le front bleuâtre des collines. Maintenant nous marchons avec l'heure à grands pas. Soudain contre moi tu t'inclines :
« Bien-aimé, me dis-tu, c'est l'instant d'être fort. Adieu. » Ma bouche presse une bouche qui brûle. Tu pars vite ; et, tandis que j'endure la mort. Tu te perds dans le crépuscule.
Il me semble être seul sur la terre à présent. Ayant quitté les quais pour la berge déserte. Je me plais à sentir l'appétit du néant S'emparer de mon cœur inerte.
C'est la nuit. Bon refuge à tous les désespoirs, Devant moi qui sanglote assis sur une borne. Le fleuve d'argent roule au loin sous les ponts noirs Son onde éblouissante et morne.
EMEURONS jusqu'au bout deux âmes insoumises.
Pourtant, va, j'y consens, pleurer dans les églises, Puisque la liberté t'en manque sous ton toit. Le soir, quand ton courage avec le jour décroît, Entre dans quelque nef pleine de crépuscule ; Choisis un coin désert où l'ombre s'accumule. Et là, jetant ton front qui brûle dans tes mains, Laisse aller à l'envi des pleurs longtemps contraints. Obscure, au plus profond de toi-même abîmée, Appelle-moi, prends-moi pour témoin, bien-aimée, De ces grands mouvements terribles de douleur Que notre pauvre amour excite dans ton cœur. Sans m'épargner, peins-moi toute ton amertume. Raconte-moi le vain désir qui te consume ; Par tes cris, tes sanglots, ignorés du dehors. Détends ton âme prête à rompre ses ressorts, Et que, portée enfin à son excès suprême, Ta souffrance en un coup meure par elle-même.
Puis, te sentant soudain, après ces désespoirs, La force de reprendre avec tous ses devoirs
Une existence ingrate et plus lourde à chaque heure, Sors du temple, il est nuit, regagne ta demeure. Et, maîtresse de toi, dans le calme acheté Par ce voluptueux moment de lâcheté, Envisage, d'une âme à qui rien ne peut faire. Notre amour qui veut vivre et le Destin contraire.
92 CHARLES GLÉRIN
QUE m'importe la ville où je me trouve ici ? J'ai pris le train pour fuir mon cruel vieux souci, Je suis sur un balcon, la nuit, et c'est décembre. Il fait derrière moi noir et doux dans ma chambre. Sous mes pieds roule un fleuve immense dont les flots Se bousculent dans l'ombre avec de grands sanglots. Je vois des toits, des quais, des ponts couverts de neige. Une bise assidue et sifflante m'assiège, Mais je souffre d'un feu si brûlant dans le cœur. Que j'ouvre à l'air glacé ma bouche avec bonheur. Tout ce que l'âpre amour qui me domine entraîne De désir et de doute et d'espoir et de haine Bouillonne en moi sans fin comme un ferment impur; Et, traversant le fond de mon esprit obscur, La vie encore à vivre et les choses passées Y forment un affreux désordre de pensées, Tandis que, suspendu sur le fleuve au grand bruit, Je m'enivre des vents qui viennent de la nuit.
ELLE m'écrit : Encore un jour vécu pour rien ! Mon bien-aimé, ce temps précieux, notre bien, Se perd dans ton absence à des choses petites. Jusqu'à ce soir j'ai fait des courses, des visites, Reçu des gens. Je suis dans un vrai désarroi, Et très lasse. La vie est affreuse sans toi. Seule à présent, au coin du feu je reste assise, Pieds nus et n'ayant plus sur moi que ma chemise. C'est le tardif instant, dès l'aube réclamé. Où mon cœur peut se fondre en toi, mon bien-aimé. Je t'étreins fervemment de toute ma pensée. Ton amour m'environne et me tient embrassée Et me réchauffe mieux que l'ardeur du foyer. N'entends-tu pas les chiens nocturnes aboyer Et contre les volets fermés gémir décembre ? Tout à l'heure, en allant et venant dans la chambre, Je me suis dévêtue avec un soin jaloux : Mes bagues, menu tas, dans la coupe à bijoux. Ma ceinture, le col aux agrafes rétives. Les rubans, les lacets, les nœuds où tu n'arrives Jamais sans mon secours qu'à t'irriter les doigts Quand ta fièvre les hâte et les rend maladroits ;
Le corsage quittant l'épaule, une enjambée Rapide pour sortir de la jupe tombée, Le soupir de la gorge enfin libre, et se voir, Nudité frissonnante, au fond du grand miroir. Alors, pleine d'horreur pour mon corps inutile, En invoquant tes bras qui sont mon seul asile, J'ai pleuré. Je t'écris sur mes genoux croisés. Sur un meuble voisin, sous mes yeux, sont posés Tes livres, des objets dont chacun me rappelle Ou le plus cher matin ou la nuit la plus belle, Ou les plus douloureux moments de notre amour. La bougie hésitante, à travers l'abat-jour, Sur le lit préparé répand une douce ombre. Et la chambre alentour est recueillie et sombre. Que n'es-tu là, mon tendre ami, pour me saisir, Pour respirer le souffle ardent de mon désir Et m'emportant, muette, heureuse, inanimée. Me faire sangloter et mourir d'être aimée ?... Mais mes yeux ne voient plus ce que trace ma main, Je suis lasse ; il me faut des forces pour demain. Adieu donc, dors en paix, mon enfant : je me couche. Ah! reçois mes baisers les plus chauds sur ta bouche.
TON image en tous lieux peuple ma solitude. Quand c'est l'hiver, la ville et les labeurs d'esprit, Elle s'accoude au bout de ma table d'étude, Muette, et me sourit.
A la campagne, au temps où le blé mûr ondule, Amis du soir qui tombe et des vastes couchants. Elle et moi nous rentrons ensemble au crépuscule Par les chemins des champs.
Elle écoute avec moi sous les pins maritimes La vague qui s'écroule en traînant des graviers. Parfois, sur la montagne, ivre du vent des cimes, Elle dort à mes pieds.
Elle retient sa part des tourments et des joies Dont mon âme inégale est pleine chaque jour ; Où que j'aille, elle porte au-devant de mes voies La lampe de l'amour.
Enfin, comme elle est femme et sait que le poète Ne voudrait pas sans elle oublier de souffrir, Lorsqu'elle me voit triste elle étend sur ma tête Ses mains pour me guérir.
QUAND mon esprit s'apprête à faire un dur voyage Que ta présence aimée entraverait bientôt, Tu me dis, en touchant mon front d'un baiser sage : Adieu, pars seul, puisqu'il le faut.
Je pars donc. Le pays où je m'ouvre une route, Je l'ai souvent déjà, mais en vain, visité, Brûlant d'y découvrir dans les brouillards du Doute Le temple de la Vérité.
C'est un âpre pays plein de périls sublimes. Parfois, dans des sentiers qui traversent le mien, J'y vois d'autres esprits de sommets en abîmes Rechercher l'immuable Bien.
On ne sait pas qu'on est dans un grand labyrinthe Où, lorsqu'il se croit loin parce qu'il se sent las. Soudain le voyageur trébuche dans l'empreinte Profonde de ses premiers pas.
Mais que me font à moi mes forces épuisées! Je me repose alors dans l'amour que j'ai fui. Car les chemins divers que suivent mes pensées Me ramènent toujours à lui.
COMME je m'accusais d'avoir à quelque écrit Loin d'elle tout le jour occupé mon esprit, De m'étre, cœur ingrat, laissé par un poème Trop longtemps divertir des soins dus à qui m'aime, Elle mit ses genoux au bord de mon fauteuil, Et, caressante, avec un sourire d'orgueil, Me dit : « Naïf enfant, est-il vrai ? tu t'accuses De m'avoir dérobé des heures pour les Muses ! Ce sont là de touchants remords, cher ingénu. Mais parle, puisqu'ici je te vois revenu De la fontaine où vont s'inspirer les poètes. Cette eau qui réfléchit la montagne aux deux faîtes. Si limpide et pourtant si pénible à puiser. Passe-t-elle en douceur le miel de mon baiser ? Amant volage admis au commerce des Vierges Qui d'un pas concerté hantent les doctes berges, Certes, tu souffrirais si, cruelle à mon tour, Je reniais ton cœur rempli de leur amour. Mais, dans cet instant même où tu me les égales, Que peuvent contre moi mes divines rivales ? J'oppose, moi mortelle, à leurs fantômes creux Mon âme suspendue humblement à tes veux,
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Mon sang qui t'asservit ma chair passionnée,
Ma joie enfin d'avoir reçu pour destinée
De vivre et de penser avec toi dans le temps. »
Elle se tait, s'approche et se penche. Je sens
Sur mon visage errer le feu de son haleine,
Se nouer à mon cou d'une étreinte soudaine
Ses bras, souples, polis et frais comme des joncs.
Et peser sur mon cœur qui bat à coups profonds
Une gorge où Vénus respire tout entière.
Puis par degrés sa tendre entrave se resserre,
Son corps svelte se hausse et contourne le mien.
Et, me mordant l'oreille, elle me dit: « C'est bien'.
Si donc ton vrai devoir veut que tu me repousses.
Qu'avant tout, mon ami, les Muses te soient douces î »
L'ambre, le seigle mûr, le miel plein de lumière Dont le gâteau ressemble aux grottes de Fingal, Comparés aux cheveux dont mon amie est fière N'offrent pas un éclat égal.
Que mon amie heureuse auprès de moi s'endorme, Je ne puis me lasser de voir dans son sommeil Ses cheveux répandus faire à sa blanche forme Un large berceau de soleil.
Quand, au creux de son bras plié devant sa joue, Elle a patiemment peigné leur écheveau.
Elle renverse un peu la tête et les secoue Comme des torches sur sa peau.
Son buste nu frissonne en sentant leur caresse
Elle est à son miroir, debout ; ils sont si longs
Que leur dernière boucle expire avec mollesse
Sur les roses de ses talons.
DANS ce cloître ignoré des guides Où n'erraient de pas que les miens, Je trouvai des sépulcres vides Qui furent aux premiers chrétiens.
Lisant l'épitaphe que porte Chaque marbre, gravée en creux, Celle-ci, d'une jeune morte, M'arrêta longtemps à l'un d'eux.
Les lignes dont elle est formée Me traversent d'une âpre horreur, Quand je serre ma bien-aimée, Nue et fraîche, contre mon cœur.
— O voluptueux, disent-elles, Tu bâtis ton bonheur sur l'eau.
Souviens-toi de toutes les belles Qui sont déjà dans le tombeau.
l'homme intérieur io3
SI, contraint par l'amour à souffrir en secret. Pour pleurer librement je gagne la forêt Quand décembre en remplit les ornières de glace, J y rencontre parfois quelque pauvresse lasse, Chancelant sous un faix inique de fagots. Près de voir se croiser nos destins inégaux, Elle lève sur moi du fond de sa misère D'humbles yeux qu'une horrible écarlate lisère, Et s'éloigne. Mes pas me portent plus avant Sous les arbres sans feuille entrechoqués du vent. Le bien-aimé fantôme à ma droite chemine ; Mais de l'autre côté le spectre de famine, Griffant de ses pieds nus la terre qui les mord. Me couvre d'ombre avec sa charge de bois mort. Je ne puis écarter cette image importune. Il m'apparaît qu'au prix d'une telle infortune ^amoureuse douleur n'est qu'un songe, et voici Que j'ai honte de croire encore à mon souci.
MON amour inégal est plein d'emportements. Tu le sais,au milieu des plus heureux moments Il fermente soudain comme une mer mauvaise. Tes sourires, ta voix, tes pleurs, rien ne l'apaise. Battu d'un vent jaloux qui provoque ses flots, Il obsède le ciel d'innombrables sanglots. Il tonne, et contre toi sa force se déchaîne Avec une fureur qui ressemble à la haine. Éperdue à la fois d'épouvante et d'orgueil. Tu parcours cet abîme affreux d'un long coup d'oeil. Pareil dans son désordre aux eaux bouleversées, Mon cœur t'offre l'aspect d'un conflit de pensées Dont tu sens rejaUlir l'écume sur ton front. Mais, quels que soient les cris de menace et l'affront Où ma colère alors à ton égard s'oublie, Tu ne fais qu'en souffrir sans en être affaiblie ; Car tu n'ignores pas que cet âpre océan. Après avoir en vain dépensé son élan, Laissera sur tes pieds qui foulent son rivage Mourir dans un baiser sa grande âme sauvage.
L'amour le plus limpide a sa secrète boue. Un rêveur altéré, devant ce cristal pur Où son reflet mobile à fleur de ciel se joue, S'agenouille, joyeux d'y boire en plein azur.
Il étanche sa soif sublime de mirage, Puis, d'un cœur insensé suivant le prompt désir, Dans l'infini trompeur où flotte son image, Avide, il veut encor soi-même se saisir.
Mais, dès qu'il est entré dans la claire fontaine. 11 voit, jailli du sein de sa virginité, L'épais tourbillon noir d'une vase soudaine Se répandre à travers l'idéal convoité.
On trouve l'ombre au fond de toute foi qu'on creuse; Aussi, jaloux du peu d'illusions qu'il a. Le sage s'en tient-il à l'apparence heureuse : Sois donc, si tu le peux, mon fils, ce sage-là.
LU
Es le premier moment, ce jour-là, tu compris, A voir fuir sous tes yeux mes regards assombris, Que mon cœur contre toi se forgeait des chimères. Un faux rire courut sur mes lèvres amères Quand tu me demandas avec humilité Pour quel motif j'avais ainsi l'air irrité. Nous nous mîmes alors en chemin, à distance, Moi muet, toi portant le poids de mon silence. Les prés franchis, on fut bientôt dans la forêt. Le lieu? Tu t'en souviens encore. Il m'apparaît Gravé dans ses détails au vif de ma mémoire. La lumière du ciel joyeux me semblait noire. Je te suivais, les poings contractés, jouissant De m'entrer dans la chair les ongles jusqu'au sang; Et, tout entier en proie à l'âpre frénésie Où s'égare l'amour fouetté de jalousie : Toi qui m'avais juré les plus sacrés serments. Tu mens, criais-je en moi, malheureuse, tu mens! Ce n'est rien de goiàter ma tendresse assidue. Tu te plais aux désirs que ta beauté remue De même qu'au travers du sentier où tu vas Tes jupes font voler les feuilles sur tes pas.
Je suis las d'amuser une femme cruelle.
Maisquoi donc?... La tromper? J'en souffrirais plus qu'elle.
Mourir? Je ne sais qui l'aurait après ma mort
Et je te regardais et je frappais plus fort. '■
Tu tressaillais, courbant le dos, baissant la tête,
Comme atteinte à tout coup par l'insulte secrète.
Soudain tu t'arrêtas, et, tournée à demi :
« Ah ! me dis-tu, marchez devant moi, mon ami,
Car je sens que ma vue enivre votre haine. »
Mais les pleurs qui tremblaient dans ta voix incertaine,
Mais ton triste, ton doux, ton suppliant maintien
Et l'élan contenu de ton corps vers le mien,
Mais tes yeux, à présent levés sur mon visage
Et, par-dessus les mots, me parlant leur langage.
Tout dans ton être enfin protestait de ta foi
Et de quel grand amour ton âme, malgré moi.
Entourait, sans égard à son propre supplice.
Mon cœur passionné jusque dans l'injustice.