M. THOMAS MARVEL
bottes les meilleures qu’il eût possédées depuis nombre d’années, un peu trop larges seulement ; celles qu’il portait, très convenables pour les temps secs, avaient la semelle vraiment trop mince pour les jours pluvieux. Or, M. Thomas Marvel détestait les chaussures larges ; d’autre part, il redoutait infiniment l’humidité.
Jamais, en somme, il ne s’était bien inquiété de ses préférences ; mais la journée était belle, et il n’y avait rien de mieux à faire. Aussi disposa-t-il les quatre chaus-
sures en un groupe harmonieux sur le
sable, puis il les examina. En les voyant
là, dans l’herbe naissante, il lui vint à
l’esprit que ces deux.paires étaient très
vilaines. Il ne fut pas du tout étonné
d’entendre une voix derrière lui.
— En tout cas, ce sont des chaussures !
disait cette voix.
— Oui, des chaussures données, répon-
dit M. Marvel, les considérant, la tête
penchée, avec mépris. Quelle
est la paire la moins horrible
des deux ? Sacristi ! je veux être
pendu si je le sais !
— Hem! fit la voix.
— Au fond, j’en ai porté de
plus mauvaises... Il m’est même
arrivé de ne pas en porter du
tout... mais pas de plus cyni-
quement laides, passez-moi
l’expression !... Dire que j’ai
mendié des chaussures pendant
des jours, parce que j’étais
dégoûté de celles que j’ai !...
Celles-ci, évidemment, sont en
bon état... Nous autres, tou-
ristes, nous tenons beaucoup à
nos souliers... Vous me croirez
si vous voulez, j’ai eu beau
chercher, je n’ai pas trouvé
autre chose dans ce sacré
pays !... Voyez-moi un peu
ça !... Et, cependant, en géné-
ral, un bon pays pour les chaus-
sures, vraiment ! Mais c’est
bien là ma chance ordinaire :
des hauts, des bas ! Je me suis
servi dans ce pays dix ans, sinon
plus. Et, maintenant, être
traité de cette façon-là !...
— C’est un sale pays, dit la voix. Et
quant aux habitants : de sales gens !
— N’est-ce pas ? dit Thomas Mar-
vel ! Seigneur! ces bottes, c’est une hor-
reur!
Il tourna la tête, par-dessus son épaule,
à droite, pour examiner les chaussures
de son interlocuteur avec l’idée de faire
la comparaison. Ah! bien, ouiche! Là où
auraient dû être les pieds de l’interlocu-
teur, il n’y avait ni pieds ni jambes. Il se
retourna vers la gauche : là non plus, il n’y avait rien. Une lueur d’étonnement lui traversa l'esprit.
— Où êtes-vous ? dit-il, en se mettant à quatre pattes.
Il vit une certaine étendue de la dune solitaire. Le vent agitait au loin les genêts verdoyants.
« Suis-je donc ivre ? se demanda M. Thomas Marvel. Ai-je eu des hallucina-
Après un intervalle :
— Vous êtes donc mort et enterré ?
Pas de réponse, M. Thomas Marvel
restait là, déchaussé, stupéfait, sa veste
posée à terre.
— Piwitt ! siffla un vanneau dans le
lointain.
— Piwitt, piwitt! fit M. Marvel. Ce
n'est pas l’heure de plaisanter.
SUIS-JE DONC IVRE? SE DEMANDA M. THOMAS MARVEL. fions ? Est-ce à moi-même que je parlais?
Que diable !... »
— N’ayez pas peur, reprit la voix.
— Assez de ventriloquie comme ça !
dit Marvel, se dressant vivement sur ses pieds. Où êtes-vous ?... Peur ? Plus souvent !....
— N’ayez pas peur, répéta la voix.
— C’est vous qui aurez peur dans une minute, imbécile ! Où êtes-vous ? Que je vous attrape !....
La dune était désolée, à l’est et à l’ouest,
au nord et au sud. La route, avec ses
fossés peu profonds et ses poteaux blancs
en bordure, courait unie et solitaire au
sud comme au nord; et, sauf ce vanneau,
le ciel bleu, lui aussi, était vide.
— Que Dieu m’assiste ! fit M. Thomas
Marvel, en remettant sa veste. C’est ce
que j’ai bu... J’aurais dû m’en méfier.
— Non, ce n’est pas ce que vous avez
bu, répliqua la voix, calmez vos nerfs. — Oh ! s’écria Marvel.
Et son visage devint blême, sous le hâle.
« C’est ce que j’ai bu », répétaient ses lèvres sans faire de bruit. Et il jetait des regards ébahis autour de lui. Et il reculait, à pas comptés.
— Je jurerais bien que j’ai entendu une voix, murmura-t-il.
— Certainement !
— La voilà encore ! dit M. Marvel en fermant les yeux et en passant la main sur son front, d’un geste tragique.
Il fut tout à coup saisi au collet, secoué violemment, et resta plus effaré que jamais. r — Ne faites pas la bête ! ajouta la voix.
— C’est bon, mon brave, on s’en va...
Tout cela est inutile. Il n’y a pas de quoi discuter pour ces bottes éculées. Je m’en vais... Mais... c’est peut-être des esprits !
— Non. Écoutez.
— Hein, mon brave ?
— Une minute ! fit la voix, vibrante d’énergie...
— Alors ?... demanda Marvel, qui venait d’avoir la sensation d’être touché à la poitrine par un doigt.
— Ainsi vous croyez que je suis un esprit, rien qu’un esprit ?
— Que seriez-vous, autrement ? dit Marvel, en se grattant la nuque.
— Très bien ! fit la voix avec un ton de soulagement. Maintenant, je vais vous lancer des pierres jusqu’à ce que vous ayez changé d’avis.
— Où êtes-vous donc ?
La voix ne répondit pas, et une pierre, comme venue du ciel, passa en sifflant :
il s’en fallut de l’épaisseur d’un cheveu qu’elle n’atteignît l’épaule deM. Thomas Marvel. Celui-ci, se retournant, vit un autre caillou suivre une trajectoire savante, demeurer suspendu un instant, puis tomber sur le sol d’un mouvement si rapide qu’il en était presque imperceptible. La stupeur l’empêcha de s’esquiver.
Une troisième pierre fendit l’air, ricocha sur un de ses orteils nus dans le fossé.
M. Thomas Marvel sauta à cloche-pied et
hurla bien fort. Il voulut courir, trébucha
contre un obstacle qu’il ne voyait point
et, ayant fait une culbute, se retrouva
assis par terre.
— À présent, continua la voix, tandis
qu’une dernière pierre, décrivant une
courbe dans l’air restait suspendue au-
dessus du chemineau, suis-je encore une
hallucination ?
M. Thomas Marvel, pour toute réponse,
essaya de reprendre son équilibre : roulé
de nouveau, il se tint immobile une
minute.
— Si vous faites un mouvement, ce
caillou vous casse la tête.
— C’est une belle action! fit M. Thomas
Marvel, assis, tenant dans sa main son
pied bléssé et levant les yeux sur le der-
nier projectile. Je n’y comprends rien.
Des pierres qui volent toutes seules !
Des pierres qui parlent! Descendez donc,
allons, vite. Je me rends.
La pierre tomba.
— C’est bien simple. Je suis un homme
invisible.
— Dites-moi quelque chose, répondit
M. Thomas Marvel, haletant : où êtes-
vous caché ? Comment avez-vous fait ?
Je l’ignore...
— Je suis invisible. C’est tout. Voilà ce
que je vous prie de comprendre...
— Personne ne pourra croire cela ! Vous
n’avez pas besoin, monsieur, d’être si
furieusement impatient. Voyons, donnez-
nous-en une idée : comment êtes-vous
caché ?
— Je suis invisible, c’est le grand
point. Et voilà ce que je vous prie de
comprendre...
— Mais où êtes-vous ? interrompit
Marvel.
— Ici, à six mètres de vous.
— Allons donc! Je ne suis pas aveugle
Vous allez bientôt me dire que vous êtes
du vent. Je ne suis pas de ces vagabonds
ignorants...
— Soit ! je suis l’air subtil : c’est à
travers moi que vous voyez.
— Ainsi, vous n’avez rien de matériel ?
Une voix et, comment dirai-je ? des
phrases... des mots... Est-ce cela ?
— Je suis un être humain, solide, ayant besoin de nourriture, de boissons, de vêtements. Mais je suis invisible. Y êtesvous ? Invisible! invisible !
— Quoi ? vraiment ?
— Oui, un être très réel.
— Alors, dit Marvel, donnez-moi une de vos mains, si vous êtes réel. Je ne suis pas un loqueteux si bizarre que vous ne puissiez... Seigneur ! ajoutat-il, vous me faites sauter, en me serrant ainsi !
Une fois ses doigts dégagés, il palpa la main qui avait étreint son poignet, il suivit timidement le bras, il tapota une forte poitrine, il reconnut une figure à barbe : avec quelle stupéfaction !
— Je suis confondu ! C’est incroyable !
Alors, à un mille de distance, je pourrais voir un lapin à travers vous ! Il n’y a pas un bout de votre personne qui soit visible, sauf...
Et il scrutait attentivement l’espace vide en apparence.
— N’avez-vous pas mangé récemment du pain et du fromage? demanda-t-il.
— Oui, vous avez raison : cela ne s’est pas encore assimilé.
— Ah ! voilà qui est vraiment surnaturel !
— Tout cela n’est pas aussi effrayant que vous le croyez.
— Ça l’est déjà bien assez pour moi...
Il ne m’en faut pas tant !... Mais comment vous y êtes-vous pris ? Comment diable cela se fait-il ?
— C’est une trop longue histoire. Et d’ailleurs...
— Je vous le répète, tout cela est prodigieux !
—• Écoutez ce que j’ai à vous dire.
J’ai besoin d’aide. Je vous ai rencontré.
Je suis tombé sur vous, à l’improviste.
J’étais égaré, fou de rage, nu, impuissant... J’aurais commis un meurtre... Et je vous ai vu...
— Seigneur !
— Je me suis approché de vous, j’ai hésité, j’ai poursuivi ma route La physionomie de Marvel exprimait la terreur.
— Puis, je me suis arrêté. « C’est, me suis-je dit, un pauvre diable, comme
moi-même. C’est l’homme qu’il me faut. »
Alors, je me suis ravisé, je suis venu à
vous. et...
— Seigneur! gémit de nouveau Marvel.
Je suis tout étourdi. Puis-je vous adresser
une question ? Comment se fait-il ?...
Qu’est-ce que vous pouvez bien, vous
invisible, me demander comme secours ?
— Je vous prie de m’aider à trouver
des vêtements, un abri, les autres choses
indispensables. J’ai abandonné tout ce
qui était à moi... Si vous ne voulez
pas, soit !... Mais vous m’aiderez, il le
faut.
— Je suis trop abasourdi, fit Marvel.
Ne me bouleversez pas davantage. Laissez-
moi. Il faut que je reprenne un peu de
calme. Vous m’avez à peu près écrasé un
orteil... Tout cela est insensé ! Personne
sur la dune. Rien là-haut ! Rien de visible
à plusieurs milles, que la nature ! Voilà
qu’une voix arrive à mon oreille, une
voix venant du ciel, puis des pierres, puis
un coup de poing... Mon Dieu !
— Rassemblez vos esprits, car il faut
absolument faire la besogne que je vous
ai assignée.
M. Marvel enfla ses joues ; ses yeux
devinrent tout ronds.
— Oui, je vous ai choisi, insista la voix.
Vous êtes le seul être, exception faite des
quelques imbéciles de là-bas, qui sache
l’existence de cette chose invraisemblable :
un homme invisible. Il faut que vous
m’assistiez. Aidez-moi, je ferai pour vous
tout ce que je pourrai : un homme invi-
sible est un homme puissant.
Il s’interrompit pour éternuer bruyam-
ment.
— Mais si vous me trahissez, si vous
négligez de suivre mes instructions...
Il fit une pause et frappa vigoureuse-
ment sur l’épaule de M. Marvel.
Celui-ci poussa un gémissement de
terreur et, s’éloignant du poing redou-
table :
— Je n’ai pas l’intention de vous
trahir. N’allez pas croire cela. Quoi que
vous fassiez, je désire vous aider. Seule-
ment, dites-moi ce que j’aurai à faire...
Seigneur !... Tout ce que vous voudrez,
je suis disposé à le faire.