‹ L'homme invisibleChapitre 15 sur 41 · M. THOMAS MARVEL · texte numérisé non relu

M. THOMAS MARVEL

bottes les meilleures qu’il eût possédées depuis nombre d’années, un peu trop larges seulement ; celles qu’il portait, très convenables pour les temps secs, avaient la semelle vraiment trop mince pour les jours pluvieux. Or, M. Thomas Marvel détestait les chaussures larges ; d’autre part, il redoutait infiniment l’humidité.

Jamais, en somme, il ne s’était bien inquiété de ses préférences ; mais la journée était belle, et il n’y avait rien de mieux à faire. Aussi disposa-t-il les quatre chaus-

sures en un groupe harmonieux sur le

sable, puis il les examina. En les voyant

là, dans l’herbe naissante, il lui vint à

l’esprit que ces deux.paires étaient très

vilaines. Il ne fut pas du tout étonné

d’entendre une voix derrière lui.

— En tout cas, ce sont des chaussures !

disait cette voix.

— Oui, des chaussures données, répon-

dit M. Marvel, les considérant, la tête

penchée, avec mépris. Quelle

est la paire la moins horrible

des deux ? Sacristi ! je veux être

pendu si je le sais !

— Hem! fit la voix.

— Au fond, j’en ai porté de

plus mauvaises... Il m’est même

arrivé de ne pas en porter du

tout... mais pas de plus cyni-

quement laides, passez-moi

l’expression !... Dire que j’ai

mendié des chaussures pendant

des jours, parce que j’étais

dégoûté de celles que j’ai !...

Celles-ci, évidemment, sont en

bon état... Nous autres, tou-

ristes, nous tenons beaucoup à

nos souliers... Vous me croirez

si vous voulez, j’ai eu beau

chercher, je n’ai pas trouvé

autre chose dans ce sacré

pays !... Voyez-moi un peu

ça !... Et, cependant, en géné-

ral, un bon pays pour les chaus-

sures, vraiment ! Mais c’est

bien là ma chance ordinaire :

des hauts, des bas ! Je me suis

servi dans ce pays dix ans, sinon

plus. Et, maintenant, être

traité de cette façon-là !...

— C’est un sale pays, dit la voix. Et

quant aux habitants : de sales gens !

— N’est-ce pas ? dit Thomas Mar-

vel ! Seigneur! ces bottes, c’est une hor-

reur!

Il tourna la tête, par-dessus son épaule,

à droite, pour examiner les chaussures

de son interlocuteur avec l’idée de faire

la comparaison. Ah! bien, ouiche! Là où

auraient dû être les pieds de l’interlocu-

teur, il n’y avait ni pieds ni jambes. Il se

retourna vers la gauche : là non plus, il n’y avait rien. Une lueur d’étonnement lui traversa l'esprit.

— Où êtes-vous ? dit-il, en se mettant à quatre pattes.

Il vit une certaine étendue de la dune solitaire. Le vent agitait au loin les genêts verdoyants.

« Suis-je donc ivre ? se demanda M. Thomas Marvel. Ai-je eu des hallucina-

Après un intervalle :

— Vous êtes donc mort et enterré ?

Pas de réponse, M. Thomas Marvel

restait là, déchaussé, stupéfait, sa veste

posée à terre.

— Piwitt ! siffla un vanneau dans le

lointain.

— Piwitt, piwitt! fit M. Marvel. Ce

n'est pas l’heure de plaisanter.

SUIS-JE DONC IVRE? SE DEMANDA M. THOMAS MARVEL. fions ? Est-ce à moi-même que je parlais?

Que diable !... »

— N’ayez pas peur, reprit la voix.

— Assez de ventriloquie comme ça !

dit Marvel, se dressant vivement sur ses pieds. Où êtes-vous ?... Peur ? Plus souvent !....

— N’ayez pas peur, répéta la voix.

— C’est vous qui aurez peur dans une minute, imbécile ! Où êtes-vous ? Que je vous attrape !....

La dune était désolée, à l’est et à l’ouest,

au nord et au sud. La route, avec ses

fossés peu profonds et ses poteaux blancs

en bordure, courait unie et solitaire au

sud comme au nord; et, sauf ce vanneau,

le ciel bleu, lui aussi, était vide.

— Que Dieu m’assiste ! fit M. Thomas

Marvel, en remettant sa veste. C’est ce

que j’ai bu... J’aurais dû m’en méfier.

— Non, ce n’est pas ce que vous avez

bu, répliqua la voix, calmez vos nerfs. — Oh ! s’écria Marvel.

Et son visage devint blême, sous le hâle.

« C’est ce que j’ai bu », répétaient ses lèvres sans faire de bruit. Et il jetait des regards ébahis autour de lui. Et il reculait, à pas comptés.

— Je jurerais bien que j’ai entendu une voix, murmura-t-il.

— Certainement !

— La voilà encore ! dit M. Marvel en fermant les yeux et en passant la main sur son front, d’un geste tragique.

Il fut tout à coup saisi au collet, secoué violemment, et resta plus effaré que jamais. r — Ne faites pas la bête ! ajouta la voix.

— C’est bon, mon brave, on s’en va...

Tout cela est inutile. Il n’y a pas de quoi discuter pour ces bottes éculées. Je m’en vais... Mais... c’est peut-être des esprits !

— Non. Écoutez.

— Hein, mon brave ?

— Une minute ! fit la voix, vibrante d’énergie...

— Alors ?... demanda Marvel, qui venait d’avoir la sensation d’être touché à la poitrine par un doigt.

— Ainsi vous croyez que je suis un esprit, rien qu’un esprit ?

— Que seriez-vous, autrement ? dit Marvel, en se grattant la nuque.

— Très bien ! fit la voix avec un ton de soulagement. Maintenant, je vais vous lancer des pierres jusqu’à ce que vous ayez changé d’avis.

— Où êtes-vous donc ?

La voix ne répondit pas, et une pierre, comme venue du ciel, passa en sifflant :

il s’en fallut de l’épaisseur d’un cheveu qu’elle n’atteignît l’épaule deM. Thomas Marvel. Celui-ci, se retournant, vit un autre caillou suivre une trajectoire savante, demeurer suspendu un instant, puis tomber sur le sol d’un mouvement si rapide qu’il en était presque imperceptible. La stupeur l’empêcha de s’esquiver.

Une troisième pierre fendit l’air, ricocha sur un de ses orteils nus dans le fossé.

M. Thomas Marvel sauta à cloche-pied et

hurla bien fort. Il voulut courir, trébucha

contre un obstacle qu’il ne voyait point

et, ayant fait une culbute, se retrouva

assis par terre.

— À présent, continua la voix, tandis

qu’une dernière pierre, décrivant une

courbe dans l’air restait suspendue au-

dessus du chemineau, suis-je encore une

hallucination ?

M. Thomas Marvel, pour toute réponse,

essaya de reprendre son équilibre : roulé

de nouveau, il se tint immobile une

minute.

— Si vous faites un mouvement, ce

caillou vous casse la tête.

— C’est une belle action! fit M. Thomas

Marvel, assis, tenant dans sa main son

pied bléssé et levant les yeux sur le der-

nier projectile. Je n’y comprends rien.

Des pierres qui volent toutes seules !

Des pierres qui parlent! Descendez donc,

allons, vite. Je me rends.

La pierre tomba.

— C’est bien simple. Je suis un homme

invisible.

— Dites-moi quelque chose, répondit

M. Thomas Marvel, haletant : où êtes-

vous caché ? Comment avez-vous fait ?

Je l’ignore...

— Je suis invisible. C’est tout. Voilà ce

que je vous prie de comprendre...

— Personne ne pourra croire cela ! Vous

n’avez pas besoin, monsieur, d’être si

furieusement impatient. Voyons, donnez-

nous-en une idée : comment êtes-vous

caché ?

— Je suis invisible, c’est le grand

point. Et voilà ce que je vous prie de

comprendre...

— Mais où êtes-vous ? interrompit

Marvel.

— Ici, à six mètres de vous.

— Allons donc! Je ne suis pas aveugle

Vous allez bientôt me dire que vous êtes

du vent. Je ne suis pas de ces vagabonds

ignorants...

— Soit ! je suis l’air subtil : c’est à

travers moi que vous voyez.

— Ainsi, vous n’avez rien de matériel ?

Une voix et, comment dirai-je ? des

phrases... des mots... Est-ce cela ?

— Je suis un être humain, solide, ayant besoin de nourriture, de boissons, de vêtements. Mais je suis invisible. Y êtesvous ? Invisible! invisible !

— Quoi ? vraiment ?

— Oui, un être très réel.

— Alors, dit Marvel, donnez-moi une de vos mains, si vous êtes réel. Je ne suis pas un loqueteux si bizarre que vous ne puissiez... Seigneur ! ajoutat-il, vous me faites sauter, en me serrant ainsi !

Une fois ses doigts dégagés, il palpa la main qui avait étreint son poignet, il suivit timidement le bras, il tapota une forte poitrine, il reconnut une figure à barbe : avec quelle stupéfaction !

— Je suis confondu ! C’est incroyable !

Alors, à un mille de distance, je pourrais voir un lapin à travers vous ! Il n’y a pas un bout de votre personne qui soit visible, sauf...

Et il scrutait attentivement l’espace vide en apparence.

— N’avez-vous pas mangé récemment du pain et du fromage? demanda-t-il.

— Oui, vous avez raison : cela ne s’est pas encore assimilé.

— Ah ! voilà qui est vraiment surnaturel !

— Tout cela n’est pas aussi effrayant que vous le croyez.

— Ça l’est déjà bien assez pour moi...

Il ne m’en faut pas tant !... Mais comment vous y êtes-vous pris ? Comment diable cela se fait-il ?

— C’est une trop longue histoire. Et d’ailleurs...

— Je vous le répète, tout cela est prodigieux !

—• Écoutez ce que j’ai à vous dire.

J’ai besoin d’aide. Je vous ai rencontré.

Je suis tombé sur vous, à l’improviste.

J’étais égaré, fou de rage, nu, impuissant... J’aurais commis un meurtre... Et je vous ai vu...

— Seigneur !

— Je me suis approché de vous, j’ai hésité, j’ai poursuivi ma route La physionomie de Marvel exprimait la terreur.

— Puis, je me suis arrêté. « C’est, me suis-je dit, un pauvre diable, comme

moi-même. C’est l’homme qu’il me faut. »

Alors, je me suis ravisé, je suis venu à

vous. et...

— Seigneur! gémit de nouveau Marvel.

Je suis tout étourdi. Puis-je vous adresser

une question ? Comment se fait-il ?...

Qu’est-ce que vous pouvez bien, vous

invisible, me demander comme secours ?

— Je vous prie de m’aider à trouver

des vêtements, un abri, les autres choses

indispensables. J’ai abandonné tout ce

qui était à moi... Si vous ne voulez

pas, soit !... Mais vous m’aiderez, il le

faut.

— Je suis trop abasourdi, fit Marvel.

Ne me bouleversez pas davantage. Laissez-

moi. Il faut que je reprenne un peu de

calme. Vous m’avez à peu près écrasé un

orteil... Tout cela est insensé ! Personne

sur la dune. Rien là-haut ! Rien de visible

à plusieurs milles, que la nature ! Voilà

qu’une voix arrive à mon oreille, une

voix venant du ciel, puis des pierres, puis

un coup de poing... Mon Dieu !

— Rassemblez vos esprits, car il faut

absolument faire la besogne que je vous

ai assignée.

M. Marvel enfla ses joues ; ses yeux

devinrent tout ronds.

— Oui, je vous ai choisi, insista la voix.

Vous êtes le seul être, exception faite des

quelques imbéciles de là-bas, qui sache

l’existence de cette chose invraisemblable :

un homme invisible. Il faut que vous

m’assistiez. Aidez-moi, je ferai pour vous

tout ce que je pourrai : un homme invi-

sible est un homme puissant.

Il s’interrompit pour éternuer bruyam-

ment.

— Mais si vous me trahissez, si vous

négligez de suivre mes instructions...

Il fit une pause et frappa vigoureuse-

ment sur l’épaule de M. Marvel.

Celui-ci poussa un gémissement de

terreur et, s’éloignant du poing redou-

table :

— Je n’ai pas l’intention de vous

trahir. N’allez pas croire cela. Quoi que

vous fassiez, je désire vous aider. Seule-

ment, dites-moi ce que j’aurai à faire...

Seigneur !... Tout ce que vous voudrez,

je suis disposé à le faire.

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