VISITE DE M. THOMAS MARVEL A IPING
Après que la première panique se fut dissipée, Iping se mit à discuter. Le scepticisme tout à coup dressa la tête, un scepticisme un peu inquiet, pas du tout intrépide, scepticisme néanmoins-. Rien n’est plus facile que de ne pas croire à un homme invisible. En somme, ceux qui avaient vu notre héros s’évanouir dans l’espace ou qui avaient éprouvé la vigueur de son bras, on pouvait en faire le compte sur les doigts. De ces témoins, M. Wadgers manquait pour l’instant, puisqu’il s’était prudemment mis en sûreté derrière les verrous et les barreaux de sa propre demeure: Jaffers, lui, était couché, étourdi, dans le salon de l’auberge. Et de grandes idées étranges, qui dépassent l’expérience, ont parfois moins d’effet sur les hommes et les femmes que de petites considérations plus prochaines.
Iping était joyeux et paré. Chacun avait revêtu ses habits de fête. Les réjouissances de ce lundi de la Pentecôte étaient attendues depuis un mois et plus. Dans l’après-midi, les gens même qui croyaient à l’homme invisible commencèrent à reprendre leurs petites distractions ou du moins essayèrent d’y revenir, supposant qu’il était définitivement parti. Quant aux sceptiques, toute l’histoire n’était pour eux qu’une farce. Ce qui est sûr, c’est que tout le monde, crédules et incrédules également, fut extrêmement gai ce jourlà.
Le pré de Haysmann était décoré d’une tente, où madame Bunting et d’autres dames préparaient le thé, tandis que les enfants faisaient des courses et jouaient à divers jeux sous la direction bénévole et bruyante de mesdemoiselles Cuss et de Sackbut. Sans doute, il y avait dans l'air une certaine inquiétude; mais les gens, pour la plupart, avaient le bon esprit de dissimuler tout ce que leur imagination leur faisait éprouver de malaise. Sur la place du village était en
grande faveur, surtout auprès des jeunes
gens, un câble incliné le long duquel,
en se suspendant à une poulie pourvue
d’une poignée, on glissait rapidement
jusqu’à un gros sac placé à l’autre
extrémité. Grand succès aussi pour les
balançoires et les jeux de massacre. Il
y avait encore un orgue à vapeur, attaché
à un petit manège de chevaux de bois, et
qui remplissait l’air d’une âcre odeur de
graisse chaude et d'une musique non
moins désagréable. Les membres du club,
qui avaient assisté à l’office dans la
matinée étaient superbes sous leurs
insignes roses et verts : les plus joyeux
avaient orné leur chapeau de rubans aux
couleurs éclatantes. Le vieux Fletcher,
lui, n’avait sur la manière de célébrer les
fêtes que des idées plutôt graves : soit à
travers le jasmin, soit par la porte ou-
verte de son jardin, on pouvait le voir,
auprès de la fenêtre, dressé avec précau-
tion sur une planche que supportaient
deux chaises, et badigeonnant à la chaux
le plafond de sa chambre.
Vers quatre heures, un étranger entra
dans le village, venant du côté des dunes,
un petit homme, court, vigoureux, sous
un chapeau tout à fait râpé. Il paraissait
hors d’haleine, ses joues se gonflaient
très fort. Sa figure colorée semblait crain-
tive. Il s’agitait avec la vivacité de quel-
qu’un qui se débat. Il tourna l’angle de
l’église et se dirigea vers l’auberge que
nous connaissons. Par parenthèse, le
vieux Fletcher se rappelle l’avoir vu :
il fut même si frappé de cette agitation
anormale que, par inadvertance, tandis
qu’il regardait, il laissa une quantité de
son lait de chaux lui descendre le long
du pinceau jusque dans la manche.
L’étranger, selon l’observation du pro-
priétaire du jeu de massacre, sembla se
parler à lui-même; M. Huxter en fit aussi-
tôt la remarque. Il s’arrêta devant le
perron de l’auberge et, d’après M. Huxter,
parut en proie à une lutte intérieure
avant de pouvoir se décider à entrer.
Finalement, il gravit les marches ;
M. Huxter le vit tourner à gauche et
ouvrir la porte du salon. M. Huxter enten-
dit même des voix qui, de l’intérieur de la pièce et du bar, avertissaient l’homme de son erreur.
— Salle réservée, cria Hall.
L’étranger referma la porte gauchement et pénétra dans le bar.
Au bout de quelques minutes, il reparut sur le seuil de l’auberge, s’essuyant les lèvres du revers de la main et avec un air de satisfaction et de calme qui, d’après M. Huxter, était affecté. Il demeura un moment à regarder autour de lui ; puis M. Huxter le vit marcher d’une manière furtive et suspecte vers la grille de la cour, sur laquelle donnait la fenêtre du salon. Après un peu d’hésitation, il s’accota contre un des montants de la grille, tira de sa poche une petite pipe en terre et se mit à la bourrer.
Ses doigts tremblaient. Il l’alluma gauchement et, croisant les bras, commença de fumer dans une attitude languissante que démentaient d’ailleurs des coups d’œil rapides jetés de temps à autre sur la cour.
peau de travers, un gros paquet enveloppé
d’un tapis de table bleu dans une main,
et, dans l’autre main, trois volumes ficelés
ensemble, comme on le reconnut plus
tard, avec les bretelles du pasteur. Dès
qu’il eut aperçu Huxter, il poussa une
sorte de soupir convulsif et, tournant vive-
ment à gauche, il se mit à courir.
Tout cela, M. Huxter le suivit par-dessus son étalage de marchand de tabac;la tout cela, m.
singularité de ces allu res l’engagea à continuer ses observations.
Tout à coup l’étranger, se redressant, fourra sa pipe dans sa poche, puis il disparut dans la cour. Aussitôt M. Huxter, s’imaginant être le témoin de quelque menu larcin, fit en courant le tour de son comptoir et se précipita dans la rue pour couper la retraite au voleur. Au même instant, M. Marvel reparaissait, le cha-