RUINÉE PAR LA BOISSON
même où je me tenais s’évanouit. J’arrivai ainsi au cauchemar maladif et au vertige.
Vers deux heures, le chat se mit à miauler dans la chambre ; je tâchai d’abord de le faire taire en lui parlant; puis je pris le parti de le mettre dehors. Je me rappelle l'impression que j’éprouvai en battant le briquet, il n’y avait là que deux yeux ronds, brillants, verts et rien autour. Je lui aurais bien donné du lait, mais je n’en avais plus. Il ne voulait pas se tenir tranquille ; il s’assit et miaula encore jusqu’à la porte. J’essayai de l’attraper, avec l'idée de le jeter par la fenêtre, mais il ne se laissa pas prendre, il disparut, tout en continuant de miauler à droite et à gauche dans
Invisible
la chambre. A la fin, j’ouvris la fenêtre,
et je fis un grand remue-ménage : sans
doute il finit par sortir : je ne le vis, je
ne l’entendis plus jamais.
» Alors Dieu sait pourquoi! je repensai
à l’enterrement de mon père, à la colline
lugubre battue par le vent, jusqu’à ce que
le jour se levât. Je compris qu’il fallait
renoncer à dormir, et, fermant ma porte
derrière moi, j’errai par les rues dans la
lumière du matin.
et
— Vous ne voulez pas dire qu’il y a un
chat invisible lâché à travers le
monde ? demanda Kemp.
— A moins qu’on ne l’ait tué...
Pourquoi pas ? fit l’homme invi-
sible.
— Pourquoi pas ?... Mais je
n’avais pas l’intention de vous
interrompre.
— Il est bien probable qu’on
l’a tué, reprit Griffin. Cependant,
quatre jours après, il était encore
vivant, c’est tout ce que je sais:
il était au bas d’une grille, dans
Great Tichfield Street : je vis des
gens attroupés qui cherchaient
d’où venaient des miaulements.
Griffin se tut pendant près d’une
minute. Puis il reprit d’un ton
brusque :
— Je me rappelle cette mati-
née qui précéda ma métamor-
phose... Je devais avoir remonté
Great Portland Street, car je vois
encore la caserne d’Albany Street
la sortie des gardes à cheval ; fina-
lement, je me trouvai assis au soleil,
souffrant, mal à mon aise, en haut de
Primrose Hill. C’était un jour ensoleillé
de janvier, un de ces jours radieux et froids
que nous avons eus cette année avant la
neige. Ma pauvre cervelle épuisée s’effor-
cait de déterminer la situation et d’éta-
blir un plan de campagne.
» Je fus surpris de reconnaître, mainte-
nant que la récompense était à ma portée,
combien sa possession me semblait vaine.
En fait, j’étais à bout de forces ; quatre
années de labeur acharné me laissaient
incapable de toute énergie comme de
tout sentiment. J’étais apathique et je
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» J m’évertuais inutilement à recouvrer l’enthousiasme de mes premières recherches, la fureur de découverte qui m’avait donné le courage de consommer la perte de mon vieux père. Rien ne me semblait plus avoir d’importance. Je sentais, d’ailleurs, très bien que c’était là une disposition passagère due au surmenage et au manque de sommeil, et que, soit par des drogues, soit par du repos il me serait possible de retrouver ma vigueur.
» Je ne pouvais penser nettement qu’à une chose, c’est qu’il fallait mener mon affaire à bonne fin : l’idée fixe me dominait encore. Et cela, sans tarder, car je n’avais presque plus d’argent.
Je regardais autour de moi, sur le penchant de la colline, des enfants qui jouaient, des jeunes filles qui les surveillaient et je m’ef- ' forçais de songer à tous les avantages fantastiques qu’un homme invisible pourrait avoir dans le monde.
» Au bout d’un certain temps, je me traînai jusque chez moi, je pris un peu de nourriture, une forte dose de strychnine et je me jetai tout habillé pour dormir sur mon lit pas fait... La strychnine, Kemp, est un merveilleux tonique ; ça vous remonte un homme.
— Mais, c’est un remède diabolique, c'est du feu en bouteille !
— Je me trouvai, au réveil, tout à fait ragaillardi et même nerveux... Vous comprenez ? .
— Oui, je connais la drogue.
— Or, quelqu’un frappait à ma porte.
C'était* mon propriétaire, avec des menaces, avec tout un interrogatoire : un vieux juif polonais, vêtu d’une longue houppelande grise, chaussé de pantoufles graisseuses. J’avais torturé un chat pendant la nuit, il en était sûr : la langue de la vieille avait marché. Il insistait pour tout savoir. Les lois du pays contre la vivisection étaient très sévères ; il pouvait être mis en cause.
» Je niai le chat. Alors, il dit que la
trépidation de mon petit moteur à gaz
avait été ressentie dans toute la maison,
ce qui était vrai, évidemment. Il rôdait
autour de moi dans la pièce, reluquant
tout par-dessus ses lunettes d’argent. La
terreur me prit soudain qu’il n’emportât
quelque chose de mon secret. J’essayai
de me mettre entre lui et l’appareil de
concentration que j’avais arrangé : cela
ne fit que le rendre plus curieux. Et
qu’est-ce que je faisais ? Et pourquoi
étais-je toujours seul et mystérieux ?