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MON PROPRIÉTAIRE, UN VIEUX JUIF POLONAIS

Était-ce légal ? N’était-ce pas dangereux ?

Je ne payais rien que le loyer ordinaire.

Sa maison avait toujours été très respec-

table, malgré de méchants voisinages...

» Tout à coup la patience m’échappa,

je lui ordonnai de sortir. Il se mit à pro-

tester, bredouilla qu’il avait le droit

d’entrer chez moi : en une seconde je l’eus

empoigné par le collet (quelque chose se

déchira) et il tournoya jusque dans son

corridor. Je fis claquer la porte, je donnai

un tour de clef et je m’assis tout frémis-

sant.

» Dehors, il raconta des histoires dont

je ne m’occupai point, et, après un mo-

ment, il s’en alla.

L’Homme Invisible

» Mais cet incident gâta les choses.

Je ne savais ni ce qu’il avait l'intention, ni ce qu’il avait le droit de faire. Me transporter dans un autre appartement, c’était un retard. D’autre part, il me restait tout

IL POUSSA UNE SORTE DE CRI INARTICULÉ ET LAISSA CHOIR CHANDELLE ET PAPIER. juste vingt livres, pour la majeure partie dans une banque, et je ne pouvais pas me payer un déménagement. Disparaître !

Il n’y avait que cela.

» Oui, mais il y aurait chez moi enquête,

perquisition... A l’idée que mon œuvre

pourrait être en péril, interrompue à sa

dernière étape, je fus pris d’une activité

rageuse. Tout d’abord, je m’empressai

de sortir avec mes trois volumes de notes,

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mon carnet de chèques, le chemineau a

tout cela maintenant ! et je les adressai,

du plus prochain bureau de poste, à une

poste restante privée, dans Great Portland

Street. J’avais tâché de sortir sans bruit.

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et s‘ En rentrant, je trouvai mon propriétaire qui montait tranquillement l'escalier : il avait, je suppose, entendu la porte se fermer. Vous auriez ri de le voir sauter de côté sur le palier quand j’arrivai encourant derrièrelu i.

Il me regarda effaré, quand je passai tout près. Je fis trembler toute la maison en faisant claquer ma porte. Je l'entendis arriver d’un pas traînant jusqu’à mon étage ; il hésita, puis redescendit. Je me remis sur-le-champ à mes préparatifs.

» Tout fut achevé dans la soirée, dans la nuit. J’étais là immobile, sous l’influence pénible et soporifique des drogues qui décolorent le sang : on frappa des coups à la porte. Cela cessa, des pas s’éloignèrent, puis ils revinrent et l'on se remit à heurter. Bientôt on essaya de glisser quelque chose sous la porte, un papier bleu : dans un accès d’impatience, je me levai, j’allai ouvrir la porte toute grande. « Eh bien! »

m’écriai-je. C’était mon propriétaire, porteur d’un avis d’expulsion. Il me le tendit, remarqua dans l’aspect de mes mains quelque chose d’insolite, je pense,et leva les yeux sur mon visage.

» D’abord, il demeura bouche béante ; puis, il poussa une sorte de cri inarticulé, laissa choir à la fois chandelle et papier, et s’enfuit à tâtons par le corridor obscur

dans la direction de l’escalier. Je refermai

la porte et tournai la clef. M’étant appro-

ché de la glace, je compris son effroi : j’avais

la figure toute blanche, couleur de pierre.

J’AVAIS LA figure toute BLANCHE, couleur DE PIERRE.

» Ce fut tout à fait horrible. J’avais

compté sans la souffrance. Nuit d’an-

goisse déchirante, de nausées, de défail-

lance. Je claquais des dents quoique ma peau fût en feu, tout mon corps en feu ; et j’étais là gisant comme un cadavre.

Je comprenais maintenant pourquoi le chat s’était plaint jusqu’au moment du chloroforme... Il était bien heureux que je vécusse seul et abandonné dans ma chambre. Il y avait des instants où je sanglotais, où je gémissais, où je parlais ; mais je tenais bon... je perdis connaissance; puis je m’éveillai, tout languissant, dans la nuit noire.

» La douleur avait cessé. Je me disais que j’étais en train de me tuer, mais je n’en avais cure. Je n’oublierai jamais le lever du jour et l’horreur éprouvée à voir mes mains devenues comme en verre dépoli, puis plus transparentes et plus fines à mesure que la clarté augmentait ; enfin, je pus voir au travers, et malgré mes paupières closes, l’affreux désordre de ma chambre. Mes membres devinrent vitreux ; les os et les artères s’évanouirent, disparurent, les petits nerfs blancs passèrent les derniers. Je grinçais des dents, mais j’attendis là jusqu’au bout... Enfin, seule l’extrémité morte des ongles subsista, pâle et blanche, avec la tache brune d’un acide sur mes doigts.

» Je fis un effort pour me lever. D’abord, j’en fus aussi incapable qu’un enfant en maillot : je piétinais, au bord de mon lit, avec des membres que je ne pouvais pas voir. J’étais faible et affamé. Je m’avançai et je regardai dans mon miroir: rien!

rien du tout ! sinon quelques pigments atténués, plus légers qu’un nuage, subsistant derrière la rétine : je dus me pencher sur la table et me coller le front contre la glace.

» Ce ne fut que par un violent effort de volonté que je réussis à retourner à mes appareils et à compléter mon opération.

» Je dormis pendant la matinée, en mettant mon drap sur mes yeux pour les protéger contre la lumière. Vers midi, je fus réveillé par des coups à la porte.

Mes forces m’étaient revenues : je me dressai sur mon séant, je tendis l’oreille et je perçus des chuchotements. Je sautai sur mes pieds et, à la muëtte, le plus doucement possible, je me mis à démonter mon appareil, à en disperser les parties

Invisible

à travers la chambre, pour qu’on ne pût

avoir aucune idée de sa structure. Bientôt

les coups se renouvelèrent, des voix

appelèrent : d’abord celle du propriétaire,

puis deux autres. Pour gagner du temps,

je leur répondis. Le chiffon et l’oreiller

invisibles me tombant sous la main, j’ou-

vris la fenêtre et je les lançai dehors,

sur le couvercle du réservoir. Comme

la fenêtre s’ouvrait, un craquement se

fit entendre à la porte : quelqu’un avait

pratiqué des pesées, pour faire sauter la ser-

rure; mais les verrous solides, que j’avais

vissés quelques jours avant, l’arrêtèrent.

Tout de même cela me fit tressaillir et me

rendit furieux. Je commençai à trembler

et à précipiter mes mouvements.

» Je jetai pêle-mêle au milieu de ma

chambre des feuillets détachés, de la paille,

du papier d’emballage, etc., et je tournai

le robinet du gaz. Des coups sérieux

se mirent à pleuvoir sur ma porte. Je n’ar-

rivais pas à trouver les allumettes ; de

mes mains je battais les murs avec rage.

Je refermai le gaz, enjambai la fenêtre

et me tins sur le couvercle du réservoir:

puis, très doucement, je baissai le châssis,

et là, en sûreté, invisible, mais tremblant

de colère, je m'assis pour attendre les

événements.

» Je les vis crever un des panneaux; un

moment après, ils faisaient sauter la gâche

des verrous et ils apparaissaient dans le

cadre de la porte. C’était le propriétaire,

accompagné de ses deux beaux-fils, deux

gaillards de vingt-trois ou vingt-quatre

ans. Derrière eux s’agitait la silhouette

d’une vieille femme, la vieille d’en bas.

» Vous pouvez imaginer leur étonne-

ment de trouver la chambre vide. L’un

des jeunes gens courut aussitôt à la fenê-

tre, l’ouvrit en hâte et regarda au dehors.

Les yeux écarquillés, sa figure barbue,

lippue, vint à un pied de la mienne. J’eus

bien envie de taper dessus, mais je retins

mon poing fermé.

» Ses regards me traversaient le corps.

De même ceux des autres, quand ils

l’eurent rejoint. Le vieux alla jeter un

coup d’œil sous le lit. Puis, tous se préci-

pitèrent sur le buffet. Ils se mirent à

discuter à perte de vue, dans un jargon

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chouc. moitié juif, moitié mauvais anglais; et ils conclurent que je ne leur avais pas répondu, qu’ils avaient été dupes de leur imagination. Un sentiment d’extraordinaire orgueil succéda à ma colère, tandis que, installé hors de la fenêtre, j’observais ces quatre personnages (la vieille aussi était entrée ; elle épiait, d’un air soupçonneux, tout autour d’elle, comme un chat), ces quatre personnages qui essayaient de deviner l’énigme de mon existence.

» Le propriétaire, autant que je pus comprendre son patois, était d’accord avec la vieille : je faisais de la vivisection. Les fils assuraient, en charabia, que j’étais électricien : ils en donnaient comme preuve les dynamos et les radiateurs. Tous étaient très inquiets à l’idée de mon retour; pourtant, j’ai constaté plus tard qu’ils avaient verrouillé la porte d’entrée. La vieille regardait encore dans le buffet et sous le lit : l’un de mes colocataires, un marchand des quatre-saisons, qui partageait avec un boucher la chambre d’en face, apparut sur le palier : on l’appela, il entra, et débita des sottises.

» Il me vint à l’esprit que les radiateurs spéciaux dont je me servais, s’ils tombaient entre les mains d’un homme intelligent et instruit, pourraient me trahir; ayant donc guetté l’occasion, je glissai de la fenêtre dans la pièce et, esquivant la vieille, je séparai de sa jumelle, qui la supportait, une des petites dynamos, et j’envoyai tout l’appareil s’écraser sur le parquet. Ah ! leur épouvante!... Pendant qu’ils essayaient de s’expliquer la chose, je me faufilai dehors et je descendis avec précaution l’escalier.

» Au rez-de-chaussée, j’entrai dans une petite pièce où j’attendis. Il finirent par descendre, eux aussi,toujours inquiets, toujours disputant, tous un peu désappointés de n’avoir pas trouvé d’horreurs, et se demandant quelle était leur situation légale à mon égard. Dès qu’ils furent en bas, je me faufilai de nouveau, je remontai avec une boîte d’allumettes, je mis le feu à mon tas de papiers et de saletés, j’approchai les chaises et la literie, j’amenai le gaz avec un tuyau de caoutchouc...

— Vous avez mis le feu à la maison ?

s’écria Kemp.

— Oui, j’ai mis le feu! C’était la seule

manière de brouiller ma piste. Et, d’ail-

leurs, la maison était certainement assu-

rée... Je tirai tranquillement les verrous

de la porte d’entrée et me voilà dans la

rue ! J’étais invisible et je commençais

seulement à me rendre*compte de*l’avan-

tage extraordinaire que me donnait cette

qualité. Ma tête fourmillait déjà de pro-

jets insensés et merveilleux que je pouvais

dès lors mettre à exécution impunément.

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