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IL RESTA ABASOURDI

—- Allons, arrivez donc, avec ces caisses !

Vous m’avez assez fait attendre !

Et il descendit le perron, se dirigeant vers l’arrière du chariot comme pour mettre la main sur la malle la plus petite.

Le chien de Fearenside ne l’eut pas plutôt’aperçu qu’il se hérissa et se prit

à grogner d’une manière farouche ; l’autre

avait à peine fait les premiers pas que

l’animal sauta d’abord d’une façon in-

quiétante, puis s’élança bientôt sur la

main.

— Oust! cria Hall, en reculant, car il

n’était pas brave.

Fearenside hurla :

— Allez coucher ! et prit

son fouet.

Tous deux virent les dents

du chien effleurer la main, la

bête exécuter un saut de côté

et saisir la jambe de l’étran-

ger : le pantalon se déchira,

avec un bruit sec. Alors, la

fine pointe du fouet de Fearen-

side atteignit le coupable et

celui-ci, aboyant de peur, se

réfugia sous la voiture.

Cela fut l’affaire d’une demi-

minute. Personne n’avait parlé,

tout le monde avait crié.

L’étranger jeta un coup d’œil

sur son gant déchiré, sur sa

jambe, fit comme s’il voulait

se baisser, puis se redressa

brusquement et franchit en

courant le perron pour rentrer

dans l’auberge. On l’entendit

traverser précipitamment le

corridor et grimper jusqu’à

sa chambre l’escalier sans

tapis.

— Ah ! la sale bête ! fit

Fearenside, sautant de la voi-

ture avec son fouet à la main,

tandis que le chien, sous la

voiture, le suivait du regard.

Ici! ici !...

Hall était resté bouche

béante.

— Il aura été mordu, dit-il.

Je ferais bien d’y aller moi-

même.

Il suivit l’étranger dans le couloir,

il rencontra madame Hall et lui apprit

le méfait du chien. Il monta rapidement

l’escalier. La porte du voyageur étant

entre-bâillée, il la poussa, l’ouvrit et entra

sans cérémonie : la nature l’avait fait

d’humeur familière.

Le store baissé, la pièce était sombre.

Il ne fit qu’apercevoir une chose tout à fait singulière : comme un bras sans main, s’agitant dans sa direction, et une figure 1 à peine indiquée par trois gros points [ noirs sur du blanc, pareils aux taches 1 marquées sur une pensée jaune. En même । temps, il recevait un coup violent à la | poitrine, il était rejeté en arrière, la porte | lui retombait sur le nez, la clef tournait I dans la serrure. Tout cela fut si rapide qu’il ne put rien distinguer : des formes | vagues en mouvement, une poussée, un . choc, rien de plus. Il resta abasourdi sur Rie palier obscur, se demandant avec terreur ce qui s’était passé.

Deux minutes, et il rejoignit le petit groupe qui s’était réuni devant la maison. Il y avait là Fearenside racontant pour la seconde fois l’incident du chien ; il y avait là madame Hall se plaignant que ce chien mordît ses voyageurs; il y avait là, en curieux, Huxter, le boutiquier d’en face, et, en arbitre, Sandy Wadgers, qui venait de sa forge ; puis des femmes et des enfants, tous parlant R à tort et à travers.

— Je ne me laisserais pas mordre, moi, je vous en réponds !

— Il devrait être défendu d’avoir de pareils animaux.

— Pourquoi l’a-t-il mordu ?

Et le reste à l’avenant.

M. Hall, qui les examinait et les écoutait du perron, n’était plus sûr maintenant d’avoir vu là-haut quelque chose de si étrange. D’ailleurs, son vocabulaire était trop limité pour lui permettre de traduire ses impressions.

— Il prétend n’avoir besoin de personne, répondit-il à une question de sa femme. Il vaudrait mieux rentrer ses bagages à l’intérieur.

— Il aurait dû cautériser la plaie immé- J diatement, prononça M. Huxter, surtout si elle est à vif.

— Moi, je tuerais la bête, voilà ce que je ferais ! dit une femme, dans le groupe.

Tout à coup, le chien se mit à grogner de nouveau.

— Venez donc, allons ! cria sous la porte une voix courroucée.

L’inconnu était là, bien enveloppé, le

col relevé, le bord du chapeau rabattu

sur les yeux.

— Plus vite vous aurez rentré tout

cela, plus je serai content.

Il est établi par le témoignage universel

qu’il avait changé de pantalon et de gants.

— Êtes-vous blessé, monsieur ? deman-

da Fearenside. Je suis tout à fait désolé

que cet animal...

— Non, pas du tout. Il ne m’a pas

entamé la peau. Allons, vite, dépêchez-vous.

Puis il grommela quelque chose, affirma

M. Hall.

Dès que la première manne eut été,

conformément à ses ordres, apportée dans

le salon, l’étranger se jeta dessus avec

une ardeur incroyable et en commença

le déballage, éparpillant le foin, sans

égard pour le tapis de madame Hall. Il

en tira des bouteilles, des bouteilles

petites et ventrues contenant des pou-

dres ; des bouteilles petites et longues

contenant des liquides colorés ou inco-

lores ; des bouteilles clissées, en verre

bleu, étiquetées : poison ; des bouteilles

à panse ronde et à col élancé ; d’énormes

bouteilles en verre vert, d’énormes bou-

teilles en verre blanc ; des bouteilles avec

des bouchons de cristal et des étiquettes,

des bouteilles avec des bouchons de liège,

des bouteilles avec des bondes, des bou-

teilles à chape de bois, des bouteilles à vin;

des bouteilles à huile, etc., etc. Il les

mettait en rangs sur le chiffonnier, sur

la cheminée, sur la table devant la

fenêtre, sur le parquet, sur les rayons

à livres, partout, partout. Le pharmacien

de Bramblehurst n’aurait pu se vanter

d’en posséder autant dans sa boutique.

C’était une vraie curiosité. Les mannes,

les unes après les autres, produisaient

toujours des bouteilles. Enfin, quand tout

cela fut vidé, la paille d’emballage mon-

tait à la hauteur de la table.

Les seules choses qui sortirent de là,

avec des bouteilles, ce furent un grand

nombre d’éprouvettes, de tubes, et une

balance soigneusement empaquetée.

Le contenu de ces paniers n’était pas

plutôt déballé que l’étranger vint à la

fenêtre et se mit à l’ouvrage, sans prendre s r s € souci le moins du monde ni de la paille sur laquelle il marchait, ni du feu qui était éteint, ni de la caisse de livres, ni des malles, que l’on avait aussi montées.

Quand madame Hall lui apporta sondîner, il était déjà absorbé par son travail et occupé à verser dans des tubes quelques gouttes de ses bouteilles ; il l’entendit seulement après qu’elle eut balayé le plus gros et posé le plateau sur la table, non peut-être sans quelque mauvaise humeur causée par l’état dans lequel elle voyait son plancher. A ce moment il remua la tête, et tout aussitôt se retourna.

Elle vit du moins qu’il avait ôté ses lunettes ; elles étaient à côté de lui sur la table : il lui sembla que ses orbites étaient singulièrement creuses. Il reprit ses verres, pivota et lui fit face. Elle allait se plaindre de la paille qui jonchait le plancher, lorsqu’il la devança.

— Je vous prie de ne jamais entrer sans frapper ! lui dit-il avec une exaspération anormale qui paraissait chez lui caractéristique.

— J’ai frappé... Probablement que...

— Peut-être bien. Mais, dans mes recherches, des recherches vraiment très urgentes et très importantes, le plus léger trouble, le bruit d’une porte... je suis obligé de vous demander...

— Parfaitement, monsieur !... S’il en est ainsi vous pouvez fermer à clef, n’est-ce pas ? Quelquefois...

— Bonne idée, répliqua l’étranger.

— Cette paille... si j’osais faire observer...

•— Inutile. Si cette paille vous gêne portez-la sur la note.

Et il murmura quelque chose entre ses dents, des mots suspects, comme des malédictions.

Il était là, debout, si bizarre, si agressif, une bouteille dans une main, un tube dans l’aütre, que madame Hall eut une sorte d’inquiétude. Mais c’était une femme résolue.

— En ce cas, je désirerais savoir, monsieur, à combien vous estimez...

— Un shilling, mettez un shilling...

C’est assez, n’est-ce pas, un shilling?

— Soit ! dit madame Hall, prenant la

L’Homme Invisible

nappe et commençant à l’étendre sur la

table.

Il s’assit, le dos tourné, ne montrant

plus que le col de son paletot. Il travailla

jusqu’au soir, la porte fermée à clef, et,

ainsi qu’en témoigna madame Hall,

silencieusement presque tout le temps.

Une fois pourtant, il y eut im choc de

bouteilles heurtées les unes contre les

autres, comme si la table avait été bous-

culée, suivi d’un fracas de verre, brisé sur

le plancher ; puis, des pas à travers la

chambre. Craignant quelque malheur,

madame Hall vint écouter à la porte, sans

oser frapper.

— Je ne peux pas continuer ! répétait-il

avec désespoir. Non, je ne peux pas conti-

nuer !... Trois cent mille ! Quatre cent

mille ! C’est l’infini !... Volé !... Cela peut

me prendre toute ma vie... Patience !

patience donc, insensé ! insensé !

On entendait en bas, dans le bar, un

grand bruit de souliers à clous, et, bien à

contre-cœur, madame Hall finit par

renoncer à la suite de ce soliloque. Quand

elle revint, la chambre était de nouveau

silencieuse, moins le léger craquement du

fauteuil et parfois le choc d’une bouteille.

Tout était fini ; l’étranger avait repris

son travail.

En lui apportant le thé, elle vit des

éclats de verre dans un coin, sous le

miroir à barbe, et une tache dorée qui

avait été sommairement essuyée. Elle la

fit remarquer.

— Portez-la sur la note ! répondit

aigrement le voyageur. Pour l’amour de

Dieu, ne m'ennuyez point ! S’il y a quel-

que dégât, vous l’ajouterez sur la note.

Et il se remit à consulter une liste dans

le cahier ouvert devant lui.

— Je vais vous dire une chose !...

annonça Fearenside d’un air mystérieux.

L’après-midi s’avançait et l’on se

trouvait dans le petit débit de bière de

Iping.

— Hein? fit Teddy Henfrey.

— Ce gaillard dont vous me parlez, que

mon chien a mordu... eh bien ! C’est un

nègre. Du moins, ses jambes sont noires.

J’ai vu cela à travers la déchirure de son

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