‹ L'homme invisibleChapitre 5 sur 41 · DE SES BOUTEILLES · texte numérisé non relu

DE SES BOUTEILLES

pantalon, comme à travers la déchirure de son gant. Vous vous seriez attendu, n’est-ce pas, à voir quelque chose de rose ? Eh bien, pas du tout ! Tout à fait

noir ! Je vous affirme qu’il est aussi noir

que mon chapeau.

■— Parbleu ! s’écria Henfrey, c’est un

cas étrange, tout de même ! Pourquoi donc son nez est-il aussi rose que s’il était peint ?

— C'est exact, répliqua Fearenside ; je le reconnais. Mais je dis ce que je pense : cet homme est un homme pie, Teddy ; noir ici et blanc là, par taches. Et il en est honteux. C’est une espèce de métis :

la couleur lui est venue par plaques au lieu d’être fondue. J’ai déjà entendu

qu’excita cet homme. Mais, sauf deux

incidents bizarres, son séjour, jusqu’à la

fête du village, peut être très brièvement

raconté. Il y eut bien quelques escar-

mouches avec madame Hall à propos de

questions domestiques ; cependant, chaque

fois, jusqu’à la dernière dispute en avril,

dès qu’il voyait poindre les premiers

symptômes de ladrerie, il lui imposait

C’EST EXACT, RÉPLIQUA FEARENSIDE, mais je dis ce que je pense. parler de ça. C’est d’ailleurs ce qui arrive communément pour les chevaux, comme chacun sait !...

UNE INTERVIEW J’ai rappelé avec détail les circonstances de l’arrivée de l’étranger à Iping afin que le lecteur puisse comprendre la curiosité

silence par l’expédient commode d’une

indemnité spéciale. Hall n’aimait point

son hôte, et, toutes les fois qu’il l’osait, il

parlait de la nécessité de se débarrasser

de lui ; mais il dissimulait son antipathie

avec soin et, le plus possible, évitait

l’inconnu.

— Prenez patience jusqu’à l’été, répé-

tait sagement madame Hall, jusqu’au

moment où les artistes commencent à

venir. Alors, nous verrons. Il est sans

doute bien arrogant; mais, il n’y a pas à

dire, une note ponctuellement payée est

une note ponctuellement payée. L’étranger n’assistait pas aux offices, et ne faisait aucune différence entre le dimanche et les jours de la semaine. Il travaillait, d’après madame Hall, très irrégulièrement. Quelquefois, il descendait de très bonne heure et il paraissait très affairé. D’autres jours, il se levait tard, il arpentait sa chambre, il s’agitait bruyamment des heures entières, il fumait, il dormait dans son fauteuil auprès du feu. De communication avec le monde, hors du village, il n’en avait aucune. Son humeur demeurait très inégale ; le plus, souvent, ses manières étaient d’une irritabilité presque insupportable ; souvent, des objets furent brisés, déchirés, écrasés, broyés dans des accès de violence. Son habitude de se parler tout bas à lui-même allait augmentant; mais, quoique madame Hall écoutât avec soin, elle ne pouvait trouver ni queue ni tête aux discours qu’elle entendait.

Le voyageur paraissait rarement le jour ; mais, au crépuscule, il partait, bien enveloppé, la figure encapuchonnée, que le temps fût froid ou chaud, et il choisissait les chemins les plus solitaires et les plus ombragés ou les plus encaissés.

Ses gros yeux, dans son visage de spectre, sous le bord du chapeau, émergeaient soudain de l’obscurité, apparition désagréable pour les habitants qui rentraient au logis. Teddy Henfrey, sortant vivement, un soir, à neuf heures et demie, de V Habit Rouge, fut honteusement effrayé par la tête de mort du voyageur (il se promenait le chapeau à la main) qu’une porte ouverte à l’improviste mit en pleine lumière. Tous les enfants qui le voyaient à la chute du jour rêvaient de fantômes ; on ne savait pas s’il craignait les gamins plus qu’il n’en était craint, ou inversement ; mais ce qui est sûr, c’est qu’il y avait de part et d’autre antipathie profonde.

Il était inévitable que, dans un village comme Iping, un personnage d’allure si originale et de mœurs si singulières fût souvent le sujet des conversations. Sur l’emploi de son temps, l’opinion était très divisée, madame Hall était, sur ce point, très susceptible. A toutes les ques-

tions, elle répondait que « c’était un fai-

seur d’expériences », et elle appuyait à

peine sur les syllabes, en personne qui

craint de se compromettre. Lui deman-

dait-on ce qu’était un « faiseur d’expé-

riences » ? Elle répliquait, avec un petit

ton de supériorité, que les gens instruits

savent cela, et elle ajoutait alors qu’ « il

découvrait des choses ». Son client,

affirmait-elle, avait eu un accident qui,

pour un temps, lui avait décoloré le visage

et les mains : il tenait à ce qu’on ne le

remarquât point.

Malgré ses dires, il y avait une idée

généralement admise, à savoir que c’était

un criminel s’efforçant d’échapper à la

justice et s’enveloppant de mystère pour

se dérober à l’œil de la police. Cette idée

avait germé dans la cervelle de M. Teddy

Henfrey. Pourtant, à la connaissance du

public, aucun crime important n’avait

été commis vers le milieu ou la fin de

février.

Perfectionnée par l’imagination de

M. Gould, l’inst.tuteur adjoint, cette

croyance prit une autre forme : l’étranger

était un anarchiste déguisé qui préparait

des matières explosives ; et M. Gould

entreprit, autant que ses loisirs le lui

permettaient, de le démasquer. Ses opéra-

tions consistaient surtout à dévisager

« le bandit » chaque fois qu’ils se rencon-

traient, ou à interroger des gens qui,

n’ayant jamais vu l’inconnu, ne savaient

pas de quoi on leur parlait. Il ne décou-

vrit rien du tout.

Un autre parti suivait M. Fearenside et

l’on admettait que le voyageur était pie,

ou quelque chose dans ce goût-là. Ainsi,

par exemple, Silas Durgan affirmait que,

« si le phénomène voulait se montrer dans

les foires, il ferait fortune rapidement » ;

étant un peu théologien, il le comparait

à l’homme de la parabole qui n’avait

qu’un seul talent.

Toutefois, une autre opinion encore

avait cours : l’étranger était un maniaque

inoffensif. Ceci avait l’avantage de tout

expliquer.

Mais, entre ces deux principaux groupes,

il y avait les esprits hésitants et les esprits

conciliants. Les gens du Sussex ont peu de superstition, et ce ne fut qu’après les événements des premiers jours d’avril que le mot de surnaturel fut pour la première fois chuchoté dans le village. Même alors, d’ailleurs, il n’y eut que des femmes pour admettre cette idée.

Quoi que l’on pensât de lui, tout le monde à Iping s’accordait à ne pas aimer cet étranger. Sa nervosité, com-

éteindre ses bougies et ses lampes, qui

donc ne se fût préoccupé de pareilles

allures? On s’écartait un peu quand il

descendait le village, et, quand il était

passé, les gamins moqueurs relevaient le

col de leur vêtement, rabattaient les

bords de leur chapeau, emboîtaient le

pas derrière lui, singeant sa démarche mys-

térieuse. Il y avait à cette époque une

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