CUSS FRAPPA A LA PORTE
où elle était. La porte du salon battit
violemment et la scène redevint silen-
cieuse.
Cuss alla tout droit jusque chez Bunting,
le pasteur.
— Suis-je fou ? cria-t-il brusquement, en pénétrant dans le petit cabinet de travail. Ai-je l’air d’un fou ?
— Qu’est-il donc arrivé ? interrogea le pasteur, en posant une ammonite sur les feuilles volantes de son prochain sermon.
— Cet individu de l’auberge...
— Eh bien ?
— Donnez-moi quelque chose à boire !
continua Cuss.
Et il s’assit.
Quand ses nerfs furent calmés par un verre de sherry à bon marché, la seule boisson que pût offrir le brave pasteur, il lui parla de la visite qu’il venait de faire.
— J’entrai, dit-il haletant, et je lui demandai son obole pour l’infirmière que nous voulons avoir. Il avait fourré ses mains dans ses poches ; il se laissa tomber lourdement sur sa chaise ; il huma l’air.
« J’avais appris, ajoutai-je, qu’il s’intéressait aux choses de la science. » Il fît : « Oui », et il renifla de nouveau. Il continua, d’ailleurs, de renifler tout le temps : évidemment, il venait d’attraper un rhume infernal. Ce n’est pas étonnant, vêtu comme il l’est... Je débitai mon histoire d’infirmière, en même temps que j’observais : partout des bouteilles, des produits chimiques, une balance, des éprouvettes ; dans l’air, une odeur de primevère. Consentait-il à souscrire ? Il répondit qu’il verrait. Alors, de but en blanc, je lui demandai s’il faisait des recherches. Il me dit que oui. « Longues, ces recherches ? »
Le voilà qui se fâche : « Des recherches diablement longues ! » clame-t-il comme s’il faisait explosion. « Oh ! » m’écriai-je. Voilà l’origine de la scène. Mon homme était à bout de patience, ma question le fit éclater. On lui avait donné une formule, formule extrêmement précieuse.
Pourquoi faire ? Il ne voulait pas le dire.
Était-ce une ordonnance ? « Que le diable vous emporte ! Mêlez-vous de vos affaires ! » Je m’excuse. Il prend un air digne, tousse, renifle et se calme. Il va lire sa formule : « Cinq éléments... » Il la pose sur la table ; il tourne la tête. Un courant d’air venu de la fenêtre soulève le papier.
Un souffle, un bruissement. « Travailler dans une chambre avec une cheminée
allumée ! » dit-il. Je vois une lueur, et
voilà l’ordonnance qui prend feu et qui
s’envole ! Lui de se précipiter, au moment
précis où elle passait dans le tuyau. Alors,
dans son émotion, voilà son bras qui sort...
— Hein? fit Bunting.
— Pas de main! Rien qu’une manche
vide. Seigneur! Je pensais: «C’est une
difformité. Il a, je suppose, un bras arti-
ficiel, et il l’aura perdu ». Il y avait là,
évidemment, quelque chose de singulier.
Pourquoi diable cette manche reste-t-elle
en l’air, s’il n’y a rien dedans ? Et il n’y
avait rien dedans vous dis-je. Rien, rien,
du haut en bas. Mon regard plongeait
jusqu’à l’épaule, et un peu de jour pas-
sait par une déchirure du vêtement.
« Bon Dieu! » m’écriai-je. Alors il s’arrêta.
De ses gros yeux blancs à fleur de tête, il
jeta un regard sur moi, puis sur sa manche.
— Ensuite?...
— C’est tout. Il ne dit pas un mot.
Ses yeux brillèrent et, rapidement, il
enfonça la manche dans sa poche. « Je
disais donc, reprit-il, que ma formule brû-
lait, n’est-ce pas ? » Il poussa un grogne-
ment d’interrogation. « Mais comment
diable, demandai-je, pouvez-vous remuer
une manche vide ?» — « Une manche
vide ?» — « Oui, une manche vide. » —
« C’est donc une manche vide ? Vous avez
vu que c’était une manche vide ?» A
l’instant même il se leva. Je me levai
aussi. En trois pas il fut auprès de moi.
Il renifla méchamment. Je ne bronchai
point. Pourtant, je veux être pendu, si
cette grosse boule avec ses bandeaux et
ses œillères, marchant sur vous tranquil-
lement, n’avait pas de quoi faire perdre
contenance à n’importe qui. « Vous
avez dit, je crois, continua-t-il, que c’était
une manche vide? » — « Oui, je l’ai dit. »
Moi, je recule épouvanté devant cet
énergumène, la figure découverte, sans
lunettes, me dévisageant. Tout douce-
ment, il retire sa manche de sa poche
et tend son bras vers moi, comme pour
me le montrer de nouveau. Il fait cela
très, très lentement. Je regardais. Cela
dura un siècle. « Eh bien, répétai-je,
faisant effort pour parler, il n’y a rien
dedans ! » Il fallait bien dire quelque
chose. Je commençais à avoir peur. Je a pouvais voir jusqu’au fond de sa manche;
il l’avançait vers moi, lentement, lente-
ment, comme ceci, jusqu’à six pouces de
mon nez. C’est une chose étrange, allez,
de voir une manche vide se tendre ainsi
vers vous! Alors...
— Alors...
Invisible 25
Cuss s’arrêta. Il n’y avait pas à se
méprendre sur la sincérité de sa terreur.
Il tournait sur lui-même, dans un état
de grande faiblesse. Il but un second
verre du mauvais sherry de l’excellent
ministre.
— Quand je frappai la manche, ce
fut tout à fait comme si je touchais un