‹ L'homme invisibleChapitre 9 sur 41 · LE RÉVÉREND M. BUNTING · texte numérisé non relu

LE RÉVÉREND M. BUNTING

commis à l’aube, le lundi de la Pentecôte, jour consacré, à Iping, à des réjouissances publiques. Madame Bunting s’éveilla tout à coup, dans le silence qui précède l’aurore, avec la conviction que. la porte de leur chambre à coucher avait été

ouverte, puis refermée. Elle n'appela

pas son mari tout de suite, mais elle s’as-

sit sur son lit et tendit l’oreille. Elle dis-

tingua alors le sourd poum, poum, poum

de pieds déchaussés, sortant du cabinet

de toilette contigu et suivant le corridor

dans la direction de l’escalier. Dès qu’elle

en fut bien sûre, elle secoua le plus douce-

ment possible le révérend M. Bunting. Il

ne frotta point d’allumettes. Il mit ses

bésicles. Il passa la robe de chambre de

sa femme, il enfila des pantoufles et alla

sur le palier pour écouter. Il entendit

très bien remuer en bas, dans son bureau.

Puis, un éternuement sonore.

Il rentra dans sa chambre, se munit

de la première arme qui lui tomba sous la

main, le tisonnier, et descendit l’escalier

en prenant mille précautions. Madame

Bunting resta sur le carré.

Il était environ quatre heures du matin ;

ce n’était déjà plus la profonde obscurité

de la nuit. Une faible clarté régnait dans

le vestibule; mais le cabinet de travail

entre-bâillé était tout à fait noir. D’ail-

leurs, silence absolu ; rien que le léger

craquement des marches sous les pas

de M. Bunting et, dans le cabinet, de

vagues bruits. Alors un tiroir fut ouvert,

on perçut un froissement de papiers. Puis

un juron, une allumette frottée, et la

pièce fut éclairée d’une lumière blonde.

M. Bunting était à ce moment dans le,

vestibule et, à travers la fente de la

porte, il pouvait voir le meuble, le tiroir

ouvert et une bougie allumée. Mais, le

voleur, il ne l’apercevait point. Il res-

tait là dans le vestibule, ne sachant

que faire; madame Bunting, blême et

haletante, s’était glissée, jusqu’en bas,

derrière lui. Une considération leur donna

du courage : la conviction que le cam-

brioleur était un habitant du village.

Ils entendirent un tintement ; ils com-

prirent que le voleur avait trouvé l’or

mis en réserve pour les dépenses du

ménage, en tout deux livres et demie.

Gela décida M. Bunting à brusquer les

choses ; ayant assuré le tisonnier dans

sa main, il s’avança, suivi de près par

madame Bunting.

— Rendez-vous! cria-t-il avec colère. IL SE MUNIT DE LA PREMIÈRE ARME QUI LUI TOMBA SOUS LA MAIN...

Mais il s’arrêta stupéfait : la pièce semblait parfaitement vide. Cependant, ils venaient d’y entendre remuer quelque chose, leur certitude était absolue.

Pendant une demi-minute peut-être, ils restèrent ébahis ; puis madame Bunting traversa le cabinet et regarda derrière le paravent, tandis que son mari, par une inspiration semblable, regardait sous le bureau. Madame Bunting secoua les rideaux de la fenêtre. M. Bunting inspecta la cheminée, l’explorant avec son tisonnier ; l’un fouilla la corbeille à papiers, l’autre le seau à charbon. Enfin ils finirent par s’arrêter et demeurèrent confondus, s’interrogeant mutuellement des yeux.

' — J’aurais pourtant juré, fit madame Bunting.

— Mais la bougie! s’écria M. Bunting.

Qui a allumé la bougie ?

— Le tiroir ? reprit madame Bunting.

Et l’argent a disparu !

Elle se précipita vers la porte.

— C’est bien là le cas le plus extraordinaire...

Il y eut un formidable éternuement dans le corridor. Ils y coururent. Au même instant, la porte de la cuisine battit avec violence.

— Apportez la bougie ! ordonna monsieur Bunting.

Et il s’avança.

Il y eut un bruit de verrou rapidement poussé.

Comme il arrivait à l’entrée de la cuisine, le pasteur vit que la porte de l’office s’ouvrait également et que les premières lueurs de l’aurore baignaient les masses sombres du jardin. Il était certain que personne n’était sorti par là.

Pourtant la porte s’ouvrit ; elle resta ouverte un moment, puis se referma bruyamment. En même temps, la bougie que madame Bunting avait apportée du cabinet tremblota et jeta un éclat plus vif.

La cuisine était déserte. Ils visitèrent à fond le garde-manger, l’office, et enfin descendirent à la cave. Ils eurent beau chercher : personne dans toute la maison.

Le jour surprit le pasteur et sa femme, au rez-de-chaussée, tous deux bizar-

rement accoutrés, continuant à ne rien

comprendre, éclairés par la lumière bien

inutile d’une bougie qui coulait.

— C’est bien le cas le plus extra

ordinaire !.... recommença le pasteur pour

la vingtième fois.

— Mon ami, dit madame Bunting

voilà Suzie qui se lève. Attendons, pour

remonter, qu’elle soit dans sa cuisine.

Page 1