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LE MOBILIER QUI DANSE

Or, aux premières heures de ce même

lundi de la Pentecôte, avant que Millie

ait été tirée de son grabat par le jour,

monsieur et madame Hall descendirent

à la cave. Affaire d’ordre privé : il s’agis-

sait de baptiser leur bière.

Ils y étaient à peine quand madame

Hall s’aperçut qu’elle avait oublié d’ap-

porter une bouteille de salsepareille.

Comme c’était elle qui officiait, ce fut

Hall qui remonta.

Sur le palier il fut surpris de voir entre-

bâillée la porte de l’étranger. Il entra

dans sa chambre, à lui, et trouva la

bouteille à la place indiquée. Mais, en

revenant, il observa que la porte d’entrée

n’était plus verrouillée. Il se souvenait

cependant, et très nettement, d’avoir

tenu la bougie pour éclairer madame

Hall, lorsque le soir, elle avait poussé les

verrous. Dans une lueur soudaine d’intel-

ligence, il fit un rapprochement entre ce

fait, la chambre de l’étranger ouverte,

là-haut, et les hypothèses de Teddy Hen-

frey. Il s’arrêta, au comble de l’ahuris-

sement ; puis, sa bouteille à la main, il

remonta l’escalier. Il frappa chez l’étran-

ger : pas de réponse. Ayant frappé de

nouveau, il entra.

Comme il s’y attendait, vide le lit,

vide la chambre ! Et, chose inouïe, sur

la chaise et sur le bord du lit étaient

en désordre les vêtements de l’hôte, les

seuls vêtements qu’on lui eût jamais vus,

ainsi que ses bandeaux. Et même son MONSIEUR ET MADAME HALL DESCENDIRENT A LA CAVE.

3° grand et lourd chapeau que l’on voyait planté sur la colonne du lit !...

Gomme il se tenait là, la voix de sa femme sortit des profondeurs de la cave, avec cette manière d’avaler rapidement les syllabes et de hausser jusqu’à une note aiguë les derniers mots d’une interrogation, par laquelle le paysan du comté de Sussex a l’habitude de marquer son impatience.

— George ! Tu as trouvé ?

A cet appel, il tressaillit et sortit précipitamment.

— Janny ! lui dit-il par-dessus la rampe de l’escalier, c’est vrai ce que disait Henfrey !... Il n’est pas dans sa chambre, il n’y est pas. Et la porte de la rue n’est plus verrouillée.

D’abord madame Hall ne comprenait pas; mais, dès qu’elle eut saisi, elle voulut voir par elle-même la chambre vide. Hall, tenant toujours sa bouteille, commença par redescendre jusqu’en bas.

— ' S’il n’y est pas, ses vêtements y sont.

Et que peut-il faire sans ses vêtements?

Ma foi, c’est bien singulier.

Gomme ils remontaient tous deux, ce fut reconnu exact par la suite, ils crurent entendre la porte de la rue s’ouvrir et se refermer; pourtant, la voyant close (rien n’apparaissait d’anormal), ni l’un ni l’autre, à ce moment-là, n’en dit un mot.

Madame Hall dépassa son mari dans le corridor et arriva en haut la première.

Quelqu’un éternua dans l’escalier : Hall, qui suivait à six pas, crut que c’était sa femme ; elle, étant au-dessus, s’imagina que c’était lui. Elle poussa violemment la porte et s’arrêta sur le seuil de la chambre. — Ah bien ! en voilà une affaire ! s’écriat-elle.

Il lui semblait qu’on reniflait tout près, derrière sa tête : s’étant retournée, elle fut surprise de voir que Hall était encore sur la dernière marche, éloigné d’une douzaine de pas ; mais en une seconde, il l’avait rejointe. Elle se pencha et mit sa main sur l’oreiller, puis sous les couvertures.

— Froid! Il est levé depuis une heure au moins.

Elle en était là quand se produisit une

chose invraisemblable : les couvertures se

réunirent d’elles-mêmes, se dressèrent en

une espèce de montagne, et sautèrent rapi-

dement par-dessus le pied du lit, tout à fait

comme si une main les eût empoignées et

jetées de côté. Aussitôt après, le chapeau

fit un bond, tournoya en décrivant presque

un cercle et s’élança droit au nez de

madame Hall. Puis la chaise, laissant

tomber habits et pantalon, riant sèche-

ment d’une voix toute semblable à celle

de l’étranger, se tourna avec, ses quatre

pieds dans la direction de madame Hall,

parut un instant la viser et fondit sur

elle. La pauvre femme poussa des cris

et fit demi-tour ; alors les pieds de la

chaise, s’appliquant avec douceur, mais

avec fermeté, contre son dos, l’obligèrent

à sortir de la pièce et son mari ensuite.

La porte battit violemment sur ses talons

et fut refermée à clef. Chaise 'et lit, pen-

dant une minute, semblèrent exécuter une

valse triomphale, et tout brusquement

rentra dans le silence.

Madame Hall tomba presque évanouie

dans les bras de son mari, sur le carré.

Ce fut avec la plus grande difficulté que

lui et Millie, qui avait été réveillée par un

cri d’alarme, réussirent à la porter en bas

et à lui faire prendre le cordial usité en

pareil cas.

— C’étaient des esprits ! dit madame

Hall. Je suis sûre que c'étaient des

esprits!... J’ai déjà lu dans les journaux

des histoires de tables et de sièges qui se

soulèvent et qui dansent...

— Encore une gorgée, Janny ! Cela

vous fera du bien.

— Laissez-le dehors. Fermez la porte.

Ne le laissez plus rentrer. Je m’en dou-

tais... J’aurais dû savoir.... Avec ses gros

yeux, sa tête couverte de bandeaux... Il

n’allait jamais à l’église le dimanche. Et sa

collection de bouteilles !... Il a introduit

des esprits dans le mobilier ! Mes bons

vieux meubles ! C’était juste sur cette

chaise que ma pauvre chère maman

s’asseyait quand j’étais petite. Penser

qu’elle a pu se lever contre moi !...

— Encore une gorgée, Janny ! vos

nerfs sont bouleversés.

Vers cinq heures, sous les rayons dorés | du soleil levant, ils envoyèrent Millie I éveiller M. Sandy Wadgers, le forgeron.

I Elle devait lui présenter les compli- 1 ments de M. Hall, et lui dire que là-haut I les meubles se comportaient de la façon j la plus inaccoutumée. Aurait-il l'obli-

geance de venir ?

C’était un homme habile que M. Wad-

dans le corridor. Sur ces entrefaites arriva

l’apprenti de Huxter; il se mit à ouvrir

la devanture du bureau de tabac. On

l’invita à prendre part à la discussion.

Naturellement, M. Huxter parut au bout

de quelques minutes. Les habitudes par-

lementaires de la race anglo-saxonne se

manifestèrent une fois de plus : on bavarda

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