INTRODUCTION XIX
attendre et voudrait qne ce fût tout de suite. Son esprit voit clairement que le triomphe des méchants, des sots, des hommes médiocres est? éphémère et s'évanouira comme la brume duj matin ;. mais son caractère s'exaspère de cette vie-! toire momentanée, comme si elle devait être éter-' nelle.
Au lieu, par une très haute application morale de la belle loi métaphysique qu'il a formulée, au lieu d'opposer aux désordres absolus une patience relative, et aux désordres relatifs une patience absolue, il perd entièrement le calme et refuse de se résigner à l'accident mauvais qu'il plaît à Dieu de permettre ici-bas. Oubliant, ce qu'il connaît pourtant ^i admirablement, la différence du Ciel, pays de Tabsolu, à la Terre, région du relatif, il porte, dans sa lutte contre les choses et contre les hommes, les sentiments qu'avait l'archange saint Michel contre Satan et ses mauvais Anges. Il ne fait point, dans certains égarements, dans certaines ignominies de la nature humaine, la part de l'infirmité ; et très injustement, il voit, en des hommes simplement coupables, des Démons radicalement mauvais. Il ne demeure point, je le crains, dans rindignation contre le mal, indignation qui a fait les saints, mais il en sort et s'égare jusqu'à la haine, non point certes contre tous les pécheurs, mais contre celui qui viole Tordre de Oieu d'une certaine manière qui lui est odieuse, ne songeant
pas que, par cette haine, il viole lui aussi, d'une autre manière, ce même ordre sacré.
11 a conscience de son génie, et il s'irrite ou s'aigrit de rinjustice et de l'indifférence des hommes, comme si le spectacle du Dieu méconnu, — du Dieu méconnu jusqu'à être crucifié, — ne devait pas, sur ce point, nous rendre inaccessibles h tout. A des désordres relatifs, il oppose une impatience absolue; et dans son zèle porté à la colère, il dirait volontiers à Dieu comme les fils de Zébédée : « Seigneur, voulez-vous que nous fassions tomber le tonnerre sur ces cités indignes qui refusent de Vous recevoii'? »
On ne peut trop aimer, mais on peut mal aimer. \ Un certain amour de la gloire et de la grandeur le \ jette peut-être par moments hors de son véritable / équilibre. /
Son génie a le culte des saints et sa plume^ incomparable a écrit sur eux des pages immortelles. Et cependant, suivant le courant de sa nature, s'il rencontre un saint qui ne soit que saint, il cherchera encore et ne sera point satisfait. Il lui faut dans ce saint la grandeur telle qu'il la comprend, la grandeur et la gloire. Â côté de saint Vincent de Paul, il aura une certaine inquiétude inassouvie et son esprit se tournera de lui-même