LIVRE PREMIER
LE VEAU D'On
La mer Rouge venait de s'ouvrir, et le Sinaï venait de fumer. Au milieu des races flétries, un peuple avait gardé l'Unité de Dieu. Ce peuple était par là même isolé sur la terre ; son histoire extraordinaire l'avait conduit en Egypte ; sur la terre môme de Tidolâtrie, il avait gardé sa raison d'être ; il avait résisté au contact ; il avait attesté sa mission. La simple et gigantesque figure de Moïse s'était élevée au milieu de ce peuple, pour annoncer et réaliser la délivrance. Pendant qu'il gardait ses troupeaux, Moïse avait vu le Buisson ardent : c'était là, au pied du mont Horeb, qu'il avait demandé le Nom du Seigneur ; c'était là que le Seigneur lui avait dit son Nom, et Moïse avait emporté ce Nom avec lui, comme un guerrier r^ai se revêt de son armure. Devant le Nom que portait Moïse, la mer Rouge s'était écartée avec épouvante ; et Moïse promenait avec lui dan? le désert le Tetragrammaton, et les créatures s'inclinaient sur son passage, comme si elles avaient reconnu en lui l'Ange gardien du Nom terrible.
Ce n'était pas tout encore ; le Sinaï venait de s'allumer. Moïse avait affronté la gloire, et il était là, sur la montagne.
A ce moment, Tidolâlrie mordit au cœur le peuple Juif, le peuple qui était là près du Sinaï, le peuple qui attendait Moïse, pendant que Moïse et Dieu étaient ensemble.
Et le Veau d'or est resté comme le type de Tidolâtrie, son nom, son symbole. Le Veau d'or, c'est l'idolâtrie elle-même dans sa fureur la plus grossière et dans le mensonge le plus invraisemblable qu'elle eût osé peutêtre jusque-là.
On a pris l'habitude de regarder comme une choscrA toute simple la place qu'occupe l'idolâtrie sur la terre ; J et le culte des démons, au lieu de pénétrer les hommes / d'horreur, avoisine, pour la plupart d'entre eux, beau-| coup de leurs plus vives admirations. On apprend dans j son enfance que les nations étaient idolâtres. On reçoit' cette nouvelle à un âge où l'on n'est pas encore capable de ressentir l'étonnement qui lui serait dû ; et l'on se souvient de cette nouvelle à un âge où l'on n'est plus capable de ressentir la stupeur qu'elle mérite. Entre ces deux âges, pour beaucoup d'hommes il n'y a pas d'âge intermédiaire, et peu de créatures humaines ont le temps, pendant leur court passage sur la terre, de penser à l'idolâtrie, de s'étonner devant elle, et surtout d'avoir horreur. On a tant d'affaires et les journées sont si courtes !
Parmi ceux qui s'étonnent, quelques-uns lèvent la tête daas les nuits d'été, et demandent un refuge aux
étoiles : ces splendeurs reculées, poursuivies dans la profondeur des cieux par nos instruments et par nos calculs, par nos verres et par nos chitJres, seœ^)lent promettre un asile aux regards fatigués. Mais ce qu'on n'aurait pas pu prévoir est arrivé : la terre a donné des noms aux étoiles, et ces noms sont les noms des démons.
Passons par-dessus les siècles ; nous voici en Judée, et le pêcheur Pierre jette ses filets : l'idolâtrie couvre le monde. Et dix-huit cents ans après le pécheur Pierre, je ne dirai point: Regardez la Chine et ses Dieux de pierre ou de métal, mais je dirai: Regardons n'importe où sur la terre, nous allons voir ce que nous avons vu au pied du Sinaï, nous allons reconnaître le Veau d'or.
ni
Saint Paul, dans la profondeur brève de sa parole si pleine, Ta signalé là où il est. Saint Paul, qui entrelace de la façon la plus imprévue les réalités les plus visibles et les mystères les plus cachés ; saint Paul, qui traite un point en un mot et s'en va vers un autre point, sans s'arrêter plus de temps qu'il n'en faudrait à un autre homme pour mettre une virgule entre deux membres de phrase, saint Paul dessine en un mot l'idolâtrie moderne : elle s'appelle l'Avarice.
L'amour de l'argent est une idolâtrie qui mérite d'autant plus d'être signalée qu'elle est déguisée.
Cette idolâtrie a deux aspects: la cupidité et l'avarice. On parle souvent de la cupidité. On parle plus rarement de l'avarice proprement dite, et voici la raison de cette différence.
Les hommes s'effrayent facilement de la cupidité, parce que la cupidité est remuante et bruyante. Elle a des passions extérieures ; elle fait des affaires ; elle vise à
de sa laideur. Quand on considère cette même chose dans ses détails pratiques, dans les applications contemporaines qu'elle peut avoir; quand on la saisit dans l'histoire pour la transporter dans une maison, on dirait qu'elle perd quelque chose d'elle-même: on ne la reconnaît pas tout à fait. Elle semble moins belle ou moins laide quand on la voit de plus près. On dirait qu'elle n'a pas, quand on en fait le tour, les proportions qu'elle avait quand on la regardait à distance. Mais cette impression est illusoire. La chose est la même, considére'e dans sa représentation typique et dans sa pratique familière.
Beaucoup de gens trembleraient si les crimes de leurs foyers domestiques leur étaient montrés de loin à la lueur solennelle de l'histoire. Ils ne tremblent pas parce que ces crimes se commettent étroitement, sur un petit théâtre. La petitesse de leur personne et la petitesse de leur vie diminuent à leurs yeux les proportions de leur injustice. Et cependant un nain peut commettre un grand crime. Car un grand crime, ce n'est pas un crime qui a de la grandeur : c'est un crime qui attente à une grande chose. Le crime ne possède la grandeur qu'à l'état négatif. Le mal est une privation.
Or l'avarice, dans ses manifestations familières et domestiques, attente à ce qu'il y a de plus grand. Elle attente à l'adoration. Le Sinaï n'est jamais loin de nous. La voix, qui s'est élevée parmi les éclairs, portait loin. Elle ne s'adressait pas seulement à la petite troupe qui était présente au bas de la montagne. Les dix commandements retentissent de siècle en siècle et 1^ vieillesse n'a pas posé sa main sur la face sans ride de Celui qui parlait à Moïse au haut du Sinaï. La Synagogue a vieilli. Mais l'Église a saisi les dix commandements et les a promenés à travers le monde. Le temps et l'espace
W LE VEAU d'or 5
l piller, elle prétend augmenter au lieu de détruire. Elle [ prend les airs et les noms de prévoyance, d'économie, de sagesse; peut-être même parle-t-elle de la famille, des enfants pour lesquels il faut se gêner, en vue de , l'avenir. Elle est même capable de murmurer le mot de ; charité. Car enfin, si elle économise, c'est sans doute , pour quelqu'un. *
^ Les autres passions semblent prendre soin d'annonf cer, par leurs allures, qu'elles vont à une catastrophe. I L'Avarice semble annoncer, par son allure, qu'elle va [. à une fortune sage et durable, faite de patience et de sagesse. Mais, quand la catastrophe arrive, celui qui f regarderait bien entendrait le rire du monstre caché r sous les décombres : l'Avarice était là, et personne ne [ l'avait vue.
L'homme qui s'examine lui-même reconnaît facilement dans son âme les principaux vices dont les noms sont connus. Sur les péchés capitaux, il y en a quelques-uns qui attirent l'attention beaucoup plus que les autres. Quant à l'Avarice, on y pense peu. Un homme peut avoir été avare toute sa vie, et mourir sans s'en être aperçu.
11 y a tel crime dont on rit ; tel autre dont on est fier. On ne rit pas de l'Avarice, et on n'en est pas fier, mais on la nourrit longtemps de son sang, jusqu'à ce qu'on en meure.
L'Idole cachée est triste, morose, menaçante, sinistre; toutefois, il faut pénétrer dans les détails les plus secrets et les plus intimes de la vie pour apercevoir sa face sombre : celte Idole demande à l'adorateur le sûcrifîce continuel de sa vie. Elle ne se paye pas de paroles ; elle veut un sacrifice réel, effectif. C'est un maître très dur: il abuse de son pouvoir et ne connaît pas la pitié.
L'avare, comme tout adorateur, a une pii:.tii.i.api'jon secrète et intime, à laquelle il rapporte tout.
Supposez un homme doux, conciliant, poli, qui craigne de contredire et déparier haut. II faudra pénétrer dans rintimité des choses pour arriver au moment où son Idole sera en question. Cepençiant il voit venir ce moment de très loin, et sa physionomie, composée jusque-là pour une sorte de bienveillance banale, subit une légère crispation, comme celle d'un homme qu'on vient de toucher à Tendroit où il avait une blessure. Le monstre qu'il porte en lui a fait un mouvement, et Thomme a tressailli. Si Ton approche, le monstre fait un autre mouvement, un mouvement prompt quoique lourd, et les yeux de l'avare deviennent sinistres, quoique rien de sinistre ne l'agite en apparence. La conversation n'a pas de caractère grave, elle roule sur des choses extérieures; mais l'avare a pressenti quelque part, dans un mot, dans un souffle, le voisinage d'une menace : il a vu cela là où un autre n'aurait rien vu, et il a senti s'agiter dans ses entrailles le monstre qu'il porte. Ce monstre tantôt dort et tantôt mange : quand il dort, l'avare est morose; quand il mange, l'avare est agité.
Les autres passions aiment à parler de la personne ou de la chose qu'elles ont pour objet. L'avare aime le silence. Il ose à peine nommer l'argent, et s'il le nomme, ce n'est pas pour parler de son amour.
Les hauteurs aiment la parole. Les profondeurs aiment le silence.
La plupart des passions parodient les hauteurs et bavardent volontiers.
L'Avarice parodie la profondeur; elle se tait avec passion.
L'avare ne cache pas seulement son secret aux autres ; il se le cache à lui-même. Il voudrait peut-être se tromper sur le lieu où est enfoui ce qu'il adore.
Je ne serais pas étonné si Tavare arrivait à se craindre lui-même comme un rival, comme un voleur, tant l'adoration est jalouse!
Il y a peut-être en lui deux hommes, dont l'un a des secrets pour l'autre. L'avare compte souvent des objets dont il sait le nombre depuis longtemps : il peut craindre, sans quitter les objets qu'il compte, que les uns ne disparaissent pendant qu'il regarde les autres.
L'avare a des terreurs à Ja fois bourgeoises et fantastiques. L'argent, qui remplit ses jours, remplit aussi ses nuits. L'argent envahit le domaine de ses rêves, et l'avare rêve éveillé. C'est une chose horrible de voir les centimes, qui se mêlent aux plus vulgaires besoins et aux plus misérables détails de la vie extérieure, c'est une chose horrible de les voir passer dans la vie intérieure, s'infiltrer dans le sang de l'âme, allumer les yeux d'un feu sinistre, colorer les joues et faire trembler les lèvres. Le sanctuaire de l'âme est envahi.
Tout est possible alors, même le recueillement.
L'avare adore, dans le silence de la nuit, ce qui est caché à tous les regards.
Toute religion, vraie ou fausse, demande le sacrifice. L'avare sacrifie h son Idole, il sacrifie beaucoup, il sacrifie toutes choses : il sacrifie sa famille, son plaisir,
sa santé, sa vie. Si d'autres passions se rencontrent en lui qui soient en lutte avec l'Avarice, qui la gênent, qui la contredisent, il est probable que TAvarice remportera.
Le sacrifice de Tavare a ceci de honteux qu'il sacrifie toujours le but, quel qu'il soit, à ce qui n'est jamais un but, mais toujours un moyen.
Il est clair que l'argent n'a qu'une valeur représentative; il n'est précieux qu'en vue des choses pour lesquelles il peut se donner. Réduit à lui-même, il n'est absolument rien. Celui qui posséderait tout l'argent et tout l'or du monde, sans posséder la faculté de dépenser cet or et cet argent, serait l'être le plus misérable.
Et l'avare se réduit à cette misère. Il offre à l'argent le sacrifice de la richesse. Car la richesse et l'argent, loin d'être unis ensemble, sont pour lui les deux termes d'une contradiction absolue. Plus il aime l'argent, plus il se rend misérable, plus il se prive. La richesse est la victime qu'il égorge sur l'autel de son Idole. La chose qui n'est qu'un moyen devenant pour lui le but, tout ce qui est but devient moyen.
Il considère tous les êtres, vivants ou morts, comme des moyens qui convergent vers un centre ; et ce centre est l'argent immobile, froid, inutile. Cet argent est pour lui le cœur de l'univers, et ce cœur n'a pas de battements.
Non seulement l'avare sacrifie sa richesse à l'argent, mais il sacrifie à l'argent l'argent lui-même. Si, pour gagner beaucoup d'argent, il faut en dépenser un peu, l'avare, s'il est dans le plein exercice de sa passion, l'avare refuse. Il abandonne l'argent absent, fût-il abondant, pour l'argent présent, fût-il rare. Il abandonne l'argent qu il ne voit pas pour l'argent qu'il voit.
Ce dernier mot nous introduit dans le fond de TA varice, dans le centre de son horreur. L'avare a Tamour physique du métal.
11 aime l'or et l'argent en eux-mêmes et pour euxmêmes. Il les aime matériellement. Il est attiré par eux. Le contact du métal est pour lui une joie et un plaisir physique.
Plus il enfonce dans l'oubli de la richesse, plus il concentre sa passion sur l'or en lui-même, plus l'attrait physique du métal devient épouvantable.
S'il lui faut choisir entre une certaine quantité de pièces d'or qu'il possède déjà et qu'il voit, et une plus grande quantité de pièces d'or qu'il ne possède pas encore et qu'il ne voit pas, l'avare est déchiré. Car l'or qu'il convoite l'attire de loin ; mais il préférera peut-être la quantité moindre, mais connue et vue, à la quantité plus grande, mais encore invisible. Les pièces d'or qu'il a, il les a déjà tâtées ; elles lui inspirent une passion personnelle : les pièces d'or auxquelles il pense, il ne les a pas encore tâtées ; elles ne lui ont pas encore procuré de plaisir. Par une horrible reconnaissance, il préfère celles à qui il doit déjà des délices connues. Peutêtre l'avare prendrait-il plaisir à animer par la pensée les pièces d'or : quelquefois il leur donne des noms, il les caresse. Le son qu'elles rendent en se touchant le fait frémir.
Tout adorateur éprouve le besoin .de condenser tous les amour en un seul amour. L'argent rend à l'rivnre l'affreux service de lui présenter un abrégé de toutes choses.
L'adorateur a ou croit avoir tontes choses quand il a ce qu'il adore. Or Targent se prête fort bien à cette illusion, parce qu'il représente non pas toutes choses, mais cependant une foule de choses. L'avare possède mentalement ces choses quand il joue avec les pièces d'or, en qui il croit voir la substance des plaisirs ramassée en un plaisir, et son idolâtrie se nourrit de son rêve.
S'il possédait ces choses en elles-mêmes, il les posséderait une à une, avec leurs limites, et les unes excluraient les autres. Peut-être croit-il les posséder toutes et les posséder à la fois, quand il tâte les pièces d'or. Et, quand il a fini, il peut recommencer. Les pièces d'or s'usent moins vite que les jouissances auxquelles il renonce pour elles. Peut-être lui fournissent- elles une parodie épouvantable de ce qui dure.
Mais si l'or s'use lentement, l'avare s'use vite. La mort arrive, et c'est dans la mort que l'avarice dit son vrai nom. L'amour de l'argent redouble dans le moment où augmente l'inutilité de l'argent. C'est au moment de la mort que l'idolâtrie de l'avare, qui adore encore l'argent sans espérance de s'en servir jamais, c'est alors que l'idolâtrie de l'avare apparaît dans sa fidélité risible et son hideux désintéressement.
Si les pièces d'or pouvaient rendre l'amour qu'elles inspirent, elles seraient touchées sans doute de voir un homme qui, après leur avoir sacrifié sa vie, leur sacrifie sa mort, et, sans illusion sur les services qu*il en peut tirer, leur garde Tadoration de ses yeux qui ne peuvent plus les voir et de ses mains qui bientôt ne pourront plus les tâter.
L'avare pourrait être l'emblème de la fidélité ; il meurt près de son or, comme le chien près de son maître.
LE VEAU D*OR il
Parmi les illusions de TAvare, il y en a qui concernent le Voleur. Pour lui, le Voleur est un être fantastique, parce qu'il attente, non à un objet quelconque, mais à l'Idole.
L'Avare et le Voleur vivent ensemble dans une assez grande intimité. L'Avare pense au Voleur comme à un coreligionnaire ; il pense au Voleur avec une frayeur peut-être mêlée de respect : car enfin le Voleur est un homme qui sait adorer Tldole et deviner le lieu où l'Idole se trouve.
L'Avare et le Voleur sont de la même confrérie. Tous deux ont abandonné les choses mondaines pour s'adonner et se sacrifier au culte de l'Idole. L'Avare est séparé du reste des hommes ; il est indifférent à leurs affaires. Il ne s'épanche jamais. Le Voleur, je parle du Voleur pensé et non aperçu, le Voleur vu de loin, dans l'horizon de l'esprit, est pour l'Avare quelque chose qui ressemble presque à un confident.
Mais, entre l'Avare et le Voleur, il y a des relations plus profondes et plus mystérieuses. Pour l'Avare, le Voleur est une espèce de fantôme réel dont l'attentat vise à une chose adorée. Le Voleur n'est pas un coupable qui exerce sur les choses de la terre une coupable industrie. C'est un monstre dont l'audace a un caractère sacrilège et qui songe à attaquer les choses inviolables.
L'Avare, puisqu'il adore, établit nécessairement entre l'Idole et lai des communications secrètes. Il a des cachettes. Dans ces cachettes où il a mis son cœur, il viole avec plaisir les lois de la vie : car il retient captif un métal qui doit courir. Il concentre la chose qui doit
ne VOUS croira pas. Mais si vous lui présentez dans beaucoup de mélodrames de sublimes criminels et de plats bonnétes gens, Je jeune bomme prendra Vhabitvde de penser que, pour être grand, il faut avoir fait beaucoup de mal dans sa vie.
Le langage bumain, qui est toujours complice de tout, a des expressions qui rendent témoignage contre l'homme d'une manière terrible. Quand un jeune bomme a fait, sur sa route, beaucoup de bêtises, qu'il a perdu beaucoup de temps, qu'il a des dettes, qu'il est sot, médiocre, inutile et ennuyé, on dit qu'il a beaucoup vécu.
Il faudrait dire qu'il 6st beaucoup mort. Ce qu'il a fait, c'est le rien: il n'a rien fait. Il a laissé fermenter le rien ; le néant a produit le néant ; l'ennui est venu, et voilà tout.
Le néant est une racine qui produit l'ennui pour fleur, et pour fruit le désespoir.
Le désespoir, c'est l'ennui qui arrive à maturité : aussi ceux qui ont vécu beaucoup finissent volontiers par se pendre ; et les pendus trouvent des imitateurs. La pendaison devient une habitude, une contagion ; rien de tout cela n'est étrange : c'est le néant qui va son train.
D'où donc est née cette parole : Il a beaucoup vécu ?
Elle est née d'une fausse association d'idées. Elle est née d'un mensonge latent. Elle est née non pas dans la raison, mais dans l'imagination, qui a pris l'habitude d'associer l'image de la vie à Timage du désordre.
L'imagination a perdu l'habitude d'unir l'idée du beau à celle du bien.
LES ASSOCIATIONS d'iDÉES 19
Je voudrais arrêter sur ce fait Tattenlion. Il est capital, immense, presque universel, éclatant et latent. L'imagination a perdu Thabilude d'unir Tidée du beau à celle cru bien.
Et quand cette habitude est perdue, il arrive ce que nous voyons. Quand cette habitude est perdue, les hommes croient que la splendeur et la pureté ne se trouvent pas dans les mêmes contrées, et qu'il faut choisir entre elles.
L'imagination entraîne cet homme, ainsi trompé, du côté de la splendeur, et il trouve, au fond du goufre, le dégoût qui l'attendait.
Au monde intérieur de l'imagination correspond le monde extérieur de l'art. L'art est une des forces qui ont corrompu l'imagination, parce que l'art a dit que le mal était beau.
L'art doit être une des forces qui guériront l'imagination; il faut qu'il dise que le mal est laid.
L'art a complètement perdu la tête. Après avoir cherché ses types dans les régions de l'ombre, après avoir oublié que le soleil est sa patrie, après avoir tenté l'apothéose du mal, après avoir célébré de sa voix déshonorée le suicide et l'adultère, après avoir essayé de séparer le vrai du beau, il s'est tourné contre le beau. Après avoir attaqué le vrai, qui est sa racine, il a attaqué le beau. S'étant frappé au cœur, il a "voulu s'achever. Ayant persuadé aux hommes que le désordre, c'est-a-dire le faux, constituait la beauté, il s'est écrié, dans la logique de son délire: Le beau, c'est le laid I
Il importe de l'étudier, cette logique du délire. Il faut la suivre pas à pas. Si l'homme avait toujours
associé dans son esprit le Beau au Bien, le Beau serait resté le Beau, le Bien serait resté le Bien; Thomme. restant lîdèle à Tun, eût senti qu'il restait fidèle à l'autre. Mais l'homme ayant dit, ayant permis aux écrivains de lui dire que les types du Beau devaient se rencontrer là où le bien n'était plus, dans les crinoes hardis, dans les scandales éclatants ; que le désordre et le génie étaient une seule et même chose, l'homme donc ayant pensé que l'idée du beau et l'idée du bien étaient deux idées contradictoires, a fini par penser que l'idée du beau était contradictoire avec elle-même, et 11 a fini par dire: Le beau, c'est le laid 1 Magnifique hommage rendu à l'unité par ceux qui en ont perdu la notion ! Ils nous ont prouvé que l'idée du beau, quand elle n'est plus associée à l'idée de l'ordre, du vrai, du bien, se nie elle-même et ne se reconnu t plus. Ils nous ont prouvé que quand l'homme veut mettre la main sur la beauté, détachée de Tordre, associée au désordre, la beauté, qu'il voudrait saisir, fuit d'une fuite éternelle ; l'objet branle, et le fantôme glacé de la laideur reste dans la main de l'homme trompé.
Le mal et le laid sont si nécessairement Identiques, qu'ils se cherchent partout; ils aspirent à se confondre, et l'homme qui a commencé par croire que le beau c'est le mal finit par dire : Le beau, c'est le laid I La force des choses entraîne sa parole et l'oblige à proclamer, en remplaçant un mot par un autre, une synonymie qu'elle ne soupçonnait pas, une identité qu'elle ignorait.
Pendant quelque temps, l'association fausse des idées produit des contradictions qui n'osent pas se proclamer. Puis, à un moment donné, quand l'erreur est mûre, la parole éclate et l'absurdité se trahit en se Qommanl.