‹ L'homme: la vie--la science--l'artChapitre 21 sur 47 · LE RESPECT HUMAIN · texte numérisé non relu

LE RESPECT HUMAIN

Le sentiment le plus bizarre qu'un être quelconque puisse éprouver, c'est le mépris du bien et le respect du mal. Ce sentiment existe ; on lui a donné un nom absurde comme la chose, un nom fou, qui ne signifie rien, et qui a raison de ne rien signifier, puisqu'il exprime le néant : ce nom, c'est le « respect humain ».

Chose admirable ! depuis que le bon sens est troublé dans son fond, et menacé dans ses ruines, les langues humaines contiennent d'effrayantes absurdités. Le sentiment dont je parle, parce qu'il est le contre-bon sens le plus radical que la pensée de Satan puisse concevoir, a nécessité une expression folle, qui ne peut signifier quelque chose que dans une maison d'aliénés.

Je me figure souvent un génie voyageur, un être, supérieur à l'homme et ignorant de l'homme, à qui je serais chargé d'apprendre ce qui se passe sur la terre. Je me figure un esprit qui viendrait du ciel et ferait connaissance avec ce bas monde ; je le vois tombant, quand je lui dirais les choses qui nous paraissent simples, dans des extases dé stupéfaction.

« — Vous savez mieux que moi, lui dirais-je, ce que c'est que le vrai, ce que c'est que le beau. J'en sais pourtant assez pour savoir que, si j'en savais davantage,

je mourrais d'admiration. Je fondrais, comme la cire devant l'essence du feu ; et c'est pourquoi je ne vois pas encore tout ce que je verrai un jour... Mais voici, ô mon maître et mon élève I ce que vv.^3 ne sayez pas, et ce que je vous apprends.

a Celui qui Est, celui dont le Nom ne se prononce qu'en adorant, celui devant qui les séraphins voilés et timides battent à peine des ailes tremblantes, devinez le sentiment que beaucoup d'hommes éprouvent en face de lui. Devinez ! Vous pensez à la crainte, vous pensez à l'amour. Vous ne devinez pas. mon maître et mon élève! en face du Dieu de gloire, ils éprouvent la honte. »

Il me ferait répéter, l'Archange voyageur ; il ne comprendrait pas ; il me dirait :

« — Lequel de nous deux devient fou ?» Je m'épuiserais en explications. Je lui dirais :

« — Oui, Monseigneur, les hommes sont fiers d'ignorer le Vrai, l'Etre, le Beau ; ils le méprisent et sont fiers de leur mépris. Si quelqu'un préfère cet infini que j'attends, cet infini dont vous êtes imprégné et ruisselant, si quelqu'un le préfère à un tas d'ordures, on lui dit : Cachez-vous, n'avouez, pas votre préférence, car nous allons nous moquer de vous.

« Quant à ceux qui ont préféré le tas d'ordures, ils.ne se bornent pas à s'y vautrer, ce qui serait explicable, mais ils s'y vautrent fièrement, et méprisent, en piétinant dans la boue, en cherchant la ressemblance des singes, ceux qui cherchent, sur la montagne, la ressemblance de Dieu. On a même inventé qu'il était beau de s'écarter du vrai. Vous na comprenez pas, Monseigneur, ni moi non plus. On a inventé que ies vices, les crimes, dont nous ne pourrions supporter la forme idéale, si elle nous apparaissait, sans mourir, foudroyés d'horreur, étaient beaux ; et la conformité royale et

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