‹ L'homme: la vie--la science--l'artChapitre 20 sur 47 · LES ASSOCIATIONS D IDÉES · texte numérisé non relu

LES ASSOCIATIONS D IDÉES

couchers de soleil et avait chargé les nuits resplendissantes de dire à Thomme un mot de sa splendeur.

Le siècle du mensonge, le dix-huitième siècle, puisqu'il faut l'appeler par son nom, a exercé sur le monde une influence difficile à expliquer. Les œuvres qu'il nous a données à lire sont des prodiges de niaiserie. En face de ce délire froid qui est devenu sanglant, en face de ces folies tièdes et ennuyeuses, on se demande comment ces choses sont devenues contagieuses.

Elles sont devenues contagieuses, parce qu'elles ont provoqué certaines associations d'idées. Le dix-huitième siècle a persuadé aux hommes, non pas en raisonnant, mais en associant mal les idées, que la science et la religion étaient contradictoires ; que, pour conserver la Foi, rignorânce était nécessaire. Cette chose, dont je ne sais pas le nom et qui môme n'a pas de nom, ne peut pas avoir de nom, cette non-idée^ cette quantité négative s'est introduite dans les domaines de l'imagination, et les a empoisonnés. Alors, maître du terrain, le dixhuitième siècle a fait croire que Dieu n'est pas le Père de toute créature ; que ses conseils sont bons, mais ennuyeux et froids ; que, quand on a de l'ardeur, c'est le mal qu'il faut faire. En un mot, l'homme, ou du moins l'imagination humaine, a fini par penser que Satan est ÏActe pur.

Je l'ai déjà dit, mais je le répète et je le répéterai.

Quand je dis que le dix-huitième siècle a faussement associé les idées, je lui fais, je crois, trop d'honneur. La vérité est qu'il ne les a associées en aucune manière. Il avait perdu jusqu'à la notion de l'unité. Il a fait le vide dans le monde intellectuel. 11 a trouvé que la respiration était un esclavage, un préjugé ; il a posé sur le monde la machine pneumatique : il a étouffe les oiseaux délivrés de l'air. Mais le vide ne peut durer. A la fin les

déserts se peuplent, et ils se sont peuplés de monstres. Quand le dix-huitième siècle est mort, étouffé dans le vide, dans le sang, dans la boue, on dirait que Tair du monde intellectuel, souillé par lui, a eu besoin de se '•eposer quelque temps pour redevenir respirable.

Pendant quelque temps les idées, qu'il avait séparées de force, n'ont pu se réunir. Le dix-neuvième siècle les a heurtées au hasard les unes contre les autres, sans les reconnaître. Les voix qui avaient hurlé pendant l'orgie avaient prononcé les noms de science et de religion, sans savoir ce que ces mots voulaient dire, et elles les avaient prononcés comme deux noms ennemis. Le dixneuvième siècle a besoin de respirer quelque temps au grand jour avant d'oublier ces cris confus.

Le dix-huitième siècle, quand il est mort, nous a légué par testament Thabitude d'associer l'idée d'un rêveur à l'idée d'un hommequicroitàl'invisibleetquicomptesur lui.

Il n'a pas remarqué que l'idée du rêve devrait s'associer à l'idée d'illusion, et que l'illusion est le partage de l'homme qui nie l'invisible. Prendre le change, être dupe, c'est ne croire qu'à ce qui se voit. L'illusion consiste à prendre les fantômes pour des réalités, et les réalités pour des fantômes.

Le rêveur est celui qui ne s'éveille jamais, qui ne se tourne jamais vers la lumière incréée, qui habite toujours et uniquement le pays de l'ombre, et pourtant le langage humain, trompé et trompeur, appelle rêveur, surtout depuis cent ans, l'homme éveillé qui voit et qui sait.

Si le dix-neuvième siècle s'éveille, si les idées qui se tiennent naturellement se réconcilient dans son esprit et dans sa langue, n'est-t-il pas possible d'espérer que l'homme, rapproché de l'Unité, se rapprochera de luimême, et que la vie humaine, comme la science humaine, fera quelques pas vers la paix ?

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