L INDIFFÉRENCE
se lait. Ce qui m'étonne, ce n'est pas d'entendre le blasphème sortir d*une bouche humaine. Le péché originel est là; la liberté de l'homme est là ; le blasphème a son explication. Mais ce qui me plonge dans une stupéfaction absolument inexprimable, c'est la neutralité.
Il s'agit de l'avenir humain et de l'avenir éternel de tout ce qui a, dans l'univers, intelligence et liberté. H s'agit certainement et nécessairement de vous-même, comme aussi de toute personne et de toute chose. Donc, à moins que vous ne vous intéressiez ni à vous-même, ni à aucune personne, ni à aucune chose, il s'agit certainement et nécessairement d'un intérêt sacré pour vous. Si vous êtes vivant, excitez en vous la vie. Prenez votre âme et apportez-la dans la mêlée ! Prenez vos désirs, prenez votre pensée, votre prière, voire amour ! Prenez dans vos mains les instruments dont vous savez vous servir et jetez-vous tout entier dans la balance où tout pèse.
Si vous êtes endormi, réveillez- vous. Si vous êtes mort, ressuscitez. Cherchez dans votre vie passée, dans votre vie éteinte le meilleur de vos souvenirs. Rappelezvous le parfum matinal des rosées d'autrefois que vous avez dû sentir, et voyez si vous avez la force de dire : Qu'importe !
Placé entre le feu de ceux qui aiment et le feu de ceux qui haïssent, il faut prêter main forte aux uns ou aux autres. Sachez-le donc ! ce n'est pas à l'homme en général, c'est à vous en particulier que l'appel est fait ; car toutes les forces morales, intellectuelles, matérielles, qui se trouvent à votre disposition, sont autant d'armes que Dieu vous a mises dans les mains, avec la liberté de vous en servir pour lui ou contre lui. 11 faut vous battre ; vous vous battez nécessairement. Il ne vous est laissé que le choix du camp.
Jésus-Christ, quand il est venu au monde, a demandé tout aux hommes, s'étant fait pauvre plus que les plus pauvres. Il a demandé une place pour naître : on la lui a refusée. Les hôtelleries étaient remplies : c'est une étable qui s'est ouverte. Il a demandé une place pour vivre : on la lui a refusée. Le Fils de l'Homme n'a pas eu où reposer sa tête ; et quand il s'est agi de sa mort, il n'a pas eu cinq pieds de terre pour s'étendre : la terre l'a rejeté entre le ciel et elle , sur une croix.
Or, celui qui a demandé demande encore. Il demande une place pour naître : — ces gens qui remplissaient les hôtelleries, et qui, ne se dérangeant pas, ont envoyé Jésus naître entre un bœuf et un âne, représentent admirablement Tinsignifiance inouïe des bagatelles ennuyeuses auxquelles les hommes se sacrifient, dans an holocauste inexprimable.
Un homme qui fait un livre, qui a une imprimerie à son service, dispose d'une puissance incalculable. Nul n'a mesuré et ne mesurera jamais les actes intérieurs ou extérieurs qu'il provoque ou qu'il arrête. Or, demandez donc à un étranger, à un voyageur qui ne serait pas fait aux habitudes de la terre, qui ne connaîtrait pas la stupidité humaine, quel usage font en général, de la force mise dans leurs mains, ceux qui portent ainsi la parole devant le monde.
Imaginez s& réponse, et imaginez son étonnement, s'il ouvrait au hasard un livre et un journal. Mais quelles proportions prendrait, dites-moi, cet étonnement si l'auteur de ce livre ainsi ouvert ajoutait : « Il est vrai que j'ai parlé pour ne rien dire ; mais c'était dans l'intention d'amuser mes lecteurs : car nous sommes tous convaincus que les choses insignifiantes, qui ne touchent
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en rien ni Dieu ni Thomme, offrent seules de Tintérét au public, et que la vérité est ennuyeuse. »
De toutes les folies que le diable inspire, voici la plus digne de lui. La vérité est ennuyeuse, La vérité I mais c'est elle qui est la béatitude ! La vérité ! mais c'est elle qui est le principe des extases I C'est elle que toutes les splendeurs connues s'efforcent de symboliser. C'est elle dont les rayons lointains causent des transports inconnus. -5
C'est elle qui faisait fondre de bonheur, au centre du désert, l'intelligence glorieuse de saint Athanase exilé, pendant que ceux qui l'avaient envoyé là pour le punir s'ennuyaient à mourir dans leurs palais I
L'âme humaine est faite pour la pâture divine, dans le temps comme dans l'éternité. Il n'y a pas deux sources de bonheur, il n'y en a qu'une, mais elle ne tarira pas, et tous peuvent y boire ! Avez-vous donc l'amour de l'ennui? adressez-vous au néant. Avez-vous donc Tamour de la Vie, l'amour du Bonheur, l'amour de l'Amour ? adressez-vous à l'Être.
Me parlerez-vous encore de l'indifférence à laquelle l'erreur a droit ? Que diriez-vous d'un médecin qui, appelé près du lit de votre femme malade, refuserait de la traiter par égard pour la maladie, qui exige les bons procédés de l'indifférence ? « Car, enfin, dirait ce médecin, entre la maladie et la santé je suis impartial ; je suis éclectique f eh bien, pourquoi la maladie ne vaudrait-elle pas la santé ? Le choléra pourrait vous faire connaitre des crampes que vous ignorez sans lui. Il faut goûter de tout, tout admettre, tout essayer. Pourquoi ne pas essayer du choléra ? Vous le jugez sur l'autorité des autres: chose indigne d'un philosophe! Il faut l'apprécier vous-même, pour que votre appréciation soit
raisonnable. L'angine couenneuse peut vous orner la gorge de végétations que la santé vous refuse. C'est une richesse et un progrès. Sans doute cette végétation n*est qu'à moitié légitime, mais ne serait-ce pas aller ^m peu loin que de la condamner ? Cela serait, ce semble, tomber un peu dans le fanatisme. »
Vous sentez l'horrible et le ridicule, quand il s'agit des choses visibles.
Sachez donc que les maladies, les végétations du corps humain, les champignons, les cancers, etc., sont une conséquence de ces horreurs invisibles que l'Apôtre appelle les productions superflues du péché. Songez que le mal physique, dont vous ne pouvez pas nier Thorreur, est la conséquence, le reflet, l'avertissement de l'erreur et du mal invisible.
Qu'est-ce donc que l'erreur, puisqu'elle engendre de tels enfants ?
Et maintenant jugez, s'il vous plaît, l'indifl'érence, elle qui demande que Terreur soit !
Moi, je n'ose pas y penser.
Satan est le prince de l'ennui, du désespoir et de toute douleur.
Dieu est le maître de la joie. Que l'indifl'érence se regarde donc et qu'elle se juge I
Voilà l'indiff'érence théorique et dogmatique. Quanta rindiff'érence pratique, eKe tient à peu près ce langage :
« J'ai la peste ! il n'est pas impossible que la peste soit la conséquence de l'erreur et du mal : vous le dites et je ne le nie pas. Il est certain que je suis sur la route de la mort ; il est possible que je sois sur la route de Tenfet», et que tout cela vienne de l'erreur. Il est vrai que je m'ennuie, que les sensations s'émoussent avec l'âge et que la mort viendra. Cette pensée est désa-
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gréable. Cependant si Dieu me proposait de quitter un instant ces choses ennuyeuses, monotones, menteuses, mourantes et mortelles, qui me conduisent au désespoir pre'sent et au désespoir éternel, puis de les échanger contre la vie, la joie et la béatitude, je refuserais : je ne l'écouterais même pas me parler. J'irais jouer un jeu qui m'ennuie et lui dirais : va-t'en. Va-t'en, maître de l'extase et propriétaire de la joie, va-t'en ! Va-t'en, soleil qui te lèves dans tes flots de pourpre et d'or I Vat'en, majesté ! Va-t'en, splendeur ! Va-t'en ! Va-t'en, toi qui as sué le sang au jardin des Olives I Va-t'en, toi qui as été transfiguré sur le Thabor I Va-t'en ! je vais au café, où je m'ennuie. »
Pourquoi y allez-vous ?
Parce que j'en ai l'habitude.
Parmi les phénomènes les plus singuliers, les plus caractéristiques, les plus frappants, les plus mystérieux de la nature humaine, il faut compter le rire et les larmes.
Que signifie le rire ? Que signifient les larmes ?
Je ne vais pas essayer de répondre à cette question tout entière. Elle est immense, insoluble, invincible. Je vais indiquer une des faces qu'elle présente.
Le rire et les larmes semblent être les deux aimants de nom contraire, les deux pôles opposés d'une certaine électricité mystérieuse.
Cette Électricité serait-elle la Force qui préside à la fois aux jours et aux nuits de ce monde relatif, et qui s'appelle la Relation?
S'il en était ainsi, il me semble que le rire serait la Parole de la Relation brisée, et que les larmes seraient la Parole de la Relation sentie.
Expliquons ceci par quelques applications. Qu'est-ce que le ridicule, sinon la relation détruite entre les choses ?
La disproportion est la chose qui fait rire.
Un enfant veut être terrible et n'en a pas les moyens. Il fait rir^... La cause fait semblant d*être grande, Teffet est nul, la relation manque.
L'ironie est une distance qu'on établit entre celui qui parle et celui qui écoute, ou celui dont on parle. C'est pourquoi elle choque tant.
L'ironie semble dire : Vous êtes d'un autre monde que moi. Je vous regarde de si loin que je ne sens pas ce que vous voulez faire sentir. Je le vois, parce que j'ai deux yeux, mais je ne le sens pas, parce que la relation entre vous et moi est brisée. Je suis trop haut, et vous êtes trop bas.
Voilà l'ironie ordinaire, qui contient ordinairement une somme plus ou moins grande d'amour- propre.
Qui sait s'il n'y aurait pas une ironie extraordinaire, laquelle briserait le rapport en sens inverse et dirait à quelqu'un :
Il n'y a rien de commun entre vous et moi. Vous êtes trop haut et je suis trop bas ?
Cette ironie renversée partirait de l'Abîme, et il y en a peu d'exemples dans l'histoire ! Cependant je ne voudrais pas dire qu'il n'y en a aucun exemple.
En général, le rire vient de la légèreté. Celui qui rit beaucoup est léger ou se fait léger accidentellement, par nécessité, ou par circonstance.
Le rire indique qu'on s'arrête à la superficie de la chose dont on parle. On la regarde du dehors; elle est bizarre, on rit I Si on enfonçait un peu, qui sait ce qui arriverait et si, au lieu du rire, on ne trouverait pas autre chose?
La folie est chose affreuse, et cependant elle peut faire rire, tant le rire ressemble peu à la gaieté. Elle peut
faire rire, parce qu'elle brise la Relation et rassemble des idées qui ne s'assemblent pas entre elles. Un homme ivre peut faire rire, maigre le dégoût qu'il inspire, parce qu'il a perdu le sentiment de la Relation. La familiarité excessive, l'expression excessive du respect, le tutoiement, les titres d'honneur, l'absurdité du rêve ou celle de l'ivresse, toutes les brisures de la Relation peuvent amener le rire.
C'est que la Relation est chose sérieuse. La Relation est intime, profonde ; qui sait la place qu'elle occupe dans l'ordre universel ?
Celui qui la brise défait le monde peut-être ; et le rire a l'air d'un éclat de joie poussé par quelqu'un sur un monde détruit.
La férocité peut rire ; celui qui a tué sans émotion peut rire ; la légèreté peut rire ; l'indifférence peut rire ; l'insouciance peut rire.
Mais n'y aurait-il pas un rire triomphant, qui serait le signe superbe de la Relation dépassée ? Qu'arriverait-il si l'Essence.,.?
Ârrétons-nous Silence!
Deux hommes ont eu des relations. (Voici le mot de relation qui revient au pluriel.) Ils entrent en discussion. La discussion dégénère en querelle.
Ils se raillent ; ils rient l'un de l'autre.
Puis chacun rentre chez soi. Et, dans le silence de la solitude, le souvenir du passé revient.
Ceux qui riaient. tout à l'heure pleurent silencieusement.
C'est Ja Relation qui se fait sentir.
Le rire était produit par la superficie des choses, les larmes par leurs profondeurs. Les larmes sont les eaux de l'abime; elles sortent des lieux très bas, très profonds,
très cachés ; elles révèlent souvent à celui qui les verse ou à celui qui les voit Texistence de profondeurs qu'il ignorait dans lui-même ou dans les autres.
Dans ces profondeurs ignorées, où généralement rhomme oublie de descendre, dan» ces profondeurs ignorées se meuvent les relations qu'il a eues, qu'il a et qu'il aura avec l'universalité des choses. Le souvenir est un endroit plein de larmes, parce que le souvenir est plein de relations.
Le présent est quelquefois l'endroit du rire, parce qu'il cache souvent la profondeur sous la superficie, et la Relation sous son défaut. Le Présent montre la relation absente ; le Présent montre en quoi la relation n'est pas complète ; il la montre s'évanouissant sous les accidents qui la surchargent; de là, le rire. Le Présent est fait de pièces et de morceaux; il est bigarré et voile les rapports secrets des choses sous le costume extérieur, capricieux, changeant que les circonstances multiples leur imposent. Le Présent a l'air d'un caprice. Il cache son vrai nom sous les fantaisies de son déguisement.
Mais le Passé parle sur un autre ton. Le Passé dégage solennellement les choses de leur apparence. Leur bizarrerie s'évanouit sous leur réalité sérieuse.
Le Passé dégage les événements de l'accident qui les isolait, et les montre ensemble dans la relation qui les unit. Le Passé montre les liens qui unissent les choses entre elles. Le Présent cachait cette petite tresse imperceptible ; le souvenir la découvre, et les larmes, sortant de la retraite mystérieuse où elles dorment en attendant qu'on les appelle, viennent voirie jour en disant : Nous voici.
Elles disent : Nous voici, quand Thomme se souvient; car le souvenir appelle la Relation ; elles disent : Nous voici, quand l'homme se plonge dans l'amertume des
eaux profondes : car il y trouve la masse confuse des objets qu'il a autrefois connus ; elles disent : Nous voici, quand Thomme est visité par la Joie, la Joie sublime et torrentielle qui éclaire comme la foudre l'obscurité profonde des nuits, montrant à la lueur du mè::ûe éclair la face delà terre, la face de la mer et la face des cieux; elles disent : Nous voici, quand Thomme admire ; car l'Admiration est une Explosion de TUnité qui interdit l'isolement à tout ce qu'elle rencontre sur sa route. L'Admiration embrasse ce qu'elle voit et montre aux créatures surprises le lieu où elles sont ensemble, le lieu où elles sont à genoux
LE TRAVAIL Eï LE REPOS
L'année finit, Tannée commence. Voici donc l'heure de rajeunir : Adveniat regnum tuum! Nous rajeunirons aux sons des cloches qui chantent la marche du temps, si nous suivons l'étoile qu'ont aperçue les rois Mages* Nous rajeunirons, si nous laissons làlespetites choses, qui sont toujours vieilles, pour vivre dans l'Immense ; si nous rapprochons la science et l'art de l'éternelle beauté, qui est l'éternelle jeunesse, ad Beum qui lœtificat juventutem meam.
Vous rajeunirez, vous tous qui vous plaignez du temps, à la fois lourd et rapide pour vous, le jour où vous voudrez servir les intérêts de la vérité sur la terre, et combattre pour elle. Nous rajeunirons tous, si nous obtenons de Dieu et de nous-mêmes deux choses, que je lui demande et qu'il me demande : « le travail et le repos ».
Travailler, c'est chose simple, mais se reposer, voilà le difficile. Nous sommes affamés de travail; mais le repc*» demande un effort. L'homme travaille sans repos i^uand il agit, ne comptant que sur lui ; il travaille et se repose quand il agit, comptant sur Dieu d'abord.
Vous ne pouvez rien faire sans moi, a dit Josus- Christ.
Qui de nous peut se procurer, par ses propres forces, une minute de vie? Si Thomme voulait s'inquiéter, il faudrait s'inquiéter de tout, car tout le menace avec la supériorité d'une force écrasante qui pèse sur un roseau. L'air qu'il respire peut l'empoisonner. Dieu le tient par un fil, suspendu au-dessus de l'abîme. Si l'homme conçoit un projet, ce projet exige, pour sa réalisation, un certain nombre de mouvements matériels et moraux, chez une fouie d'êtres qui ne dépendent pas de lui. Il faut déterminer. Il faut que le monde extérieur lui prête une complicité qu'il est sans force pour se procurer. Autant vaudrait compter sur la force de son petit doigt pour pousser les flanètes dans l'espace, que d'entreprendre une œuvre appuyée sur soi, que de lutter avec ses propres forces contre la nature et l'humanité. Mais, chose merveilleuse ! l'action de l'homme, y compris sa passion, peut s'unir à l'action de Celui qui Est. Tout acte humain, fût-ce le plus impuissant, perd son impuissance s'il s'unit à l'acte de la Rédemption. Dieu nous accorde et nous ordonne d'accepter la gloire féconde d'une activité qu'il unit à la sienne. Nous agissons avec lui, et notre travail se repose en lui.
Qui de nous peut mesurer l'immensité de son action?
Il faudrait suivre les ricochets de nos actes et pouvoir entendre les échos de nos prières.
Nous ne sommes pas capables de nous mesurer.
Il y a, pour l'homme, deux choses, entre autres, qui sont incompréhensibles : sa puissance : Je peux tout en