LE TRAVAIL ET LE REPOS
celui qui me fortifie ; son impuissance : Sans moi, vous ne pouvez rien faire.
L'Orient déchu a oublié la puissance de Thomme ; delà, la fatalité, qui oublie l'acte humain.
L'Occident déchu a oublié la puissance de Dieu et l'impuissance de l'homme isolé; de là, l'orgueil et l'inquiétude, qui oublient l'acte divin.
Ces deux vices établissent l'indifférence, qui est U négation pratique.
La vérité produit l'humilité, qui s'oppose au vice occidental, à l'orgueil inquiet ; et l'activité, qui s'oppose au vice oriental, à la paresse fataliste.
La vérité produit à la fois le travail, qui est la vertu propre de l'Occident, et le repos, qui est la vertu propre de l'Orient.
Tourné vers l'Orient, la vie occidentale, Rome a proclamé l'immaculée Conception de celle quia répondu Jf'iat ! à l'ange Gabriel : de celle que l'Église appelle : Porte orientale. Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour les deux hémisphères !
Qu'est-ce donc que ce mot veut dire? A force de l'ignorer, j'ai été longtemps porté à croire qu'il ne signifiait rien. Je me disais : Il y a le bien, et il y a le mal, qui est une négation ; mais l'honneur est un mot vide ; tout ce qui est bien est honorable, tout ce qui est mal est déshonorant ; mais Thonneur n'est rien de particulier, et il n'y a pour lui d'autre loi que la loi qui ordonne le bien et défend le mal. L'honneur est donc le nom que prend la morale dans la bouche de ceux qui ne la connaissent pas. L'honneur est une idole; c'est le Dieu de ceux qui n'ont pas de Dieu.
Le discours que je me tenais ne manque pas de vraisemblance. Mais je suis porté à croire qu'il manque de vérité. Tous les mots ont un sens, et il est important de le découvrir. Quand un mot a été profané par l'erreur, il devient difficile de le dégager. On dirait qu'il a établi son domicile dans les ténèbres, et qu'il faut lui faire violence pour l'arrachera Tennemi. L'honneur est un de ces mots. Le mensonge s'est emparé de lui, et l'a traité comme son bien, comme sa propriété. Le mensonge a voulu confisquer le nom de l'honneur, au point
de lui enlever jusqu'aux apparences d'un nom sérieux. On a placé Thonneur dans le voisinage du duel, et ce masque ft couvert si parfaitement son visage qu'il a paru le remplacer.
Mais les mots ont droit à la justice. Il ne faut pas raturer ceax qui ont été calomniés; il faut les restituer à la langue et les replacer dans la lumière.
L'humanité est une immense assemblée de pécheurs; quiconque se regarde s'épouvante de ce qu'il voit et recule devant l'objet qui se montre. Plus l'homme connaît l'homme, plus l'abîme grandit à ses yeux. C'est un spectacle effrayant que de regarder n'importe où; car, partout où l'homme a passé, il a laissé sa marque, et sa marque est épouvantable.
Cependant, l'humanité, qui garde, dans son égarement, l'instinct de la justice, parle en marchant. Elle parle à la nature ; elle parle à elle-même ; elle parle h Dieu, et il faut faire attention à ses paroles, fussentelles prononcées dans le délire ; car l'instinct de la justice est enfoui sous les ruines de l'homme; et il n'est pas impossible de l'apercevoir, même pendant la nuit. On peut découvrir, au clair de la lune, un nid d'aigle, sous les décombres d'un vieux monument.
L'homme parle donc, du fond de sa ruine, et s'il est de bonne foi, il se dit coupable, et si on lui dit qu'il est coupable, il ne le nie pas, il sent ses frères coupables ; mais parmi cette multitude, il y en a quelques-uns qu'il n'appelle plus coupables ni pécheurs, mais qu'il déclare deshonorés.
Cette immense différence que fait le langage humain entre les hommes et les hommes, quand il nomme les
uns pécheurs, les autres déshonorés ; quand il déclare que tous ont perdu Tinnocence, et que quelques-uns ont perdu l'honneur ; cette immense différence que fait le langage doit trouver son principe, sa raison d'être dans quelque immense dilTérence que font les choses. Car le langage a peu de caprices; il est fait pour nommer les choses, et il se souvient toujours un peu de son origine. Il a respiré son air natal sous les omhrages de TËden, le jour où Adam, qui pénétrait Tintimité des choses, jugea les créatures en nommant les animaux.
Puisque le langage humain distingue si profondément le déshonneur de la faulCy il doit y avoir un abîme entre ces deux abîmes. L'homme qui tombe éveille la pitié chez celui qui le voit tomber ; mais quel est le sentiment que provoque celui qui se déshonore sous vos yeux ? Peut-être le mot qui serait la réponse à cette question n'existe pas, ou peut-être il existe, et je ne le connais pas. Mais, au moins, que fait-il Fhomme qui se déshonore, et en quoi dilTère-t-il de celui qui tombe autrement? car tout déshonneur contient la faute ; mais toute faute ne contient pas le déshonneur.
Je ne sais si la réponse que je vais proposer paraîtra arbitraire, ou, au contraire, fondée sur la nature des choses ! Peut-être le premier mouvement du lecteur Tinclinera vers la première de ces deux assertions ; le second, vers la seconde !
Quelle est la chose qui fait que le coupable n'est pas seulement coupable, mais infâme ? Quelle serait, si le déshonneur avait une essence, quelle serait l'essence du déshonneur? Ce serait si je ne me trompe,