‹ L'homme: la vie--la science--l'artChapitre 28 sur 47 · L'HOMME MÉDIOCRE · texte numérisé non relu

L'HOMME MÉDIOCRE

L'homme médiocre ne luttepas: il peut réussir d'abord; il échoue toujours ensuite.

L'homme supérieur lutte d'abord et réussit ensuite.

L'homme médiocre réussit parce qu'il suit le courant; l'homme supérieur triomphe parce qu'il va contre le courant.

Le procédé du succès, c'est de marcher avec les autres ; le procédé de la gloire, c'est de marcher contre les autres.

Tout homme qui fait connaître son nom produit cet effet, parce qu'il est le représentant d'une certaine partie de l'espèce humaine.

Voilà le mot de toutes les énigmes.

Les races supérieures se font représenter par les grands ; les races inférieures se font représenter par les petits.

Les unes et les autres ont leurs députés dans l'assemblée universelle.

Mais les unes donnent à leurs députés le succès, et les autres donnent à leurs députés la gloire.

Ceux qui flattent les préjugés, les habitudes de leurs contemporains, sont poussés et vont au succès : ce sont les hommes de leur temps.

Ceux qui refoulent les préjugés, les habitudes ; ceux qui respirent d'avance l'air du siècle qui les suivra, ceuxlà poussent les autres, et vont à la gloire : ce sont les hommes de l'éternité. ,^

Voilà pourquoi le courage, qui est inutile au succès, est la condition absolue de la gloire. Ceux-là sont grands qui s'imposent aux hommes au lieu de les subir ; qui s'imposent, à eux-mêmes au lieu de se subir; qui étouffent du même efî'ort leurs propres découragements et les résistances extérieures. Ce que nous appelons grandeur, c'est le rayonnement de la souveraineté.

L'homme médiocre qui a du succès répond aux déi^irs actuels des autres hommes.

L'homme supérieur qui triomphe répond aux pressentiments inconnus de l'humanité. *

L^homme médiocre peut montrer aux hommes la partie d'eux-mêmes qu'ils connaissent.

L'homme supérieur révèle aux hommes la partie d'euxmêmes qu'ils ne connaissent pas.

L'homme supérieur descend au fond de nous plus profondément que nous n'avons l'habitude d'y descendre. Il donne la parole à nos pensées. Il est plus intime avec nous que nous-môme.

Il nous irrite et nous réjouit, comme un homme qui nous réveillerait pour aller voir avec lui un lever de soleil. En nous arrachant à nos maisons pour nous entraîner dans ses domaines, il nous inquiète, et nous donne en même temps la paix supérieure.

L'homme médiocre, qui nous laisse là où nous sommes, nous inspire une tranquillité morte qui n'est pas le calme.

L'homme supérieur, incessamment tourmenté, déchiré, par l'opposition de l'idéal et du réel, sent mieux qu'un autre la grandeur humaine, et mieux qu'un autre la misère humaine. 11 se sent plus fortement appelé vers la splendeur idéale, qui est notre fin à tous, et plus mortellement endommagé par la vieille déchéance de noire pauvre nature : il nous communique ces deux sentiments qu'il subit. Il allume en nous l'amour de l'être, et éveille en nous sans relâche la conscience de notre néant.

L'homme médiocre ne sent ni la grandeur, ni la misère, ni l'Être, ni le néant. Il n'est ni ravi, ni précipita; il reste sur l'avant-dernier degré de l'échelle, incapable de monter, trop paresseux pour descendre.

l'homme médiocre 67

Dans ses jugements comme dans ses œuvres, il substitue la convention à la réalité, approuve ce qui trouve place dans son casier, condamne ce qui échappe aux dénominations, aux catégories qu'il connaît, redoute l'étonnement, et n'approchant jamais du mystère terrible de la vie, évite les montagnes et les abîmes à travers lesquels elle promène ses amis.

L'homme de génie est supérieur à ce qu'il exécute. Sa pensée est supérieure à son œuvre.

L'homme médiocre est inférieur à ce qu'il exécute. Son oeuvre n'est pas la réalisation d'une pensée : c'est un travail fait d'après certaines règles.

L'homme de génie trouve toujours son œuvre inachevée.

L'homme médiocre est plein de la sienne, plein de lui-même, plein du néant, plein de vide, plein de vanité. Vanité I cet odieux personnage est tout entier dans ces deux mots : froideur et vanité I

Une des passions les plus invraisemblables et pourtant les plus réelles qui affligent Thumanité, c'est la passion du malheur. Pour qui ne connaîtrait pas Thomme^ la chose paraîtrait impossible; pour qui connaîtrait rhomme, la chose est évidente. Il y a une corruption qui porte l'espèce humaine vers un genre de volupté épouvantable; cette volupté est une idole qui, depuis six mille ans, réclame et obtient des sacrifices humains. L'homme veut savourer quelque chose qui fasse mourir. Il faut bien que toutes les corruptions de la littérature et de la poésie, toutes les dégradations du théâtre et de Tamour aient une explication ; or cette explication, la voilà. L'homme a la passion du malheur.

Le peuple romain poussait un cri profond, panent et circensesf le pain et les jeux du cirque.

Qu'est-ce que cela veut dire ? Voici la traduction : la vie et la mort. Le peuple romain, représentant de la civilisation païenne, ne demandait pas seulement ce qu'il faut pour vivre ; il demandait ce qu'il faut pour mourir, et le rapprochement de ces deux demandes contient un enseignement grave.

Il mettait sur la même ligne, dans sa sauvage volonté, ce qui forme le sang de Thomme et ce qui fait couler le sang de l'homme.

Ce cri est typique : c'est lui qui a fait la plus grande partie de la littérature moderne. Quelquefois, au lieu de sang, on a demandé des larmes ; mais les larmes sont le sang de Tâme, suivant la parole de saint Augustin, et le cri du peuple-roi est exaucé par elles.

Le goût du sang et le goût des larmes ne sont qu'un seul et même goût ; seulement le goût du sang est ressenti par un peuple plus brutal; le goût des larmes, par un peuple plus poli. Le goût des larmes est le goût du sang qui devient rafQné. Quand l'élément corporel domine dans la cruauté, l'homme éprouve le goût du sang. Quand l'élément spirituel domine dans la cruauté, l'homme éprouve le goût des larmes.

Le plaisir de faire souffrir, qui est dominant chez le barbare illettré, se change quelquefois, chez le littérateur dépravé, en un plaisir presque semblable, mais non pas tout à fait semblable : le plaisir de voir souffrir.

Ce second plaisir a un avantage sur le premier : il est moins fatigant.

Lucrèce, dans ses célèbres vers :

<i Suave mari magno, etc. etc., p

attribue le plaisir de voir souffrir au sentiment de la sécurité personnelle du spectateur, sentiment qui s'exalte par le contraste, quand le spectateur tranquille assiste au danger des autres.

Lucrèce, qui veut être profond, est extrêmement superficiel. U y a, dans le plaisir dont il parle, tout

autre chose que le sentiment de la sécurité personnelle. Il y a le goût du sang ou le goût des larmes.

Sans doute, le contraste est essentiel au plaisir dont parle Lucrèce : mais c'est un contraste plus profond que celui qu'il soupçonne. Ce n'est pas le contraste du danger et du repos; c'est le contraste de la torture et de la volupté.

L'homme est si profondément ignorant de lui-môme, qu'il éprouve à tout instant, sans le savoir, ces impressions qu'il croit rares, et qu'il appelle monstrueuses.

Parlez à un homme du plaisir de faire souffrir ou du plaisir de voir souffrir; il croira qu'il faut remonter à Caligula pour en trouver un exemple. Le même homme a éprouvé cela mille fois dans sa vie ; mais il n'a pas reconnu en lui ce genre de plaisir, parce qu'il ne lui a pas donné son vrai nom.

Bien plus, il s'est félicité de ce plaisir: il s'en est remercié, il s'en est admiré. Il Ta attribué à la grande sensibilité de son âme.

Vous me direz que la chose, se passant dans le domaine de la littérature, perd son caractère en perdant sa réalité.

Je vous répondrai que, si elle perd quelque chose de son caractère moral, elle ne perd pas son caractère psychologique. Si elle n'est pas la même quant à la culpabilité pratique, elle est la même quant à sa nature idéale.

D'ailleurs, nous nous faisons de très fausses idées sur ce qui est réel et sur ce qui ne l'est pas. Savons-nous au juste quels actes nous accomplissons, chaque fois que nous acceptons une pensée, une impression, un désir? L'artiste qui conçoit pour la première fois dans son esprit le plan d'une statue fait un acte bon ou mauvais, mais plus réel que le second acte par lequel il fait

celte statue : son idée est plus réelle que le hronte et le marbre. Qui donc peut mesurer les réalités dont il estTauteur?

Mais la passion du malheur ne s'exerce pas seulement sur les étrangers; l'homme qui la possède aime son propre malheur.

Ce goût bizarre, invraisemblable aux yeux de celui qui ne réfléchit pas, est évident pour qui sait lire. Notre siècle, qui a mis le doigt plus profondément que les autres dans les plaies de l'homme, s'est occupé plus souvent jusqu'ici à les creuser qu'à les guérir. îl a enfoncé le poing avec volupté dans les blessures qu'on ne voyait pas, pour montrer combien elles sont profondes.

Le succès des âmes malades qui se sont abattues sur le monde depuis soixante ans, si nombreuses qu'on ne peut les compter, serait inexplicable si l'homme n'avait pas une passion étrange, qui est l'émulation du malheur.

Vous êtes malheureux, et par cette raison vous montez sur un piédestal, et vous criez à toutes les générations humaines : Voyez comme je suis malheureux ! et vous vous drapez dans votre malheur comme dans un manteau.

Votre voisin va vous imiter et se croire malheureux, et se rendre malheureux, car votre malheur est une corruption de la volupté ; c'est la volupté qui a pris la forme du malheur, et comme l'abîme appelle Tablrtie, la volupté appelle l'orgueil, et puisque chez vous la volupté a pris la forme du malheur, votre malheur appelle l'orgueil, et l'orgueil lui répond.

Comment, s'il en était autrement, saurions-nous le nom de Werther?

Combien de femmes, depuis soixante ans, ont voulu être pâles I La santé a passé près d'elles pour une humi-

liation I Combien de larmes ont été versées sur des malheurs sans cause, qui sont devenus réels pour avoir été aimés !

Le goût affreux des choses déchirantes a passé des mauvais théâtres dans les mauvaises vies, et la vanité humaine, non contente de chasser la joie, a voulu la déshonorer.

La passion dont je parle ne se sert pas de la souffrance comme d'un moyen pour la joie. Non, elle veut la souffrance comme fin, comme résultat, comme terme ; elle veut que le malheur soit définitif; elle veut se reposer sur lui.

Le contraire éclate partout où la vérité parait. La souffrance, quand elle arrive, n'intervient que comme moyen ; elle conduit à la joie, à moins qu'elle n'apparaisse comme châtiment éternel ; mais alors elle a un caractère à part, magnifique et rayonnant. Elle entre dans la grande joie de la justice sans fin, sans fatigue et sans défaillance.

Cette joie, les condamnés ne la sentiront jamais ; mais la justice mange son pain.

Parmi les amis du malheur, lord Byron occupe une place que plusieurs autres ont enviée. Ah ! que de pauvres gens auraient été contents s'ils avaient pu grincer des dents à l'imitation de ce personnage!

Lord Byron a rêvé toute sa vie un criminel idéal, un criminel farouche, impitoyable, mystérieux et fantastique ; ce criminel sans peur, et non pas sans reproche, est poursuivi par des remords sans trêve. Il épouvante, il assassine, il brûle tout ce qu'il touche. ManfYed est une des aspirations de lord Byron vers ce malheur idéal. On dirait que ce malheur est è, ses yeux trop grand, trop

beau pour qu'il espèrti ralleindre. Lord Byron a, vis-àvis du malheur idéal qu'il rêve, laltilude d'un jeune homme qui voit passer un cheval arabe. On le dirait captif dans son malheur réel, et tendant ses deux bras vers le malheur idéal qui a éclairé ses beaux jours et caressé sa jeunesse. Lord Byron méprise la paix et a horreur de l'espérance. Ce qu'il aime, c'est la perte irrévocable, la ruine sans remède, Tépouvante sans consolation. Si cet homme n'était que ridicule, ce serait déjà un grand dommage, car il était né pour n'être pas ridicule ; mais il s'en faut de beaucoup que le dommage s'arrête là. Lord Byron ment à l'essence des choses ; il fait mentir la poésie. Il trompe sur la nature du bien, sur la nature du beau, sur la nature du sublime, sur la nature de la vie. Il trompe, et on le croit, et il a eu des imitateurs !

Lord Byron, si je ne me trompe, a dit en propres termes que la vertu est ennuyeuse. Ce qu'il y a d'épouvantable dans cette parole, ce n'est pas seulement la parole en elle-même, c'est tout ce qu'elle implique ; c'est l'état qu'elle suppose chez celui qui la prononce ; c'est l'absence d'étonnement qu'elle cause à la plupart des lecteurs. Ce n'est pas seulement ce qu'elle dit qui fait horreur, c'est ce qu'elle sous-entend. Il y a quelques pensées qui ont empoisonné dans l'humanité les sources de la vie, et l'une de ces pensées, c'est que le mal n'est pas ennuyeux ; c'est que le mal est un remède contre l'ennui.

Cette illusion invraisemblable est très répandue, même au milieu de gens qui sembleraient au premier abord en devoir être préservés. Parmi les personnes vertueuses^ il y en a quelques-unes, j'ai honte de le dire, qui croient que leur vie aurait plus d'intérêt, plus de variété, plus de liberté, si le mal se mêlait plus souvent

au bien dans leur pratique journalière. Ces pauvres gens s'abstiennent quelquefois du mal, parce qu'ils croient devoir s'en abstenir ; mais ils s'en abstiennent sans le mépriser ; ils s'en abstiennent avec une sorte de regret. Quelque chose d'eux-mêmes reste avec lui quand ils le quittent ; ils ne le désertent pas à tous les points de vue. Ils ne savent pas combien il est fade, comment il est ennuyeux. Ils n'ont pas horreur de lui.

Un certain attrait pour ce qui fait tomber ; un certain regret de ne pas toucher au fruit de'fendu ; un certain partage de l'âme entre le bien et le mal ; un certain sentiment, vague et inconscient peut-être, que la poésie est diminuée par l'exclusion du péché et du malheur ; uniB certaine absence d'exécration en face du monstre infernal, surtout si son langage est élégant, si son visage est fardé, si son exigence est modérée, toutes ces pensées abominables ne dominent pas seulement les hommes livrés à l'erreur ; elles se glissent, elles s'insinuent dans les âmes honnêtes qui veulent être bonnes et droites. La fente par laquelle elles entrent, c'est la déchirure de l'unité. Les âmes dont je parle veulent le bien ; mais elles ne savent pas assez totalement, assez pleinement, assez pratiquement, assez absolument l'unité du vrai, du beau et du bien. Elles ne savent pas la laideur épouvantable de tout ce qui n'est pas la vérité pure. Elles ne savent pas la honte effroyable, sans nom, sans mesure et sans restrictions de toute chose appelée honneur^ si cet honneur n'est pas la dignité du vrai ; de toute chose appelée gloire, si cette gloire n'est pas la magnificence de la pureté. Elles ne savent pas cette unité profonde du vrai, du beau, du bien, unité qui doit être non pas seulement notre pensée, mais notre vie, et nous faire circuler dans le sang l'horreur de tout mensonge, surtout s'il est déguisé.

Beaucoup de gens croient qu'il faut, par vertu, s'abstenir du bonheur, parce que le bonheur est dangereux. Ils ne savent pas qu'il faut, par vertu, s'abstenir du malheur, parce que le malheur Coc dangereux.

Un des caractères que possède le goût du malheur, c est la stérilité de ce malheur et l'inutilité du regard qu'on jette sur lui. Le malheur est un aliment pour la vanité, pour la curiosité, pour l'illusion, pour le néant. Il n'a ni leçons, ni lumières, ni remèdes. Il ne sert à rien qu'à faire parler et à faire pleurer, malgré la dignité de la parole et la dignité des larmes qu'il outrage par son approche. Le malheur, dans ces conditions-là, devient une position et remplace, par une attitude mélancolique, le travail qu'on ne fait pas ; car le goût du malheur est une des formes de la paresse, et comme la littérature contemporaine a été, dans sa partie dépravée, l'apologie de la paresse, cette littérature a propagé et vanté le goût du malheur. Cette paresse dont je parle est une paresse adaptée aux hommes qui se croient grands, une paresse verbeuse, déclamatoire, doctorale et emphatique qui méprise l'action. Cette paresse, non contente de la pratique, s'élève à la hauteur de la théorie. Elle ne fait rien parce qu'elle est trop majestueuse pour agir. Elle s'admire dans sa niaiserie et surtout dans sa douleur. Elle tâche de pleurer et fait étalage des larmes stériles qu'elle essaye de répandre. Cette paresse prend quelquefois la plume pour donner aux hommes la passion du malheur. Les lamentations qui naissent ainsi n'ont ni vertu ni beauté. Elles ne corrigent ni n'éclairent ; elles énervent et enorgueillissent.

A propos de la passion du malheur, je vais signaler un genre de poésie qui vit de larmes, qui se nourrit de sang humain, qui s'abreuve de désespoir. Elle a un nom

bien connu, c*est Isl poésie légère. Ceux-là seuls seront étonnés de ce que je viens de dire, qui n'ont pas réfléchi à la légèreté que le désespoir contient. L poésie légère parle d'amours trompées, de vies perdues, de douleurs éternelles, de tristesses sans espérance, de rêves sans réalisation. La poésie légère est faite de sépulcres et d*ossements. Elle est morne, elle est noire, elle est terne, elle est stérile. Elle est lourde comme le vide*; elle est écrasée sous le fardeau qu'elle porte, et il y a de quoi; car ce fardeau, c'est l'absence de Dieu. La poésie légère a le droit de succomber. Toutes ces rêvasseries pleines de soupirs, de larmes et de mensonges, sont vides de Dieu et pleines de l'homme. Sous la charge qu'elle traîne, la poésie légère a le droit de succomber. L'éîégie ignore la joie et la lumière qui comptent parmi les devoirs de la poésie. La poésie légère célèbre le malheur, parce qu'elle manque de gravité. La poésie austère, celle qu'il faut aimer, célèbre la joie, parce que la joie vient de Dieu. Lœtètur cor meum ut timeat nomen tuum, disait le Roi-Prophète, et les psaumes de la Pénitence sont remplis du nom de la joie, parce que la pénitence de David était sérieuse et divine. Si son regret eût été léger et humain, David eût dit adieu, par forfanterie, à l'espérance. La joie est l'austérité de la poésie. Si la rosée est féconde, certes les larmes doivent l'être. Parmi les richesses de la création, il n'y a pas de richesses peut-être qui aient été plus prostituées que les larmes. Sainte Rose de Lima disait qu'elles appartiennent à Dieu, et que celui qui les donne à un autre Jes vole au Seigneur. Or les larmes sont devenues des abominations. Elles, dont l'essence est de se cacher, elles sont devenues des parades, des poses, des attitudes. Elles, qui sont les sanglots delà vérité, quand la vérité ne peut plus parler, elles sont devenues des men-

Fonges. Elles, qui sont des forces, elles sont devenues des dissolvants. Elles, qui sont des sources de vie, cachées plus haut que la pensée, elles sont devenues des sources de mort, cachées plus basque la défaillance. Il y a dans les larmes prostituées quelque chose qui ressemble aux sacrifices humains.

Le christianisme a restitué les larmes, comme le sang, au Créateur des cieux et des eaux. Il les a placées près des sources de la vie ! Jésus-Christ pleura près du tombeau de Lazare. Les larmes de Madeleine sont devenues un des grands souvenirs de l'humanité. Les peintres feraient bien de ne pas y toucher légèrement, et de ne pas les confondre avec les larmes contraires, dans la crainte d'un attentat. Les larmes sont montées si haut, qu'elles sont à leur place au tribunal de la pénitence, quand tout près d'elles le sang de Jésus- Christ tombe avec l'absolution sur la tète du pécheur.

Dieu fait ce qu'il veut des choses qu'il touche l II les emploie quelquefois à des usages étonnants! S'il touche les larmes, il fait d'elles la force des faibles et la terreur des forts.

Le langage chrétien désigne par un mot énergique la douleur d'avoir péché. Ce mot est la contrition, qui veut dire brisement. Si l'habitude ne jetait pas sur toutes choses le voile gris de l'indifférence, les hommes seraient singulièrement frappés de ce mot magnifique. Mais voici ce que je voulais dire : la contrition est pleine de joie. Le brisement du cœur est plus délicieux que les choses les plus recherchées. Je ne parle pas des délices vagues de certains sentiments qui ressemblent à des rêves, délices stériles et affaiblissantes. Les délices dont je parle sont des réalités fortifiantes, actives, fécondes. Ce sont des joies qui font agir.

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