‹ L'homme: la vie--la science--l'artChapitre 29 sur 47 · LA \1E · texte numérisé non relu

LA \1E

Pour apprécier un acte fait dans la vérité, il est bon d% regarderie même acte accompli dans l'erreur. Acôté du repentir, qui est un nom moins beau de la contrition, il y a le remords. Le repentir est bon; le remords est mauvais. Aussi le repentir donne la j oie et le remords la tristesse. C'est que Dieu est dans le repentir, et Dieu n'est pas dans le remords.

Le repentir calme le coupable ; le remords l'exaspère. Le repentir lui ouvre l'espérance, le remords la lui ferme. Le repentir est plein de larmes, le remords plein de terreurs. Le remords fait voir des fantômes, le repentir fait voir des vérités.

Mais je préfère le nom de la contrition même au nom du repentir. Je trouve dans la contrition beaucoup plus de joie et de lumière. Je veux, à ^ propos, attirer l'attention 8ur le langage du christianisme, langage étonnant de profondeur, qui ouvrirait des avenues sans fin devant nos intelligences et devant nos âmes, si l'habitude n'était pas toujours là pour méconnaître les dons de Dieu, pour passer, sans lever la tête, sous les étoiles et sous les paroles du ciel. Or le christianisme nous dit dans son langage :

«Faites un acte de contrition. »

Un acte de contrition 1 Quelle merveille, si l'habitude n'était pas là 1

Aux yeux de l'homme qui ne sait pas son âme, la contrition semblerait être, comme la tristesse humaine, quelque chose de purement passif; un amoindrissement, une déperdition de forces; et c'est exactement le contraire qui est vrai. Chose admirable I la contrition est un acte

Une certaine sagesse inférieure pourrait dire au coupable :

a Ne vous abandonnez pas à la douleur ; soyez homme ; montrez un courage viril. »

Le christianisme lui dit :

c Faites un acte de contrition. »

Il faudrait s'entendre. Plus une parole est belle,. plu» elle est dangereuse. It est impossible de dire quelle est l'importance du langage. Les mots sont du pain ou du poison, et c'est un des caractères de notre époque que la confusion universelle. Les signes du langage sont des instruments redoutables par leur complaisance. On peut faire d'eux l'abus qu'on veut en faire; ils ne réclament pas. Ils se laissent déshonorer, et l'altération des paroles ne se vévèle que par le trouble intime qu'elle produit dans les choses.

Il y a un mot de saint Paul dont la profondeur est tout à fait inconnue : l'Apôtre des nations déclare que quand il transporterait par la foi des montagnes, sans la « charité » il rCest rien.

Qui sait jusqu'où va ce dernier mot ?G&lui qui Ta prononcé connaissait d'étranges secrets.

Satan est celui qui n'aime pas, disait sainte Thérèse, et sainte Brigitte entendit ^rtir de la bouche du mau-» dit cet aveu terrible. Satan, parlant à Jésus-Christ, lui dit ces mots : Juge, je suis la froideur même.

Celui qui n'aime pas n'est rien, dit saint PauL

Dans quelle relation le néant et le péché sont-ils l'un avec l'autre? Quel nom porterait Tamour dans une langue supérieure à la nôtre, et quel nom porterait la substance? Ne serait-ce pas le même nom? Quoi qu'il en soit des mystères que garde au fond d'elle-même l'intimité, en tous cas, dans Tordre moral, la charité est la loi de la vie. Elle est le principe môme de l'activité. Si les hommes n'avaient pas tant d'affaires sur les bras, peut-être pourraient-ils réfléchir un moment sur cette chose trop vulgaire pour être remarquée, et trop profonde pour être comprise.

Mais, par cela même que la charité est la chose subhme, la réalité par excellence et la moelle des os de la créature, par cela même l'abus de la charité et le mauvais usage de son nom doit être spécialement et singulièrement dangereux. Optimi corruptio pessùna. Plus ce nom est beau, plus il est terrible, et s'il se tourne contre la vérité, armé de la puissance qu'il a reçue pour la vie, quels services ne rendra-t-il pas à la mort ?

Or, on tourne le nom de la charité contre la lumière, toutes les fois qu'au lieu d'écraser l'erreur, on pactise avec elle, sous prétexte de ménager les hommes. On tourne le nom de la charité contre la lumière, toutes les fois qu'on se sert de lui pour faibUr dans l'exécration du mal. En général, l'homme aime à faiblir. La défaillance a quelque chose d'agréable pour la nature déchue ; de plus, l'absence d'horreur pour l'erreur, pour le mal, pour Tenfer, pour le démon, cette absence semble devenir une excuse pour le mal qu'on porte en soi. Quand on déteste moins le mal en lui-môme, on se prépare peutêtre un moyen de s'excuser celui qu'on caresse dans son âme. De générale qu'elle était, l'atténuation se localise, et l'homme s'adoucit vis-à-vis de la faiblesse qui veut l'envahir, quand il a pris l'habitude d'appeler charité

l^accommodement universel avec toute faiblesse, même lointaine.

Il y a un mot, dans David, auquel on ne fait pas attention. Le voici: qui diligitis Dominum, oditemalum.

Le jour où le mal est entré dans le monde, il est né quelque chose d'irréconciliable. La charité, Tamour envers Dieu exige, suppose, implique, ordonne la haine envers l'ennemi de Dieu.

Dans l'ordre humain, l'amitié ne se mesure pas si bien à la vivacité de la tendresse qu*à la sympathie visà-vis de la souffrance. Si votre ami est heureux, voua pouvez manquer de tendresse à un moment donné et être encore son ami. Si votre ami est victime, dans sa personne ou dans son honneur, d'un accident, d'un attentat quelconque et que vous sentiez faiblement son mal, vous n'êtes plus son ami.

Qui diligiiis Dominum^ odite malum.

Voyez une mère : je la suppose bonne et intelligente. Elle redoute pour son fils une certaine relation ; il y a une fréquentationqu'elle voudrait rompre; une approche qui la fait trembler. Et pourtant l'homme devant qui elle sent le malaise de la crainte semble l'ami de son fils. Rien ne justifie en apparence cet avertissement sans parole qui ressemble à une antipathie capricieuse, qui menace et ne s'explique pas. En général, quand ce fait arrive, le moment ne se fait pas longtemps attendre qui justifie la terreur. L'enfant était menacé. La mère le sentait sans le savoir, et l'horreur d'une chose absolument inconnue était née en elle. Cette horreur était née sans connaissance ; elle était née pleine de lumière et vide de science. De quoi l'horreur du mal était-elle née? elle était née de l'amour.

Josaphat est un des personnages les plus mystérieux de rhistoire. L'Écriture est si sobre, si avare de détails, si solennelle dans ses silences I Ceux qui ne sont connus que par elle restent dans une ombre lumineuse pleine de terreurs et de mystères I Le nom de Josaphat signifie Justice ! La vallée de Josaphat est le rendez-vous des créatures, le dernier rendez- vous, le rendez-vous suprême de la suprême justice î Que de regards se sont élevés vers elle I Que de cris ! Que de soupirs étouffés ! Que de silences ardents et terribles I Que de choses, sans paroles, ont invoqué Josaphat !

C'est lui qui a vu ses ennemis se détruire ! C'est lui qui a dit cette parole profonde, qui ressemble à un cri de l'abîme, la parole de la Justice qui invoque la Puissance, et qui tomberait dans le désespoir, si la Puissance n'était pas là : Domine Deus, ergo nonjudicahiseosf Le besoin de justice devint chose puissante, et ceux qui étaient là pour le combattre se détruisirent entre eux. Ils se jugèrent eux-mêmes. Et ils firent par leur multitude ce que Josaphat ne pouvait pas faire, à cause de la multitude.

Car c'est l'habitude de la Puissance de changer les obstacles en moyens. Josaphat, dans son humilité, nt sentait trop faible pour résister à la multitude. La multitude venge Josaphat d'elle-même ; elle se déchire le sein avec les larmes qu'elle avait apportées contre loî; elle écrit avec son sang le nom de son ennemi. Josaphat, je le répète, signifie Justice, et la multitude contre laquelle il appelle Jéhovah se fait Justice elle-même à elle-même, et change en suicide le crime qu'elle allait accomplir.

Le lieu où Josapnat pria et vainquit devint le sépulcre d'une Yierge, qui est la Vierge Marie, mère de Dieu.

Les noms des hommes ont une importance inouïe, une importance qui leur échappe, parce qu'elle est au-dessus de leur intelligence. Leur nom parleleur être; c'est leur substance qui se trahit. Quelle est donc l'importance de celui qui s'appelle Josaphat? (Josaphal Jugement I) Il est même étonnant que, préoccupés depuis tant de siècles de la vallée où fut enterrée Marie, de la vallée où les victimes rencontreront les bourreaux, de la vallée où le mensonge sera vaincu et la noirceur dévoilée, les générations humaines aient tant oublié cet homme, probablement immense, dont le nom est devenale nom de la vallée où sera faite, pour toujours, la Justice.

Or, ce grand Josaphat, dont les dimensions inconnues épouvantent la pensée, ce grand Josaphat reçut un reproche du Seigneur.

Car il avait fait alliance avec le roi d'Israël. Paire alliance avec l'ennemi, ceci est le crime secret, le crime profond.

Il y a des crimes d'apparence, des crimes d'apparat. Mais l'intimité, qui a tout, a aussi son crime. Son crime est de s'allier avec l'ennemi.

La mesure de l'amour est dans l'exécration qu'on a pour la chose ennemie de l'ami. Le roi d'Israôl était l'ennemi de Dieu, Josaphat avait oublié la chose que Dieu exécrait.

L'alliance, le rapprochement, le voisinage spirituel de l'ennemi, sont les crimes contre l'intimité 1 Or, l'intimité, c'est la gloire, quand c'est de Dieu qu'il s'agit. Celui-là est le plus intime avec Dieu qui a le frisson le

plus solennel en face de la Majesté. C'est pourquoi le péché contre le Nom sacré couronne d'horreur le front des saints 1 Celui qui a senti passer sur lui l'haleine de la gloire deviect irréconciliable avec le crime contre la Gloire.

La charité le presee, c'est pourquoi il est intraitable, car elle l'oblige, comme une noblesse supérieure, à ne pas consentir aux choses de la haine. Celui qui transige avec l'erreur, celui-là ne connaît pas l'amour dans sa plénitude et dans sa force souveraine.

Après une longue guerre, quand on n'en peut plus, quand la fatigue amène la ressemblance de l'apaisement, on a souvent vu les rois, lassés de combattre, se céder les uns aux autres telle ou telle place forte. Ce sont là des concessions qui fournissent des moyens d'en finir avec le canon. Mais on ne traite pas les vérités comme on traite les places fortes. Quapd il s'agit de faire la paix, en esprit et en vérité, c'est la conversion qu'il faut et non l'accommodement. La Justice est tout entière ce qu'elle est.

Dans les relations d'homme à homme, quand un rapprochement semble avoir lieu, sans que le cœur du coupable soit changé, quand il croit qu'une poignée de main remplace le repentir et le sentiment de sa faute, ce rapprochement menteur s'ouvre promptement pour laisser voir la graine qu'il portait en lui. C'est une seconde séparation beaucoup plus profonde que la première. Il en est de même? vis-à-vis des doctrines. La paix apparente, qu'une complaisance achète et paye, est aussi contraire à la charité qu'à la justice, car elle creuse un abîme là où il y avait un fossé. La charité

veut toujours la lumière, et la lumière évite ju^qu*^ Tombre d'un compromis. Toute beaulè est une plèni» tude. La paix est peut-être, au fond, la victoire sùrt^ d'elle-même.

Que dirait-on d'an médecin qui, par charité, ménagerait la maladie de son client? Imaginez ce tendre personnage. Il dirait au malade: Après tout, mon ami, il faut être charitable. Le cancer qui vous rongo est peutêtre de bonne foi. Voyons, soyez gentil, faites avec lui une bonne petite amitié; il ne faut pas être intraitable ; faites la part de son caractère. Dans ce cancer, il y a peut-être une bête ; elle se nourrit de votre chair et de votre sang, auriez-vous le courage do lui refuser ce qu'il lui faut ? La pauvre bête mourrait do faim. D'ailleurs, je suis porté à croire que le cancer OHt do bonne foi et je remplis auprès de vous une mission de charité.

C'est le crime du dix-neuvième siècle que de ne pan haïr le mal, et de lui faire des propositions. Il n y a <iu'une proposition à lui faire, c'est de disparaître. Tout arrangement conclu avec lui ressemble non poH m^rne à son triomphe partiel, mais à son triomphe complet, car le mal ne demande pas toujours h chasser le bien; il demande la permission de cohabiter avec lui. Un instinct secret Tavertit qu'en demandant quelque cho^e, il demande tout. Dés qu'on ne le hait plus, il se wjnt ador^f ,

La paix, disais-je, est la victoire sûre d'elle-même. Ijfi paix est un écrasement. Cef^l un écrasement H»nez com« plet pour ne plus faire d'effort.

Le sommeil ^^rmble placé ao sommet de VtêCiMié

humaine: quand Teffort extérieur a fait son œuvra et atteint son but, Thomme s'endort. C'est la vie qui se recueille; c'est Teffort qui vainqueur au dehors, rentre en lui-même pour vaincre au dedans, car le repos est la victoire remportée par la force qui répare sur la force qui dépense. La paix ressemble au sommeil. Elle est le recueillement du vainqueur qui, ayant fait son œuvre et atteint son but au dehors, demande aux sources de la vie la régénération intérieure, et la victoire intime après la victoire éclatante.

Mais, pour qu'il en soit ainsi, pour que la paix soit la paix, il faut que la justice ait été assouvie, il faut un dégagement de lumière et de chaleur qui ait fait mou^ rir l'ennemi, car l'ennemi c'est le froid. Il faut que l'élément mauvais soit arraché, non pas voilé. Il faut qu'aucune rougeur ne menace les fronts de ceux qui vont s'embrasser. L'absolu est la chasteté de la victoire.

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