LE MYSTÈRE ET LE XVIII* SIÈCLE
rer et plaindre par tous ceux qui ne savent rien. Ce préjugé rend le dix-huitième siècle intéressant aux yeux de la foule, comme certains mélodrames et certains romans voudraient rendre intéressants, aux yeux delà même foule, les criminels.
Il y a des gens qui voudraient faire croire que les criminels sont de grandes âmes, ardentes et égarées, qui ont envahi les domaines du mal, parce qu'elles étaient trop grandes pour être emprisonnées dans le bien. On fait croire facilement ces choses-là au pauvre monde. La vérité est qu'en général les criminels sont des hommes mous, flasques, froids, qui glissent dans la boue et qui glissent dans le sang.
Ainsi a fait le dix-huitième siècle. C'est un être mou, flasque et froid, qui a glissé dans la boue et qui a glissé dans le sang. Stupide, insouciant, il a fait ce que font les bêtes.
Et voilà pourtant ce qu'on aimerait à nous faire admirer I Une immense duperie a été organisée dans le but de faire croire que le mal est beau, et qu'il est l'apanage des grandes âmes. La crédulité des hommes est telle, qu'il n'est nullement impossible de leur persuader cela. Cette créduhté dépasse ce que les conceptions les plus hardies pourraient attendre d'elle. Quand une génération a perdu la foi, on ne sait pas jusqu'où va sa crédulité. Elle n'a plus d'armure, elle n'a plus de ceinture; on fait d'elle tout ce qu'on veut.
Quand une génération a perdu la foi, on la ballotte, on la manie, on la roule parterre, on la berne dans une couverture de laine, comme les hôteliers espagnols bernaient Sancho Pança, et elle se laisse faire sans résistance^ On lui parle des pensées du dix-huitième siècle et même de ses excès de pensée ; on lui parle du patriarche de Ferney : et elle n'éclate pas de rire ; et elle
ne se dresse pas en fureur pour montrer à ceux qui parlent la trace du baptême sur son front I
Cette complaisance, cet aplatissement du front, cet avilissement intellectuel, voilà un des caractères les plus imprévus, les plus inconnus et les plus éclatants de l'esprit actuel. C'est qu'en effet il faut être fier de Dieu, ou bien rougir de lui. Il faut se glorifier en lui et le glorifier en soi, ou bien subir Tépouvantable honte de servir un Dieu qu'on n'adore pas, et de porter envie, en s'agenouillant, à ceux qui ne s'agenouillent pas.
C'est qu'il faut mépriser l'erreur avec toutes les forces de notre âme divinisée, et la pousser du pied comme une ordure, ou bien on finit par la trouver respectable, intéressante dans ses malheurs* un peu belle et presque vraie.
Certes, si jamais le devoir du dédain fut facile à accomplir, c'est vis-à-vis du dix-huitième siècle. Considérons-le un instant, au point de vue de l'ordre naturel.
Que font Rousseau dans la Philosophie, Voltaire dans la Littérature, Montesquieu dans l'Histoire, Buffondans l'Histoire naturelle ?
Ils font la même œuvre. Ils font une seule chose. Ils suppriment le mystère.
La chose est claire, en ne l'expliquant pas. Je crains de l'obscurcir si je la développe.
Rousseau croit ou parait croire que l'homme sait le dernier mot des choses.
Il repousse tout ce qui le dépasse. 11 rejette ce qu'il
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n'embrasse pas. Il étend Dieu, rhomme et la nature sur le lit de Procuste qu'ont Ldti ses petites mains. Quand il a fait un Dieu si petit, un homme si petit, une nature si petite que rien de tout cela ne Tétonne plus, il se repose et se complaît en lui, sans apercevoir dans son âme un monstre qu'il admet et qu'il admire : c'est la profondeur de son péché, et sa dégradation immense. 11 subit avec soumission cette tyrannie formidable, il aime ce maître qui est son péché, il ne discute pas, et, quoiqu'il soit incapable de le connaître, de l'embrasser, de le mesurer, de le comprendre, cependant il ne le rejette pas.
Voltaire, dans la littérature (je ne veux pas nommer l'Art à propos de ce sot). Voltaire n'a qu'une préoccupation, celle d'écarter le sublime. C'est que le sublime est nécessairement mystérieux. Les secrets de la parole sont profonds parce que la parole est chose sainte.
Il y a dans l'homme déchu une tendance vers la honte qui le porte à se moquer de sa propre gloire. Cette tendance, étonnante pour ceux qui ne connaissent l)as l'homme, évidente pour ceux qui le connaissent, cette tendance constitue ce qu'on a appelé l'esprit voltairien. Cette intention d'abaisser l'homme découle d'une haine profonde de Dieu. Cette haine a un genre de clairvoyance. Elle déteste l'homme, parce qu'il est l'image de Dieu. Elle le méprise, parce qu'il est la gloire de Dieu, et elle veut qu'il se méprise pour renoncer k être la gloire de Dieu.
Ce goût pour te déshonneur, ce plaisir de ravaler les autres et soi-même, cette bave qui souille tout, cette honte radicale, qui est l'esprit voltairien, cette honte est le fruit de Forgueil. A force d'orgueil, l'homme ne
veut pas se rapporter à Dieu. Et comme en Dieu seul il trouverait la gloire, pour ne pas la chercher là, il y renonce et préfère se précipiter dans la honte. L'homme qui adore ne peut pas se moquer de lui-même. Et voilà pourquoi Voltaire veut qu'il se moque de lui-même, afin de ne plus pouvoir adorer. Voltaire décapite l'homme et déshonore' la création, pour hriser l'image de Dieu et effacer la trace de ses pas. Or, il est temps que la justice se fasse, il est temps que cet homme et ceux qui l'aiment soient traités suivant leurs œuvres. Le hlâmer avec respect est une complicité. Il faut le mépriser comme la houe des ruisseaux, et que son nom, s'il demeure dans la langue humaine, serve à qualifier les infamies sans nom, auxquelles ne suffisent pas les colères connues.
Il y a, dans l'histoire de la médiocrité humaine, un nom qu'on peut rappeler ici. S'il n'appartient pas en fait au dix-huitième siècle, il lui appartient en droit; c'est le nom d'Ovide. Ce personnage est poète à la façon de Voltaire. Si un pari était ouvert, et si quelque récompense inouïe était promise à celui qui inventera une platitude inconnue, on fonderait des étahlissements, on travaillerait jour et nuit, pendant des années, et pendant des siècles : on ne surpasserait pas Ovide. Ovide, c'est le dix-huitième siècle anticipé. C'est une menace de la versification capable de faire pressentir la Henriade à quelque esprit un peu sagace.
Eh bien! cet Ovide, placé si bas dans l'échelle des êtres que je demande pardon de m'en occuper ici, cet Ovide, quel est son caractère, s'il est permis de dire qu'il ait un caractère? C'est l'absence du mystère. Et
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cependant, le récit des métamorphoses semblerait, au premier abord, comporter le mystère. N*est-il pas frappant qu'un homme puisse raconter ces horribles bêtises, sans se détourner d'elles un moment pour regarder les objets dont elles sont la parodie? Est-il possible qu'un homme, qui se donne pour poète, ait pu prolonger si longtemps cette arlequinade, sans heurter, même par hasard, une idée sur sa route? Ovide et le dix-huitième siècle voient du même œil la Nature, l'Art et la Religion. N'ont-ils pas l'un et l'autre écrit VArt d'aimer ? Leur plume n'était-elle pas trempée dans la même liqueur ?
Il y eut un homme qui s'appelait Pierre-Joseph Bernard ; Voltaire l'appela Gentil-Bernard. C'est ce Bernard qui avait écrit VArt d'aimer. Voltaire, l'invitant à dîner chez une dame de la Vallière, lui écrivit un jour:
Au nom du Pinde et de Cythère Gentil-Bernard est averti Que l'Art d'aimer doit, samedi, Venir souper chez l'Art de plaire.
Est-ce qne cane sont pas là des vers d'Ovide? Est-ce que ce n'est pas le style des Métamorphoses?
Voltaire est plus noir, plus agressif; son venin circule plus loin ; mais il se rencontre avec son prédécesseur sur le terrain de la galanterie. Il a, comme Ovide, un caractère de laquais et un habit d'arlequin. Tous deux exécutent, en se donnant la main, à peu près les mêmes grimaces, les mêmes gambades, et aussi les mêmes révérences, devant le même public enchanté.
Et Delille?et Saint-Lambert? et Lebrun? etCrébillon? et Guimond de la Touche ? et Lemierre ? et Marivaux ? etPiron? et Fabre d'Églantine? et Dorât? Voilà quels géants produisait ce dix-hui(ième siècle.
Si nous regardons sa philosophie, nous nous plongeons dans les pro Tondeurs effrayantes de Condillac. Helvélius nous entraîne sur les hauteurs où il habite. Comme un aveugle qui chanterait les couleurs, cet Helvétius n*a-t-il pas fait sur /e bonheur un poème en six chants? le malheureux! Et Dupuis? et Domet ? N'est-ce pas un phénomène qu'une pareille réunion? Et comment se fait-il qu'après avoir vu le dix-huitième siècle, les hommes, au lieu de rentrer sous terre, trouvent encore le moyen d'en être orgueilleux au dixneuvième?
Que fait dans l'Histoire Montesquieu? Il cherche à tout expliquer, en dehors du mystère, sans franchir la limite des choses connues, sans effrayer ses contemporains. L'Histoire est pour lui sans horizon, sans montagne et sans vallée, sans hauteur et sans profondeur. L'homme y apparaît resserré entre deux murailles, mutilé, aplati, sans aspiration et sans défaillance, seul et froid, loin de Dieu et ne souffrant pas de cet éloignement. Cette histoire ressemble à l'Histoire comme une présentation officielle ressemble au drame de la vie humaine.
Buffon, dans l'Histoire naturelle, emploie exactement le même procédé. 11 regarde la nature à travers l'atmosphère que le dix-huitième siècle place autour de l'homme. Cette nature ressemble beaucoup à une décoration d'Opéra-Comique. Cet homme était en toilette quand il écrivait; il met en toilette les animaux dont il parle. Tout est fardé sous sa plume. Buffon enlève à la création cette majestueuse simplicité par laquelle elle verse sur nous un enseignement dont peu d'hommes profitent.
La création a une voix profonde, haute, douce et mystérieuse. Elle semble garder un secret et inviter gravement les hommes à respecter ce qu'ils ne savent pas*
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L'instinct des animaux est le reflet obscur d'une volonté trop haute pour dédaigner les petits, et la conservation merveilleuse des espèces qui vivent sans prévoir, et trouvent leur nourriture à l'heure où elles ont faim, rend témoignage à l'attention de Celui qui voit tout. Le conflit des forces petites et grandes établit entre la vie et la mort un équilibre prodigieux, — et nos genoux se ploient d'eux-mêmes, et nous nous inclinons sous le poids des splendeurs de l'ordre. Au-delà de ce que nous voyons, nous entendons vaguement Tharmonie des merveilles que nous ne savons pas. Quand nous approchons du rivage masqué par une montagne, nous écoutons, avant de la voir, Ja colère de TOcéan, et dans les nuits d'été, quand nous perdons de vue les dernières traînées lumineuses, qui tremblent no3^ées dans un océan de lumière, nous oublions presque les espaces que nous décc^uvrons, entraînés par leur grandeur vers ceux que nous ne découvrons pas, et nous nous abîmons, au delà de nos regards, dans la profondeur des choses soupçonnées. Ainsi fait partout la nature. Elle nous conduit plus loin qu'elle-même.
Qu'est-ce donc quand le symbolisme, éclatant sur elle comme un éclair dans la nuit, jette une lueur nouvelle et plus mystérieuse sur l'ordre universel qu'il agrandit, sans le troubler? Unissant le monde visible au monde invisible, le symbolismfe entr'ouvre un secret étrange, qui est la relation des relations et l'harmonie des harmonies ; et à travers cette complication nouvelle, la simplicité de Tordre apparaît plus gigantesque. Si notre point de voe très restreint nous permet d'entrevoir et de soupçonner de telles magnificences, tantôt à. travers les fentes des rochers ouvertes sur le bord de la mer, tantôt par de petites fleurs au parfum délicat, tantôt à travers lés voiles du ciel déchirés par la lumière durant les nuits
de mai, tantôt derrière le chant du rossignol, quand la brise d'été secoue Taubépine comme un encensoir ; que peuvent donc apercevoir dans la nature, ou deviner derrière elle, les intelligences supérieures à l'homme en profondeur ou en pureté ?
Nous voilà bien loin de M, de Buflbn, et même incapables de revenir jusqu'à lui. Ne serait-il pas fastidieux de parler de ce qu'il a fait, après avoir parlé de ce qu'il n'a pas fait ?
Une fausse conception de la nature provoque presque toujours le ton sentimental. Peut-être l'homme qui doit prendre la création au sérieux, la regarder comme une réalité, est-il condamné, quand il la regarde d'un œil impur, à la dégrader parla fausseté du langage. La poésie, dans le sens où le dix-huitième siècle a pris ce mot, est une des choses les plus ridicules et les plus honteuses qui soient ; c'est une grimace honteuse qui, refusant de voir les choses comme elles sont, voudrait les voir comme elles ne sont pas, et prostitue les larmes à son ignoble jeu. Les larmes, mystère profond! les larmes qui condamnent quand elles ne sauvent pas.
Outre la parole articulée, l'homme possède deux paroles singulières, secrètes, inconnues, qui sont le rire et les larmes. Le dix-huitième siècle, non content de faire mentir la parole articulée, a fait mentir le rire et a fait mentir les larmes. Voltaire a accompli cette œuvre triple; il Ta accomplie copieusement jusqu'au bout, sans faillir et sans s'arrêter. Il a prostitué le rire quand il a voulu, par lui, déshonorer le mystère des choses surnaturelles ; il a prostitué les larmes quand il a voulu.
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par elles, déshonorer le mystère des choses naturelles. Le même homme qui se moquait de l'Écriture s'attendrissait à propos d'Orosmane. Il écrivait :
Je ne m'attendais pas, jeune et belle Zaïre, A.UX nouveaux sentiments que ce lieu vous inspire : Quel espoir si flatteur ou quels heureux destins, De vos jours ténébreux ont fait des jours sereins. La paix de votre cœur relève encor vos charmes, Cet éclat de vos yeux n'est plus temi de larmes, Vous ne les tournez plus vers ces heureux climats Où ce brave Françeiis devedt guider vos pas ; Vous ne me parlez plus de ces belles contrées Où d'un peuple poli les femmes adorées Reçoivent cet encens que Ton doit à vos yeux, Compagnes d'un époux et reines en tout lieu.*
La niaiserie poussée à ce degré réclamerait un terme qui manque dans la langue; mais la galanterie, qui attendrissait les sensibles spectateurs des anciennes tragédies, la galanterie qui permettait à Orosmane^ sultan et musulman, d'aborder ainsi Vobjet de sa flamme:
Vertueuse Zaïre, avant que Thyménée Joigne à jamais nos cœurs et notre destinée,
la galanterie n'est-elle pas une stupide et infâme parodie de Tamour, destitué du mystère qui est le fond de toute vérité ?
Le dix-huitième siècle traitait Tâme humaine comme il traitait toute chose : tous les espaces visibles ou invisibles étaient pour lui des boudoirs. Ces gens qui riaient de tout pleuraient dev^ bergeries de Florian. Or cette double lâcheté ne pourrait-elle pas nqu s aidera pressentir, entre le rire et les larmes, une admirable et très profonde ressemblance? Qui sait si ces deux paroles ne seraient pas situées au-delà du langage articulé pour dire ce qui échappe à celui-ci? Qui sait si elles ne re-
culent pas pour rhomme la limite de l'expression !..• Sara se mit à rire quand la naissance d'Isaac lui fut prédite; et Isaac porta le nom de Rire. Isaac, en hébreu, signifié Rire,
Le dix-huitième siècle n*a pas voulu mourir sans nous laisser son portrait. Ce portrait, c'est sa peinture. Si quelqu'un était tenté d'attrihuer à ces mauvais collégiens la proportion de grands hommes, je crois que le portrait de ces collégiens peint par eux-mêmes pourrait le guérir de cette maladie. La peinture du dix-huitième siècle n'est pas seulement ridicule, elle est honteuse. Watteau, Boucher, Fragonard, sont les enfants de cette société pourrie, et ces enfants sont des enfants terribles qui disent aux passants les secrets de leur mère. Toutes ces figures déshabillées et fardées ne sont pas seulement laides, elles sont dégoûtantes. Si au moins ces cadavres étaient verts, on les reconnaiv^ait pour des cadavres. Mais comme ils sont roses, on ne sait plus de quel nom les nommer.
Je n'en connais qu'un ; ils sont la figure du dix-htiitième siècle, pourri, frisé, fardé, infect et sentimental! Les bergers de Watteau ressemblent à des paysans, comme des tragédies de Voltaire ressemblent à des drames, comme Orosmane ressemble à un sultan, comme un devant de cheminée ressemble à un lever de soleil : et cependant la distance incommensurable qui sépare, toutes ces choses de la réalité semble petite, auprès de la distance qui les sépare de Tidéài. Que la justice de TArt se lève enfin, et que son glaive abatte ces têtes qui usurpent une place dans la mémoire des hommes.
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Tous les siècles ont vu de grands crimes, ©t l'antiquité en a commis qui seraient étonnants aux yeuxd^an être qui ignorerait Thomme. Mais, en général, soit dans la vie, soit dans la science, soit dans Tart, Thomme sentait la terreUr mystérieuse qui rend témoignage au Dieu inconnu ; et il attestait, en l'outrageant, la présence de Celui qui ne dort pas, de Celui qui voit les œuvres de la nuit, de Celui qui s'appelle éternellement rémunérateur et vengeur.
Le dix-huitième siècle fit autrement. Il ne voulut pas seulement outrager Dieu, il voulut l'oublier gaiement. Il voulut effacer son nom, faire une nature et faire une humanité où ce nom ne serait pas écrit. Il voulut enlever à l'innocence sa raison d'être et au crime son sérieux. 11 voulut badiner sur les ruines de Dieu et sur les ruines de l'homme.
Certaine.* gens croient que le dix-huitième siècle a exagéré et que c'est là son défaut. Loin d'exagérer, le dix-huitième siècle n'a pas terminé son œuvre. Il s'est arrêté en route. Certaines gens, disais-je plus haut, croient que les criminels sont de nobles âmes, qui, ne sachant pas maîtriser la fougue de leurs passions, s'égarent par excès de grandeur et d'énergie. Ces gens-là admirent le dix-huitième siècle. Or, c'est le contraire qui est vrai. Les criminels en général, et le dix-huitième siècle en particulier, sont des êtres mous, flasques, indolents, froids comme des serpents, insignifiants pardessus tout. — Je répète volontiers cette observation. On a tant de fois répété, déclamé et chanté le contraire !
Parmi les poisons qui sont dans l'air, je veux compter et signaler ce grain d'admiration qui se glisse entre
iOO LA VIE
quelques grains de blâme, quand ils agit de dire : Voilà le mal. Notre devoir est de flétrir, et non pas de faire quelque? réserves délicates. Le mal est un monstre dont il faut avoir horreur, au lieu de le regarder comme une chose curieuse, et avec une demi-complaisance. Le dixhuitième siècle aboutit à Estelle etNémorin, et j'admire qu'une débauche, prolongée pendant tant d'années, une débauche emphatique, qui s'admirait dans sa saleté, ait produit sur ses vieux jours cette niaiserie sans égale. Serpents, race de vipères, ce que vous prépariez dans dans votre orgueil, c'était une gravure de modes I
Ce qui caractérise l'époque où nous vivons, c'est que Terreur chez elle a perdu l'équilibre.
L'erreur moderne confond le miracle et le fantastique
Pour rétablir Tordre, étudions d'abord chez Thomnia la nature de la peur.
La peur est iiile du péché.
Le paradis terrestre était le temple de la sécurité. La menace relative au fruit défendu y introduisait la crainte, mais non la peur. La crainte et la peur sont, en effet, deux sentiments très différents. La crainte accompagne la joie, et Tamour, et la gloire. La peur est un affaissement qui procède de la défiance et de la haine.
L'Écriture prononce un mot dont nous ne connaîtrons jamais la profondeur : Lœtetur cor meum ut timeat nomen tuum.'Que mon cœur se réjouisse afin qu'il craigne votre Nom I La joie inspire la crainte du nom incommunicable, la crainte du nom de Jéhovah ! La joie dont parle l'Ecriture, c'est le sentiment profond, ardent, léger et sublime, le sentiment de la présence et
delà puissance de Dieu. La joie compte sur la Toute- Puissance qui éclate dans la gloire quand elle cède et se rend devant les enfants à genoux. C'est pourquoi la joie craint le nom de Dieu. Craindre le nom de Dieu, c'est n'avoir peur de rien.
La peur est la parodie de la crainte. La peur exclut la paix et apporte le trouble. La crainte suppose le respect profond de Tordre qu'on pourrait, mais qu'on ne veut pas troubler. La peur suppose le trouble qui naît du désordre, de la confusion, du pêle-mêle, la défaite de la sérénité, le triompbe de l'accident.
La crainte vient de la majesté de Dieu,
La peur vient du trouble qui naît de la loi violée.
Les choses divines ne troublent pas ; les choses infernales troublent toujours. Telle est, par exemple, la différence entre le repentir et le remords.
Le repentir apporte l'espérance qui pacifie le regret.
Le remords apporte le désespoir qui aigrit et exaspère le regret.
Le repentir est une pente qui mène aux larmes ; il a sa douceur, comme toute vérité sentie. Le remords mène à l'abîme; il est sans pitié, sans larmes et sans voix, aveugle, sourd et muet. Le repentir peut chanter; les Psaumes de la Pénitence nous indiquent les sons qu'il rend, quand le souffle passe.
Mais le remords ne parle même pas, il désespère et meurt.
Le remords précipite ; le repentir relève.
Le remords naît de la peur, le repentir naît de la crainte.
Beaucoup de gens, confondant le miracle avec l'action satanique, ou plutôt avec l'illusion humaine, car le diable n'est pour eux qu'une création de notre terreur.
beaucoup de gens représentent très bien le signe particulier du dix-neuvième siècle, la confusion de TÊtre et du Néant.
Ils confondent la terreur qui vient de l'illusion et celle qui peut venir du miracle; ils confondent Tordre fantastique et Tordre divin.
La vie a ses lois primordiales qui régissaient dans le paradis terrestre la nature innocente.
Les lois de la vie sont actuellement modifiées par les lois de la mort.
La Toutes-Puissance peut modifier et vaincre les droits actuels de la mort en vue de la vie, et troubler le désordre en vue d'un ordre supérieur. Voilà la résurrection.
En face d'elle, j'admets la crainte et laterreur fondues dans Tamour.
Mais supposez ce que Timagination humaine a toujours supposé, supposez un être qui échappe aux lois ordinaires de la mort sans rentrer dans Tordre de la vie, et qui trouble le désordre non pas en vue de Tordre, mais au profit d'un second désordre : voilà le revenant. Voilà le personnage fantastique. En face de lui, je conçois la peur et la terreur sans amour.
Car le revenant n'est pas délivré : il échappe illégalement.
Le ressuscité est vainqueur de la mort
Le revenant est vainqueur de la mort: il ne fait que la tromper un moment ; mais il est sous son empire. Il est avec elle en contravention, en rupture de ban. Mais il lui appartient plus que jamais. Il fait une escapade d'un moment qui le laisse tout entier dans le pouvoir de la mort.
Dieu est avec le ressuscité.
Le revenant est seul.
Le ressuscité est une réalité très supérieure aux réalités ordinaires. Le Lazare delà seconde vie a plus d'être en lui que le Lazare de la première vie.
Le revenant est une illusion; son domaine est celui de l'ombre. Aussi c'est la nuit qu'il paraît paraître. Il ne faut pas confondre une réalité d'un ordre supérieur avec une illusion.
Il ne faut pas confondre le corps honoré par la visite de la Toute-puissance, et le corps restitué, avec une ombre.
Si la résurrection inspire la crainte, cette crainte rassure, car elle vient de la présence sentie de Dieu vivant, qui sait donner à la fois la crainte et Tépouvante.
Le revenant, c'est-à-dire l'illusion que ce mot représente, apporte sa peur froide. Dieu, Thomme et la nature sont tous les trois absents de lui.
Le ressuscité apporte la plénitude et représente la surabondance.
Le revenant serait la forme du vide, s'il était quelque chose.
Le ressuscité est, d'une manière spéciale, fils du Dieu qui est la vie.
Le revenant est la création de notre néant.
Gomment ces mots de diables et de miracles ont-ils pu être associés dans une phrase pensée et écrite par un Iiomme?
Kosmos signifie à la fois le monde et Tordre. Jusqu'où donc ira, dans ce monde, le triomphe du pêle-mêle?
La peur est ce sentiment hideux qui de l'enfant de Dieu fait l'esclave tremblant des hommes et des choses. La crainte donne l'humilité. La peur dont je parle donne l'humiliation, mais cette humiliation laisse persister Torgueil, qui est le compagnon de tous les mensonges
La peur fait honte, et cet homme qui a honte et peur se redresse et fait le fier, tandis que Ja joie fait tombera genoux.
La crainte rassure : elle donne la tranquillité, elle appuie rhomme sur le souverain domaine de Dieu. La peur oublie Dieu, et divise toutes les choses créées ; la peur est panthéiste : par elle tout devient Dieu, excepté Dieu même.
La crainte et la peur se jouent, dans ce monde invisible, sur les confins de deux royaumes ennemis.
U y a un homme qui a été immortalisé parla terreur: c'est Pascal. Pascal avait la peur, il n'avait pas la crainte. S'il avait eu la crainte, il auraiteu la joie. Ayant peur, il fut triste, et celte âme, qui avait un besoin immense de dilatation, un besoin immense de lumière, se rétrécit et se replia sur elle-même. Pascal, qui fut uniquement préoccupé de la sainteté, ne devint pas un saint, n passa sa vie en face de lui, au lieu de la passer en face de Dieu. Acharné sur sa propre substance, il fit de lui-même sa pâture, tandis que c'est Tlnfini qui est la nourriture deThomme. Le jansénisme corrompait, dénaturait, empoisonnait la crainte: il la tournait en peur. Saint Augustin disait: Vis fugere a Léo, fuge ad i)6;ww.- Voulez-vous vous sauver de Dieu? Sauvez-vous dans le sein de Dieu.
Voilà la crainte: si elle est distincte de Tamour, elle n'est pas séparée de lui.
La peur, au contraire, si elle se sauve de Dieu, se sauve loin de Dieu. Aussi, au lieu de se sauver, elle se perd ; au lieu d'épanouir Thomme, elle le parque. Pascal, qui parla tant contre la vanité, fut victime et dupe d'une grande vanité; car il manqua de simplicité et d'amour. Dans sa tristesse, il ne trouva que Thomme; dans sa joie, il eût trouvé Dieu.
réalité suprême, notre résurrection et notre paix, donnez-moi la joie pour que je craigne votre nom. Car vous seul, 6 Dieu qui sondez les cœurs, vous seul connaissez la profondeur de cette parole ; Lœletur cor meum ut timeat nomen tuum. Vous savez par quels liens mystérieux, délicats et sublimes, sont unies la joie et la crainte, et de quelles façons, si la joie m'abandonne, la crainte de votre nom m'abandonne au moment môme. Jéhovah, qu'invoque Éiie sur le mont Carmel, Jéhovah, qui êtes ce que vous étiez alors, Jéhovah, qui serez ce que vous êtes éternellement, Jéhovah qui savez seul votre plénitude et ma défaillance, Jéhovah, Dieu fidèle, qui avez promis de donner à ceux qui demandent, je demande la joie, je demande la crainte de votre nom. Jéhovah, écartez de moi la tristesse et la peur. Car je suis si misérable que je peux avoir peur de quelqu'un ou de quelque chose, — et si j'ai peur, je cesse de craindre. Si j'ai peur d'un autre, je cesse de vous craindre ; la tristesse et la peur méprisent votre nom . Celui qui Êtes, donnez-moi la crainte et la joie, afin que je sente vivante en moi la signification inexprimable de votre Nom sans égal ; délivrez-moi de tout mal, passé, présent ou à venir. Être délivré du mal passé : quelle parole I Je la comprends mieux que je ne puis la traduire. Délivrez-moi des souvenirs qui font peur, délivrez-moi des menaces de l'ennemi I Que je meure à la mémoire des cauchemars d'autrefois ! A timoré inimici eripe animam meam. Que votre Nom écrase celui qui veut provoquer la peur et étouffer la crainte; que votre nom règne et domine dans la liberté de nos âmes affranchies!
Ut sine timoré de manu inimicorum nostrorum liberati^ serviamus illi^ in sanctitate etjustitia, coram ipso, omnù bus diebus nostris.
Que votre Nom nous abrite dans les rayons de sa gloire souveraine, afin que, sans peur et pleins de crainte, nous Tadorions en sécurité, dans la forteresse de la lumière ! Amen à la joie et à la crainte 1 Quand je disÂmen, je dis Fiat, et par une providence spéciale je rencontre aussi votre Nom, 6 vous qui êtes sans borne et qui vous appelez Amen.
Qu'est-ce donc que le monde? Ce mot odieux «. l'air de ne rien signifier du tout, et cependant il est odieux.
L'étymologie nous servira peu en apparence. Mundut en latin signifie pur; le monde, c'est l'impureté même. Ko<7^o;, en grec, signifie à la fois ordre et monde.
Le sen.^ actuel du mot « homme du monde » ne se rattache donc, au moins en apparence, ni à mundus ni à
Si nous revenons à l'étymologie, ce sera par un détour.
Le monde, est-ce le péché ? Évidemment non. Il y a une difi'érence énorme. Sans doute, le monde est dans le péché, mais il est toujours situé en une région spéciale ; il a ses domaines à lui dans le mal, et ce sont ses domaines qu'il s agirait de terminer, ou au moins d'indiquer.
Un assassin est un pécheur ; un voleur de grande route, comme on disait autrefois, est un pécheur. Sainte Marie l'Égyptienne, avant sa conversion, était une pécheresse.
Ce sont là des pécheurs ; ce ne sont pas des gens du monde.
Il y a plusieurs mois terribles dans l'Evangile, et, parmi ces mots, voici l'un des plus terribles : Non pro mundo rogo.
Je ne prie pas pour le monde. Celui qui parle ainsi connaît le fond des choses et va mourir pour les pécheurs. Il ne prie pas pour le monde, c'est saint Jean qui nous le raconte ; c'est à cette même cène où il a dormi sur la poitrine de Jésus-Christ, c'est à ce moment solennel où les bras de Dieu allaient s'ouvrir sur la croix, c'est à cette cène, c'est à ce moment que saint Jean a entendu la Vérité dire : a Je ne prie pas pour le monde. » Vous savez ce qui est écrit ailleurs à propos des tièdes. Sans entrer dans les profondeurs de ces deux paroles, je voudrais, en regardant le monde, tel qu'on le voit, savoir à peu près de quoi on parle quand on parle de lui.
Le péché est le désordre, le désordre évident, avoué, violent, désastreux. Les passions font des ruines, et ne s'en cachent pas. Quelquefois môme elles s'en glorifient. Mais, encore un coup, qu'est-ce que le monde ?
Le monde serait-il le domaine du péché, attiédi par la prudence ?
Le monde serait-il le domaine du péché, circonscrit par la tiédeur de la température?
Le monde s'étend aussi loin que la tiédeur de l'air. Là où l'air est chaud ou froid, le monde s'en va scandalisé.
Et ainsi, comme il se fait à lui-même, au fond du désordre, un ordre apparent qui tient à sa tiédeur, — et au fond de l'impureté, une pureté apparente, qui tient à sa tiédeur, — peut-être renconlre-t-il, à ses propres
yeux, la signification étymologique du mundics et da xoTfAoç, qui ont besoin de l'ironie pour reconnaître en français le monde, Tinfâme par excellence, celui qui s'appelle le monde.
Les barrières de la tiédeur séparent le monde des péchés qui ne sont pas à lai.
Dans la catégorie des températures, la tiédeur correspond à la médiocrité. Or, la médicrioté est l'espace du monde. Le pécheur a des passions mauvaises, mais le monde aie goût du mal, le goût, non pas le transport.
Le monde a des goûts et des opinions; il n'a niamoar ni haine.
Ses goûts sont pour les choses mitoyennes. Ses opinions craignent d'être absolues, et par là de ressembler à des convictions. Elles ont cela de particulier qu'elles n'excluent pas les opinions contraires ; je dis les opinions, je ne dis pas les convictions. Les opinions du monde pactisent volontiers avec les autres o^Hmons qui sont de leur espèce. Que ces opinions-là se contredisent ou non entre elles, elles n'en sont pas moins Inen ensemble ; car quelque chose les unit : c'est une haine profonde et tiède contre l'ennemi commun, c'est-à-dire la Vérité.
Les opinions du monde, même quand deux d'entre elles luttent ensemble, sont coalisées contre la Vérité. Cette coalition est la parodie de l'union.
Tous les dieux étaient reçus dans le Panthéon romain, excepté Jésus-Christ. Toutes les opinions sont reçues dans le Panthéon du monde ; la Vérité seule est mise à la porte.
LE MONDE 11 i
Le monde ressemble à une hôtellerie où les passants trouvent place. Qu'une erreur passe au dehors et veuille entrer, les convives se serrent, et lui font place au banquet. Mais si la Vérité frappe à la porte, toutes les places sont prises et certains voyageurs, parfaitement choisis, sont chassés : Qui non erat eis locus in diversorio.
Le monde, si borné et si aveugle, a cependant un instinct merveilleux, quand il s'agit de reconnaître et de chasser. Il ne se trompe pas, il vise juste ; il se fait justice, il s'exile. Il s'exile en voulant s'exiler; car l'étranger qui s'en va emporte la cité habitable.
Le monde, lui, s'exile au désert. Qu'importe que ce désert se nomme ici la foule : il n'en est pas moins le désert, c'est-à-dire le vide, c'est-à-dire la mort.
Le désert, le vide et la mort, c'était Rome, quand Jean était à Palhmos. Pathmos était la vie, Pathmos était la cité. Voilà pourquoi saint Denis admirait la justice du monde qui fuyait, disait-il, la face de saint Jean.
Le monde est un désert où la foule va et vient. Elle est très pressée ; on dirait une armée en déroute ; cette armée fuit, que fait-elle? Elle continue depuis Pathmos ; elle poursuit sa fuite haletante, elle fuit la face de saint Jean. Elle fuit en désordre, péle-méle ; les fuyards se tournent les uns contre les autres, et, dans leur égarement, s'égorgent entre eux; car ils combattent dans la nuit. Mais leur terreur les aveugle : ils fuient la face de saint Jean.
Cette armée en déroute se trompe de chemin ; elle s'égare dans le désert, elle est trompée par des rêves et trompée par des mirages. Elle est poussée en tous sens; elle va au gré des vents qui lui jettent le sable dans les
yeux, et, cependant, elle est poussée par une idée 6xe i elle fuit la face de saint Jean. Elle déguise son tumulte sous une apparence affairée ; mais sa principale affaire est de fuir la face de saint Jean. Tout le reste est un détail.
Voyez ces gens : ils vont, ils viennent, ils vendent, ils achètent, ils causent, ils remuent, ils discutent, ils se saluent, ils sont polis, ils sont courtois ; ils mentent, ils bavardent, ils flattent, ils dénigrent, ils séparent, ils égorgent, ils détruisent, ils empoisonnent. Mais leur principale affaire est de fuir la face de saint Jean.
Fuir la face de saint Jean, voilà leur travail intime, leur vie intérieure, la moelle de leurs os, l'essence qui produit tous leurs parfums; le reste est un détail, un ornement, une toilette, qui varie suivant la mode du jour, ou le caprice du personnage.
Le péché est moins déguisé que le monde. Il montre mieux ce qu'il est et ce qu'il fait. Le monde ment toujours. Il ne fait jamais ce qu'il semble faire.
Le monde aime à contrefaire. Il est le singe de la sagesse ; il a fabriqué une sagesse à son usage ; cette sagesse ressemble à la sagesse, comme l'orang-outang ressemble à l'homme.
La sagesse vraie rencontre la paix sur la hauteut parce qu'elle domine les contradictions. La sagesse du monde rencontre une paix qui ressemble au monde dans le trou où elle est tombée, parce que de ce trou elle n'aperçoit plus en quoi le blanc diffère du noir.
La sagesse vraie tend à unir. La sagesse du monde tend à amalgamer des éléments qui ne peuvent pas s^jnir, et, quand elle voit qu'elle les a juxtaposés, elle
croit qu'elle les a fondus. Dès que l'on cohabite ensemble, le monde s'imagine qu'on est uni.
L'homme du monde ne craint pas de faire mal. Mais il craint de choquer. Il ne connaît pas les harmonies, mais il connaît les convenances.
C'est la convenance qui, dans le monde, remplace l'harmonie.
Le monde aime la haine ; mais il faut que cette haine, attiédie par la température des salons, évite certains éclats. Il faut qu'elle appelle à son secours certains nnensonges. Quand ces mensonges lui sont venus en aide, elle peut se présenter dans le monde, avecTaplomb d'une personne en toilette.
Quand la haine a fait sa toilette, elle est dans Tordre du monde, elle est en règle, elle peut entrer.
La loi du monde est peut-être rinsignifiance. Si un homme vivant se trouve par accident dans le monde, il faut qu'il se fasse insignifiant, plus insignifiant même que les autres, parce qu'il est suspect. Pourvu qu'il efface toute vérité et toute lumière, il peut être supporté un moment. Mais, comme l'essence des choses ne se trahit jamais longtemps, il viendra un moment où le monde, dans sa clairvoyance, se détournera, et, dans sa justice, se séparera.
L'insignifiance est si chère au monde et si nécessaire à ses voies, que le mal lui-même, bien qu'il lui soit naturellement sympathique, lui devient antipathique, si, mêlé à un principe de bien, il fait éclater, en vertu de ce mélange, le cercleque la mort trace autour du monde. Si le mal, altéré par un mouvement généreux, s'emporte et fait explosion, il reste encore quelquefois dans le domaine du péché, mais il ne reste plus dans le domaine du monde.
Le monde aime le mal, mais il l'aime confît, fardé,
peigné, habillé suivant les habitudes ; il aime le péché, mais il aime le péché propret, gentil, attifé.
Dans les domaines du péché, on ment par intérêt, par passion, par honte, par peur. Dans les domaines du monde, on ment sans intérêt, sans passion, sans honte et sans peur. On ment parce qu'on est du monde, on ment par amour-propre, par vanité ; on ment par tiédeur, on ment parce qu'on ment, on ment comme on respire, parce que le mensonge est, dans ce pays-là, identique à la parole.
Que dirait-on, dans le monde, si l'on ne mentait pas ?
Le pécheur peut, après avoir menti, dire la vérité.
Mais le monde, quand il a menti, continue à mentir ; et, s'il dît la vérité, il ment encore. La vérité devient mensonge en touchant ses lèvres. Quand le monde dit la vérité, il croit exprimer une opinion comme une autre ; il veut que cette vérité soit entourée de mensonges et vive avec eux en bonne intelligence. Il veut qu'elle soit déshonorée par d'infâmeè voisinages, et; quand il l'a tellement souillée qu'il ne la reconnaît plus, alors il la tolère, parce qu'elle est devenue mensonge ; — et ce mensonge est précieux, car il abrite les autres, il les autorise, il les prend sous sa sauvegarde, il leur enlève ce qu'ils auraient de trop violent, de trop cru, de trop net. Cette vérité devenue mensonge, par le ton, par l'accent, par l'entourage, par le contexte, cette vérité achève de confondre le bien et le mal, et les gens du monde sont contents.
Dans les moments où l'homme du monde dit la vérité, il prend avec elle un ton protecteur. On dirait qu'il consent à ne pas mentir toujours, et qu'il y consent par impartialité. On dirait que, par pitié, il veut bien permettre à la vérité de se trouver un instant sur ses lèvres. Il lui accorde cet honneur, et il le lui fait payer sur-le-
champ, en la rendant l'égale du mensonge qui reprend bien vite ses droits, et qui rentre en possession de sa chose.
L'apparence de l'impartialité est un des pièges les plu» affreux que la tiédeur tende à ses dupes, et le monde aime beaucoup à tendre ce piège-là. Il prend des airs^ de justice, le misérable! Rien ne trompe avec une force et une autorité si redoutable que la vérité mal dite. Elle donne aux erreurs qui l'entourent un poid» que ces erreurs n'auraient pas elles-mêmes. Elles les rend impo» santés. Le mélange de la vérité et de l'erreur produit, dans la bouche du monde, des effets désastreux. Il donne à la vérité l'apparence de l'erreur, à l'erreur l'apparence de la vérité. Il fait participer Terreur au respect qui est dû à la vérité.
Quand la vérité se rencontre sur les lèvres de l'homme du monde, elle est entrelacée avec Terreur, et toutes deux sont si bien entrelacées qu'on ne les distingue plus. Elles s'embrassent, et ceux qui ont la vue basse les prennent pour deux sœurs.
Le monde, c'est la vieillesse ; il est difflcile d'imaginer combien les gens du monde sont vieux. Les jeunes gens surtout sont remarquables par leur décrépitude, parce qu'elle est en eux plus monstrueuse, et par là plus éclatante. Tous ces vieillards de vingt ans, sans enthousiasme et sans désir, qui fuient la face de saint Jean, la fuient lourdement, lentement, tristement, pitoyablement. Ils se traînent, pour la fuir, dans un chemin où Ton ne respire pas, sans vue, sans montagne, sans air et sans horizon. Ils se condamnent non pas seulement
à la douceur, mais au désespoir. Pour fuir la face de saint Jean, ils tournent le dos à Dieu, font leurs affaires sans adorer, et s'ennuient à jamais. •
11 y a sans doute un secret de rajeunir; ce secret appartient à Dieu qui réjouit la jeunesse. Dieu est le maître du temps, et le temps s'arrête, quand il parle, comme sont pétrifiés les bœufs quand le tonnerre gronde. Dieu, qui a puissance sur le feu, est le gardien de la jeunesse. Dans sa jeunesse éternelle, la sainte Vierge, la bienaimée de Dieu, n'a pas connu de diminution. Elle est sortie de l'enfance, elle n'est pas sortie de la jeunesse. La jeunesse ressemble à un dépôt qui ne pourrait être confié qu'à Dieu, parce qu'aucune autre main n'est de force à le tenir. Aussi les ennemis de Dieu détestent la jeunesse, comme s'ils voyaient, en elle, un reûet de celui qu'ils haïssent. Ils détestent la jeunesse, et, au lieu de la retenir, par la vertu de l'Éternel, à l'heureoù le temps l'emporterait, ils supplient le temps de hâter les pas et de l'emporter avant l'heure. Le monde déteste la jeunesse, la vraie jeunesse. Il aime à paraître vieux et à l'être. Le monde vieillit les enfants.
Ne croyez pas que l'esprit du monde soit borné aux salons et aux lieux où on le croit généralement accepté et renfermé. Les salons, s'ils sont vivants, peuvent être vides du monde et pleins de la vérité, tandis que le monde peut remplir etremplitsouventdeson infamie surabondante les maisonsisolées, désertes, inhospitalières, les foyers sans chaleur où l'on n'aime pas l'étranger, les affreuses demeures qui refusent à Thumanilé la communion et l'amour.
Sur un rivage breton où il y a quelques baigneurs en
LE MONDE li7
été, et en hiver personne (quelques rares familles de pêcheurs habitent ce désert où la nourriture môme est rare et difficile) ; sur ce rivage, je causais un jour avec une paysanne, et elle me confia le désir qu'elle avait de quitter le monde. J'admirai la profondeur de cette parole, et la connaissance qu'elle avait du monde, dans le sens vrai de ce mot. Le monde pouvait être dans sa cabane, d'autant plus hideux peut-être que la grande mer était plus voisine. Peut-être le bourdonnement des hommes était rendu plus insipide encore par le bruit solennel des vagues.
La loi du monde est l'effacement. Lui qui n'aime rien, il aime le niveau. Il veut faire passer toutes les têtes sous son joug, et ses sympathies sont acquises à ce qui est bas naturellement. La grandeur est sa haine, de quelque genre qu'elle soit, en quelque lieu qu'elle se manifeste. La médiocrité est son attrait. Le monde lui ouvre spontanément les portes dont il a la clef, et elle entre avec l'aplomb que donne le sentiment du droit. Elle est chez elle, dans le monde, et elle agit vis-à-vis des autres avec l'insolence qui est son caractère, à elle, et avec l'aveuglement qui est son caractère, à lui. La médiocrité est insolente, aussi naturellement que le monde est aveugle. S'il se passe quelque chose à côté d'eux, la médiocrité insulte, et le monde ne regarde pas.
Le goût du monde pour l'eCTacement est si prononcé, qu'il ne faut pas, pour lui plaire, aller très loin, même dans sa direction. Il ne faut pas trop faire ce qu'il fait. Il ne faut pas trop le dépasser, il ne faut pas excéder, même à son profit, ses habitudes. La tiédeur est son
élément, et quiconque sortirait de cette région-là encourrait sa disgrâce. Il ne faut pas avoir pour ses intérêts plus de zèle que lui-même. On aurait Tair de quelque chose et il faut n'avoir Tair de rien. On se distinguerait de son voisin, et il faut lui ressembler.
Le caractère des hommes du monde étant de n'en avoir pas, la multiplicité est leur domaine. Il font mille choses: ils vendent, ils achètent, ils causent, ils lisent, ils écrivent, etc. etc. Quel est le lien qui unit entre elles les actions d'un homme du monde? On dirait qu'il n'y .en a pas ; ses actes se suivent et ne s'enchaînent point. Quel est le lien qui unit entre eux les hommes du monde? On dirait qu'il n'y en a pas. lisse coudoient et ne se touchent jamais. En réalité pourtant il y a un point de conlact,ily aunmotderalliement.L'unité, disons-nous, a une parodie qui est la coalition. Les hommes du monde ne sont pas amis : mais ils sont coalisés. L'unité vit d'amour. La coalition vit de haine. Les coalisés sont des ennemis privés qui se joignent ensemble contre l'ennemi public. Les hommes du monde ont une haine commune qui leur donne une occupation commune, qui détermine le point central de leur activité.
Le monde avait mille affaires, pendant que l'aigle écrivait à Pathmos son Apocalypse. Mais, malgré les mille affaires, le monde n'avait qu'une affaire, c'était d'éviter et d'oublier Pathmos. Les hommes du monde ont mille affaires; mais ils n'ont qu'une affaire, — car ils n'ont qu'une haine et qu'une terreur: ils fuient la face de saint Jean !
L'Antiquité, qui corrompait tout, donnerait de singulières leçons à qui saurait ne pas se laisser duper par elle. L'admiration qu'on nous inflige en sa présence nous trompe doublement. D'abord cette admiration nous fait respecter ce qui est méprisable. Ensuite elle nous empêche de découvrir, au fond du mensonge, la vérité que ce mensonge contient. Pour profiter d'un mensonge, en effet, il faut le connaître à fond; il faut le percer à jour; il faut être le contraire d'une dupe ; il faut être un chimiste qui dégage du poison la substance que le poison cache et corrompt. Il paraît que l'arsenic contient de l'or. Mais, pour découvrir l'or, comme il faut avoir regardé profondément dans la substance de l'arsenic 1 comme il faut lui avoir arraché son secret !
Il y a trois façons de se comporter vis-à-vis du poison.
La première consiste à l'avaler, c'est ce qu'on fait généralement. Alors on admire l'antiquité, on absorbe l'arsenic et on meurU
La seconde consiste à le rejeter sans le connaître. Alors il devient inutile. C*est ce qu'ont fait ceux qui, dans ces derniers temps, ont proscrit en masse toute Tantiquité.
La troisième consiste à analyser, h s'emparer de son secret, à lui arracher le cœur.
Alors on trouve l'or dans Tarsenic, et le vrai dans rhistoire.
c Quelle vérité, disait de Maistre, ne se trouve pas dans le paganisme I »
Et il cite, à Tappui de sa proposition, une foule d'exemples. Il énumère les secrets que Tantiquité a trahis. Car l'antiquité trahit les secrets qui lui ont été confiés: elle les trahit de deux manières. Elle les révèle, et elle les corrompt.
Or, parmi les secrets que l'antiquité trahit, de Maistre aurait pu compter le sphinx.
Le sphinx est un monstre qui propose l'énigme de la Destinée : il faut deviner l'énigme ou être dévoré par le monstre. Quoi de plus absurde ? Mais quoi de plus profond, si les hommes savaient lire I
« Devinez ! » Ce mot est dans la langue humaine un mot bien singulier. Caria chose qu'il explique ne semble pas être à la disposition de l'homme. Et cependant elle est pour l'homme d'une importance qui fait frémir. Pour accomplir cette chose, il n'y a pas de procédé connu, et cependant nul ne peut dire à quel regret s'expose celui qui ne l'accomplit pas.
L'histoire àe la vérité et l'histoire de l'erreur sont remplies toutes deux de rencontres, et d'événements, qui semblent fortuits.
La vie mêle ensemble les personnes et les choses : le bien, le mal, le médiocre, le très bien, le trAs mal, le sublime, le hideux ; tout cela se coudoie dans les rues. La terre, qui est grise, semble jeter sur toutes choses un manteau gris. Les hommes se resserablent beaucoup en apparence. Le costume établit une dissemblance arliticielle, l'usage en établit une autre, la timidité en établit une autre, la dissimulation en établit une autre, Tignorance en établit une autre: on vit sur des apparences.
Une multitude innombrable de voiles cache les réalités. Les hommes ne disent pas leurs secrets ; ils gardent leur uniforme.
L'homme qui verrait de sa fenêtre une rue très populeuse serait épouvanté, s'il réfléchissait aux réalités magnifiques ou affreuses qui passent devant lui, sans dire leur nom, déguisées, couvertes, dissimulées profondément, — semblables les unes aux autres, si l'apparence est seule consultée.
Mais son épouvante augmenterait, si ce spectateur intelligent d'une foule qui ne parle pas se disait :
— Ma vie dépend peut-être d'un des hommes qui passent ici, sous mes yeux : peut-être un homme que j'attende, peut-être un homme qui m'attend est là, devant ma porte. Mais il y a beaucoup d'hommes devant ma porte. — Si celui dont je parle se trouve ici, à quelsigne le reconnaître?
La vie privée des hommes, la.vie publique des nations, rinstinct secret, la littérature, le roman, l'histoire, le souvenir du passé, les besoins du présent, l'attente de l'avenir, tout avertit l'homme qu'il peut avoir besoin de deviner, — et il n'y a pas de règle pour bien deviner.
De là le sphinx.
Le spectacle des choses qu'il faut deviner, et qu'on ne devine pas, a conduit l'antiquité sur le bord d'un abîme, et Tabîme a attiré sa proie. Cet abîme, c'est la fatalité. Au bord de la fatalité, penché sur le gouffre, se tient le sphinx, dans une attitude mystérieuse et terrible.
Si la fatalité était vraie, toutes les questions seraient insolubles, et Tunique réponse qui leur conviendrait à toutes serait le désespoir.
Mais, en général, les questions qui semblent appeler une réponse désespérante sont des questions mal posées, et les réponses désespérantes sont souvent aussi super-* ficielles qu'elles semblent profondes.
Il y a à toute heure en ce monde tme inconnue à dégager, un X, un grand X qui défie les ressources de l'algèbre.
Le sphinx antique voulait qu'il n'y eût pas de réponse.
Il y a une réponse, et nous poavons tuer le sphinx.
Gomment faire pour deviner?
Un pauvre approche et demande l'hospitalité ?
Si c'était l'ange du Seigneur!
Mais aussi si c'était un assassin I
Comment donc faire pour deviner? Faut-il un effort de pensée, un acte étonnant d'intelligence ?
Non, voici le secret.
Deviner, c'est aimer.
Demandez à tous ceux qui ont deviné comment ils ont fait? Ils ont aimé, voilà tout.
L'intelligence, livrée à elle seule, s'embarque dans un océan de pensées. Le problème de la vie se dresse devant elle, et si l'aiguille aimantée a perdu la science du nord, si la boussole est affolée^ Fintelligence peut très facilement parvenir, en pratique, au doute ; en théorie, à la fatalité.
Le sphinx antique, c'est Tintelligence impuissante aboutissant au désespoir, et se précipitant dans la mort.
L'amour sait mieux son chemin. Il arrive, en pratique, à la lumière ; en théorie, à la justice.
Voici une vérité admirable : cette récompense décernée à qui devine, refusée à qui ne devine pas, récompense qui scandalisait tout à l'heure l'intelligence égarée du spectateur que je supposais à sa fenêtre .cherchant quelqu un, cette récompense, décernée ou refusée, contient une suprême justice, une justice supérieure à la justice qui dit ses règles.
Celui qui devine est récompensé, parce que celui qui devine est celui qui aime.
Celui qui ne devine pas n'est pas récompensé, parce que celui qui ne devine pas est celui qui n'aime pas.
Celui qui aime la grandeur et qui aime l'abandonné, quand il passera à côté de l'abandonné, reconnaîtra la grandeur, si la grandeur est là.
Celui qui passe à côté de l'homme qui a besoin, reconnaîtra le besoin, s'il aime l'homme près de qui il passe. Celui qui passe près de l'homme dont il a besoin reconnaîtra celui qu'il cherchait, s'il l'aime assez pour ne pas lui envier la place qu'il occupe, la place de celui qui donne et de celui qui pardonne.
On a souvent comparé la vie à un voyage; la compa^ raison, pour être vieille, n'a pas cessé d'être juste.
L'illusion du désir se sent en voyage mieux que partout ailleurs. En voyage, l'homme qui désire et qui réfléchit sur son désir se prend, s'il veut, en flagrant délit d'illusion.
Quand on est à Paris, on ne voudrait pas, même si la chose était possible, supprimer la route et arriver sans voyage au terme du voyage. On veut, comme le pigeon de La Fontaine, voir...
Voir, quoi ?
Je n'en sais rien, ni vous non plus.
S'il y avait une chose ici-bas qui valût la peine d'être recherchée pour elle-même, cette chose-là dispenserait d'en chercher d'autres et mettrait fin au voyage de rhomme. Mais cette chose, je ne la connais pas, ni vous non plus.
A Paris donc, Thomme qui va partir caresse l'idée de son voyage et ne voudrait pas être arrivé déjà au but. En route, il espère voir.
Quand il est monté en chemin de fer, habituellement
il regrette la diligence d'autrefois, la vue des chevaux, la voix du postillon, etc. etc. etc.
Si le chemin de fer l'abandonne à moitié chemin, et s'il finit la route dans une vieille voiture, il pense aux avantages du chemin de fer. Il trouve bien lente la vieille voiture, et désire habituellement le relai suivant. J'ai mille fois vu et commis cette innocente niaiserie de désirer le prochain village de la route, comme si, au relai, m'attendait le bonheur.
Après le relai, comme le bonheur manque à ce rendez-vous, le désir d'être arrivé au terme môme du voyage se fait sentir; et quand on parvient au but, quand on est arrivé, quand on est définitivement descendu de voiture, une impression de tristesse se dessine dans l'âme.
C'est que l'attente, quelle qu'elle soit, est toujours trompée.
Elle est trompée, fût-elle surpassée. Car, si elle est surpassée en un sens, par l'éclat extérieur du spectacle aperçu, elle est trompée, en un sens plus important, par l'absence de la plénitude que l'on cherchait.
Les rives du Rhin, les montagnes delà Suisse peuvent être plus belles que vous ne le pensiez. Mais elles ne peuvent pas produire sur vous l'efFet que vous attendiez, si vous attendiez la plénitude et la satisfaction.
L'homme passe sa vie à éprouver ces sentiments, et à les ignorer toujours.
Aucun voyage ne lui montre la réalité des choses. Et cependant, quand il regarde les splendeurs de la nature, il a un regard et un regret pour la maison qu'il a quittée, pour la maison qui est celle du travail, pour la maison où souvent, dans les heures de fatigue, il a désiré le
départ; pour la maison où souvent, depuis le départ, il a désiré le retour.
Et lorsqu'il y reviendra, s'il n'a vu dans son voyage que les choses visibles, je ne le garantis pas contre une impression de tristesse. Gène sera plus celle qu'il a eue. quand il est arrivé sur la terre étrangère, ce sera l'autre. Ce ne sera plus celle du voyage, ce sera celle du retour.
Je ne le garantis pas contre le désir de repartir, afin de voir autre chose, ni, quand il sera reparti, contre le désir de revenir, afin de se retrouver chez lui.
Sans doute, il se trompe, puisqu'il cherche toujours, sans trouver jamais. Mais au fond de cette erreur, comme au fond de toutes les erreurs, il y aura une grande vérité. Cette vérité, c'est le double besoin qui résulte de la loi générale, le besoin de satisfaire à Falternance universelle, le besoin de se dilater, puis ensuite de se concentrer ; le besoin du flux et du reflux.
C'est le besoin du cœur et du sang de l'homme ; c^est le besoin du jour et de la nuit ; c'est le besoin de toutes les harmonies qui veulent du silence, au milieu de leurs paroles ; c'est le besoin de l'Océan, qui entretient, par le va-et-vient de ses colères mouvantes, la vie du monde, la vie de cette terre qu'il baigne, qu'il arrose, qu'il caresse, qu'il heurte, qu'il dévore.
C'est l'amour du flux et du reflux qui nous conduit sur le bord de la mer. C'est le besoin du flux et du reflux qui i.ous a chassés de chez nous, et qui nous a envoyés voirie flux et le reflux de la mer, — image du nôtre.
Pourquoi donc, puisque rhomme qui va et revient obéit, dans son double mouvement, à un besoin vrai, pourquoi donc est-il trompé? Pourquoi ne trouve-t-il pas la satisfaction ?. . . C'est qu'au lieu de la chercher dans le monde invisible, il la cherche dans le monde visible.
C'est qu'au lieu de la chercher dan» la loi invisible et vivante, dont le monde est le symbole, il la cherche dans la création elle-même, qui symbolise la loi, mais qui ne la constitue pas.
Celui qu'il cherche Est Celui qui Est,
Celui-là est Tunique nécessaire, et le malaise inquiet qui nous entraîne sur tous les chemins n'est autre chose que le sentiment et la douleur de son absence.
Mais le mont Blanc, franchi et dépassé, ne le montre pas, dans l'horizon nouveau, aux yeux avides du voyageur. La neige vierge qui couvre le dernier sommet de l'Himalaya, la neige inaccessible, la neige qui ne se laisse ni toucher par la main ni admirer par le regard, cette neige elle-même n'a pas vu sa face.
Car, si elle l'avait vue, elle serait devenue un ruisseau de feu.
Si le voyage est une déception et semble même réstimer assez bien les déceptions de toute la vie, quand on lui demande ce qu'il ne contient pas — à savoir le terme et le bonheur, — il peut répondre à l'attente, si nous lui demandons ce qu'il possède, c'est-à-dire des symboles et des moyens^ au lieu d'une fin.
Le voyage a cet avantage précieux d'oiïrir à nos regards des matériaux nombreux et divers, de présenter la vie sous un jour nouveau, de rompre forcément les habitudes, de renouveler dans une certaine mesure le sang, d'augmenter les provisions de l'homme.
Car nous sommes si pauvres, qu'il nous faut mendier partout : nous mendions le pain du corps et celui de rintelligence.
Et quand un pays nous donne ses productions, ses aspects, ses habitudes, ses conversations, ses secours, ses idées et son langage, tous les jours depuis quelque temps; quand il nous fournit Tair et le pain, tous les jours depuis quelque temps, ce pays-là est épuisé pour nous, et nous éprouvons le besoin d'aller mendier ailleurs. Et quand nous avons traversé une contrée nouvelle, elle nous semble épuisée à son tour. Nous sommes grands à ce point que rien ne nous suffit pour nous nourrir, et misérables à ce point qu'il nous faut recourir incessamment à ces choses insuffisantes, et renouveler ces provisions qui s'épuisent dès qu^elles sont faites.
On dit souvent que le voyage instruit, et, dans le sens où l'on prend ce mot, on dit une sottise énorme. Car, en général, on entend par instruction la connaissance lourde, stérile et confuse de faits nombreux et désordonnés.
Ainsi entendue, Tinstruction que donne le voyage sert à défrayer la conversation des sots qui s'alimentent toujours du récit des faits. Cette instruction-là donne à celui qui a le malheur de la posséder le triste pouvoir d'écraser son auditeur sous le poids des incidents dont il a été le héros. Cette instruction-là, quand elle est un peu abondante, est redoutable, et je vous engage à prendre contre elle, lorsque l'occasion s'en présentera.
des précautions. Cette instruction-là est vaniteuse, car i'amour-propre trouve partout sa place, même dans un accident de voilure. Il y a des gens qui sorii fiers du malJieur qui leur est arrivé. Il y en a d*autres qui sont fiers du malheur qui ne leur est pas arrivé. 11 y en a d'autres qui sont fiers d'avoir contemplé de beaux paysages, qui finissent par croire que la création est leur œuvre, et que la gloire de sa beauté doit légitimement leur revenir.
Cette instruction n'est pas seulement vaniteuse, elle est féroce. Elle veut des auditeurs, c'est-à-dire des victimes. Elle cherche à rétablir les sacrifices humains, et c'est souvent une chose terrible que d'avoir aflaire à un homme qui a beaucoup voyagé.
Mais si le voyage donne aux sots une instruction qui augmente leur sottise, il peut donner aux autres une autre instruction qui agisse en sens contraire. Car chaque homme tire des faits et des choses un suc qui est le produit non des faits et des choses, mais de sa propre nature. Or, toutes les natures sont affectées diversement par les inQuences extérieures. Ce qui ruine l'un enrichit l'autre. Ce qui perd un homme sauve son voisin. Tout ce qui arrive à un sot augmente sa sottise. Tout ce arrive à un homme vaniteux augmente sa vanité.
Le voyage surtout, par la multiplicité et la fiexibilité des éléments qui le composent, se prête avec souplesse aux impressions que l'homme est apte à recevoir. Que cent mille hommes fassent le même voyage, aucun d'eux n'aura fait le même voya;;,e que son voisin; aucun d'eux n'aura vu, ni fait, ni senti, ni compris, ni cherché, ni trouvé, ni aimé, ni haï, ni admiré les mêmes choses.
S'ils sont arrivés tous ensemble sur le bord de la mer^
plusieurs auront immédiatement baissé la tête, et consacré A. la recherche immédiate des petits coquillages leurs regards effarouchés par Tétendue de TOcéan. Il y a des yeux et des espritis qui se détournent instinctivement, en face de la grandeur, et qui cherchent à se rassurer en cherchant Fautre aspect du tableau, l'aspect des petites choses, considérées isolément.
Il y a des hommes qui demandent au brin d'herbe on secours contre le cèdre du Liban, et au caillou du rivage une consolation contre la grandeur gênante de la iner, au Heu de les admirer du même regard.
Le premier regard de ces hommes est toujours consacré au détail. Suivez bien ce regard qui fuit le ciel et la mer et qui cherche un microscope pour étudier le brin d*herbe qui pousse près du rocher. Ce regard-là, quand rhotnme «qui le possède sera revenu à Paris, regardera, en face du génie, la forme d*un chapeau, et, dans les œuvres du génie, comptera les virgules, avec Tespérance qu'il y en manque une.
Il est certain que la grandeur deTe^pace est la figure d'une autre grandeur. Car il est certain que le sommet d'une montagne, par l'horizon qu'il nous découvre, nous parle de la délivrance. De là, notre émotion. Celte émotion serait stupide si elle portait seulement sur une plus grande masse de terre aperçue. Elle n'est pas stupide, parce que l'horizon qui recule oblige les murs de notre prison à reculer avec lui, et notre joie est profonde, en face de l'étendue. Elle est profonde, parce qu'elle est symbolique. Nous sommes faits pour l'immense, et notre âme se dilate quand le ciel et la mer grandissent devant nos :ye\jai. Cette grandeur ne serait rien, si elle était toute seule; mais elle nous parle de l'autre, et voilà le mérite de l'espace. Ainsi, les ruines séculaires
nous parlent de réternilé, et voilà le mérite du temps.
L*horizon nous parle de ce qui n'a pas de borne, et voilà le mérite de l'horizon.
Le voyage est une chasse à travers les horizons; et voilà le mérite du voyage.
L'horizon porte sur la stupidité humaine uoe condamnation que je voudrais rendre claire.
Les sots craignent toujours de s'occuper des choses sérieuses, dans la crainte de se fatiguer ; et ils se fatiguent horriblement en songeant à des riens. Ils s'épuisent en efforts continuels et stériles, et comme ces efforts portent sur des choses insignifiantes, ils ne les redoutent pas. Si les mômes efforts avaient un grand but, les hommes dont je parle se détourneraient en disant : « Gela ne me regarde pas. » Ils s'imposent volontiers des supplices terribles, pourvu que ces supplices soient en même temps stupides et stériles, pourvu qu'il s'agisse ie leur coin du feu, des heures de leurs repas ^ des querelles qu'ont eues ensemble la femme de chambre et la cuisinière, pourvu qu'il s'agisse de commérage et de dispute, pourvu qu'il s'agisse du rien. Le bourgeois consent à se fatiguer démesurément, pourvu que le chex soi soit le théâtre de sa lutte imbécile ; il mourrait à la peine, pourvu que le chez soi fût le théâtre de son agonie.
Et il refuserait de faire vingt pas, s'il s'agissait de rendre service à quelqu'un ou à quelque chose.
L'imbécile craindrait de se fatiguer, lui qui porte jour et nuit, sans se lasser jamais, le plus terrible des jougs, — son propre joug.
Or, voici ce que dit l'horizon :
432 LA VIB
L'œil de rhomme est fait pour Tespace. Placez un objet tout près de Toeil, l'œil ne voit pas, il ne peut distinguer et reconnaître. Ayez un mur blanc à quelques pas de votre fenêtre, votre œil distingue, mais se fatigue ; son action est arrêtée : la vue est trop courte, Torgane manque d'exercice.
Allez dans la campagne, votre œil se repose, parce que rborizon s'élargit et parce que les couleurs sont variées. Gravissez une montagne : le repos de votre œil augmente avec le panorama qui se découvre. Enfin regardez la mer ; même malgré vous, votre œil se tranquillise et s'épure ; il jouit profondément de la limite reculée : le ciel et la mer lui imposent le repos.
Voilà ce que dit l'horizon.
Tout près, l'objet regardé aveugle l'œil ; trop près, il le fatigue ; lointain, il le repose ; immense, il le ravit-
Et la vue physique est l'image de l'autre.
C'est la portée du regard qui le fait beau, qui le fait calme, qui le fait souverain et qui le fait pur.