‹ L'homme: la vie--la science--l'artChapitre 32 sur 47 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

Quand je jette les yeux autour de moi, sur la science philosophique ou sur ce qu*on appelle ainsi, je m'aper« çois que la situation des esprits se résume en un mot : confusion.

La vérité est la solution des problèmes.

Quant à Terreur, elle a> vis-à-vis des problèmes, plusieurs façons de se comporter. Elle a diverses attitudes, parce qu'il y a, sur la roule du néant, plusieurs stations.

J'en distingue trois particulièrement :

A la première station, l'erreur dit : Voilà la solution du problème, et elle donne une solution fausse.

A la seconde station, l'erreur n'essaye même plus de résoudre le problème, mais elle essaye encore de le poser ; elle dit : Le voilà l mais il est insoluble.

A la troisième station, également incapable de le poser et de le résoudre, elle prononce des mots sans suite.

A la première station, nous rencontrons un système qui fait semblant d'avoir des assises, qui fait semblant

de se tenir debout, pour parodier l'attitude delà vérité.

A la deuxième station, nous rencontrons Timpuis- Bance avouée.

A la troisième station, nous rencontrons le délire.

Jetons un coup d'œil sur Thistoire du monde ; elle va nous montrer le progrès des choses condamnées.

Avant tout, il faut que l'homme adore, l'homme commence toujours par adorer.

Mais pendant que le dépôt sacré n'était gardé intact que dans la nation choisie, qu'est-ce que l'humanité a fait de son adoration.

Vous le savez : l'histoire parle. Elle vous montre du doigt le hœuf Apis.

L'humanité a jeté son adoration sur la nature, et voilà le paganisme proprement dit.

L'homme s'est senti, en face de la nature, faible, menacé. 11 a vu des actions qui n'étaient pas les siennes, et il les a adorées pour les apaiser.

Prêter à tout objet visible et extérieur une volOBté propre, une personnalité puissante, et adorer cette créature, comme si elle tenait sa vie d'elle-même, voilà le paganisme.

Le paganisme adore les choses extérieures, le règne animal, le règne végétal, le non-moi de l'homme.

Mais, tout à coup, l'homme, qui s'est courbé devant un oignon, se rélève, et, changeant d'idolâtrie, méprise les choses visibles, et s'adore lui-môme dans sa vie intellectuelle, dans sa pensée propre, comme s^il tenait sa vie de lui-même. Voilà le rationalisme.

Le rationalisme, dont Fichte est le représentant le plus complet, est l'adoration du moi, de la ville intellectuelle et morale de l'homme.. C'est une forme plus élevée de l'idolâtrie.

Mais Thomme qui s'adore n'est pas content de son Dieu. Il n'est content ni du dieu grec, qui est la nature, ni du dieu rationaliste, qui est Thomme ; il essaye d'un autre dieu, qui sera la combinaison des deux premiers.

Le rationalisme et le paganisme combinés produisent le panthéisme.

Le panthéisme est Tadopation simultanée de la vie animale et de la vie morale de l'homme, l'adoration simultanée de l'homme et de la nature, comme puis'r< sances identiques quant à leur essence et quant à leur développement, comme manifestations variées de la substance unique, ne tenant leur vie que d'elles-mêmes.

Le panthéisme représente l'erreur dans sa forme suprême, dans sa forme absolue : c'est le sommet du néant.

Paganisme, rationalisme, panthéisme, en voilà de» erreurs dont l'esprit peut se rendre compte, des erreurs systématiques, des erreurs qui ont un nom (observation, sur laquelle j'attire l'attention des penseurs). Le paganisme, le rationalisme, le panthéisme essayent tous troiS; de résoudre le problème.

Abordons la deuxième espèce d'erreur. Nous voioi à la seconde station.

Le paganisme a un voisin qui le menace, le rationalisme a un voisin qui le menace, le panthéisme a un voisin qui le menace. Ce voisin commun, cet ennemi commun, c'est le scepticisme.

Les trois doctrines que je vien« de caractériser portent en elles une graine de laquelle naît le scepticisme.

La mythologie grecque, Fichte, Spinosa, Platon et Shel'iing, portent en eux Pyrrhon, qui naît un jour ou l'autre.

Quand Terreur s'appelle le sceptînisme, elle ne prétend plus à la gloire de résoudre : elle ne veut plus que poser le problème, et à chacune des questions de l'esprit humain elle répond : que sais-je ? ^

Pourtant, le scepticisme a encore un nom: il s*appelle le scepticisme. Il a encore conscience de lui-même ; il sait qu'il ne sait pas. Il y a donc quelque chose au-dessous de lui.

Bossuet, pour suivre la marche des décompositions, a suivi du regard le corps humain dans le tombeau. Pendant quelque temps, on sait ce que c'est : c'est un cadavre. Le cadavre a un nom ; mais, au bout de quelque temps, la parole humaine s'embarrasse devant le je ne sais quoi, qui n'a plus de nom dans aucune langue ; il n'y a plus même de cadavre : il reste seulement le rien, le célèbre : je ne sais quoi.

Suivons aussi, dans le monde invisible, la marche des décompositions. Nous venons de voir et de nommer des cadavres.

Mais maintenant que Schelling est mort, maintenant que l'Allemagne dort dans son linceul, en attendant la résurrection, que fait l'erreur? où en est-elle?

Elle en est à la troisième station. •

Prenez un microscope. Voyez-vous dans les bas-fonds se remuer ces infiniment petits? Ce sont de petits bonshommes qui ne savent plus même lire. Vous qui auriez pu être grands, si vous aviez voulu vous mettre à genoux, Fichte, Schelling, Hégelf ahl comme vous êtes punis ! Vous vous êtes révoltés sur les hauteurs, et vous voilà châtiés même dans les bas-fonds I Quels sont ceuxci, et que font-ils ? Ils parlent, mais ils ne disent rien ;

on ne peut même plus ni caractériser ni nommer leur erreur. Ils sont entrés dans ledomaine du jenesais quoi.

Trois hommes de génie avaient pourtant éclaté en Allemagne. Fichte, Schelling, Hegel avaient par^é.

Comment n'est-il sorti de là ni la vérité, ni même une école d'erreur, une école qui puisse porter ce nom?

Comment ceux qui prononccntle nom de Hegel comme le nom de leur père sont-ils de ridicules écoliers?

Et d'abord pourquoi la vérité n*a-t-elle pas couronné TAUemagne?

Que s'est-il passé dans les hauteurs? Dans les hauteurs où il eût été si bon de prier, l'Allemagne a insulté l'Église, devant laquelle, sur les sommets du Liban, les cèdres, sous peine de mort, doivent abaisser leurs plus fiers rameaux. Et l'Allemagne a été frappée : elle est devenue stérile. La révolte s'est accomplie dans le monde invisible : le châtiment frappe nos yeux. H. est là, près de nous, comme une leçon. Fichte, Schelling, Hegel, n'ont pas conclu.

Dieu, qui n'aliène pas son indépendance et sa gloire, leur a refusé ses secrets.

Pourquoi donc leur avait-il donné le génie, à eux qui devaient le dépenser en vain ?

Peut-être afin que le monde vit où va le génie humain, quand il va tout seul.

Deuxième question. Hs n*ont pas trouvé la vérité: soit ; mais comment n'ont-ils pas laissé une école monumentale d'erreur?

Par une raison très simple et très profonde. Ils avaient épuisés l'err'^.ur. Hegel a condensé l'erreur; il l'a systématisée, il l'a proférée, si je puis ainsi parler, tout entière, et tout entière en un mot. Sa formule est sur le frontispice de l'École de Satan, qui désormais se moque

des imitateurs, en les défiant de faire mieux. Satan s'est reconnu dans la formule hégélienne, il l'a admirée comme une chose à lui, car FOrgueii, Satan et Hegel poussent le même cri: l'Être et le Néant sont identiques.

Les maîtres allemands ne s'étant pas baissés pour se faire entendre des écoliers français, dont la taille n'est pas trèsliaute et dont Toreille est paresseuse, les pauvres écoliers sont dans un cruel embarras. Pour essayer de répéter sa leçon., il faudrait l'avoir entendue. Or, l'un avait saisi au vol un mot, l'autre un autre mot; celui* ci un substantif, celui-là un: adjectif. Hélas! qu'est-il arrivé? Us ont cousu ensemble ces bribes égarées; mais ces morceaux de phrases, mis les uns au boutdes autres, n'avaient aucua sens, et les écoliers ne a'es sont pas aperçus.

Les écoliers des^ écoliers, qui forment une partie du public français, se sont écriés, comme dans le Médeein malgré lut: C'est si beau que je n'y comprends rien !

Et en effet, jouant la comédie dans une langue incomprise du public comme (f eux-mêmes, les acteurs ont pu, sans danger, proférer les sons qui leur venaient sur les lèvres.

Ce qui caractérise presque tous ceux qui, en France, bavardent philosophie, c'est une ignorance qui touche au prodige.

Les bases du monument n'étant pas posées, chacun lance une pierre au hasard, avec un geste grimaçaot, pour voir si de toutes ces pierres il résultera un édifice.

Il serait impossible à ces hommes et de s'accorder et de se réfuter; ils ne peuvent ni faire la paix,. ni. faire guerre.

Demandez-leur ce que c'est que Dieu.

Us n'en ont aucune idée, ni vraie, ni fausse, et si

VOUS dilez au fond de leur pensée, ou de ce qu'ils appellent leur pensée, vous verrez que Dieu, pour eux, est une aLstraction : — mais ils ne le gavent pas, car ils ne se rendent compte de rien d'une façon précise. Le Dieu du catéchisme, qui est aussi le Dieu de la science, demandez-leur s'ils Tadmeltent?

— Pas précisément.

Demandez-leur s'ils le rejettent?

— Pas précisément.

En veulent-ils un autre ?

— Pas précisément.

N'en veulent-ils aucun?

— Pas précisément.

L'être qu'ils se figurent, s'ils ressemblent à quelque chose, ressemble à une forme auguste du néant.

Continuons le catéchisme par lequel ils ont remplacé le catéchisme.

— Jésus-Christ est-il Dieu î

— Pas précisément.

— Alors il n'est pas Dieu?

— Je ne dis pas cela précisément ; vous allez un peu loin; il est quelque chose qui ressemble un peu à un Dieu; mais, ne sachant pas ce que c'est qu'un Dieu, je ne puis vous dire au juste si c'est tout à fait cela ou si c'est à peu près cela; pourtant je suis chrétien.

— Jésus-Christ est-il Dieu, comme l'Église l'affirme?

— Pas précisément ; je ne prends pas ce mot dans le même sens que vous.

— Quel mot?

— Le mot: Jésus-Christ est Dieu.

— Dans quel sens le prenez-vous?

— Dans le sens moderne, dans le sens large, dans le sens philosophique.

— Quel est le sens moderne, le sens large» le sens philosophique?

— Yous me pressez trop. Je suis chrétien, mais non catholique.

— Alors, vous êtes protestant?

— Pas précisément.

— Qu'ôles-vous donc? Tout homme qui se dit chrétien, sans être catholique, est convaincu de protestantisme.

— Je suis de la religion de Tavenir.

— Vous pensez que Dieu va ch^inger, ou qu'il va être remplacé ?

— Pas précisément. Vous allez un peu loin.

Ce dialogue, vous l'aurez quand vous voudrez, sauf la naïveté. La honhomie que je prête au contradicteur sera remplacée par une solennité pédante. Le fond des choses sera le même.

Votre contradicteur se contredira autant qu'il vous contredira vous-même : vous chercherez sa doctrine, vous ne la trouverez pas. Elle fuira quand vous croirez la tenir ; elle changera de forme, — si toutefois ce qui n'est pas peut changer.

Voulez-vous avoir le secret de cette chose qui ne devrait pas avoir de nom, puisqu'elle n'a pas d'être, et que l'être seul a droit au nom, de cette chose qui passe pour de la philosophie près des habitués de la Revue des Deux Mondes f Voulez-vous savoir ce que c'est que cette doctrine? »

C'est la monnaie de la formule hégélienne, à l'usage de ceux qui ne peuvent supporter la somme totale de résolution que cette formule comporte.

C'est la pratique de la théorie hégélienne, à l'usage de ceux qui ne sont pas de force à regarder en face une théorie.

BABEL 14i

L'Être et le Néant sont identiques, avait dit le maître.

Disons au hasard n'importe quoi, répètent les écoliers.

Et ne vous imaginez pas qu'ils comprennent môme le lien qui les unit à Hegel.

Ils ne comprennent absolument rien.

Ils obéissent à la loi qui les pousse en bas, sans comprendre ni cette loi, ni aucune autre chose.

Cependant le public français regarde et admire : je veux dire qu'il admirait, car il n'admire plus ; il n'admire plus ni l'Être ni le Néant. Il dort. Mais ce progrès ne suffît pas.

Il est temps qu'il comprenne qu'on s'est moqué de lui ; il est temps qu'on dise aux cadavres qui obstruent la route : Place à la vie et place à la lumière ! l'humanité ne veut pas pourrir dans votre impasse. Une tête puissante a trouvé la formule et la synthèse de l'erreur. Toute erreur est désormais une répétition.

Allez-vous-en donc 1 allez- vous-en, mauvais écoliers, incapables de réciter une leçon mal apprise dans une langue que vous ne savez pas : Âllez-vous-en, et tâchez qu'on vous oublie 1 car, par hasard, si quelque érudit se souvient de vous dans dix ans, nul ne peut prévoir avec quels éclats de rire il prononcera vos noms. Vous avez spéculé sur la nuit î le jour approche, allez-vousen! vous êtes morts. Il vous reste pour auditeurs quelques bons bourgeois qui vous écoutent bouche béante, ceux qui n'ont pas encore entendu battre au camp la diane du réveil. Vous êtes morts, bien morts; et, parla grâce de Dieu, vous ne ressusciterez pas le troisième jour. Je tâte le pouls à l'Europe» et je sens qu'elle veut vivre: donc, vous êtes mort. La pierre de votre tombeau n'est pas de celles qui se soulèvent ; la pensée humaine va s'éteindre, ou elle va remplacer le vide par le plein, Hegel par la vérité.

Il n'y a plus qu'une chose jeune sur la terre, et c'esV le christianisme.

Ses ennemis actuels, à force de médiocrité, nous permettent de voir à découvert le vide de l'erreur. Ils la montrent telle qu'elle est : un néant compliqué.

Profitons de leur complaisance. Si nous n^avons pas écouté le témoignage de la vérité, écoutons celui de Terreur, écoulons la voix de la pourriture : elle a son éloquence.

A moins de ressembler à la bote que les ibssoyeurs appellent la bête des sépulcres, parce qu'elle meurt si on l'éloigné des cadavres, il faut que la science fasse un «ffort pour se retourner, le même effort que les •fleurs : qu'elle cherche le soleil I Qu'elle aille en Galilée ! C'est là que l'attend l'étemelle jeunesse; c'est là que l'ange lui donne rendez-vous, afin qu'elle retrouve enfin Celui qu'elle cherche, l'Immortel Ressuscité .

Si vous me demandez de quelle question il s'agit, voici ma réponse : Il n'y a qu'une question.

Cette question, de laquelle dépendent les hommes, mais qui, elle aussi, dépend en partie des hommes, c'est la question qui se pose quand on confie an« semence à la terre : Que deviendra cette semence? -^ Oest la question du grain de sénevé.

Toute chose qui commence, si elle doit devenir grande, commence par être petite, ou, -êi vous voulez, par paraître petite.

La vérité n'aime pas le fracas. Quand elle s'^st faite homme, rappelez-vous ses p^rocédéa, et sivous-ne^vous les rappelez pas bien, regardez ce qui se passe quand une pauvre petite graine est posée dans 1^ terre.

Si faible en apparence, et si menacée, chargée de percer la terre et de devenir un grand arbre, obligée de s'enfouir d'abord, de se cacher et de mourir, abandonnée, dit-on, de^Dieuet des4iafiDlltii^,)^ttvl^^p6tîte, à quoi ressemble-t-elte ? ' :

A rien, si ce n'est au royaume des Gieux. ïfous l'avons vu naître et fieurir, Je ii^autifè ^^dtfB 'CSeux.

Ses ennemis ont fait du bruit contre lui : lui, il a fait de la musique pour eux. Les bourreaux ont crié, les martyrs ont chanté. Les martyrs ont triomphé, les bourreaux oni été convertis. L*£glise catholique a un Credo qui se chante.

Mais veuillez le remarquer: la petite graine qui franchit admirablement les énormes obstacles qu^elle rencontre toujours; cette délicate, chère et précieuse chose, si humble et si puissante, qui tourne les difficultés et devient un grand arbre, la main d'un enfant peut la briser.

Eh bien, vous qui lisez ceci, vous qui êtes un homme^ chétif et grand personnage, vous pouvez faire mourir la semence divine, non pas dans l'humanité, car Dieu lui a promis qu'elle serait immortelle, mais en vous. Vous pouvez la faire mourir en vous et vous pouvez l'y faire vivre.

Où en est le monde vis-à-vis du grain de sénevé ? Comment l'a-t-il traité? comment le traite-t-il? Voilà la question, qui est celle de notre perfection et de notre bonheur.

chère vérité, qui, ne pouvant pas grandir en vous, puisque vous êtes infinie, avez la bonté de grandir en nous, pour l'amour de vous-même, vivez immense et douce sur notre pauvre terre, et permettez-nous de contempler vos augustes mouvements, si grands qu'ils enveloppent tout, si harmonieux qu'on ne les sent pas!

L'homme peut garder la parole reçue et l'affirmer pratiquement ; il peut la violer et la nier pratiquement.

Mais quand il l'a niée quelque temps, il porte la peine

de sa négation, et trouve comme châtiment la loi qu^il n'a pas voulu accepter comme salut, de sorte que, pour le spectateur du dehors, pour celui qui voit, qui comprend, cette négation se tourne en une affirmation, quelquefois plus frappante que la première. Gain a nié la loi de Tamour, puisqu'il a tué son frère. Mais aussi puisqu'il a erré de ville en ville, portant sur son front le stigmate de la colère divine, il a proclamé d'une voix terrible et plus retentissante peut-être que ne l'eût été la voix d'Abel: Non occides : Tu ne tueras pas.

Celui qui sait tout nous dit ce qu'il faut faire. Le père donne à manger à l'enfant. Celui qui accepte simple* ment la nourriture offerte, la sainte nourriture, se dispense de ces tortures spéciales que réserve à ses dupes le menteur qui trompa Adam.

Yoici le pain et voici le poison. Mais le diable persuade à ses dupes qu'il est plus beau, plus fier, plus grand, plus libre de s'empoisonner que de manger du pain; il rit, il se moque d'eux, pendant qu'ils se tordent dans les douleurs de leur agonie ; il pousse l'ironie et la méchanceté jusqu'à leur inspirer le mépris de ceux qui, fidèles à l'Intelligence et à l'Amour, ont écouté, ont cru, ont compris, ont mangé le pain. Il manquerait quelque chose à cet épouvantable dérision si les victimes la comprenaient : mais les victimes du diable sont toujours fîères deleurrôle,et se couronnent elles-mômes de ûeurs pour lui en éviter la peine.

Au seizième siècle, l'Europe, d'un air lier et dégagé, a repoussé le pain et bu le poison, pour voir un peu comment elle se porterait ensuite. Elle s'est mal portée,

146 LA SCIEKCE

et en a attribué la faute, non au poison qu'elle ayaiibQ, mais au pain qu'elle n'avait pas mangé.

Le seizième siècle avait ouvert la porte à la division ; le dix-huitième siècle admit tous les genres de division ; il devint la division elle-même. Quand les hommes sont unis entre eux, ils unissent les idées entre elles ; quand ils oublient le lien qui fait des hommes une seule et même humanité, ils oublient, du même coup, le Vteu qui fait des vérités une seule et même vérité, parée que celui qui n^aime pas se place, par le fait seul de ne pa» aimer, dans les ténèbres. Or, c'est la lumière qui donne aux choses leur unité ; et cette loi, comn>e toutes les loi» physiques, est un reflet de la loi métapli^ysiqua de laquelle elle découle.

Le dix-huitième siècle perdit done de vue la natnr» des choses, qui est la lumière et l'unité. Les hommes ne se tenaient plus entre eux, les idées ne se tenaient plus entre elles. La Science ne tenait plus à l'Art ; l'Art ne tenait plus à lui-même. L'Art ! on avait oublié jusqu'à ce nom auguste ; on ne parlait plus que des arisk* Non seulement les différentes manifestations de l'Art, qui d'ailleurs ne manifestaient plas rien, parce que ridée était absente ; non seulement les différente» manifestations de l'Art, telles que la Musique et la Poésie par exemple, furent étrangères les unes aux autres, mais chaque manifestation devint étrangère à eUemême. Le poète lyrique et le poète satirique exercèrent chacun un métier dont l'un n'avait aucun rapport avec l'autre. Au rayonnement de la vie fut substituée la convention slupide d'une rhétorique glacée. Cette rhétorique jstjnétra la vie et se mêla, dans le courant des affaires^ à une philosophie aussi atroce qu'absurde. Bref, le siècle fut mené par les phrases emphatiques et vides au cabaret et à la guillotine. Babel, qui n'est

que la division absolue, revint dans sa ridicule horreur. Quand Thomme veut, par ses propres forces, escalader le ciel, il a pour habitude de tomber dans la fange. Le dix-huitième siècle, ce fut l'oubli de la vérité la corruption de la forme; ce fut l'idolâtrie de l'amour et de la mort, dans le sens horrible que peuvent prendre ces deux mots ; ce fut l'orgie et regorgement, le cabaret et Téchafaud. C'est un massacre de soldats ivres qui s'assassinent dans les ténèbres, et le vin coule avec le sang.

Et pendant que les hommes rétrogradaient aussi loin que possible du côté du néant, le diable, qui rit toujours, sans doute parce qu'il s'ennuie toujours, appelait ce siècle-là le siècle du progrès, le siècle des lumières ; il est vrai qu'il n'a pas dit : le siècle de la Lumière. Que voulez-vous! il déteste tant l'unité I

Tout se personnifie en ce monde. Chaque pensée, chaque époque, chaque forme a ses représentants. Le dix-huitième siècle devait avoir le sien. Cette longue et hideuse grimace, souillée de sang et de boue, devait laisser son tj'pe dans une grimace vivante, et Voltaire est né. Si ce méchant homme avait eu le sort qu'il méritait, je n'exhumerais pas ce nom ignoble ; Voltaire serait ce qu'il doit être, un gamin oublié.

Mais non ; ce singe a trouvé des admirateui^s, et, puisqu'il en a encore, puisque je suis réduit à ert parler tandis que personne ne devrait plus s'en souvenir, ah t ne vous étonnez pas si la main commence à riie trembler. Je l'ai défini quelque part: un imbécile malprop^. Je maintiens cette définition, dont la justesse, si elle avait besoin de preuves, m'eût été prouvée par les attaques dont elle a été Vobjet. Sî elle avait été fausse, elle eût rendu service h Voltaire et eût satisfait les vol-

lairiens, car tout mensonKe tourne à la gloire de la vérité qu'il nie. Mais ma définilion n*a pas satisfait les vollairiens. Voyons si son explication les satisfera davantage.

Quant à la malpropreté, je crois qu'elle est évidente, et je n'en parle pas : je n'oserais pas même faire de citations, par respect pour les idées et pour les paroles, pour les choses et pour les personnes, pour vous et pour moi.

Passons donc à Timbécillité. Je m'engage à la prouver. Engagez-vous seulement à consentir, si je prouve, à admettre ce qui est, au lieu de réciter les leçons apprises. Vous n'êtes pas habitué à entendre dire que Voltaire est un imbécile. Raison de plus pour vous le dire, puisque cette vérité ne vous est pas familière. Je hais également le paradoxe et le préjugé. Osons tout pour la vérité, n'osons rien contre elle.

Qu'entend-on, en français, par le mot imbécile ? L'imbécile est un homme qui ne comprend pas, qui n'est pas intelligent.

Or, qu'est-ce que comprendre? Comprendre, c'est embrasser, c'est avoir le sens de Tunité : cumprendere.

Qu'est-ce qu'être intelligent ? Être intelligent, c'est [inttÂS légère) lire dans l'idée et dans le fait.

Or, ces deux dons, à savoir le sens de l'unité et la faculté de lire dans l'idée, dans le fait, et de pénétrer le sens des choses, ces deux dons constituent directement le contre-pied de Voltaire : ils ne lui manquaient pas un peu, ils lui manquaient al^^olument. -

Voltaire ne croyait pas que l'Art et la Philosophie eussent ensemble rien de commun : il croyait même que ces deux idées s'excluaient. D'abord il ne savait pas que c';f<aient deux idées ; ensuite il ne savait pas que ces deux idées se rencontraient. A plus forte raison, ignorait-il l'endroit où elles se rencontraient.

Dans un fait, Voltaire n*a jamais vu autre chose que le fait lui-même, encore ne Ta-t-il jamais vu, car iln'en a jamais vu que le côté petit, c'est-à-dire le côté apparent. Il était refinemi-né de la lumière ; son paradis, c'était de ternir, de rapetisser et d'obscurcir. Écarter la lumière, écarter la grandeur, écarter l'unité, écarter la joie et Tadmiration, telle fut l'œuvre de sa vie.

On parle quelquefois du bon sens de Voltaire ; voici ce que c'était que ce bon sens : c'était la faculté de n'apercevoir pas les choses supérieures.

Il n'est pas nécessaire, pour mépriser Voltaire, de le regarder du haut du Christianisme; ce personnage, qui s'est dit philosophe, est aussi aveugle en face de l'homme qu'en face de l'Homme-Dieu.

Si le singe est de tous les animaux celui qui ressemble le plus à rhomme, en apparence, il est un de ceux qui lui ressemblent le moins en réalité. Or, Voltaire méconnaît l'humanité de l'homme, comme il roéconnaft la divinité de Jésus-Christ : c*est le singe qu'il aime, qu'il cherche, qu'il croit voir partout. L'ordre naturel l'offusque presque autant que l'ordre surnaturel : il méprise tous les grands désirs, il raille tout ce qui plane, il salue tout ce qui rampe. S'il eût été bon, il eût occupé une des dernières places dans Tordre du bien, car je ne connais pas de tète plus basse que la sienne : mauvais, il doit faire horreur même aux mauvais, qui ont gardé le souvenir d'un vrai, d'un beau, d'un bien quelconque. Il faut, pour suppWter sa vue, avoir rompu avec la pensée; il faut avoir dit à la boue des ruisseaux: Ta seras ma patrie. Les choses supérieures veulent, pour être admises, un certain genre de sacriGce d'autant plu grand qu'elles sont plus hautes; elles sont un poids qa*on porte et qu'on sent, — et l'imbécile qui vous voit courbé, sans voir (car il faudrait lever la tête) de quelle espace

iSO LA SCIENCE

est votre fardeau, l'imbécile ricane, et voilà Voltaire!

Incapable de vous connaître, de vous comprendre et de vous atteindre, n'ayant qu'une manière de se faire remarquer, il essaye de baver sur vous, et voilà le grand personnage I II puise dans sa nullité absplue l'avantage de n'avoir pas à se porter lui-môme. N'apercevant jamais aucune idée, il n'est gêné par aucune idée : voilà le secret de son allure légère. Il ne creuse rien. Il prend une drôlerie pour une conclusion. Il nie les causes invisibles, les rapports lointains, les lois cachées : il ne sait même pas s'il y a quelque part un problème. Il donne pour cause à un fait un autre fait voisin, qui n'est que l'occasion de celui-ci, procédé aussi bête que méchant et aussi méchant que bête ; car c'est à force d'avoir la vue courte qu'il nie toutes les horizons, et voudrait nous les fermer. On prétend qu'il fait rire ! Je ne sais ; mais j'affirme qu'il n'a jamais donné à perjBohne un mouvement de joie ni môme de gaieté. J'en prends à témoin tout ce qui a une âme, et aucmid conscience humaine ne me démentira. U supprime avec un couplet de vaudeville les rapports du fini et de l'infini, la prière et la rédemption. Il nous tient quitte de la réflexion. Il nous repose de la grandeur. U bous dispense de l'infini ; de là notre reconnaissance. Il rabaisse tout ce qu'il touche. U avilit l'homme pour l'empêcher de se croire immortel, de se croire l'objet direct dies Attentions de Dieu. Il ignore l'admiration.

A voir les choses d'un peu haut, admirer, c'est se donner, c'est sortir de soi. L'admiration, qui n'est qu'une face de l'amour, veut de deuix vies n'en fcdre qti'une.

Voltaire est si invinciblement bas qu'il ne s'élève jamais, même par Vimagination^ chose rare chez l'homme! Jamais il n'a levé les yeux, même en rêve /

l'état de la question 151

Il n'y a pas de fleur dans le monde qui ait été à l'abri de sa bave. ïi est sacrilège avec volupté. Le dernier des hommes, après ceux qui l'aiment, a dit de Maistre.

De Maistre se trompe : personne n'aime Voltaire ;ii ce signe, vous le reconnaîtrez : personne ne l'aimera. Après le malheur de ne pouvoir aimer, qui est le malheur satanique, vient le malheur de ne pouvoir être aimé, qui est le malheur voltairien. On a honte dans ses livres comme dans un mauvais lieu. Sa parole est le sifflement de la vipère, stridente et venimeuse. Elle a une vertu d'infection qui empoisonne ce qu'elle pénètre. Son masque, c'est l'amour de l'humanité; son visage, le mépris de Dieu et de l'homme.

Il est impossible de ne pas citer ici un mot sublime de Shakspeare. Les sorcières de Macbeth, après avoir fait une cuisine horrible, qui ressemble à Tœuvre du dixhuilième siècle, y ajoutent un ingrédient qui complète Tamalgame, et ressemble à Voltaire. Les sorcières disent :

Refroidissons le tout arec du sang de singe.

L'homme dont je parle est caractérisé par ce dernier mot.

Le vers de Shakspeare, comn^ tout ce qui porte la marque du génie, n'est pas borné à l'application particulière que l'auteur a faite de lui. Il est du domaine universel. Il fait partie du trésor de Thumamté. Il nous appartient. Nous pouvons nous en servir comme d'une chose à nous.

Et on ose nous parler des services que Voltaire a rendus? On a raison, si l'on veut dire qu'il a servi la marche des choses, parce que, dans les desseins éternels, tout obstacle est un moyen; parce que, précipiter la ruine, c'est avancer la réédiJQ^ïation; parce que Judas

152 ZjA science

a travaillé à la rédemption du monde, quand, pour le livrer aux soldats romains, il a baisé Jésus-Christ.

Le festin où Voltaire avait convié les générations à boire en riant dans les vases sacrés a été troublé par la visite d'En Haut: Apparuerunt digiii. Une main mystérieuse a gravé trois mots sur la muraille : 93 a éclaté. Nous tous donc, qui que nous soyons, qui n'avons pas abdiqué notre âme, retournons contre lui son cri célèbre : « Mes amis, écrasons Tinfâme ! »>

La France a convoqué ses sages pour lui expliquer ses douleurs. Ses sages n'ont rien su dire : aujourd'hui, comme du temps de Balthazar, la parole est à Daniel.

Une explication, voilà ce que la terre demande.

Épouvantes de nous-mêmes, de ce que nous sommes, de ce que nous faisons, de ce que nous désirons, de ce que nous ne pouvons pas faire, nous demandons, comme jamais on ne l'a demandé, le mot de Vénigme; et, à force d'en avoir besoin, nous commençons à nous apercevoir que depuis longtemps il est prononcé.

Pendant les hontes et les horreurs du dix-huitième siècle, il était là, l'invincible grain de sénevé. L'Eglise disait ce qu'elle dit depuis dix-huit cents ans, aussi simple sur le trône que dans les catacombes, aussi triomphante dans les catacombes que sur le trône.

Elle attendait l'heure qui va sonner.

Au fond du mal germe le remède : c'est la loi.

Le Christianisme semblait perdu ; donc il était, s'il est permis de le dire, plus sauvé que jamais.

Le seizième siècle avait voulu dissoudre la société des âmes, anéantir la foi commune.

Plus tard on essaya de supprimer toute vérité surna-

l'état de la question 453

turelle ; plus lard on essaya de supprimer toute vérité naturelle : arrivé là, on s'arrête de gré ou de force ; le fond de Tablme a un avantage, c'est qu*il oblige à remonter.

Et en vertu d'une belle habitude, qui est donnée d'En Haut aux hommes et aux choses, quand nous avons touché le fond de Tablme, nous ne remontons pas seulement dans la plaine, nous cherchons la montagne, et la plus haute montagne, pour nous venger de nos abaissements. Nous avons essayé des horreurs de la nuit, nous ne voulons plus du demi-jour : c'est le soleil qu'il nous faut.

Mais entre le dix-huitième siècle et celui que j'appelle le vingtième, dût-il commencer demain, Thorloge de la terre marque une heure, lente et terrible, celle de la transition : c'est le terrible dix-neuvième siècle. Les yeux à demi-ouverts, mal éveillé de son cauchemar, il ne sait pas encore, il ne possède pas, il ne tient pas ; mais il désire, il désire, il désire, ô mon Dieu ! comme jamais le monde n'a désiré. Il a fait de la douleur un inexprimable apprentissage ; il a éprouvé le néant de Thomme, il a senti le péché originel plus intimement que ses devanciers; il a souffert dans la moelle des os, et s'est reconnu trop faible pour se guérir.

Il a senti dans l'intime de son âme cette tentation suprême, la dernière que Satan ait réservée à Job ; il a été touché par la main terrible qui pénètre dans Tintérieur, il a vu que sans Lieu il ne peut rien {sine me nihil potestis).

Que lui reste-t-il à faire?

11 lui reste à faire une seconde expérience, aussi douce que Tautre a été cruelle. Il lui reste à savourer, en la pratiquant, la parole de la puissance : je peux tout en Celui qui me fortifie.

Il ne peut rien sans Dieu, il le sait; mais il peut tout avec Dieu ; il le saura. Dieu Ta laissé passer pour lui montrer où Ton va sans Dieu,

Il va le rappeler, pour lui montrer où Ton va avec Dieu.

Le monde a joué un jeu horrible ; il a joué à détruire. Il a fait le vide dans toute la mesure de sa puissance. Il a donné de toute sa force dans le Néant.

L'horrible n'est pas venu seul ; il a traîné avec lui le ridicule. La raison humaine divinisée nous a dit, nous a montré même, sous quelle forme elle se présentait. Merveilleuse, admirable, inexprimable ironie I Je ne sais comment eût fait la vérité pour éclater plus sensiblement. Cette prostituée de 93, qui s*est appelée la Raison, qui est montée sur Tautel, qui a pris là, sur le trône de Dieu, la place de Dieu, est la plus profonde des plaisanteries de rhistoire» et je m'étonne que le bandeau qui nous cache tout ne tombe pas devant ce spectacle. L'homme, quand il a nié Dieu, semble pressé de se nier lui-même, image de Dieu, et de nier toute chose, aûn que rien ne lai parle plus de Dieu. Sans doute, la Raison, dans le sens vrai du mot, a ses doits et sa puissance ; mais quand elle s'est tournée contre la Foi, au lieu de la servir, les passions se moquent d'elle.

Sans doute la Raison peut parler, même dans le silence de la Foi chrétienne, mais n'entendez-vous pas la voix de l'abîme qui appelle cet homme, et il impose silence à la Raison, et il écoute la voix de l'abîme. Ne se contentant pas des erreurs logiques qu'amène une première erreur, il appelle au secours son cœur révolté, afin de nier ce que l'esprit tout seul ne nierait pas ; il adresse un acte de foi au néant, et se précipite, la têtfi perdue, là où le vertige conseille d'aller.

Ce n'est pas un rêve que je raconte, c'est l'histoire que j'écris. Le siècle qui a divinisé la raison humaine a

l'état de la question 155

été chargé de nous monlrer comment il entendait cette apothéose. Et pourtant le grain de sénevé vivait toujonrs. L'histoire^ en effet, fait deux démonstrations du Christianisme.

Elle en fait par Thistoire de TÉgliee, par Thistoire de la vérité, — toujours menacée, toujours triomphante, toujours faible en apparence comme un enfant, toujours invincible comme un Dieu, — une démonstration directe. Elle en fait, par l'histoire de Thérésie, par Thistoire de l'erreur, du mal, du crime, une autre démonstration, une démonstration indirecte, une démonstration par l'absurde.

Les deux démonstrations sont faites.

Jésus-Christ a vaincu le monde.

Le monde a essayé de vaincre Jésus-Christ.

Dieu, qui éclate, même par son absence, nous a montré où il est, en nous montrant où il est, et en nous montrant où il n'est pas.

Enfants du dix-neuvième siècle, il nous est donné de continuer, en connaissance de cause. Tune ouTautv^ede ces deux démonstrations.

Nous savons de quel côté nous appellent la Foî, la Raison, le Vrai, le Beau, le Bien ; nous savons où voudraient nous ramener les laideurs du mensonge.

L'utilité nous appelle en avant, la division voudrait nous retenir en arrière I

Le dix-huitième siècle et le vingtième siècle se battent dans nos âmes, comme, dans le sein de leur mère, ca& jumeaux de TÉcriture.

Nous prouverons le Christianisme en Tembrassant ou en le maudissant, par notre amour ou par notre haine,

456 I.A SCIENCB

par des cathédrales ou par des ruines. Nous lui rendrons, dans tous les cas, par notre salut ou notre perte, Tinévitable horPTrajçe que tout lui rend. Fidèles ou infidèles, nous joindrons nos voix à la voix des générations qui confessent Celui qui est; nous passerons, et la Croix restera pour notre gloire ou notre honte.

La lumière est; mais il nous est possible d'ouvrir ou de fermer les yeux. Entre les hideuses et ridicules ténèbres de la nuit qui finit et les divines splendeurs du jour qui veut paraître, choisissons. 11 est difUcile que vous n'ayez pas eu dans votre vie une heure d'amour pour la vérité. Au nom de cette heure-là, choisissez. Le grain de sénevé veut grandir.

La Science et l'Art, ces deux grands enfants prodigues, mouraient de faim dans leur exil volontaire. Il» reviennent affamés à leur patrie, qui les attend. Le père de famille va tuer le veau gras.

Prenons part à la joie du Ciel. Dans la bataille qui se livre entre la Foi et la Négation, entre le Néant et l'Être, chacun a sa place marquée, grande ou petite à nos yeux> immense toujours aux yeux des anges. Le Ciel attend de chacun de nous un mot décisif, oui ou non. En face de cette attente, l'indifférence est la plus inexplicable, la plus prodigieuse des folies.

Vous qui lisez ceci, le grain de sénevé vous demande, à vous personnellement et actuellement, de l'arroser, de le faire grandir. Aidez donc de tous les instruments qui sont en vos mains ceux qui travaillent au triomphe de l'Église dans les âmes, et si les instruments sem~ blables à la plume ou au ciseau ne sont pas à votre portée, aidez les combattants par une explosion de prières qui crève l'obscurité de la terre, comme la foudre crève le nuage.

Il semble que Tesprit du dix-neuvième siècle soit tiraillé par deux tendances directement opposées.

D*un côté, il adore la matière; de Tautre, il la fuit.

Si nous regardons TArt, nous serons frappés des efforts qu*il fait, tantôt pour se perdre dans les nuages tantôt pour se perdre dans la boue.

Si nous regardons la vie, nous verrons aussi que tantôt elle se précipite dans la matière, avide et cupide, pour la dévorer et essayer de se satisfaire ; tantôt elle essaye de la dédaigner, puis retombe un instant après sur elle pour se punir, en la divinisant, de l'avoir méprisée.

L*Art, au dix-neuvième siècle, a reproché à TArt des siècles précédents de n'avoir pas embrassé la matière ; il lui a reproché son mépris pour la nature, son mépris pour les choses visibles, extérieures, ordinaires et sensibles. Il lui a reproché d'avoir sautillé entre ciel et terre sur un fil d*archal sans réalité. Il a eu parfaitement raison dans son reproche, et parfaitement tort dans le type nouveau qu'il est venu proposer à son tour.

Il a eu parfaitement raison quand il a refusé d'imiter; il a eu parfaitement tort quand il a voulu devenir un modèle et se faire imiter à son tour.

Au lieu d'employer la matière, il Ta courtisée ; au lieu de la dompter, il s'est fait dompter par elle. Tandis que rhomme pouvait devenir dompteur d'animaux, ranimai est devenu dompteur d'hommes. La peinture a suivi la poésie dans la voie de la matière montrée, et a produit des monstres dont elle est fière ; car on est toujours fier quand on a fait un monstre. Mais pendant que la littérature se ruait, comme une louve affamée, sur la chair humaine, elle protestait contre elle dans une autre partie d'elle-même et devenait vaporeuse avec passion. Elle devenait vaporeuse avec transport, et cette évaporation avait pour elle la saveur d'une justice qu'on rend à sa nature intime, ou du moins qu'on c^oit lui rendre ; elle s'évaporait comme quelqu'un qui se venge.

Deux noms sont souvent rapprochés dans la pcmdée et dans la critique contemporaines : Victor Hugo et- Lamartine. A force de les nommer Ton aprôs l'autre, on a fini par croire presque qu'ils se ressemblaient. Or, ces deux hommes représentent exactement deux tendances contraiiies. Pendant que M. Victor ilugo plai^dait pour la matière et soutenait les droits du laid qu'il confondait avec le réel, prenant ainsi le fait pour le droit, M. de Lamartine se réfugiait dapsune sentimentalité singulièrement éloignée des réalités terrestres que réclamait à grands cris son interlocuteur. <^ Je les appelle de ce nom ; car ils faisaient à eux deux, dans le monde littéraire, une espèce de dialogue sans demande ni réponse !

M. de Lamartine transportait la poésie beaucoup plo^ loin de la ville^ des salons, des rues^ des palais el des bouges qu'on ne l'avait jamais transportée.

Au même moment, TAUemagne voyait la poésie et la philosophie s'évanouir dans, le même rêve. Néanmoins les plus vaporeux de ses poètes et de ses philosophes ne négligeaient pas la bouteille de bière. La bière et le fantôme, Schubert et le cabaret représentent assez bien en Allemagne les deux tendances que je constate. En Allemagne, le conte fantastique fréquente beaucoup le cabaret, et cela éclaire sur la nature du dix-neuvième siècle.

Autrefois, un héros lui-même, quoique simple mortel, fait de chair et d'os, ne semblait pas capable de manger. Un personnage tragique qui aurait parlé de se mettre à table eût scandalisé toutes les Universités, toutes les Académies, et se fût rendu indigne pour toujours du cothurne et de la toge. Il fallait faire bo«ne figure jusqu'au dernfer moment, et le trépas^ car ce n'était pas la mort, le trépas ne devait rien coûter à la pirreté de la diction. Il était permis de recevoir un coup de poignard et même de le donner ; mais il était interdit de boire bu de manger. Il était permis de ne pas dormir, mais il eût été interdit de dormir. Il était permis de dire :

Les ombres par trois fois ont obscurci les deux Depuis que le sommeil n*êst entré dans vos yeux ;

mais il eût été défendu de faire la remarque contraire et de féliciter l'héroïne sur la bonne nuit qu'elle aurait passée. C'eût été un manque de respect pour la dignité de sa position. Tantôt la trahison, tantôt l'amour, tantôt mille autres obstacles, tous plus nobles les uns que les autres, enlevaient au héros le sommeil etTappétit.

Et cependant, qu'est-ce qu'un héros près d'un fantôme? T.e fantôme moderne semblerait avoir droit, beaucoup plus que le héros antique, à l'abrojration des lois naturelles. Cependant il les accepte, au moins en apparence ; il boit, il mange, il dort, il fume, il demande si la bière est bonne, il cause avec l'aubergiste comme un

camarade, et on finit par s'apercevoir qu'il est fantôme , tandis que l'ancienne victime du cothurne n'avait d'autre grade que le grade de héros.

L'Allemagne nous avertit par là très implicitement de sa double tendance; la matière grossière et la matière absente se rencontrent dans ses contes et dans ses mélodies, et ne s'étonnent pas de se rencontrer.

En France, l'élégie, quand elle a pris le nom de méditation, que M. de Lamartine lui a donné, s'est envolée très loin des affaires humaines. Elle est allée sur le bord des lacs, et elle s'est mise à chanter. Un peu plus tard, IdimédUaiiony endeyenaniharmonie, a fait une démarche nouvelle pour s'éloigner de la terre. Au même moment le roman et le drame s'accrochaient aux réalités les plus matérielles, comme si les différentes formes de Tart voulaient se venger les unes sur les autres.

Dans le même drame les deux tendances se rencontrent quelquefois. Le même personnage peut les provoquer toutes les deux. On admire de temps en temps la pureté de la courtisane ; il est question de sa virginité. Au dix-septième siècle on aurait parlé de sa flamme, sans préciser quoi que ce soit. Les mesures du temps même indiquent chez le personnage moderne une certaine tendance vers ce qui est réel, il suppute les années. Le héros antique ne connaissait pas le calendrier. Quand il cherchait quelqu'un, c'était toujours depuis plus de six mois.

Et encore ce n'était pas quelqu'un qu'il cherchait, c'était un confident. Or, le confident était une espèce de fantôme domestique, en qui le héros contemplait avec complaisance son image diminuée.

Non seulement le confident n'avait pas de nature

LA GOUTTE d'eAU 164

matérielle, mais il n'avait pas de nature morale. Il n'avait pas de caractère à lui; il n'était qu'un instrument fabriqué pour donner,, la réplique et fournir au héros une inépuisable occasion de récits et de tirades.

Si le fantôme allemand avait un compagnon de voyage, ce compagnon mangerait comme quatre, et nous connaîtrions le menu de ses repas.

On dirait que Tart moderne a le fantôme pour idéal et le cabaret pour tentation. L'art ancien semblait n'avoir ni idéal, ni tentation.

Le héros semblait naître, vivre et mourir dans le vestibule du palais, comme une plante dans sa terre natale. Et ce vestibule, aussi favorable aux conspirateurs qu'au tyran, où retentissaient alternativement les déclama-» tions de l'un et les déclamations des autres; ce vestibule impartial ne semblait situé nulle part. C'était là qu'on déclamait, en attendant le coup de poignard ; mais ce n'était pas un lieu quelconque.

Les tragédies de Voltaire représentent dans sa plénitude le vrai héros de théâtre. Grébillon et Campistron ont eu de la peine à dépasser ce maître.

Le XVIII® siècle est le lieu où Ton peut le mieux saisir l'art ancien, parce que, dans le siècle, la chose montre à nu ses ravages; elle se décompose et laisse voir tous ses ressorts ; de plus, l'infériorité des hommes montre la machine comme elle est. On n'a plus le talent qu'il faut pour déguiser, et, à ce point de vue, les hommes ,du xvra* siècle sont des modèles de franchise. Ils sont francs parce qu'ils déshabillent les idées qu'ils manient. Ils sont francs, parce qu'ils ont la force d'imposer un masque à leurs personnages. "Voltaire et Florian sont francs, parce qu'ils n'ont pas le génie de déguiser leur svstème littéraire.

Gonzal'ùe de Cor doue et Zaïre sont des œuvres pleines de sincérité ; car elles semblent défendre aux lecteurs l'illusion. Elles semblent dire : nous nous donnons pour ce que nous sommes; trouvez cela beau, si vous pouvez.

Elles sont franches, à la façon de Rousseau dans ses Confessions,

Le xviu® siècle étale ses turpitudes, mais ces turpitudes ne le dispensent pas de la vanité. C'est en leur nom qu'il réclame l'admiration ; il a en même temps Le mérite de la rendre impossible et la honte de la mendier.

Si les deux tendances du xix* siècle, altéré d'idésd et de réalité grossière, sont visibles dans l'art, eller sont reconnaissables aussi dans la vie. L'homme actuel se précipite sur la jouissance, mais il parle à chaque^ instant dé grandeur, de dévouement, de synthèse, d'unité, de transcendance, de lumière, de charité, etc.

Ces mots ne sont pas seulement des mots: sans doute, ils sont habituellement des illusions; mais ces illusions révèlent des tendances, des aspirations égarées, des besoins d'âmes, qui se trompent, mais qui existent.

Le jeune homme qui fait fausse route au xix^ siècle pense vaguement à adorer quelque chose ou quelqu'un. L'homme du xvni® siècle ne songeait qu'à s'amuser. 11 était bas avec sincérité. Il n'avait pas même l'excuse de vouloir admirer I Son abaissement n'était pas un élan brisé, c'est un abaissement pur et simple. Dans la matière, le xviii® siècle a cherché uniquement le plaisir.

Le XIX® siècle, en se précipitant sur la matière, éprouve un certain besoin d'infini qu'il cherche à tromper. C'est une rage impure ; mais elle permet de voir autre

chose derrière elle. Souvent les actes qui semblent appartenir le plus exclusivement à la tendance inférieure révèlent, en réalité, dans le xix® siècle, les deux tendances;

Si le xv!!!" Giècle avait la hideuse franchise dont Je parlais tout à l'heure, le xix* siècle est trompeur ; tantôtilse vante, tantôt il se calomnie ; il promène son inquiétude de l'orgueil au désespoir; il n'est dans le vrai que quand il vous avoue ses infirmités incommensurables.

Si l'art et la vie se promènent et s'égarent des hauteurs sans réalité aux réalités sans hauteur, ne dirait-on pas qu'au XIX® siècle la science s'est chargée de symboliser la vérité que cherchent maladroitement la vie et l'Art ?

Traîner une masse de matière au moyen de Fimpondérable.

La vapeur, emportant le fer à travers les montagnes déchirées, voilà, dans Tordre de la locomotion, le problème résolu.

La matière est en jeu, la grosse matière : elle est emportée par une goutte d'eau qui s'évapore et qui triomphe.

La vapeur traîne derrière son char de triomphe tout ce qu'il y a de plus gros et de plus lourd, tous les poids^ tous les fardeaux, les métaux, les provisions, enfin l'homme, en qui se résume le monde, et qui voyage traîné par la vapeur fidèle, docile, soumise, conquise et victorieuse.

Car la victoire de la matière, c'est d*être soumise à l'esprit. La gloire du cheval, c'est d'être soumis au cavalier. La gloire de la matière, c'est d'être conquise. La gloire de la vapeur est d'obéir. L'obéissance est son mouvement, on dirait presque son instinct. C'est par obéissance qu'elle s'envole, c'est par obéissance qu'elle entraîne, c'est par obéissance qu'elle triomphe.

Le mouvement est sa vertu, sa vie, sa loi, sa force, sa gloire; il est le signe du mandat qu'elle a reçu. La vapeur est une magnifique image de l'impossible réalisé.

Imaginez le rire du xvm* siècle, si on lui avait parlé d'un chemin de fer. Imaginez la coalition des hommes raisonnables, leurs plaisanteries, et la satisfaction qu'ils auraient eue à se moquer! Imaginez la tranquillité de leur ironie, la bonne foi pleine et entière avec laquelle ils auraient raillé les fous, les fous qui auraient dit : Cela sera.

Et les montagnes? aurait demandé le philosophe du xvra* siècle avec le plaisir insolent de l'objection qui se complaît en elle-même.

On les percera, aurait répondu le fou. J'entends d'ici l'éclat de rire, le rire fou du philosophe.

Vous direz peut-être à la goutte d'eau que ce n'est pas elle qui transporte les montagnes ; elle passe, il est vrai, à travers leurs flancs déchirés, mais ce sont les hommes, armés de leurs instruments, qui lui ont frayé sa rouie à la sueur de leur front. La goutte d'eau vous répondra que cette circonstance agrandit son triomphe, au lieu de le diminuer. Sa route est faite d'avance : elle va venir et déjà les montagnes ont disparu. L'homme dit à la terre : Voici la vapeur. Retire-toi vite, elle est pressée.

L'homme est un héraut d'armes qui annonce au globe terrestre que la souveraine va paraître. .

L'homme qui nie est toujours content de lui. Le doute est le paradis de l'orgueil. Celui qui fait une objection s'admire toujours. C'est que l'objection est la moelle des os de l'homme. Celui qui affirme, qui annonce, qui proclame, celui qui aurait dit : La vapeur traînera le feu et l'homme à travers la terre percée, celuilà sort de lui-même, cet homme se livre au transport. L'homme raisonnable, au contraire, rentre en lui-même;

il fait appel à son propre fonds ; il invoque ce qu'il sait déjà; il limite l'avenir à lui-même; il a tout l'avantage de la situation jusqu'au jour où la vapeur, traînant l'homme et déchirant le glohe, lui montre de quoi il s'est moqué, — et le rieur tombe dans un ridicule sans nom ! Et les masses énormes de matière, déchirées, soulevées, emportées, vaincues, disent à la force légère^ active, motrice, ardente qui va passer :

— Voici que nous vous apportons, par notre fuite, le magnifique témoignage de notre faiblesse.

Le télégraphe électrique est le symbole de la Puissance, car il porte la foudre, et comme il la porte légèrement ! comme elle pèse peu ! comme elle est docile ! L'électricité ressemble à un effort de la matière pour devenir esprit. On dirait Télan de la matière qui veut franchir ses frontières et sortir de chez^elle. On dirait que la matière, par l'électricité, essaye d'avoir une extase. Or, cette chose, que le télégraphe transporte, cette chose est puissante sur les blocs et les masses de terre. Cette chose change la face matérielle du globe. Le télégraphe porte sur ses fils la destinée des choses les plus lourdes. Elles sont suspendues à lui et attendent ses ordres pour marcher.

Le télégraphe électrique est, comme la vapeur, une des paroles de la science, qui dit au xix® siècle quelle doit être son œuvre. Le télégraphe électrique, comme la vapeur, lui montre ses tendances dans l'union de la force et de la légèreté, dans la puissance donnée à Tinvisible et dans l'obéissance du visible.

Un caractère commun à ces deux découvertes, c'est la conquête de la rapidité, et la rapidité est encore un des désirs de notre époque. Autrefois on allait lentement, et cette lenteur n'attristait personne. Depuis cia-

i66 LA SCIENCE

quante ans, rhumanité presse le pas. Elle presse le pas comme un voyageur en retard qui voit l'ombre s'allonger, car le soir arrive, et il est bien loin de chez lui. Elle presse le pas comme un voyageur surpris par la nuit tombante et forcé par elle au recueillement, car il est loin de la patrie.

N'avez-vous jamais éprouvé, en voyage, cette méditation profonde qui survient et s'impose, quand Thomme se sent seul, loin du foyer domestique, en pays inconnu, dans la campagne, à Theure où le soleil se couche ? Le voyageur presse le pas : le paysan qu'il rencontre sur sa route doit croire cet homme agité ou égaré. Il dit : « En voilà un qui n'est pas du pays I » En effet, le voyageur est égaré peut-être, agité peut-être ; mais au fond de son agitation, il y a une chose que le paysan ne voit pas et ne peut pas voir, c'est le recueillement. Le vojrageur pense à sa patrie, et le soleil va se coucher.. Les ombres des arbres s'allongent sur la route ; les honmies rentrent chez eux ; un certain apaisement annonce rapproche du sommeil ; il y a déjà longtemps que les bœufs se sont instinctivement rapprochés de Tétable, comme s'ils attendaient l'heure qui valeur en montrerla rouie et leur en ouvrir les portes. Le voyageur, sans donner à tout ce spectacle, que la campagne lui offre, une attention précise, est reporté par la pensée vers ia maison où il a dormi enfant. Les oiseaux font la prière du soir «t éveillent en lui quelque souvenir. Dans le lointain une cloche sonne ! c'est peut-être V Angélus: en tout cas c'est un appel. Que font maintenant ceux qu'il a autrefois connus? Où sont-ils ? Que prépare, dans son silence, la journée du lendemain ? Que verront ces astres graves

qui s'allument les uns après les autres, comme si le ciel ouvrait ses yeux pour regarder la terre ?

Le voyageur pressé, égaré, qui sent les approches du soir, c'est l'humanité du xix* siècle.

La vapeur et le télégraphe électrique sont les instincts de rapidité qui s'éveillent au fond de lui. La rapidité est un mystère. Quand tous les désirs de l'homme seraient accomplis, s'ils étaient accomplis, lentement, je crois que la joie manquerait. Si quelque chose pouvait donner une idée de la joie, ce serait peut-être la rapidité.

La vie de l'homme est un étourdissement perpétuel. Mais le voyageur, qui sent la distance et qui veut la franchir dans la soirée, est forcé à un certain sérieux. Il se recueille, et le recueillement appelle à lui le souvenir.

Le souvenir I Quoi de plus commun et quoi de plus rare ? Le souvenir, dans sa forme ordinaire, la plus légère, la plus accidentelle, est la monnaie courante de la vi^,. Mais le souvenir profond, efficace, celui qui fait sortir le passé de Tahsence et le fait comparaître devant rhomme pour rendre ses comptes et raconter ce qu'il a fait, ce souvenir est rare, car il faut, pour l'appeler, le loisir du recueillement, et la solitude à laquelle on ne songe pas, — la solitude intérieure.

Le voyageur, perdu dans un bois de pins, et qui voit à travers les troncs d'arbres les dernières lueurs du soleil couchant colorer à l'horizon les derniers nuages, se souvient profondément. Il se souvient des soirées les plus paisibles de sa maison ; il se souvient du feu qui pétillait dans la cheminée ; il se souvient des rires qu'on entendait peut-être dans la chambre ; il se souvient aussi, il se souvient surtout des larmes.

L'humanité, que je représente sous les traits de ce voyageur a aussi inventé, dans un égarement du soir, c'est-à-dire au xix* siècle, le symbole du souvenir ; elle a inventé ce qui eût paru impossible ; elle a inventé un miroir qui se souvient. Elle a inventé la photographie !

La photographie révèle la durée virtuelle de l'acte humain, qui semble fugitif et qui est éternel, à moins que quelque chose de supérieur ne survienne pour reffacer. Quand je ne vous aurais vu qu'une fois, votre forme sensible, votre beauté ou votre laideur, image révélatrice de votre nature, vit en moi, telle qu'elle s'est manifestée dans un point donné du temps et de l'espace. Le souvenir soustrait cette image accidentelle à l'empire du temps et de la mort pour lui donner la vie et la permanence. Ainsi fait la photographie. Elle est impitoyable comme la mémoire. Elle arrache la plus fugitive des attitudes, la plus imperceptible des choses visibles à la foule des distractions qui allaient l'ensevelir pour toujours dans l'oubli, et elle dit au bout d'une année révolue : C'est ainsi que vous étiez l'an dernier, à pareil jour.

En général, le souvenir est juste. Le présent provoque chez l'homme la passion qui dénature les choses et trouble les jugements. Mais le souvenir rend justice. Le présent grossit ou diminue : il agite presque toujours. Le souvenir rend aux choses leurs proportions perdues. Il est le dépositaire ûdèle des secrets qui lui sont confiés. Il les rend môme plus purs qu'il ne les a reçus. Il les dégage des détails extérieurs qui les altéraient, en les touchant. Il isole l'objet et le montre en lui-même, au lieu de le montrer dans l'embarras et le tumulte des circonstances que le présent accumulait autour deluL

La photographie, comme le souvenir, est juste. Elle est impartiale, intègre comme la lumière. La peinture peutflfjC^er: c'est Thomme qui agit en pensant à Thomme, et quand Thomme pense à l'homme, qui sait de quoi il est capable ? La photographie ne flatte pas. Elle dit ce qui est, avec douceur et avec sévérité, sans colère et sans complaisance.

La douceur et la sévérité, ne sont-ce pas les caractères du soir? Le voyageur, que je suivais dans sa marche rapide et recueilliej se souvient, parce que le jour baisse : son souvenir est doux, parce qu'il est lointain; son souvenir est sévère, parce que les raisons de flatter sont absentes. Et la soirée qui jette autour de lui les ombres longues et mélancoliques, la soirée, dans sa clémence sérieuse, est douce et sévère comme le souvenir On dirait, dans un beau soir d'été, que la journée va rendre ses comptes, mais que le juge sera clément.

Je ne m'étonne pas que l'humanité ait inventé, vers le soir, la photographie.

Le détail des opérations que la photographie exige ressemblerait peut-être beaucoup à celles que fait la conscience. Le nettoyage de la plaque, qui doit être parfait pour que l'opération soit possible, ressemble à la préparation intérieure sans laquelle le souvenir et la conscience n'ont pas leur pureté et leur profondeur. Le moindre objet qui s'interpose entre le verre et la lumière arrêté l'image et Tempéche de se former.

Quand la plaque est bien préparée, l'image se dépose sur elle, pendant qu'elle est exposée au grand jour, en face de l'objet qu'elle doit reproduire. •

Mais voici' quelque chose de très frappant. Cette image ne s'ap&rçoit pas. Elle est là, mais elle est invisible.

Pour qu'elle devienne visible, Topérateur appelle à son secours robscurité. C'est dans l'obscurité, dans le cabinet noir, qu'il emporte pre'cipitamment sa plaque, au moment où elle vient de recevoir, par la vertu de la lumière, l'impression de Fobjet. C'est dans l'obscurité qu'il verse l'acide. Alors, lentement, à la lueur d'une bougie, il voit apparaître l'image.

Ce portrait, déposé par un objet présent sur une plaque qui garde l'image sans la montrer encore, ne ressemble-t-ilpas merveilleusement aux impressions sourdes que l'âme a reçues, sans les montrer clairement ni aux autres ni à elle-même ? Cette lumière à laquelle elle était exposée, c'était l'impression du présent.

Elle emporte l'image dans l'obscurité : c'^st là que le souvenir, semblable à un acide, c'est là que le convenir ou la conscience, agissant sous le voile du reoneillement, dans la nuit et la solitude, font apparaître l'image autrefois déposée.

Résumons ce qui précède.

Le dix-neuvième siècle a deux tendances : ToTie vers l'impalpabte, l'impondérable, dans ses manifestations les plus extrêmes ; l'autre vers le sensible, le tangible, le palpable, dans ses manifestations les plus grossières. Il demande à la chose impondérable de commander, à la chose grossière d'obéir.

Dans l'art et dans la vie, il a abusé de ces deux tendances: il les a livrées à la corruption, qui les a déna-^ turées sarvsles faire disparaître, qui les a altérées sans les supprimer, de sorte qu'on peut entrevoir encore, parmi les ravages du péché, les splendeurs possibles du type.

Dans la science, le dix-neuvième siècle s'est montré beaucoup plus fidèle, et il a révélé ses instincts en les redressant. La vapeur lui dit ce qu'il demande, et il obéit plus loyalement à son désir qaand il est aux prises avec la goutte d'eau, avec le fer, avec la terre, que quand il est aux prises avec la plume, le pinceau ou le ciseau.

La science possède enfin une propriété particulière que ne possèdent ni l'art, ni la vie. La science, la science physique, celle qui invente et qui exécute, bien qu'elle puisse se tromper et se trompe souvent dans ses conjectures, dans ses suppositions, dans ses démonstrations, dans les conséquences qu'elle tire des principes posés, dans ses raisonnements et dans ses recherches, la science physique possède, à ses côtés, dans ses résultats matériels, prochains, visibles, une pierre de touche qui manque k l'art : cette pierre de touche, c'est le fait.

Si les savants se trompaient dans la confection d'une locomotive, d'un télégraphe électrique, d'un appareil photographique, comme les artistes peuvent se tromper dans l'art et les hommes dans la vie, la locomotive, le télégraphe électrique, l'appareil photographique refuseraient de fonctionner, et, par leur refus, avertiraient le savant de son erreur.

L'art, et souvent la viei, au contraire, ont cela de terrible qu'ils obéissent mal à propos. Ils obéissent injustement: ils obéissent à qui les déshonore; ils obéissent, et leur obéissance est terrible, car elle conduit l'artiste et l'homme dans l'abîme où il va, les yeux bandés. Ni la plume, ni le pinceau ne refusent leur service à l'homme qui abuse d'eux, pour les faire mentir. Ils obéissent avec une patience cruelle; leur obéissance est redoutable, car elle aveugle l'homme qui, se voyant obéi, croit pouvoir commander.

La science, elle, a l'indulgence de prévenir. Si les lois

sont violées dans la construction d'une machine, la machine refuse formellement d'agir.

Les machines sont donc bien faites, par cela seul qu'elles fonctionnent. Malheureusement, leur fonctionnement n'aboutit qu'à un simulacre d'unité, à une unité matérielle, extérieure, qui ne touche pas le fond des choses.

La vapeur rapproche les nations ; mais, dans Tintérieur de ces nations rapprochées, les individus sont divisés par une division beaucoup plus profonde que toutes celles qui portent des noms : c'est ladivision intime.

On habite la môme terre et cette terre tend à devenir un même pavillon; on porte le même costume, on parle la même langue, on fréquente les mêmes lieux, et la division intérieure est d'autant plus immense qu'elle est plus dissimulée par le rapprochement des choses extérieures. Plus les hommes sont voisins les uns des autres, plus l'abîme qui les sépare se creuse intérieurement. Plus l'espace visible se ramasse et se contracte par la vapeur et le télescope, plus les âmes inventent, pour se fuir, des distances inconnues.

Les âmes auraient besoin d'entendre les grandes leçons de la vapeur, de la lumière et de l'électricité.

C'est par obéissance que la foudre a conquis la gloire de transporter la parole à travers toute distance. C'est par obéissance que la lumière a conquis la gloire de reproduire la figure humaine, d'imposer la durée au miroir, et de faire des portraits que la justice approuve toujours, des portraits sans mensonge.

C'est par obéissance que la goutte d'eau transporte les masses et leur donne la joie de la vitesse qu'elles risquaient d'ignorer toujours. C'est par obéissance que la vapeur, abrégeant les distances et économisant les heures, impose au temps et à l'espace le joug superbe du mouvement I

La Science avait cessé d'adorer : de là le malheur.

Pour saisir à son principe la catastrophe de la Science, il faut jeter les yeux sur TEden. La Science eut sa place dans la phrase que le serpent dit à l'homme : Eritis sicut Dit, Scientes, Le nom de la Science fut l'occasion de la révolte, et ce souvenir a pesé sur elle d'un poids inconnu.

Regardez l'histoire du monde. Une crainte mal définie s'empare de l'homme, quand le nom de la Science est prononcé. Il lui semble vaguement, sans qu'il s'explique cette apparence, il lui semble vaguement que la science est dangereuse. Elle se lie, dans la haute antiquité, au souvenir, à la fois confus et intime, d'une désolation épouvantable.

L'homme a la conscience d'avoir été condamné. Jamais, nulle part, il n'a radicalement oublié le lieu de son bonheur* Jamais il n'a radicalement oublié les ombra^res du paradis et le parfum de ses roses. Toujours et artouv îl a levé la tête, il a regardé, cherchant qui ouvrirait le livre fermé. Toujours et partout il a voulu rétablir, entre le ciel et la terre, le lien désiré. Toujours

et partout il a eu faim et soif de la chair et du sang d'un médiateur. Toute l'antiquité est un cri, un cri qui appelle. L'homme appelle du fond de ses entrailles, — etïlnde, et la Grèce, et tout le paganisme, sous toutes les formes qu'il a revêtues, rendent témoignage à la vérité perdue, et à la vérité attendue. Ils lui rendent le triple témoignage du souvenir; car jamais les traditions n'ont disparu, elles auraient emporté avec elles le cœur de l'homme ; du souvenir égaré, car les traditions, en dehors de la Judée, portent toujours le caractère de l'impuissance et de la terreur; du souvenir obstiné, car, malgré les délais, malgré les retards, malgré l'absence de Celui qui est le désiré des collines éternelles, le désir persiste au fond du souvenir, et l'homme ne pout pas renoncer

Or, pendant les siècles de l'attente, il se passe un phénomène d'un immense intérêt. La Science est suspectée, la Science fait peur à l'homme, comme si un écho, incomplet, mais prolongé, lui répétait à l'oreille quelques syllabes de la phrase du serpent.

Prométhée, en somme, est le savant antique.

La Science, dans l'antiquité, semble avoir le dôràr vague, mais persistant, de dérober le feu du oiel. La conquête de la foudre occupe dans l'histoire de l'humanité une place immense, et le mode de cette conquête est d'une importance particulière. •

La Science passai!, dans l'antiquité, pour l'ennemie naturelle et nécessaire de la religion. La religion disait: Obéissez aux dieux, et vous serez récompensés. La Science répondit : Je veux les vaincre, et non leur obéir, leur enlever la foudre, et non obtenir la clémence.

De là, un antagonisme sourd, inconscient, entre la religion, qui offrait des sacrifices extérieurs, matériels, et la Science, qui semblait refuser le sacrifice intime, intellectuel, la Science qui semblait croire que les dieux interdisaient à l'homme la connaissance de la création, et refusaient de se soumettre à la défense. Cet antagonisme ne devait pas échapper et n'a pas échappé au regard de Joseph de Maistre.

« Observez, dit-il, une belle loi de la Providence : depuis les temps primitifs, dont je ne parle pas en ce moment, elle n'a donné la physique expérimentale qu'aux chrétiens... Les anciens nous surpassaient certainement en force d'esprit. »

Voici une erreur, mais passons sur elle sans la discuter, parce qu'elle nous entraînerait trop loin et qu'elle n'entame pas l'observation qui suit.

« Leur physique, poursuit de Maistre, est à peu près nulle. Car, non seulement ils n'attachaient aucun prix aux expériences physiques, mais ils les méprisaient, et même ils y attachaient je ne sais quelle légère idée d'impiété, et ce sentiment confus venait de bien haut. »

Ce dernier mot est profond. J'aime le regard de Joseph de Maistre, lorsque rien n'altère sa pureté. Ce sentiment confus venait de bien haut. Peut-être serait-il plus exact de dire : Ce sentiment confus venait de bien bas. Il venait d'une ignorance radicale de la nature première des choses, ignorance qui permettait à l'antiquité de considérer Dieu et l'homme comme deux ennemis. L'homme semblait croire encore la parole du serpent et regarder la Science comme la propriété de quiconque réussirait à désobéir aux dieux. Ue là, l'immensité du malentendu.

Il est important de bien constater ceci pour ne pas se méprendre, ni sur la pensée de Joseph de Maistre,

ni sur la réalité des choses : Si les anciens ont été à peu près dépourvus de la science proprement dite, ce n'est pas que la Science soit impossible et nécessairement nulle, en dehors de Tordre surnaturel. La voie de la connaissance naturelle est réelle, incontestable, légitime, et il y a, en dehors de tout dogme révélé, une certitude scientifique et rationnelle. Mais l'ordre naturel lui-même était profondément troublé dans Tinlelligence des anciens. La lumière de la raison avait subi une altération épouvantable, et il ne faut pas, par l'état de leur science, juger de l'état naturel de la science humaine.

De Maistre ajoute :

« Lorsque TEurope fut chrétienne... Le genre humaiii étant ainsi préparé, les sciences naturelles lui furent données.

Tantœ molis erat Romanam condere gentem I

L'ignorance de cette vérité a fait déraisonner de très fortes têtes, sans excepter Bacon et même à commencer par lui. »

Cette observation jette une grande lumière sur l'histoire. Car l'histoire et la Science ne peuvent pas se séparer. Pour l'esprit distrait et inattentif, quelle leçon I L'antiquité travaille énormément. Elle lutte contre la matière, mais elle ne la connaît pas. Elle triomphe d'elle quelquefois, mais elle ignore les lois suivant lesquelles elle triomphe.

Il ne faut, bien entendu, entendre la proposition de Joseph de Maistre que dans le sens où il l'entend luiméwô. Il ne veut pas dire que les anciens aient tout ignoré ; quant aux lois physiques, ils ont eu de nom'^

breuses connaissances. Mais ces nombreuses connaissances gardaient le caractère du multiple et ne faisaient pas corps dans l'unité d'une science.

Cette distinction n'est pas un jeu de mots. Elle repose sur une réalité du premier ordre. Un homme peut avoir une multitude de connaissances en physique, en chimie, en astronomie, en mécanique, en géologie, et ne pas posséder la Science, et ignorer les lois de la création. De la même manière, un homme peut connaître une multitude de faits, le nom des batailles, leur date, la nomenclature des rois, etc., et ignorer radicalement THistoire. Car l'Histoire n'est pas un composé de faits: elle est un esprit qui procède des faits, en tant qut matière, et de leur intelligence, en tant que forme.

Ainsi la Science n'est pas l'assemblage des connaissances multiples. Elle est un esprit qui procède des êtres qu'elle étudie, en tant que matière, et de leur intelligence, en tant que forme. Certainement la boussole était connue 2602 ans avant Jésus-Christ. Les Ty riens fabriquaient du verre dès l'an 1640, toujours avant l'ère chrétienne, et la fabrication du verre suppose une grande familiarité entre l'homme, le feu et l'air ; elle suppose l'homme vainqueur du feu et de l'air, et, pour les vaincre, il faut les bien connaître. En 520, Anaximène de Milet inventait le cadran solaire : les tapisseries en 521 étaient déjà belles à Pergame; l'Egypte, en 250, avait des horloges à eau ; en 220, Archimède faisait la magnifique invention du miroir ardent, etc.

Certes, toutes ces choses attestent de nombreuses et belles connaissances. Et pourtant, chose admirable, l'observation de Joseph de Maistre reste vraie, quoique incomplète ; elle est inattaquée, malgré les apparences. La physique des anciens est à peu près nulle, parce que ces connaissances ressemblaient à des membres

disloqués et non pas à un corps ; parce que Tordre qui doit leur donner T unité était si absent, ou du moins si incomplet, qu'elles n'atteignaient pas ce lieu central où les connaissances se rejoigiaent les unes les autres et prennent ]e nom de Science, en apercevant leur commune origine.

La Science, pour être vraie, doit porter la paix avec elle, parce qu'elle saisit les choses dans le lieu de Tunité. Or, les connaissances physiques des anciens ne les rapprochaient pas de la lumière, parce qu'elles étaient des accidents de Tintelligence, plutôt que des rayons convergeant vers un centre. Elles n'éprouvaient pas le besoin de s'unir pour chanter l'Unité de Dieu. Elles se prêtaient à la division du ciel comme à la division de la terre ; la division ne les gênait pa€. Or, l'unité est le chiffre de la Science ; l'unité vraie caractérise la Science vraie, l'imité fausse caractérise la Science fausse, le désir de l'unité caractérise le désir de la Science.

Mais l'absence de l'unité caractérise l'absence de la Science. Beus scïentiarum Dominus est^ chantait Anne, mère de Samuel. Il y a entre l'idée d'un Dieu Un -et l'idée de la Science quelque affinité plus grande que l'afQnité évidente et visible. Remarquez que nous ne oarlons pas encore ici de Tordre surnaturel. Si les anciens étaient déchus au point d'avoir à peu près perdu l'idée de la Science, ils avaient aussi à peu près perdu l'idée d'un Dieu qui fût Un. Je ne parle pas ici de la Science dans ses rapports avec la connaissance surnatorelle de Dieu, mais delà Science dans ses rapports ai^c la connaissance naturelle de Dieu.

Or, lec^ anciens n'étaient pas seulement privés de la connaissance surnaturelle : ils avaient perdu, au moins en grande partie, la connaissance naturelle de Dieu. Quant à ceux qui l'avaient gardée, ils avaient

gardé l'idée de la Science. Platon la possédait. Lisez, dans sa République, la fameuse allégorie de la caverne : vous y verrez l'idée de la Science, parce que l'unité intervient.

Denys, avant d'être saint Denys, quand il était seulement TAréopagite, avait certainement la notion de la Science, parce que l'unité de Dieu avait préparé en lui l'avènement du Christ, parce que la notion naturelle avait préparé la notion surnaturelle, parce que la faim et la soif du Dieu Un avaient creusé l'abîme qu'allait combler le Dieu Un en trois personnes. Quand il se promenait à Héliopolis avec Apollophane, le jour où Jésus était sur la croix, Denys ne savait pas l'événement ; mais il remarqua le phénomène. Il sentit alors frémir en lui l'esprit de la Science. Il sentit tressaillir l'Unité dans son cœur et s'écria : Ou Dieu souffre, ou il compatit à la souffrance. C'est que Denys était un ..gavant. Il n'était pas seulement instruit et riche de connaissances ; il était un savant. Car, avant d'avoir encore entendu saint Paul révéler à TAréopage le Dieu inconnu, il avait déjà dans le cœur un autel sur lequel brûlait la création ; et qui attendait le Dieu inconnu. Denys TAréopagite, comme Platon et mieux que lui, car Tâme était plus pure, Denys, avant d'être saint Denis, représenta peut-être ce que la Science antique aurait pu être, si Tantiquité avait été fidèle à la notion naturelle de Dieu.

lY

L'homme antique a toujours regardé la nature avec une terrt/ar mystérieuse et inavouée, comme une ennemie qu'il fallait sacrifier à la colère du ciel, sous peine d'être sacrifié lui-même, et qu'il fallait sacrifier sans la

connaître, de peur d'altenter aux secrets qu'elle garde. Les animaux n'apparaissent guère dans l'antiquité que comme les instruments de la guerre, ou comme la matière du sacrifice.

Virgile commence à les regarder d'un autre œil, sans peur, et en ami. Mais aussi Virgile attend le grand réconciliateur. Il commence à se pencher sur la nature pour la voir de près : mais aussi il annonce les siècles nouveaux, et, ce qui est bien remarquable, il les annonce dans une églogue, comme s'il tenait à chanter le grand événement tout près de la création qu'il aime, comme s'il voulait annoncer la grande paix au milieu du repos de la campagne, faire retentir la voix des traditions orientales à côté des bœufs qui mugissent, et célébrer dans une étable la venue de Celui qui allait naître entre un bœuf et un âne.

Il faut pardonner à Virgile TÉnéide, en faveur de la quatrième églogue et en faveur de quelques mots prononcés sur la campagne. Car il regarda la création avec les yeux d'un ami, je dirai presque avec les yeux d'un savant, et il ne repoussa pas — malgré la cour d'Auguste, malgré le voisinage de Mécène, — il ne repoussa pas la grande espérance qui venait d'Orient et qui, en passant, touchait de son aile la Rome de la Louve, comme pour marquer la place où devait s'élever la Rome de la Croix.

Jésus-Christ naît. L'homme n'a plus peur de la nature. Il commence à la regarder comme son domaine, comme le champ qu'il doit exploiter.

Virgile venait de dire :

Félix qui potuit reruin cognoscere causas, Atque metus omnes, et inexorabile fatum Subjecit pedibus strepitumque Acherontis avaiil

Cela est clair; il demande deux choses qui, dans sa pensée et dans sa parole, n'en font qu'une : la fin du paganisme et la connaissance des causes, c'est-à-dire la fin du paganisme et la Science.

Je ne m'étonnepas qu'il ait écrit la quatrième églogue.

L'homme qui demande à connaître les causes adresse une prière à la Lumière. Ceux qui ont accepté cette connaissance naturelle de la cause première ont inauguré la science dans l'Antiquité. Mais l'antiquité, considérée dans ses manifestations les plus publiques, les plus ofiicielles, a écarté la notion des causes avec une singulière affectation. Je me garde bien de la juger. Elle avait peur, et je le conçois. Un vague souvenir lui disait que le nom de la Science avait été prononcé un instant avant l'anathème, et elle ne savait pas dans quelle relation étaient ensemble la Science et l'anathème. L'écho des traditions ne lui avait apporté que des débris de phrases, des mots détachés, qu'elle ne savait pas lier ensemble, et le nom de la Science retentissait dans ces paroles qui n'arrivaient que par lambeaux sur les nations épouvantées.

Mais, quand la croix eut été dressée sur le Calvaire, une paix incompréhensible descendit non seulement sur les hommes, mais sur toute la création. Cette paix s'insinua dans l'air purifié par cette croix, et la vertu du sang versé s'infiltra, plus subtile que la lumière et plus tranchante que l'épée.

Saint Paul prend la parole et dit à l'Aéropage : In ipso emm vivimits et movemur et sumus,

Denys devient saint Denys,etle symbolisme convertit la création, qui prend les proportions d'un temple ma-

gnifîque. La descriplion des cérémonies, telle que saint Denys la présente, renferme une science très haute de la nature et une intelligence profonde des effets visibles aperçus dans leur cause. Les relations de Tordre naturel et de l'ordre surnaturel, les analogies universelles éclatent de toutes parts. L*œuvre de saint Denys est le palais de la Science.

Quand la paix fut revenue, la Science s'enhardit^ leva la tète sur la terre et étudia la création. C'est que la Science est la paix des connaissances entre elles. Elle est la paix des connaissances réconciliées. Aussi la sérénité est-elle le caractère du savant, son cachet, sa marque. Si j'ose donner au mot style sa véritable acception, je dirai que la sérénité est le style de la Science.

La Science domine tout ce qu'elle embrasse. La sérénité est sa respiration.

Ainsi conçue comme une créature faite pour apercevoir du haut des montagnes les quatre horizons, la Science s'explique, et nous avons le secret de ses mouvements. Elle cherche Tombre des croix, et Thumamté a rhabitude de mettre les croix sur les hauteurs. Et par l'admirable nature des choses, voici que je vais me répéter. Je vais dire, à propos de la Science, ce que je dis à propos de l'Histoire : ces deux fleurs ne s'ouvrent qu'aux rayons du même soleil, et ce soleil est la croix. Cherchez, depuis dix-huit cents ans, en dehors do Christ, rhistoire : vpus ne la trouverez pas, puiqu'elle n'exista pas. Le Japon^n'a d'historique que la mort de ses missioiinaires. Cherchez, depuis dix-huit cents ans, en ëehors du Christ, la Science. Vaus ne la trouverez pas» puisqu'elle n'existe pas. Elle existe bien moins qu'elle n'existait dans Tantiquité, parce que l'ordre naturel est bien plus ravagé là où l'ordre surnaturel est repoussé que là

LA SGIENCB 183

OÙ Tordre surnaturel n'avait pas encore apparu. Il y a des peuples qui adorent les éléments, les animaux, les choses créées. Ceux-là, chose, admirable l sont tout à fait dépourvus de science. Pour connaître la création, il faut ne pas Tadorer. Il faut la voir telle qu'elle est. L'œil qui la perce comme un voile peut aller plus loin qu'elle. Ce que Platon déjà faisait, ce que. Virgile pensait à faire, cet œil peut la connaître. Il la pénètre, il Tentr'ouvre, il peut lui demander le secret des lois qui la régissent, quand il voit ou quand il entrevoit le secret des lois qui la dominent. Mais le regard qui s'arrête à elle, pour en faire l'objet de son culte, ce regard-là ne peut pas la voir. L'idolâtrie exclut la Science.

Je prie ceux qui se défient des conceptions, et qui: n'attachent d'importance qu'aux faits, de vouloir bien vérifier historiquement ce que je viens de dîrp^ Qu'ils cherchent une nation idolâtre et savante î

Voudrait-on citer l'ancienne Egypte ? Elle entre éminemment dans la loi que je constate, car la Science, chez elle, fut l'écho des traditions qui excluaient l'idolâtrie, et l'idolâtrie, quand elle prévalut, tua la Science. L'Egypte prouve donc, à sa manière, Timpossibilité où sont la Science et l'idolâtrie de coexister quelque part. Il faut que l'une tue l'autre.

La pensée de chercher, entre le monde physique et le monde moral, l'harmonie qui les joint et de constater le rapport qui les unit, cette pensée est toute moderne. Le symbolisme, dans l'antiquité, ou n'était pas, ou était comme un souvenir. Il n'avait pas plus de consistance qu'une ombre. Il était fugitif comme un rêve, tremblant comme un écho. Les peuples apercevaient quel-

i84 LA SCIENCE

qaefois au fond de leur mémoire sa trace altérée ; mais ils se hâtaient de l'oublier ou de la corrompre.

Car le symbolisme demande une grande pureté au regard qui se fixe sur lui. Il est rempli des concepts de Dieu I il brûle du feu divin. II fume, comme Tencens. Il échappe aux mains, qui ne sont pas blanches.

La pureté du regard est la force qui lève le voile, et permet d'entrevoir le monde invisible à travers le monde visible. Or, plus Thomme aperçoit le monde invisible à travers le monde visible, plus il connaît le monde visible ; la création a des délicatesses : elle ne livre pas ses secrets au premier venu«

L'immense édifice de la science moderne commença bien plus tôt qu'on ne le supposait il y a cinquante ans.

Je me garderai bien de dire que le moyen âge ait tout fait. :î!ais il faut rendre justice aux siècles comme aux hommes. Le moyen âge a travaillé immensément : il a pénétré très avant dans la nature des choses. Enfin, et voici sa gloire : il n'a jamais regardé la création comme une chose à part, isolée du Créateur.

Ce fut précisément cette alliance des sciences et de la Science qui lui a valu le mépris des trois derniers siècles. On s'est moqué du moyen âge, parce qu'il parlait de Dieu à propos de tout, et de tout à propos de Dieu. On s'est moqué du moyen âge, parce qu'on a voulu regarder la nature, dans l'oubli de son auteur, la regarder détachée, isolée, la scruter avec des instruments matériels, l'examiner comme un objet, sans respect pour elle, et sans souvenir pour son principe. On a cru que la Science serait plus précise, plus clairvoyante, plus inci^ sive, plus maîtresse, si son regard, détaché du ciel.

fcuillnit la terre, bien loin de Dieu. On a cru qu'elle aurait la roalié, si elle perdait Tidéal: on a cru qu'elle gagnerait en profondeur tout ce qu'elle perdrait en hauteur.

La Rcinnce, il y a trois cents ans, descendit de la montagne où elle avait grandi et où elle allait fleurir Hous les rayons do la croix et arriva, il y a cent ans, à ce ravin r)ù, ne levant plus les yeux, elle prit le ciel pour un r^ve. C'est qu'elle était descendue si bas qu'elle commençait à mépriser. Quum in profondum venerit, conlemnit.

Pour mesurer l'horreur de ce second adultère, il faut jeter un coup d'oeil sur l'admirable union des sciences et de la Science, union qui était commencée et qui allait éclater dans la lumière, quand Descartes et Bacon ont paru.

La tendance du moyen Age fut de sentir partout la vie, de ne rien isoler, et d'assister au travail intérieur de la création.

L'antiquité avait été singulièrement privée du sens intime de la vie. L'élément, ou les éléments, dont elle supposait le monde formé ressemblaient au ressort d'une montre qui joue mécaniquement. Pour Thaïes, c'était l'eau ; pour Xonophane, la terre ; pour Phérécide, l'air ; pour Heraclite, le feu. Empédocles les avait réunis tous IcH quatre. Mais ces hypothèses se promenaient autour de la création, comme des profanes autour d'un temple, et ne pénétraient pas dans le sanctuaire. Elles se tenaient à distance de la vie, comme si elles eussent eu [)eur (i'af)procher, et peut-être, en effet, avaient-dles peur d'approcher.

I^a Science du moyen àgç arrive et dits

18$ LA SCIENCB

Les êtres en général ont deux constitatifs métaphysiques, la Puissance et TActe.

Les composés en général et les corps en particulier ont deux éléments physiques, la matière et la forme.

La matière et la forme sont dans Têtre physique ce que la Puissance et Tacte sont dans l'être métaphysique.

Voici un grain de café. Vous pouvez le détruire, mais, après ravoir détruit, essayez de le refaire ou essayez d'en faire un autre. Analysez toutes les substances qui le composent, ensuite procurez-vous une à une toutes ses substances et essayez de faire un grain de café. Pourquoi l'entreprise est-elle impossible? C'est que le grain de café possédait, outre les substances dont il était composé, quelque chose que vous avez pu lui ôter, et que vous n'avez pu lui rendre ; ce quelque chose est absolument distinct des substances séparées que le corps décomposé vous a présentées une à une. Or, ce quelque chose, c'est la forme.

Par la vertu de la forme, le grain de café était du café et non du cacao. La forme le déterminait dans un genre de substance et lui donnait l'être du café.

Chose admirable I Pour avoir la science de la matière, il faut d'abord avoir la science de la forme, vertu invisible qui la substantie, la spécifie et l'individualise. En d'autres termes, le matérialisme est la négation absolue de la Science des corps.

Le pain que Thomme mange devient la chair et le sang de Thomme. Le pain change donc de substance en changeant de forme. (Il est bien entendu que je prends ici le mot forme dans son acception philosophique.)

La transubstantiation naturelle est donc la loi de la vie.

Par la corruption, la matière passe d'une forme su-

LA SCIENCE i8T

périeure à une forme inférieure ; par la nutrition, la matière passe d'une forme inférieure à une forme supérieure.

La substance qui va germer perd d'abord sa forme substantielle et commence par se corrompre autour da germe, point immortel, qui se nourrit de la substance du grain en décomposition, et est le symbole de la ré* surrection.

Et quand le Fils deBieu bl dit iNisigranumfrumenti^ cadens in terram, moriuum fïceritj ipsum solum tnanet; siautem mortuum fuerit^ multum fructum affert.

Il a posé la loi de la création, la transmission de la vie et de la mort.

Si nous nous servons de cette loi pour nous élever à la loi (^ont elle est le reflet, le grain de froment va tourner nos regards vers Celui qu'il symbolise : nous allons voir la vie et la mort se rencontrer sur le Calvaire, et la Science va s'asseoir, à sa place, près de la croix, sur son trône.

En effet, quelle est son œuvre?

Cherchant partout l'image ou le vestige de Celui qui est, elle recherche et constate com^ment il a donné aux créatures d'être sans être, comme lui, par elles-mêmes, et de donner l'être, puisqu'elles se transmettent la forme les unes aux autres, sans être, comme lui, créatrices. Plena est omnis terra gloria ^^ti^/ Ce n'est pAs une phrase sonore, c'est une réalité.

La science est chargée de découvrir à quel point lea mondes sont imbibés de la miséricorde éternelle.

Nous avons jeté un coup d'œil sur la Science dans Vantiquité et sur la Science dans le moyen âge. En effet»

le dix-neuvième siècle jette tous les fleuves dans )a mer. Il faut, pour le comprendre, suivre sur la carte la route que les fleuves ont tracée, pendant leur cours, dans la campagne.

Or, à partir de Descartes, la Science eut la pensée de se séparer de Dieu, pensée étrange, dont Thabitude seule nous empêche de nous étonner dans la mesure où elle est étonnante. Etonner veut dire foudroyer, et le foudroiement est la seule action naturelle qui ressemble à ce que devrait éprouver l'homme, quand il voit que les hommes ont entrepris de faire une science sans Dieu.

Le seizième siècle, qui fit la révolte de la Science, éveille dans Tesprit le souvenir de la catastrophe paradisiaque. Chose remarquable ! il ne songea pas à nier Dieu, mais il songea à se passer de lui dans la Science. Il admettait Dieu, mais désirait Téloigner, et F Arche sainte où il le plaçait avec un respect ennemi était un moyen de Toublier.

Il est vrai que Dieu existe, disait le seizième siècle^ mais, pour être savant, Thomme doit faire comme s'il n'existait pas. Puisque Dieu existe, il est nécessairement la vérité. Essayons donc, aurait dit le seizième siècle, s'il eût été franc, essayons de nous passer de la vérité en vous occupant de la science. Créons une science en dehors du Dieu qui est vérité, séparons la Science de la vérité.

Il ne l'a pas dit avec cette franchise, mais il Va. fait avec cette brutalité.

L'idée de l'indépendance s'est encore présentée à l'esprit humain, et il en est résulté des hallucinations. L'homme a pensé qu'il était honteux pour lui d'être

soumis, dans la Science, aux affirmations de la vérité, et qu'il serait plus glorieux quand il ne relèverait que de ses propres études.

Et la Science a accepté le rôle qui lui était donné. Oubliant que sa vie est la connaissance de la vérité, elle a consenti à se décapiter, à se suicider, en se séparant du principe et de la fin pour laquelle elle existe. Elle a consenti à être la connaissance du faux, car, en dehors du vrai, iln*y a que le faux.

Ayant consenti à être la connaissance du faux, elle s'est admirée elle-même, elle s'est complue dans sa force et son indépendance, car Tamour-propre grandit toujours avec la honte.

Le jour où le crime fut accompli, la Science tomba foudroyée ; car elle ne se priva pas seulement des lumières surnaturelles que seize siècles avaient allumées devant elles : elle se sépara intérieurement, par Tesprit de révolte qui entra en elle, de Tordre naturel. L'union nécessaire, évidente, de la Science et de la vérité commence dans Tordre naturel et se consomme dans Tordre surnaturel. L'esprit de révolte qui s'insinua dans la Science rompit avec Tun et avec l'autre, sous prétexte d'étudier le premier, sous prétexte de respecter le second.

Voici une loi générale :

L'esprit de révolte est hostile k toute science, parce que la Science suppose l'adhésion de l'intelligence à la nature des choses ; aussi, quand il est entré, Tesprit de révolte ne s'arrête pas aux négations logiques qu'entraîne sa première négation. Il va devant lui, dans la négation, rfiant pour le plaisir de nier, et If enfonçant dans les ténèbres parce qu'il les aime. Hegel est âls de Descartes, non par la logique de la raison, mais par la

logique du cœur. Les raisonnements de Descartes n'appellent pas forcément ceux d'Hegel ; mais TEsprit qui a fait Descartes a éveillé Tesprit qui a fait Hegel.

L'ordre naturel s'est couvert aussi d'un voile, parce que l'œil qui avait voulu l'étudier n'était pas pur, et l'homme a fini par nier Dieu, parce qu'il avait regardé la création avec les yeux d'un révolté.

Alors les nations virent un spectacle extraordinaire, mais non pas inouï : les sciences se détachèrent de Dieu, et, par une justice qu'elles n'évitèrent pas, se détachèrent les unes des autres. Leur adhérence réciproque fut détruite quand elles cessèrent d'adhérer à l'unité de Dieu. Ne tenant plus à lui, elles ne tinrent plus entre elles.

Les sciences se livrèrent néanmoins à une multitude de recherches, elles possédèrent des connaissances :310mbreuses. Elles étudièrent, avec un soin minutieux et un travail infatigable, les manières d'être des choses, mais elles perdirent l'unité qui constitue la Science et qui est le nom de sa gloire.

Elles crurent même (il faut parler d'elles au pluriel) que la science philosophique pouvait gêner les connaissances de détail qui étaient devenues l'objet de leur ambition, que l'Être était un rêve dont la préoccupation pouvait gêner ceux qui avaient le microscope à la main pour regarder les êtres. Elles ne descendirent pas d'un seul bond à ce degré ; elles mirent deux siècles à faire cette chute qui dura du seizième au dix-huitième siècle, de Descartes à l'Encyclopédie. L'Encyclopédie représente l'état des sciences détachées de Dieu, détachées de la scitjnce, penchées sur les animalcules mlôroscopiques, niant tout ce qu'elles ne voient pas, ne comprenant rien aux petites choses qu'elles voient, parce

qu'elles ont perdu la clef des êtres, mais cherchant à découvrir les détails de la ^création; heureuses et fières quand, à force d'aveuglement, elles croyaient trouver dans un fait qu'elles voyaient mal, l'occasion de railler une vérité qu'elles ne voyaient pas.

La Science doit proclamer l'harmonie des faits qu'elle observe avec les vérités qui les contiennent, les embrassent et les dominent.

Les sciences au dix-huitième siècle oublièrent les vérités de la création, dénaturèrent les faits de la création et mirent leur bonbieur à proclamer la contradiction de ces faits dénaturés et de ces vérités oubliées. Ces deux ignorances venant au secours de la mauvaise volonté, le dix-huitième siècle jeta sur la nature un regard trouble et impur, et l'Encyclopédie parut.

L'esprit du dix-huitième siècle fut un souffle empoisonné qui semblait avoir la propriété de s'infiltrer à travers les pores dans le sang et de faire tomber en pourriture la substance qu'il pénétrait. Ce souffle toucha la Science : elle disparut pour faire place aux sciences. Ce souffle toucha l'Art : il disparut pour faire place aux arts. L'élément spirituel, qui garde l'unité, s'envola, et, la substance des êtres, abandonnée de l'esprit, s'en alla en poussière. Plorian représenta la littératufe, Boucher et Fragonard représentèrent la peinture. Voltaire représenta la philosophie, les Encyclopédistes représentèrent la Science. C'était la poussière qui régnait.

Ainsi se montra la loi des rayons du cercle.

Plus ils s'éloignent du centre, plus ils s'éloignent les uns des autres.

« S'ils s'en éloignent davantage, dit saint Denys, ils

continuent à se séparer dans la même proportion ; en un mot, plus ils sont proches ou distants du point centrar, plus aussi s'augmente leur proximité ou leur distance respective. »

Ainsi plus les branches de la Science et de TArt, qui sont les rayons d'un cercle, s'écartent de la vérité, plus elles s'écartent les unes des autres, et quand- elles ont tout à fait perdu de vue la vérité, elles se perdent de vue les unes les autres.

Cette loi au dix-huitième siècle sq révéla dans les ténèbres et par les ténèbres ; mais, quand elles sont éclaircies par les loi«, les ténèbres deviennent transparentes.

Le dix-huitième siècle a tellement effacé en lui la trace de la lumière qu'il nous expose à oublier son type. On serait tenté de croire qu'il était condamné fatalement, qu'il n'avait pas de place au soleil. Ce serait une erreur : tous les siècles ont leur œuvre, et à travers la nuit qu'ils ont jetée sur eux, l'œil peut encore découvrir de quelle couleur eût été leur lumière. Or, le dix-huitième siècle était probablement destiné à éclairer la création, à aimer la nature, et comme la déchéance garde l'image détournée et parodiée du type, Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre et Florian ont dit qu'ils aimaient la niature. L'ordre naturel avait été insulté, méconnu par Luther et par Jansénius. Le dix-huitième siècle devait prendre sa défense et proclamer sa vérité. Aussi prononçait-il, du fond de sa nuit, des paroles qu'il ne comprenait pas, qu'il dénaturait, qu'il faussait, qu'il altérait, tnais qui étaient peut-être les échos mal appris et en même temps mal oubliés des paroles qu'il aurait dû prononcer dans la lumière. Oui, je le crois, il était appelé à prendre, contre Luther et Jansénius,

la défense de la création ; il était appelé non à chanter, — le souffle manquait, — mais à dire la beauté qui subsiste dans l'ordre naturel, à protester contre le serf arbitre de Luther, à protester contre le désespoir de Pascal, à sentir le parfum des roses dont Port-Royal semblait avoir horreur. Il était appelé à étudier plutôt qu'à contempler, mais k étudier Tordre naturel, à écraser, sous le poids de la sci'^nco naturelle, la tète hideuse du Jansénisme.

Il devait honorer la raison de l'homme, parce qu'elle est honorable ; aussi, comme il fut infidèle, il la déshonora, car il voulut Tadorer, et vous savez sous quelle forme !

Une erreur engendre plusieurs erreurs et les engendre de difl'érentes façons. Elle en produit directement quelques-unes par voie de filiation. Elle en produit indirectement quelques autres par voie de réaction. De cette seconde manière, le Jansénisme, qui semblait mépriser la création, appela le dix-huitième siècle qui aurait dû l'honorer, l'étudier, Fépeler, la lire, Fadmirer, et qui la déshonora, parce que, faussant son œuvre, il voulut l'adorer.

Le dix-huitième siècle laissa l'Europe parfaitement convaincue que les sciences et la religion étaient contradictoires, qu'il fallait choisir : — que les hommes d'esprit choisissaient les sciences ; que les autres, par bassesse et par peur, choisissaient la religion.

Le dix-neuvième siècle, qui a faim et soif de plénitude, ne pourrait la réaliser que par l'union profonde de la Science et de la Religion.

Il faut que les sciences constituent la Science. Il faut

194 Là science

que la Science sache, comprenoe, sente et proclame que la vérité est une et que la religion, étant vraie, ne peut ni contredire, ni gêner la vérité. Il faut établir Tunité de Dieu. Dieu ne se contredit pas, et puisqu'il est Un, il ne peut jamais, en aucune manière, se gêner, se troubler, s'embarrasser et se démentir.

Joseph de Maistre eut l'un des premiers, parmi les contemporains, la gloire de proclamer cette vérité évidente. C'est un fait bien remarquable et c'est une loi bien profonde! La gloire consiste toujours à dire non des choses compliquées, étranges, contestables, mais des choses évidentes. De Maistre eut la gloire d'écrire cette phrase naïve :

(c J*en jure par l'Éternelle vérité! la Science et la foi ne s'allieront jamais hors de l'unité. »

C'est comme s*il eût dit: Dieu est Dieu, — etTaffinnation sembla paradoxale.

(c Les sciences, dit-il ailleurs, germent comme tout ce qui germe; elles croissent comme tout ce qui «rolt, elles se lient avec l'état moral de l'homme. »

Et encore :

a Parcourez le cercle des sciences, vous verrez qu'elles commencent toutes par un mystère. Le mathématicien tâtonne sur les bases du calcul des quantités imaginaires, quoique ses opérations soient très justes. Il comprend encore moiias le principe du calcul infinitésimal, l'un des instruments les plus puissants que Dieu ait confiés à l'homme. »

Ces lignes admirables semblent être la préface du livre de la Science, qui commence par le mystère. Le dix-huitième siècle eut la haine du mystère, parce qu'il eut la haine de la lumière, et ces deux haines n*en font qu'une. Il crut que les sciences devaient, pour flatter

l'homme, nier les mystères; et, par cette négation et même par la disposition d'esprit d'où cette négation procède, il perdit la clef des sciences.

Magnifique attitude de Thomme qui n'a la lumière, même dans Tordre naturel, que s'il accepte le mystère naturel, qui est le fond des choses. Il comprend dans la mesure où il s'incline ; l'humilité de l'intelligence est la mesure de sa grandeur,

« Il n'y a, dit de Maistre, aucune loi sensible qui n'ait derrière elle (passez-moi cette expression ridicule) une loi spirituelle dont la première n'est que l'expression visible. »

Enfin, dans une page célèbre :

« Attendez que l'affinité naturelle de la Religion et de la Science les réunisse dans la tète d'un seul homme de génie : l'apparition de cet homme ne saurait être éloignée et peut-être même exisle-t-il déjà. »

Immédiatement la science a repris son vol, comme si elle eût attendu, pour s'élancer, cette permission.

Les découvertes de la science contemporaine resremblent au siècle qui ks fait éclater. Elles ont un caractère à part, le caractère de l'universalité, et celui du symbolisme.

Voyez les chemins de fer, la photographie, le télégraphe électrique.

La foudre et la lumière disent leur secret, et la terre entière entend dans le même moment la même parole.

Le secret de la lumière, c'est l'universalité du rayonnement des corps. L'univers est une immense plaque photographique, et tout exerce sur tout une action mystérieuse. Nous n'apercevons le rayonnement de notr9 visage que sur le point précis où une plaque photographique le fixe sensiblement. Mais si le rayonnemeat se

fait sur celte plaque, c'est qu'il se fait partout, moins visible, mais aussi vrai.

Chaque homme remplit l'univers de son image, et si cette image n'est pas partout visible, c'est que la Science ne dresse pas partout 1 appareil photographique : l'image est toujours là ! c'est la plaque photographique qui manque.

Or, la gloire de la photographie est dans sa signification symbolique. Si le rayonnement physique est une loi universelle, quelle est donc la réalité, quelle est la puissance du rayonnement moral? Dans l'ordre physique et dans l'ordre moral, nous ne croyons à notre rayonnement que dans la mesure précise où nous le voyons s'exercer. Qu'éprouverions-nous si nous apercevions tout à coup l'universalité de ce rayonnement, que nous croyons si restreint ? Que deviendrions-nous si nous apercevions de nos yeux l'action que nous avons sur les Chinois par le rayonnement incessant de notre âme, rayonnement actif et invisible, aussi réel qu'il est oublié ?

La solidarité est la loi de toutes les découvertes modernes. Elles semblent s'entendre entre elles pour la proclamer par toutes les voix dont la création dispose. Les effets de l'électricité, les réservoirs, les décharges, les chocs, les chocs en retour, tous les jeux de la foudre, à peine soupçonnés, bien que la télégraphie électrique en fasse notre servante, toutes ces choses, tantôt conquises par l'homme, et tantôt révoltées contre lui, nous remplissent d'une admiration qui grandirait audelà de ce que notre pensée peut atteindre, si elles nous racontaient les merveilles morales qu'elles symbolisent; si, mettant à nu l'intérieur des secrets, elles nous montraient l'action du désir et l'activité de la prière ; si elles nous montraient la lumière, incessam-

ment reçue^ repoussée, envoyée, renvoyée, cherchée, évitée, reflétée, opérant dans le monde invisible et marchant où il lui plaît, suivant les angles inconnus ! L*allumette chimique, qui semble plus modeste, mais qui n*est pas moins admirable, constate sensiblement la présence universelle du feu ; la photographie constate la présence universelle du rayonnement; le télégraphe électrique qui transporte la parole, la vapeur qui transporte Thomme, suppléent, dans une certaine mesure, au désir d'ubiquité qu'éprouvent Thomme et sa parole.

Mais voici ce qui est sublime : Pour reconquérir la foudre, il faut non se révolter contre elle, mais obéir à sa loi. Elle brise qui lui résiste, et se rend à quiconque lui obéit.

Dans son ardeur et sa puissance de rapprocher, la science actuelle n*a pas borné ses regards à la planète que nous habitons. Elle a fait du télescope une merveille qu'il est difficile d'admirer autant qu'elle est admirable. Le perfectionnement merveilleux de lunettes d'approche convient et ressemble à cette époque de préparation qui a inventé la photographie, le télégraphe électrique, l'allumette et la vapeur. Le besoin de voir de près, le besoin de toucher est le génie du dix-neuvième siècle, et ce génie élève la voix, réveille la lumière endormie, la foudre endormie, la flamme endormie, les mondes endormis. Il les appelle, il les convoque, il les invite aune grande fête, la fête de la connaissance et la fête de la charité.

Je n'étonnerai pas beaucoup ceux qui ont percé la surface des choses si je constate que la Science» au moment où elle prend, dans ses découvertes, le caractère de l'uni versalilé, prend, dans sa théorie, le carac-

tôfe du catholicisme. Bien que ce mouvement ne se soit pas encore répandu dans tous les étages de la Science, il en occupe si évidemment le sommet que la prédiction de Joseph de Maistre est déjà réalisée.

En effet, les hommes comme Humboldt ont énormément travaillé. Ils ont amassé et même réuni d'innombrables matériaux; ils ont préparé, couru, regardé, constaté, amoncelé. Humboldt a su beaucoup de choses; mais ce n*est pas un savant, car il n*a rien synthétisé, même dans Tordre purement naturel.

Un découragement immense s'est emparé de ceux qui regardaient seulement pour regarder; c'est que leur œuvre est faite ; ils ont amemé, comme des ouvriers, la nature sous les yeux de Thomme.

Maintenant il s'agit de comprendre, et la science contemporaine est chargée de déchiffrer, à la lumière de l'Évangile, les caractères nombreux et confus qu'on a jetés sans ordre devant nos yeux, pendant la nuit. Ce travail immense est commencé, la voie est indiquée, tracée, déblayée. La géologie s'est retournée vers Moïse, et le centre de la terre s'est éclairé. La physique, la chimie, Thistoiro naturelle viennent tour à tour rendre témoignage, et proclament que leur plénitude est de vérifier scientifiquement l'exactitude scientifique de la Bible.

Pour résumer cet immense mouvement, qui est la description scientifique du globe, éclairé à la fois par les lumières naturelles et les lumières sumaturelles, il faudrait indiquer et caractériser les grands travaux qui contiennent et représentent la Science convertie*

Sans exclure aucune des voies par lesquelles Thomnie

LA SCIENCE i99

peut parvenir à la connaissance des causes, sans exclure aucun des procédés que Texpérience ou la raison lui fournit, dans Tordre naturel, la Science se place au sommet que le christianisme rend accessible. N*excluant rien, et profitant de toutes les clartés pour les fondre dans la lumière du vrai, distinguant toutes les choses, mais no les séparant pas, unissant tout et ne confondant rien, elle peut jeter sur le monde un grand regard de vainqueur, un regard clair et pur, et ce regard verrait, dans toute créature, l'image ou le vestige de la Très Sainte Trinité.

La véritable science dépasse et écrase tous les systèmes. Elle connaît les choses, telles qu'elles sont, non telles que Tesprit humain aime à les arranger ; elle les connaît telles que Dieu les a faites, non telles que rhomme les a rêvées.

Le système trouve dans la nature l'image ou le vestige de son propre caractère. La Science trouve dans la nature Timage ou le vestige de. Dieu.

Regardez l'homme éclairé l S'il lèvent, il s'empare des données de toutes les sciences pour construire la Science ; et les pierres se posent d'elles-mêmes, parce que leur place est indiquée d'avance; et le monument se construit de lui-môme, parce que la lumière est là ; et qu'en vertu de son caractère, la lumière rassemble.

Il interroge le minéral, le végétal, l'animal, et tous lui font la môme réponse; il classe les êtres, les sciences qui correspondent à ces êtres et de tous côtés le nombre trois resplendit sur toutes les facettes, toujours identique, et toujours différent.

La création est un plan incliné, une échelle qui monte : l'homme, esprit et corps, relie le visible à Tinvisible, toute chose atteste Dieu, la plus petite lui eon*

vient déjà, la plus grande ne lui ressemble pas encore ; les cieux racontent sa gloire, et Sanctum Nomen Ejus.

La création est un cantique ; la science l'épèle, et l'art le chante, et la vie le prolonge.

Saint Paul disait à TAréopage, le jour où saint Denys le suivit :

In ipso enim vivimm, et movemur et summ.

Il est impossible de lire ces trois paroles sans penser aux trois personnes de la Trinité divine.

L'homme, dit saint Augustin, est, voit, aime, est^ vîdet^ amat.

In œtemitate Bei viget^ in veritate Bei lucet^ in homtate Bel gaudet.

Être, lumière, amour et joie.

Père ! ô Fils I ô Saint-Esprit! La terre est pleine de votre gloire î

Les créatures sont donc en rapport avec Dieu, et, toutes entre elles.

Le cardinal Wiseman, dans son discours sur les rapports de la Science de la religion révélée, constate le magnifique témoignage que rendrait au Verbe divin Fhomme qui montrerait Taction religieuse pénétrant dans les parties les plus intimes de l'économie de la nature.

Au vrai savant incombe cette tâche immense. Promenant sur toutes les parties de la Science la lumière révélée, il confronte avec le récit de Moïse toutes les théories relatives aux révolutions géologiques, toutes les traditions des peuples, et il lit partout les hommages volontaires où involontaires qui sont rendus par la science et par Thistoire à la parole de Dieu. 11 appelle le son, la lumière, la chaleur, Télectricité : le son, la lumière, la chaleur, Télectricité disent leurs secrets à. rhomme et rendent témoignage à Dieu.

Plus le monde physique est connu, plus la vérité de la parole de Dieu éclate en lui. Chaque découverte est une hymne de gloire Les matériaux sont amoncelés. Un rayon de lumière arrive d'une étoile : l'homme le décompose et sait s'il y a du fer dans l'étoile qui envoie le rayon. Un rayon de lumière part de la figure d'un homme : l'homme le fixe sur une plaque et impose à la lumière la fixité, l'ohéissance. Il ordonne au miroir de se souvenir et le miroir se souvient. Un rayon de foudre captif dans nos mains porte une parole : ô Dieu, que notre parole soit digne enfin d'être portée par la foudre ! L'homme lui dit d'aller et de venir : la foudre va et vient. La vapeur, la plus faible des choses, la vapeur traîne les masses énormes que nous la chargeons de traîner, et devant elle, sur notre ordre, les montagnes prennent la fuite pour nous livrer passage, et nous entr'ouvrons la terre, afin de la traverser, conduits, traînés par, une goutte d'eau. Le feu découvert dans l'intérieur des corps nous a livré le secret de sa présence. Toutes nos découvertes parlent de la solidarité universelle. Elles affirment non par la parole, mais par l'acte ; elles montrent, même aux yeux du corps, les fait .^ de la lumière, les faits de la vapeur, les faits de Té ectricilé. Elle réalise plusieurs vérités que le dix-huitième siècle eût prises pour des rêves.

C'est pour cette raison même que' la prudence de l'esprit est imposée par une obligation rigoureuse* et particulièrement rigoureuse pour nous. Plus l'homme est hardi, plus il doit être prudent. Plus la Science est hardie, plus elle doit être prudente. Plus les réalités sont hautes, plus il faut éviter tout ce qui ressemblerait au rêve. L'homme a nié depuis longtemps les grandes vérités naturelles ou surnaturelles ; aussi est-il actuel*

lement porté aies remplacer par des illusions. Il a nié le corps ; il est tenté par le fantôme. Quant à nous, n'oublions jamais que Tordre est la loi du monde naturel et la loi du monde surnaturel. Les saints, dans leurs plus grands transports, ont toujours été les plus prudents des hommes. L'erreur, au contraire, quand elle veut essayer des hauteurs, s'éloigne de la Science.

C'est que les hauteurs réclament une pureté de doctrine parfaite et irréprochable. Souvenons-nous toujours que la musique a pour base l'arithmétique et que le nombre est la loi de l'harmonie. L'exactitude la plus rigoureuse est la condition absolue du chant. Dans Tordre surnaturel, ceux qui sont montés sans inconvénient présentent le spectacle d'une science pleine, assurée, qui se possède dans la paix. C'est surtout sur les hauteurs qu'il importe d'avoir le pied le plus ferme. Or, de tous les hommes, ceux qui ont eu le pied le plus ferme, ce sont les Saints, tandis que, dans le domaine de Terreur, la paix s'écarte de Thomme qui, pour aller à Dieu, suit sa fantaisie, et l'hallucination se présente à lui, au milieu du chemin.

L'erreur croit toujours que Tordre et Tamour sont contradictoires. L'Église est d'une sagesse surhumaine. Saint François d'Assise, ne Toublions jamais, était un homme de bon sens, tandis que ceux qui veulent monter, en dehors de l'Église, sur les hauteurs de l'Amour, tombent dans les bas-fonds du caprice et dl* désordre. Plus les choses dont il s'agit sont élevées, plus la prudence est nécesseiire devant elles. Dans Tamour du surnaturel. Tordre est plus nécessaire que partout ailleurs. Il y a une route qui mène au but. Mais, à droite et à gauche, les précipices sont épouvantables, et beaucoup y sont tombés qui voulaient gravir une montagne. La vérité suffit à tout «t h tous. L'illusion ne sert à rien.

Gardons-nous du rêve, et que la sagesse soit toujours pour nous la loi de la science, la loi de la vie et la loi du désir I

Plus la navigation est hardie et lointaine, plus Tétoile polaire est nécessaire à fixer. Or la Science a une étoile polaire, et saint Paul la nomme. Que la Science ne perde jamais de vue son principe, et sa fin, et sa voie. L'apotre des nations lui a, par la même parole, tracé la route et montré le but. Il n'a voulu savoir que Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié. La croix est le premier et le dernier mot de la Science ; la croix est la parole immense que les générations balbutient ; par la croix, l'amour et Tordre demeurent en équilibre et se dilatent sans s'égarer. Ce saint Paul, qui, sans la charité, déclarait n'être rien, est un modèle merveilleux d'ordre et de prudence. Il est l'homme pratique par excellence. Je ne m'étonne pas si la montagne du Calvaire lui a seule fourni l'horizon que cherchaient 8^8 regards, l'horizon de la Science,

LIGNORANCE RELIGIEUSE

Parmi les choses qui décident les hommes ou à se réunir ou à se séparer, il faut compter presque en première ligne l'opinion qu'ils ont les uns des autres au sujet de la Science ou de Tignorance.

Ce sentiment qui pousse Thomme à s'entourer de ceux qu'il estime savants, soit pour paraître savant, soit pour le devenir, soit pour mille autres raisons plus mystérieuses, et à repousser ceux qu'il estime ignorants, soit par ennui, soit par dédain, soit pour mille autres raisons plus mystérieuses, ce sentiment est si profond qu'il conduit les hommes à leur insu. 11 est si puissant qu'il faut, pour lui résister, un mobile extraordinaire, et habituellement un mobile divin. L'homme savant, livré à lui-même, méprise l'homme ignorant. Et cet homme qui méprise du haut de sa science ne se doute pas combien profonde est sa propre ignorance.

Les hommes sont dupes des mots.Gela est vrai à un point qui étonne, ou du moins qui devrait étonner. Il n'est pas difficile d'exciler la fureur d'un homme en désignant une chose par un certain nom, et la sympathie du même individu, en désignant la même chose par un autre nom.

L'Ëglise catholique a beaucoup d'ennemis, et son nom déplaît à bien des gens. Peut-être que si on leur parlait de TAsserublée universelle, ils éprouveraient une curiosité sympathique, un sentiment d'Unité et de grandeur. On n'aurait fait, pour obtenir ces deux résultats, que dire la même chose, en grec d'abord, en français ensuite.

L'Assemblée universelle, pour parler français, ou l'Église catholique, pour parler grec, est une des institutions les plus ignorées qu'il y ait au monde.

L'ignorance est très répandue là ou elle se déguise sous des noms étrangers ; elle porte surtout sur les choses présentes, et spécialement sur. les choses présentes et étemelles, — sur les choses présentes parce qu'elles sont éternelles.

Les hommes adorent le passé. Ils ont, pour cette divinité morte et fausse, le culte le plus fidèle ; ils immolent volontiers à. cette idole de belles victimes, comme l'avenir et rÉtemité, par exemple. Eux si avares, ils deviennent généreux s'il s'agit de se sacrifier au passé ; eux si jaloux, ils deviennent désintéressés'; eux si orgueilleux, ils se mettent à plat ventre devant les vieilles figures au pied desquelles l'habitude les prosterne; et ils voudraient quelquefois s'anéantir devant elles. Il suffit d'appartenir à l'Antiquité pour mériter l'attention, l'étude, l'admiration de l'homme. Beaucoup de savants seraient fiers de découvrir sur Julien l'Apostat quelque détail ignoré,— le nom de son cuisinier, . par exemple. L'homme compte pour rien le travail du jour et de la nuit, s'il espère doter le monde d'un renseignement nouveau sur un vieux Grec ou un vieux Romain. Mais il faut, pour obtenir ce sacrifice, que ce Grec et ce Romain soit vieux, très-vieux. S'il s'agissait d'un moderne, d'un vivant qui eût besoin du savant pour uce œuvre actuelle, le savant répondrait

qu'il n'a pas te temps. Il se doit à ceux dont il n'a pas besoin et qui n'ont pas besoin de lui.

Ainsi conçue, comme une créature morte et destine'e aux morts, faite non pas même pour les ensevelir mais plutôt pour les déterrer, la Science laisse quelque chose à défirer, comme, par exemple, la vie, Tamour, la respiration.

Le présent est beaucoup moins connu que le passé. L'histoire contemporaine est la moins célèbre des histoires. Cependant, quand il s'agit des choses présentes transitoires, on trouve beaucoup d'érudits qui sont au courant de la situation. Mais s'il s'agit des choses présentes et éternelles, le nombre des érudits diminue singulièrement.

Les hommes bien élevés auraient honte d'ignorer la bataille de Marathon, et surtout ce combat des Thermopyles qui a rencontré tant d'admirateurs, depuis qu'on le raconte aux générations humaines.

Mais ces mêmes hommes bien élevés peuvent ignorer sans rougir ce que c'est que l'Église catholique. L'exactitude relative aux choses qui la concernent ne fait pas partie intégrante et essentielle des connaissances d'un homme bien élevé. Il n'est pas permis d'avoir oublié les conjugaisons; mais il est très-permis d'avoir ouublié le catéchisme.

Cet oubli a mille faces, parce que l'Ëglise catholique touche à tout l'ordre des choses.

Je n'envisage ici que l'esprit doctrinal et philosophique : un préjugé très répandu affirme que le Credo catholique appartient au passé et que la philosophie moderne lui succède.

Ce qu'il y a de plaisant, c'est que ce préjugé est cru et prêché par les hommes du passé, par ceux-là mêmes

qui méritent de recevoir, en connaissance de cause, le reproche qu'ils adressent, sans connaissance de cause, à l'Église éternelle. Tel homme, esclave non révolté de Gicéron, de Platon, de Virgile et d'Horace, reproche à l'Église catholique de ne l'avoir pas lancé sur la route de Tavenir.

Regarder la doctrine catholique comme une difficulté pour l'inspiration artistique, voilà une erreur assez bizarre ! La regarder comme un simple développement de l'intelligence humaine est un exploit du même genre ; mais mille exemples, tous plus récents les uns que les autres, démontrent que cet exploit n'est pas impossible. 11 y a des courages qui ne s'effraient de rien.

Quand on jette les yeux sur la Mappemonde, elle se divise d'elle-même en deux parts : le monde civilisé, et celui qui ne l'est pas ; le monde civilisé et la barbarie. Orle monde civilisé, c'est le monde chrétien; labarbarie, c'est ce qui n'est pas chrétien. Cette remarque est si naïve qu'elle est presque frappante.

Mais, dès qu'il s'agit des choses divines, les choses les plus simples ne sont pas prises avec simplicité. L'homme a plusieurs poids et plusieurs mesures, et les principes qui sont acceptés comme incontestables, quand il s'agit des choses humaines, ne régissent plus ses paroles, quand il s'agit des choses diviœs.

Par exemple :

L'ignorance est une des misères que l'homme redoute le plus d'avoir ou de paraître avoir. La honte qui suit l'ignorance prouvée est même u^ii phénomèoe étrange. Cette honte semble au-dessus de ce qu'elle devrait être: car elle est plus grande, aux yeux des hommes, pour certaines ignorances que pour certaines fautes. L'homme qui se sent pécheur n'est pas troublé au milieu des

208 LA SCIEUCE

hommes. Il les regarde en face comme des frères qui lai ressemblent, ou, si vous voulez, comme dfts ennemis qui lui ressemblent. Il les aborde, il traite avec eux d'égal à égal II se trouve ihez lui au milieu d'eiix. Mais rhomme qui se sent ignorant éprouve, au milieu des hommes qu'il croit instruits, une confusion singulière. Il a l'air de se croire d'une race inférieure. Il est beaucoup plus timide que les coupables. Il ne lève pas la tête ; il ouvre la bouche avec défiance. Il craint ce qu'il va dire. Il suspecte autour de lui jusqu'aux sourires de ceux qui l'entourent, jusqu'à leur bienveillance et leur cordialité.

L'homme qui ne sait pas la chimie se garde bien de parler chimie ; l'homme qui ne sait pas l'histoire évite avec soin les sujets périlleux de conversations. La réputation de savant, surtout quand il s'agit de connaissances spéciales, assure souvent à qui la possède une déférence qui lui vient des autres hommes, une déférence bien plus grande que son mérite.

La crainte de parler des choses qu'il ignore remue dans l'homme les mauvais et les bons instincts : Tamour-propre et la modestie craignent tous deux ce danger bizarre.

Gela se passe ainsi, tant qu'il ne s'agit p%s de la Vérité chrétienne.

Mais si c'est d'elle qu'il s'agit, la loi que je constatais n'existe plus. N'importe qui dit n'importe quoi, à tout hasard. Non seulement la loi n'existe plus, mais elle est retournée. Plus l'ignorance est profonde, plus la parole est assurée. Si l'ignorance est moins profonde, la critique devient plus respectueuse. Si l'homme qui parle est un savant, c'est en tremblant qu'il parle.

« A mesure que Thomme s'élève vers les cieux, dit

l'ignorance religieuse «09

saint Denys, le coap d*œil qu'il jette sur le monde spirituel se simplifie et ses discours s'abrègent : comme aussi en pénétrant dans Tobscurité mystique, non seulement nos paroles seront plus concises, mais le langage, mais la pensée même nous feront défaut^. »

Il est certain que l'homme a honte d'ignorer, et cette honte porte sur tout, excepté sur le Christianisme.

Cette ignorance a mille formes ; mais en particulier elle en a une. Il y a une méthode qu'elle préfère. Elle a un goût, une prédilection, une tendresse, une passion. C'est la passion d'associer le Christianisme et le passé.

Dire que le Christianisme a été bon, mais qu'il ne Test plus ; l'unir, dans la pensée de l'homme, aux vieilleries, aux abus, aux préjugés, atout ce que l'humanité déteste légitimement, — voilà le Paradis de l'ignorance.

Car, remarquons-le bien, cette humanité, idolâtre du passé, reconnaît en même temps, dans un lieu plus élevé de son esprit, que ce passé contient des choses détestables, qu'en outre il est le passé, et que par conséquent quiconque s'attache à lui est mort et bien mort.

L'humanité sent profondément que quiconque, ayant mis la main à la charrue, regarde en arrière, n'est pas apte au royaume de Dieu.

L'humanité, quoique idolâtre de ces morts, par une de ces contradictions qui lui sont familières, réclame ardemment la vie, et laisse les morts ensevelir leurs morts.

L'humanité sent que toute doctrine qui aurait la

i. Delà Théologie mystique, traduction de M*' Darboy.

marque du passé seul, aurait la marque contraire à la marque divine : car Dieu s'appelle Jehovah, Celui qui a été, qui est, et qui sera.

Aussi Tignorance, qui déleste le Christianisme, sent que la meilleure manière de le ruiner dans Thomme, c'est de le présenter à Thomme comme l'attribut du passé.

Quand l'ignorance a fait ce tour de force, voici ce qui arrive :

L'homme, qui adore le passé en même temps qu'il le déteste, déteste le Christianisme de toute la haine qu'il a pour le passé, mais ne l'adore pas de toute l'adoration qu'il a pour ce même passé.

Le Christianisme partage avec le passé la haine de l'homme ; mais il ne partage avec le passé l'idolâtrie de ce même homme.

Le Christianisme est confondu par l'esprit humain avec le passé, non pas en tant que le passé contient le germe de l'avenir, mais en tant qu'il est passé.

Un des procédés de l'esprit humain vis-à-vis du Christianisme, c'est de le reléguer dans les domaines dont il n'est pas question au moment où l'on parle.

L'homme, parce qu'il est le centre du monde, est exposé aux coups de la création tout entière. Il est exposé par son cœur, par son esprit, par son âme, par son corps. Une mauvaise parole peut le corrompre. Une tuile qui tombe d'une maison peut l'écraser. L'universalité des relations qu'il soutient avec toutes les créatures constitue pour lui une multitude immense de dangers. Les animaux peuvent lui faire mal : car ils ont prise sur lui. L'air qu'il respire peut l'empoisonner. Son ami peut le tromper. Un livre qu'il lit ou un ali-

ment qu'il mange peuvent introduire en lui la mort. Sa posilion centrale Texpose à tous les coups.

Il se passe, à propos du Christianisme, un fait di(lt§rent, mais analogue.

Les Livres Saints parlent de beaucoup de choses. Le Christianisme, rétablissant les rapports de Dieu et de l'homme, remue toute la création. Les étoiles et les animaux sont à chaque page mentionnés dans l'Écriture. De là résulte que, pour attaquer l'Ecriture, le coup peut partir de tous les points du monde. L'ignorance peut se livrer à mille exercices variés et attaquer de mille côtés l'ennemi commun. L'ignorance scientifique et l'ignorance philosophique peuvent lancer mille traits, qui directement ou indirectement se tournent contre le Christianisme.

On a longtemps cru, faute de connaître la création et spécialement la géologie, que le récit de Moïse était incompatible avec les découvertes de la Science. Il se trouve, quand ces découvertes prennent certains développements et sont placées dans la lumière, qu'elles rendent témoignage au récit de Moïse. Le point précis où la Science aime à contredire l'Écriture Sainte, c'est le moment où la Science n'existe pas encore et se révolte déjà, pour faire croire à sa force. Ainsi ferait un enfant, trop faible pour se conduire et trop révolté pour se laisser conduire. Dès que la Science se forme, se constitue, s'organise, dès qu'elle existe, elle revient à l'Écriture Sainte. Quel serait donc, tant qu'elle n'est pas formée, quel serait son intérêt et quel serait son devoir?

Ce serait la Foi.

La Foi serait son salut, môme dans Tordre naturel.

Ainsi s'accomplirait la parole de Jésus-Christ :

« Cherchez d'abord le royaume de Dieu et sa justice, et le reste voui sera donné par surcroît. »

H y a dans la vie de Thomme et dans la vie d6 Thumanité des moments où la raison se trouble.

L'ignorance philosophique intervient et grandit au point d'étunner Tignorance vulgaire. L'ignorance philosophique prend des proportions invraisemblables, et, pour un moment, Thumanilé ressemble à un homme qui, dans un grand trouble d'esprit, aurait oublié son nom. Notre époque connaît ce mal. C'est ce mal qui a sucé les forces vives de l'Allemagne, et, quand lia passé le Rhin, en perdant sa grandeur apparente, il n'a pas perdu son danger réel. La raison humaine, troublée dans ses profondeurs, furieuse contre elle-même et contre la Foi, a essayé alternativement d'une apothéose et d'un suicide. Quand elle se rétablira, elle se verra à sa place, et retrouvera sa lumière en reconnaissant ses crimes. Mais, en attendant, quel eût été, pendant la tempête, son salut et sa sauvegarde ?

La Foi.

Quand la Raison menace ruine, quelle ressource lui reste-t-ii?

La Foi.

Ainsi s'accomplirait la parole de Jésus-Christ :

« Cherchez d'abord le royaume de Dieu et sa justice, et le reste vous sera donné par surcroît. »

Il y a une foi naturelle. Celle-là est le fondement de la Science. L'absurdité de Descartes est le triomphe de l'ignorance.

La Foi étant avec la Science dans une si étroite relation et une si profonde intimité, n'est-il pas frappante! étrange d'entendre à chaque instant l'ignorance attaquer le Christianisme au nom de la Science ? n'est-il pas étrange d'entendre les hommes qui ne connaissent ni l'ordre naturel ni l'ordre surnaturel, les opposer l'un à Tau Ire et invoquer le premier contre le second,

comme s'ils avaient scruté, des deux côtés, toutes les profondeurs possibles?

Un homme qui ignore tout à fait le Christianisme et qui ne rougit pas de l'ignorer rougirait s'il ignorait au même point l'histoire de Scipion, et rougirait eacore bien davantage s*il ignorait les bruits qui courent dans le monde où il vit, les faits sur lesquels roule la causerie de ses voisins ; et ces faits sont la plupart du temps inférieurs en importance à l'histoire de Scipion. On dirait qu'il y a une correspondance entre la vanité des personnes et la vanité des choses, correspondance en vertu de laquelle l'homme vain est d'autant plus fier de savoir, que ce dont il s'agit est plus vain. L'amour-propre aime les petites choses, il vit de petites proies. Plus l'aliment qu'on lui sert est nul, plus cet aliment est à son goût» L'amour-propre se nourrit du vent.

Quand il s'agit de choses substantielles, l'amourpropre ne soufl*re plus de son ignorance, et s'il s'agit de choses sublimes, l'amour-propre devient fier de son ignorance. L'homme vain aime à savoir le premier une nouvelle, une nouvelle indifl'érente. Il aime à savoir le premier un commérage. En revanche, il ne tient pas du tout à connaître la Vérité, et plus il s'agit d'une haut» vérité, moins il tient ù la connaître.

La froideur donne de singuliers spectacles. La froideur, qui éteint Tesprit, tout en permettant au moins un peu la lettre, se trahit par des procédés dignes de remarque.

Quiconque aime la vérité déteste Terreur. Oei est aussi près de la naïveté que du paradoxe. Mais celle détesta tion de Terreur est la pierre de touche à laquelle se reconnaît Tamour de la vérité. Si vous n'aime:ii pas la vérité, vous pouvez jusqu'à un certain point dire qm vous Taimez et même le faire croire : mais soye» »fllr qu'en ce cas vous manquerez d'horreur pour ce qui est faux, et à ce signe on reconnaîtra que vous n'aiaiez pas ia vérité.

Quand un homme qui aimait la vérité cesse de Taimer, il ne commence pas par déclarer sa défection ; il commence par moins détester Terreur. C'est parla qu'il se trahit.

Les complaisances secrètes forment une des parties les plus ignorées de Thistoire du monde.

Quand un homme perd Tamour de la doctrine, bonne ou mauvaise, qu'il professait, il garde ordinairement

LES ALLIANCES SPIRITUELLES âi$

le symbole de cette doctrine : seulement il sent mourir en lui toute aversion pour les doctrines contraires à celle-ià. %

Les idolâtries sont très différentes les unes des autres dans leurs formules ; cependant elles ont les unes pour les autres des tendresses incroyables : c'est qu'elles ont une unité : elles sont toutes Tidolâtrie. Les apparences sont très différentes, mais le fond commun est très semblable.

Quand le christianisme se leva, la terre présenta un spectacle qui contient tant de leçons qu'on ne peut pas les compter. Combien de dieux étaient adorés sur cette planète, combien de dieux 1 quelle effroyable variété ! quelle bigarrure 1 Et cependant toute cette multitude d'idoles ennemies vivaient ensemble au Panthéon. Elles se pressaient sans se combattre, se serraient sans se nuire, et se coudoyaient sans se gêner. C'est qu'elles étaient d'accord entre elles. Mais quand le soleil parut, venant de Bethléem, la clameur fut générale. Les idoles, qui dormaient dans leur paix, se réveillèrent pour livrer combat : toutes reconnurent l'ennemi commun, et l'on put voir pourquoi elles n'avaient pas lutté entre elles. Le secret de leur calme était leur complicité.

Si nous remontons le cours des siècles, le même spectacle se présente. Je ne sais pas bien pourquoi l'histoire, qui cependant ignorait et ignore encore très souvent le mot de l'énigme, raconte sans s'étonner la prodigieuse complaisance des idoles et des adorateurs, qui admettent dans leur compagnie n'importe qui et n'importe quoi. Celui-ci adore un bœuf et celui-là un chou. Ces deux hommes ne se disputeront pas. Volontiers l'adorateur du bœuf adorera même un peu le chou par complaisance, et l'adorateur du chou ne refusera pas au bœuf quelques

génuflexions. Une entente mystérieuse semble planer sur Timmense mensonge et dire aux hommes que, si ce mensonge est multiforme, il ne faut pas s'inquiéter pour si peu : car c'est toujours le même mensonge. L'idolâtrie peut changer d'aspect et de caractère ; mais elle rassure l'idolâtre : car elle lui montre, à travers la multitude des objets adorés, elle lui montre le même visage ; elle lui dit : C'est toujours moi I

Dans ce choc universel des peuples, depuis Adam jusqu'à Jésus-Christ, combien d'idoles se sont choquées I Mais elles se choquaient sans s'écraser : elles se fondaient en se choquant. Jamais, dans cette énorme liste de peuples vainqueurs et vaincus, l'histoire ancienne ne nous montre les uns ou les autres étonnés ou furieux à la vue des idoles inconnues que la guerre amenait sous leurs yeux. Les peuples trouvaient tout simple de rencontrer ailleurs un culte différent, et l'idée n'est venue à aucun conquérant d'étabKr sur le globe l'Unité de son idolâtrie. Un seul point de la terre voit la colère de Dieu contre les idoles ; un seul point de la terre voit la vérité religieuse et l'erreur idolâtrique se déclarer en face l'une de l'autre : ce point s'appelle la Judée. 11 s'appela l'Egypte quand Moïse gardait ses troupeaux avant d'avoir ouvert devant lui la mer Rouge. Il s'appela le désert, quand, au pied du Sinaï, le front de ceux qui avaient vu les éclairs s'inclina cependant devant le veau d'or. Partout où va Moïse, Dieu éclate sous ses pas, et les idoles rencontrent la fureur qui leur est due. Mais voyez partout ailleurs : voyez Troie et la Grèce, Agamemnon, Hector, Ménélas, Paris, Xerxès,Léonidas, Epaminondas ; voyez Périclès ; voyez Alexandre. L'Europe et l'Asie, qui lancent la mort l'une sur l'autre, sans demander aux siècles un instant de repos, font la paix sur un seul point : elles emportent leurs idoles

Tune chez l'autre, et ces idoles sont bien reçues, et rhostilité même des races ne réussit pas à inspirer l'hostilité des cultes.

La chose paraît si simple que les historiens, ou plutôt les chroniqueurs (car l'antiquité n'a pas d'historiens), les chroniqueurs oublient de s'étonner, et leur défaut d'étonnement s'ajoute aux faits qu'ils racontent pour montrer combien paraissait simple l'admission des idoles étrangères.

Et cependant l'histoire de l'antiquité est une histoire de bataille. Partout et toujours la guerre ! la guerre à propos de tout ! à propos d'une ville, à propos d'une dispute, à propos d'une femme, la guerre est toujours prête. Les idoles seules sont en paix avec les idoles. La conflagration qui commence à Hélène dure à peu près jusqu'à Tibère ; le temple de Janus est un témoin fidèle des habitudes romaines : le sang coule partout. L'orgueil national aime à imposer la loi aux autres peuples ; mais il expire devant cette profonde indiff'érence qui n'ose préférer une idolâtrie à une autre. La mort, qui fait le tour du monde portée par les légions romaines, tire parti de tout, excepté de la différence des cultes.

Mais quand la Croix se lève sur le Golgotha, voici que la fureur religieuse va remplacer la fureur nationale, et les champs de bataille peuvent sécher : car la terre du Cotisée va boire le sang des hommes nouveaux; el les soldats pourront se reposer, tant les bourreaux auront de travail I

Le signe de la haine a toujours été là. ; toujours l'esprit du mensonge a poursuivi la Croix de son hommage

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renversé; il lui a toujours dit: C'est toi seule que je hais, toi seule au monde I

Et tandis que le monde ancien haïssait à propos de tout, excepté à propos de Tidolâtrie, le monde moderne ne peut compter aucun siècle où la haine n'ait pas éclaté à propos de la Religion. Mais si le monde, dans le sens où rÉvangile prend ce mot, a toujours haï, dans Thistoire moderne, le christianisme, ce même monde n'a jamais haï, même dans l'histoire moderne, l'ancienne idolâtrie. Plus l'homme est incroyant, plus il a d'attrait pour les cultes faux. Il semblerait logique» k qui ne connaîtrait pas le secret des alliances, de supposer que l'homme qui ne croit pas en Dieu déteste toutes les religions. Gela serait vrai, s'il y avait plusieurs religions.

Mais le fait est là : il parle. Plus l'homme se vante d'être esprit fort, plus il courbe la tête sous le culte, pourvu que ce culte soit faux.

Les alliances secrètes fournissent ici de profondes révélations. Voltaire et Goethe étaient deux hommes différents. Goethe pouvait devenir un homme supérieur. Quant à Voltaire, j'en ai parlé ailleurs, et je renvoie à ce que j'en ai dit *. Eh bien! Goethe aimait Voltaire, si ces deux mots peuvent aller ensemble ; Goethe avai* de l'attrait pour Voltaire. Cet attrait ne venait pas de Voltaire, il venait de Goethe ; ce n'était pas Voltaire qui plaisait à Goethe: c'était le reflet de sa propre haine. Ce n'était pas parce que Voltaire avait écrit tel ou tel

i. M. Renan, V Allemagne et l'Athéisme au dix-neuvième siècle ^ p. 133. — Douniol, libraire-éditeur, rue de Tournon, 29.

ouvrage, que Gœlhe avait vu en lui un camarade; c'était parce que Goethe lui-même avait écrit cette phrase :

« Il y a quatre choses que je déteste également : le tabac, les cloches, les punaises et le christianisme. »

En effet, il détestait également les cloches et le christianisme: il ne détestait les cloches qu'à cause da christianisme. Le son des cloches, pris en lui-même, eût été agréable à Gœthe. Goethe était même très capable d'admirer cette voix grave, si elle eût parlé d*autre chose» Mais la haine du christianisme, qu'il a gardé pour le dernier des quatre mots de sa phrase, parce qu'il était le principal, altéra en lui l'amour qu'il avait naturellement pour rharmonie ; et ce chercheur infatigable, qui scrutait avec tant de conscience ses moindres sentiments, et leurs causes et leurs effets, oublia de se demander d'où lui venait cette aversion.

Gœthe faisait aussi devant une statue de Jupiter sa prière du matin. D'où vient cette sympathie monstrueuse, qui ressemblait à une adoration idolàtrique, sinon de cette haine profonde et unique, de cette haine qui, ne sachant comment faire pour s'exprimer directement, s'exprime indirectement par la voix des alliances secrètes ? Gœthe priait Jupiter, sans reculer même devant l'énormité du ridicule, tant il avait horreur de prier Jésus-Christ.

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Cet attrait invraisemblable, inexplicable en lui-même, n'est pas . particulier à Gœthe. Toute la fausse philosophie incline vers le goût du Paganisme. Cette pente est plus ou moins sensihle, plus ou moins rapide ; mais presque partout elle se laisse voir ou au moins deviner.

Le Paganisme attire le Rationalisme, comme le fer attire Taimant. Ce n*est pas que logiquement le Rationalisme conduise toujours à l'adoration des idoles grecques ou romaines. Mais c'est que mystérieusement le Rationalisme prépare Tâme à ne jjas détester ces idoles. L'âme incline vers elles, entraînée par son proprt^ poids, et ne s'étonne pas de cet entraînement, si bien fait pour l'étonner: car elle n'en a pas l'explication. Et si l'explication n'était là, ne semblerait-il pas bizarre de voir un homme, parce qu'il devient esprit fort, se réconcilier avec l'esclavage des anciens cultes rejetés jadis par Lucrèce? Ne serait-il pas bizarre de voir Goethe, cet hoifime si fier de la science, de la culture, si fier de l'amour-propre, si fier de l'indépendance, si fier de n'adorer rien, ressembler, vis-à-vis de Jupiter, aux sauvages les plus ignorants des lies perdues de l'Océanie?

Montrés à la lumière de cet attrait révélateur, tous les mensonges avoueraient peut-être une effroyable et inconnue parenté.

Quoi de plus contraire en apparence à l'Athéisme que le Jansénisme ? L'Athéisme est l'absence franche de Dieu. Le Jansénisme ressemble à une exagération religieuse. L'Athéisme proclame la divinité de l'homme : car il faut bien ici-bas mettre quelque chose à la place du Dieu qu'on rejette. La Jansénisme est une négation de l'homme, un amoindrissement, une corruption, un effacement du type humain. Le Jansénisme et l'Athéisme occupent logiquement deux places qui, dans le monde de l'erreur, sont aux antipodes l'une de l'autre. Eh bien! chose admirable! l'Athée porte en lui un certain fond de tendresse pour le Janséniste. Vous ne trouverez

pas un Athée qui n*ait un faible pour Port-Royal. L'Athée, qui a horreur des saints, surtout des saints très contemplatifs, admire volontiers cette sévérité apparente du Janséniste. Il trouve que c'est bien la vraie Religion. Cette tristesse noire et inféconde lui plaît, car elle ressemble à sa tristesse; cette mauvaise humeur lui plaît, parce qu'elle ressemble à sa mauvaise humeur ; cette froideur lui plaît, parce qu'elle ressemble à sa froideur. Le Jansénisme est si faux, qu'il est l'ami de tous les mensonges ; les erreurs les plus étrangères à lui le saluent comme un allié. On dirait qu'entre les Athées a circulé un billet sur lequel il était écrit : Le Jansénisme est étranger à nous en principe; mais, en fait, il a tant menti qu'il est devenu nôtre. Respectons-le.

L'Athée, qui admire le Janséniste, se donne deux plaisirs à la fois : d'abord il admire l'erreur ; ensuite il a l'air de rendre hommage à la Religion. Par cette tactique nabile, il trompe en lui le besoin de rendre justice. Il trompe ce besoin, sans danger pour l'injustice. 11 est fidèle à l'erreur, et il se donne le délicat plaisir de lui sembler infidèle, par largeur d'esprit.

Beaucoup de gens repoussent l'erreur revêtue d'une forme doctrinale, et acceptent la même erreur présentée sous une forme légère. Ceux-là admirent dans un volume de vers (car ils croient cela très léger) la doctrine qu'ils repoussent dans un traité de philosophie. La complicité de ces gens avec l'erreur réside dans l'âme plutôt que dans la formule de la croyance, et ils se vengent de ne pas adopter cette formule en adhérant par le cœur à la même chose dite autrement. Dès que l'ennemi a changé de vêtement, ils font semblant de ne plus le reconnaître et se jettent à son cou.

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Dans les relations de Ja vie privée, le même fait se présente. Pour mesurer Tamitié de Paul pour Pierre, ne vous demandez pas seulement comment Paul se comporte vis-à-vis de Pierre ; demandez-vous comment Paul se comporte vis-à-vis des ennemis de Pierre, de quelle façon il ressent Tin justice commise envers Pierre. C'est là qu*est le secret.

Essayez de vous figurer un saint qui n'aurait pas la haine du péché I L'idée seule de ce saint est ridicule. Et cependant c'est ainsi que le monde se figure le chrétieD qu'il faudrait canoniser. Le saint véritable a la charité ; mais c'est une eharité terrible qui brûle et qui dévore, une charité qui déteste le mal, parce qu'elle vêutla. guérison. Le saint que le monde se figure aurait une charité doucereuse, qui bénirait n'importe qui et n'importe quoi, en n'importe quelle circonstance. Le saint qa« le monde se figure sourirait à l'erreur, sourirait au péché, sourirait à tous, sourirait à tout. Il serait sans indignation, sans profondeur, sans hauteur, sans regard sur les abîmes. Il serait bénin, bénévole, doucereux pour le malade, indulgent pour la maladie. Si vous voulez être ce saint-là, le monde vous aimera, et il dira que voufi faites aimer le christianisme.

Le monde, qui a l'instinct de l'ennemi, ne demande jamais qu'on abandonne la chose à laquelle on tient : il demande seulement qu'on pactise avec le chose contraire. Et alors il déclare que vous lui faites aimer la Religion, c'est-à-dire que vous lui devenez agréable, en cessant d'être un reproche pour lui.

II affirme alors que vous ressemblez à Jésus-Christ, qui pardonnait aux pécheurs. Parmi les confusions que

le monde chérit, en voici une qu'il chérit beaucoup : il confond le pardon et Tapprobation. Par^e que Jésus- Christ a pardonné à beaucoup de pécheurs, le monde veut en conclure que Jésus-Christ ne détestait pas beaucoup le péché.

L'homme se familiarise étonnamment avec tous les maux. Il ne s'étonne pas d'être méchant, il ne s'étonne pas d'être dupé, il ne s'étonne pas d'être malheureux. Ce goût du malheur, dont je parlais dernièrement, est une des causes de son indulgence pour tout ce qui lui a fait mal. L'homme trouve tout simple qu'on lui nuise, parce que l'homme ne s'aime pas. L'homme ne s'aime pas : voilà le grand mot. Sainte Catherine de Gênes dit que l'amour-propre devrait s'appeler la haine propre. Qu'est-ce en effet que l'amour-propre, sinon le sacrifice que l'homme fait de lui-même à la vanité? L'homme ne s'aime pas, et l'homme doit s'aimer beaucoup : car il doit aimer beaucoup son prochain, et il doit aimer son prochain comme lui-même.

Si l'homme s'aimait, il haïrait le mal, il haïrait tout ce qui est contraire à sa destinée, à ses besoins, à sa joie, à sa lumière, il haïrait l'erreur. Le drame du Paradis terrestre serait toujours devant ses yeux, et l'horreur du serpent serait plus intime à lui que sa respiration même. Si l'homme s'aimait, il exécrerait d'une exécration inconnue tout ce qui s'interpose entre lui et Dieu comme obstacle. Si l'homme s'aimait, il se prouverait à lui-même son amour, en détestant ce qui l'écarté de sa fin dernière. Mais l'homme ne s'aime pas, et il fait alliance avec l'ennemi. Il joue avec le serpent; il commet envers lui-même cette infidélité que je signalais tout à l'heure vis-à-vis des autres et vis-à-vis de Dieu.

Parce que rhomme ne s*aime pas, il plaisante avec son malheur.

Parce que l'homme n*aime pas la vérité, il plaisante avec son erreur.

L*horreur du faux, l'horreur du mauvais, Vhorreur brûlante du mensonge est peut-être parmi les hommes le plus rare des sentiments.

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