‹ L'homme: la vie--la science--l'artChapitre 39 sur 47 · L'UNITÉ · texte numérisé non relu

L'UNITÉ

Ainsi rhomme, n'ayant pas voulu s'unir d*unb union vivante avec ceux qui habitent dans l'amour, glisse peu à peu, pendant son sommeil, dans cette indifférence glacée, placide et tolérante, qui ne s*indigne de rien, parce qu'elle n'aime rien, et qui se croit douce parce qu'elle est morte.

Et le diable, voyant cet homme immobile, lui dit: « Tu goûtes le repos du sage; » le voyant neutre entret la vérité et Terreur, il lui dit: « Tu les domines toutesles deux ; » le voyant inactif, il lui dit: « Tu ne fais pas de mal; » le voyant sans ressort, sans vie, sans réaction contre le mensonge et le mal, le voyant destitué de la colère de V Amour, comme parlait de Maistre, il lui dit: « Je t'ai inspiré une philosophie sage, une tolérance douce, tu aô trouvé le calme dans la charité, »car le diable prononce souvent les mots de tolérance et de charité.

L'homme vivant, l'homme actif qui aime et qui est uni à l'unité saisit les rapports des choses, et unit entre: elles les vérités.

L'homme mort a perdu le sens de l'unité. Il n*unit plus de vérités entre elles: il ne concilie plus, par la contemplation de l'harmonie, les choses qui doivent être conciliées, les choses vraies, bonnes et belles.

Mais en revanche, il compose une parodie satanique de l'unité ; il tâche d'aimer à la fois le vrai et le faux, le bien et le mal, le beau et le laid ; il ne se fâche pas. toujours, au moins en apparence, si on aà^rme lesdogmes, mais il lui plaît davantage qu'on les nie.

N'ayant pas voulu unir ce qui est uni, croire & toutela vérité, concilier ce qui est conciliable, il tâche d'unir ce qui est nécessairement et éternellement contradictoire, de croire à la fois la vérité et à Terreiir, de concilier

le Oui et le Non; n'ayant pas voulu aimer Dieu tout entier, il tâche d'aimer à la fois Dieu et le diable : mais c'est le dernier qu'il préfère.

Voilà la théorie ; voici la pratique :

Cet homme, ainsi uni à la désunion, s'autorise de cette désunion même, dont il est l'auteur et le complice, pour ne pas travailler à la réunion. 11 la rend impossible pour son compte, et la déclare impossible pour le compte de tous. Ne voulant pas, il déclare qu'il ne peut pas; il crée en lui-môme l'impossibilité qu'il constate. Tantôt il trouve qu'il y a bien assez d'unité dans les esprits et dans les âmes : A quoi bon, dit-il alors, à quoi bon les dogmes particiUiers ^ Tantôt il avoue qu'il n'y a pas, hors du catholicisme, d'unité ; mais il renonce à voir l'unité renaître dans lui-même et dans les autres.

Il renonce, voilà le grand mot I voilà le mot du diable ; voilà où j'en voulais venir; voilà le mot que Satan a dit à l'oreille de Judas l voilà le mot du suicide, le mot de l'ennui, le mot du désespoir, le mot de l'enfer. Dieu ne renonce jamais I Le diable renonce toujours, même quand il semble agir. Il est celui qui renonce l — L'homme qui renonce ne peut rien et empêche tout. L'homme qui ne renonce pas soulève les montagnes.

Quel homme a le droit de prononcer le mot impossible, puisque Dieu a promis d'être là et d'aider ? Que ceux« là donc s'unissent qui n'ont pas renoncé; qu'ils s'unissent dans l'espérance, et dans une espérance vivante, ardente, agissante, féconde. A l'heure de la bataille, le soldat n'exïge pas que son camarade soit parfait: il ne lui cherche'pas des torts ; il sait qu'il est son camarade, qu'ils combattent ensemble, qu'ils ont une même patrie, et il ne sait pas autre chose.

l'unité 259

Si jamais Toubli des petites divisions particulières a été digne d'un homme et d'un chrétien, c'est sur le champ de bataille que cela se sent. S'unir ei tisspérer, voilà la devise de la victoire. Elle s'offre à qui accepte cet étendard. L'espérance, que Schlegel a nommée le signe caractéristique de l'homme sur la terre, l'espérance est la force qui rend les choses possibles, comme la volonté les rend réelles. En déclarant impossibles les progrès du vrai et les conquêtes du beau, nous les rendons impossibles. Nous ne les espérons pas, dès lors nous ne les voulons pas. L*homme ne veut que ce qu'il espère. Osons espérer la victoire, la voilà possible. Osons la vouloir, la voilà réalisée.

Mais il y a une condition, c'est que tous ceux qui osent espérer tendent la main à ceux qui osent vouloir. Il y a encore une condition, c'est que chacun sente la nécessité d'aider lui-même personnellement, ceux qui espèrent, ceux qui veulent, et ne charge pas les autres de payer la part de tribut que lui-même doit. Que deviendrait un monde où, chacun comptant sur les autres pour agir, personne n'agirait en réalité ?

Oser espérer que les progrès du vrai et du bien, non réahsés encore, sont possibles cependant ; oser vouloir qu'ils se réalisent, oser s'unir, oser vivre (chose si simple, qu'elle ne semble pas exiger de courage, mais qui en exige beaucoup), voilà le devoir de tout ce qui a une âme. Tout effort qui s'isole se frappe de stérilité. La puissance est une des récompenses de l'unité obtenue. Ce n'était pas seulement aux hommes d'il y ^ dix-huit cents ans, c'était aux hommes d'aujourd'hui que parlait le Verbe éternel, quand, donnant à boire aux hommes le même sang, il a ordonné à l'unité humaine de se modeler sur le type de l'unité divine. Il a chargé son

aigle, — celui qui, ce joiir^là même, dormait sur la poitrine du Rédempteur, — de nous transmettre cette prière immense, adressée au ciel et à la terre : Qu'ils soient consommés en un !

Que son cri soit répété dans tous les domaines de Tintelligence ! qu'il soit porté au sommet du monde I

Une des formes les plus Dasses de Terreur, c'est la mode, et cependant le costume de Thomme devrait être beau. Qu* est-ce que la mode, sinon le costume que le siècle impose àThomme ? La mode est ridicule, quand elle est passée : le costume pourrait changer aujourd'hui, sans que le costume d'hier devint ridicule. Mais la mode d'hier est ridicule aujourd'hui parce qu'elle était fondée sur l'esprit du siècle, et elle apparaît dans sa laideur, dès qu'elle est privée des circonstances accidentelles, extérieures et passagères qui la soutenaient.

Parmi les modes, celles du dix-huitième siècle, que je n'ai pas assez étudiées, doivent être particulièrement ridicules et hideuses. Je vais tout à l'heure vérifier ce que je viens de dire. Mais je sens que je peux le dire avant de l'avoir vérifié. Il y a des choses dont on peut être certain d'avance.

Maintenant, prêtez-vous à cette supposition : Quelqu'un invente aujourd'hui une religion.

Les embarras de l'afiaire seront innombrables : je ne veux pas les compter, le temps me manquerait. Mais je veux en signaler un, le costume des prêtres. Il leur fau*

dra un costume : et je vous défie d'en imaginer un dont vous puissiez supporter sans rire la vue ou même la pensée.

Cependant, qui que vous soyez, avez-vous jamais eu envie de rire en regardant la soutane catholique, fûtelle déchirée ?

Avez-vous jamais eu la pensée de dire : La mode est passée? Non. Vous vous êtes senti en dehors du domaine de la mode. Cet homme en soutane a pu vous paraître un reproche, mais non pas un anachronisme ; car il n'est pas l'homme du siècle.

La mode passe, on le sait. Mais pourquoi passe-l-elle? Elle passe dès qu'elle est totalement connue, connue dans sa plénitude ; dès qu'elle a atteint sa perfection.

Ce ne sont pas ceux qui se moquent d'elle qui la tuent, ce sont ses fidèles, ses esclaves, ses dupes. Une mode contre laquelle on se révolterait durerait longtemps, parce qu'elle tarderait à se développer. Mais dès que, grâce à l'obéissance publique, elle a montré, par un développement complet et parfait, tout ce qu'elle portait en elle de laideur et de sottise, il ne lui reste plus qu'à mourir en se cachant.

Le Prince du mal est appelé le Prince de ce siècle, et l'Église dit à Dieu qu'il règne dans les siècles des siècles. La parole de Jésus-Christ se fit entendre au Jardin des Olives, à l'oreille de ceux qui venaient le saisir: Voici votre heure et le pouvoir des ténèbres I

Votre heure/ elle accordait au mal un triomphe d'une heure ; mais elle disait à ses amis : Je suis avec vous jusqu'à la consommation des siècles.

Une heure 1 les siècles I que d'enseignements dans ce

contraste ! Et pendant cette heure, accordée aux ténèbres, Jésus promet au bon larron ce Paradis où la gloire doit vivre in œtemum et ultra /

Il est donc dans les habitudes de la Puissance délaisser au néant, quand il a fait un effort, la récompense dérisoire d'un faux succès momentané, Tillusion d'un triomphe qui porte eiî lui son ironie ; et pendant qu'elle se joue ainsi du vaincu, au point de lui permettre, de lui concéder, une apparence de victoire, la Puissance se garde pour elle-même, comme sa réserve assurée, comme sa chose inaliénable, la revanche éternelle de l'Être I

Le propre de Terreur, c'est de n'avoir qu'un moment à elle ; comme le propre de la vérité, c'est d'avoir devant soi l'éternité. Aussi, Tune est patiente, Tautre est pressée.

L'erreur fait deux choses: elle se hâte, elle se dissout.

Elle se hâte, et pendant qu'elle s'agite, croyant presser sa vie, elle presse sa mort, car voici où aboutissent ses soins inquiets. Quand elle parvient à hâter quelque chose, elle hâte la maturité du principe de mort qu'elle porte au fond d'elle ; plus elle réussit, plus elle va se dissoudre.

Si l'erreur entendait mieux ses intérêts, elle resterait dans le demi-jour ; elle aimerait le secret, car, pour elle, la seule manière d'être longtemps, c'est d'être peu à la fois ; la seule chance qu'elle ait pour durer, c'est de ne pas montrer sa face. Elle ne peut se faire supporter, et supporter elle-même les regards qui la recherchent, qu'à la condition de cacher son visage. Si elle le découvre, nul ne peut tenir devant cette laideur, et cette laideur est frappée de honte en face d'elle-même, dès qu'elle s'aperçoit.

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Mais, par une vengeance de la vérité, Terreur qui» par pitié, par intérêt, par pudeur, devrait se cacher, a, au contraire, Tardeur imprudente de se montrer, et dès qu'elle se montre, la voilà perdue. Perdue sous celto forme, elle en cherche une autre, la garde jusqu'au jour où, produite à la lumière, elle est reconnue sous ce nouveau visage, et recommence ainsi cette comédie, où elle est à la fois dupe et fripon.

L'histoire de l'erreur est une mascarade. 11 ne faut prendre ceci ni pour une injure, ni pour une figure de style, mais pour une réalité historique.

Le masque est la condition nécessaire de toute erreur. L'erreur démasquée serait détruite à l'instant même.

Il serait curieux d'étudier certaines erreurs en ellesmêmes, puis sous les masques divers qu'elles ont successivement adoptés, de compter îes heures de succès qui ont été permises à telle et telle forme de leur développement, de suivre les progrès du poison qui va les tuer et qui se développe en elles et par elles.

Les Iconoclastes, par exemple, eurent leur moment autrefois. Ce moment passé, que reste-t-il à faire à Ter- Teur vaincue? Il lui restait à renaître sous un autre costume, environnée d'autres erreurs, armée d*autres paroles, méconnaissable aux yeux inattentifs. Luther vint réaliser ce programme. Luther eut son moment; oui, mais Garlostad voulut avoir le sien et l'eut aussi.

Luther eût voulu s'en tenir à la théorie des images Jbrisées; sa théorie plut à quelques-uns. Mais Garlostad •désira voir de ses yeux et toucher de ses mains les fragments de ces mêmes images, non plus seulement maudites, mais brisées réellement, et la populace lui donna la joie du spectacle qu'il désirait.

Luther se contentait de condamner ; Garlostad voulut

l'exéculion des condamnés ; la populace les exécuta.

Que fît Luther alors ?

S'il eût été dans le vrai, il eût béni les disciples qui allaient plus loin que lui dans la route royale qui ne finit pas, dans la route du juste et du beau. Il eût remercié Dieu d'être d.épassé. Il eût remercié Dieu de la fécondité donnée à ses paroles, fécondité en vertu de laquelle s'accomplissaient des actes. 11 eût entendu comme une harmonie délicieuse, comme la musique de sa vie, comme le concert lointain de ses paroles répétées par Técho, les coups de marteau donnés à Zurich, par ordre de Swingle, sur les verrières imagées.

Mais loin de là : Luther, averti par Tinstinct, s'irrita contre ceux qui pratiquaient sa théorie; il condamna en même temps les images et la destruction des images.

Que veut dire cette crainte, commune à tous les destructeurs?

Elle veut dire que celui qui fait le mal a peur de son œuvre. Il a peur de son œuvre, parce qu'il sent qu'il n'est de force ni à envisager ni à arrêter les conséquences du mal qu'il inaugure. 11 a peur de son œuvre, parce qu'il sent vaguement que cette œuvre, dès qu'elle grandira, cessera d'être sienne, et que ses continuateurs deviendront ses négateurs. Il voudrait pouvoir fixer définitivement l'erreur dans la mesure et la taille qu'il lui a d'abord assignées, afin qu'elle reste son erreur.

Il voudrait pouvoir arrêter ceux qui tombent dans le précipice, non par pitié, mais par orgueil; non pour les sauver, mais pour les installer à l'endroit précis du précipice que choisirait son regard. Il voudrait pouvoir déterminer leur chute suivant son bon plaisir. Il voudrait dire à la mort : « Tu iras jusqu'ici, tu n'iras pas plus loin, et là tu briseras l'orgueil de tes vagues; car si tu allais plus loin, tu ne serais plus dans les limites

que raa main a tracées. J'ai peur des invasions étrangères. S'il te faut un cimetière plus grand que celui dont moi, Luther, j'ai tracé le plan, comment pourraije abriter de mon ombre et protéger contre les audaces du soleil ce terrain trop grand pour moi? J'ai peur des grands tombeaux que je n'ai pas construits moi-même de ma main; ils peuvent avoir des fentes, et je me défie de la lumière qui aspire à se glisser partout, — semblable à la résurrection ! »

Les craintes de Luther étaient fondées. Quel eût été l'intérêt du luthéranisme ? l'échec de Luther. Moins favorisée par le succès du premier moment, sa doctrine fût restée elle-même plus longtemps. Son obscurité l'eût laissée davantage dans sa forme primitive. Le germe de mort qu'elle portait eût dormi au fond d'elle. Mais ce germe a mûri dans l'éclat passager d'un succès apparent, et Luther a été réfuté d'abord, puis oublié par ceux qui se disaient luthériens. Si personne n'eût porté ce nom, personne n'eût produit au grand jour Luther dans ses conséquences.

La déesse de l'Océan, Thétys, la mère d'Achille, pleure, dans Homère, la mort d'Hector, tué par Achille. Elle pleure le triomphe de son fils, vainqueur du grand ennemi, parce qu'elle se voit rapprochée, par la mort d'Hector, d'une autre mort, qui sera la mort d'Achille. Dans la mort de l'ennemi, elle voit un acheminement vers la mort de son fils. A ses yeux, la victoire d'Achille contient la mort en germe.

Ainsi pourrait pleurer le père d'une erreur, à l'instant où il viendrait de tromper quelqu'un. Dans le succès de cette erreur, sa créature, il pourrait voir le pas qu'elle vient de faire vers sa dissolution, vers sa trans-

formation. Il pourrait comprendre qu'en grandissant elle perdra ce qu'elle tient de lui ; qu'en parcourant le monde elle oubliera, chemin faisant, celui qui l'aura lancée ; qu'elle ne voyagera pas toujours sous le même costume, et que l'heure de son succès apparent, à lui, père d'un mensonge, sera l'heure de son humiliation réelle ; car le mensonge qui est son œuvre n'aura réussi qu'à la condition de n'être plus le môme, et de n'être plus réellement son œuvre.

Voilà pourquoi les docteurs de la vérité aiment tant leurs disciples : voilà pourquoi les docteurs de l'erreur haïssent ceux qu'ils parviennent à tromper. Dans leurs disciples, ils prévoient de rudes ennemis, les ennemis de ce moi auquel ils ont tout donné, les dompteurs de cet amour-propre auquel ils ont sacrifié leur vie. Ils tremblent devant leur triomphe, comme un homme qui se suicide tremble devant le pistolet chargé.

Leur siècle les a applaudis, mais ils sont morts pendant l'applaudissement, et voici venir les siècles qui vont prononcer leur arrêt sur leur tombeau.

Certes une erreur qui n'eût pas été contagieuse, une erreur dont l'inventeur isolé n'^ût réussi à tromper personne, une erreur qui n'eût pas fourni sa carrière et présenté aux regards des siècles ses développements, cette erreur serait, au bout de quelques temps, moins démasquée, moins jugée, moins honteuse que celle à qui il eût été donné de tromper les peuples et de se prévaloir contre les rois.

L'erreur est une fausse route, une route qui ne conduit à rien, un détour. Plus vous parcourez vite ce terrain inutile dans lequel vous êtes engagé, plus vous revenez vite à la route de la patrie, si toutefois vous devez y revenir^

Une erreur engendre beaucoup d'erreurs, par un procédé qui n'est pas toujours celui de la logique. Ces erreurs engendrées viennent de la première, non pas à la faveur d'un syllogisme, mais à la faveur des passions soulevées.

Tout homme qui dit la vérité mérite bien de la vérité, non seulement à cause des idées vraies qu'il exprime par sa parole, non seulement à cause des mots qu*ii prononce, mais en vertu des dispositions que sa disposition intérieure crée dans l'âme de ceux qui entendent. Qui donc, en face d'un saint, oserait mesurer l'action de ses regards ? Il peut, sans dire un mot, vous rappeler par sa présence l'Être de Dieu et la faiblesse de l'homme. Qui donc pourrait, en face d'un grand menteur, compter les erreurs qui, par la voie indirecte de l'occasion, se sont produites à propos de lui ?

Qu'éprouverait un homme à qui il serait subitement donné d'apercevoir, dans un miroir magique, le reflet suivi de ses regards, l'écho de ses paroles, le rayonnement de sa vie? Nous voyons l'usage que le siècle fait de nos actes et de nos paroles, ce siècle dont Tacite a dit : Corrumpere et corrumpi seculum vocatur. Mais quelle serait notre joie ou notre terreur si nous apercevions ce que l'humanité fait de notre vie, si n:us la suivions préparée, continuée, prolongée, développée dans le grand laboratoire où les siècles travaillent?

Les descendants de ceux qui se trompaient il y a mille ans peuvent très bien se tromper encore, mais ils se trompent autrement. La durée toute seule ne détrompe pas, mais elle change la forme de l'erreur.

Supposez une erreur, qui, aidée par le siècle, persiste pendant des siècles : le fait s'est produit, il peut se produire ; cette erreur se propage : l'espace, en appa-

renée, se soumet à elle, comme le temps ; elle recrute ses adhérents dans les cinq parties du monde^ Faites une expérience, essayez de dire qu'elle est une, immuable, universelle. La langue humaine refusera, et. elle réservera le nom de T Universalité à FÉglise, à cette Église qui est l'Église, et qui possède un nom inaliénable comme elle-même : — à l'Église catholique.

Pourquoi donc? Pourquoi FUniversalité appartientelle à TÉglise catholique au point d'être une spécialité? — Dans cette occasion exceptionnelle, ces deux mots ne s'excluent pas. — Pourquoi la Parole, en proclamant l'Église immuable, universelle, infaillible, rend-elle un son particulier, que la voix du mensonge ne peut pas même essayer de contrefaire ?

C'est que la langue humaine sent d'où viennent ces attributs de l'Église. Ils ne viennent pas de l'Humanité, mais de la Divinité. L'Humanité n'est pas l'auteur de la Yérité : elle peut la posséder, non la faire.

Chose admirable! quand l'Humanité veut inventer une religion, la langue de l'homme se moque de l'homme. Pour être prise au sérieux par nous, il faut que la religion ne sorte pas de nous.

Supposez une religion fausse qui n'ait pas encore changé. Oserez-vous l'appeler immuable ? Non, car vous sentez, même malgré vous, que si elle n'a pas encore changé, elle peut changer; et vous sentez que rÉglise catholique, non seulement n'a pas changé, mais ne peut pas changer et ne changera pas. En proclamant l'Église catholique immuable, la parole humaine lui répète la promesse que lui a faite la parole de Dieu. Ce mot immuable engage l'avenir.

L'Église catholique domine tous les siècles. Elle parle de réternité avec une familiarité singulière. Si l'Église n'était pas plus infaillible qu'une autre société ;

si elle ne représentait que la grandeur humaine, dans sa plus haute expression; si parlant comme elle parle, avec cette autorité foudroyante, elle ne parlait qu'au nom de. Thomme, Téclat de rire qui, d'un ho ut du monde àTautre, accueillerait ses paroles ferait tremhler le sol, et les cathédrales s'écrouleraient I

Races et siècles, vous qui passez ; temps, espace, tenez-vous donc pour avertis I

Si la religion catholique n'était pas d'origine divine, son nom ne serait pas incommunicable. Les Églises grecques, les Églises photiennes peuvent jouer à l'immutabilité, comme une fille rebelle qui, sans lui ressembler, singerait sa mère ; les Ëglises photiennes n'arrivent qu'à l'Immobilité. Elles sont pétrifiées, disait Josenh de Maistre. Il y a bien, en Russie, une Église qui s'appelle elle-même orthodoxe, mais ce nom-la fait rire ceux qui l'entendent. Le nom de l'Église catholique n'a jamais fait rire aucun protestant, et ses ennemis le prononcent comme un hommage forcé, comme une condamnation portée par eux contre eux-mêmes, — condamnation inaperçue des condamnés qui la subissent et la proclament, sans jamais la comprendre.

Voyez comme cette vérité, sûre d'elle-même, en se propageant à travers les peuples et les siècles, ne rencontre jamais en elle une pierre d'achoppement I Voyez comme elle est sûre de ne se contredire jamais ! Voyez comme elle est exempte du germe de mort! Voyez comme elle peut aller dans toutes les directions, sans se heurter jamais contre elle-même.

Dieu ne court jamais de danger ; l'erreur est chargée de sa propre destruction I

Mais la vérité ne peut pas avoir de conséquences imprévues, inconnues d'elle-même. Elle ne peut pas s'étonner. Ses voies ne sont sujettes à aucun i^garement,

Sa plénitude est sans fatigue et ea fécondité sans trouble.

Elle nourrira éternellement les regards bienheureux qui la contempleront, sans qu'aucune ombre vienne gêner aucune joie. La virginité de Marie était à Tépreuve, dit Bossuet, des promesses de Dieu. C'est qu'en effet, puisque Dieu la voulait Vierge, Marie, en restant vierge, ne manquait à aucune des splendeurs de sa destinée. Et puisque Dieu la voulait aussi mère, lui qui lève les difficultés, il se réservait d'agir suivant son plan. Jamais l'homme, en suivant Dieu, ne rencontre d'inconvénients. Au contraire, celui qui fait un faux pas en fait à la fois mille, car il entre dans le domaine inextricable de l'erreur. Mais la vérité est à l'épreuve d'elle-même.

Il y a un siècle que l'humanité a conçu le projet d'en finir avec le Christianisme. La déesse Raison a coupé court à cette tentative. Ce que la parole de la sagesse n'avait pu faire, la parole de la folie l'a fait. L'homme ayant essayé de se passer de Dieu, et ayant vu qu'il fallait, quand on le destitue, le remplacer, épouvanté de la divinité qu'il mettait à 1% place de Dieu, s'est arrêté devant son œuvre. Il n'a pu la contempler de sangfroid, la contempler longtemps. Devant les proportions qu'il venait de donner à l'infamie et au ridicule, il a reculé. En face du Dieu vivant, présent sur son autel, l'homme avait blasphémé. En face de l'autel souillé, en face de ce qui avait voulu remplacer Dieu, le blasphème mourait sur toutes les lèvres ; il devenait impossible de ne pas regretter le Dieu chassé en face de ce qui le chassait, et l'énormité du crime faisais naître dans les âmes stupéfiées comme une velléité de retour vers l'antique adoration.

Que verrait donc au fond des événements un regaitl

plus perçant que le regard humain ? Que voient ceux qui habitent dans la lumière ? Quel effet font aux ché^ rubins les jeux qui se jouent sur la face de la terre, puisque nous, qui voyons peu, nous voyons pourtant le parti que Dieu tire de ses ennemis et les leçons de sagesse que la folie humaine inflige aux hommes attentifs maigre' eux ?

La déesse Raison a tué la philosophie du dix-huitième siècle, qui se nommait le Rationalisme. Elle Ta tuée sans retour ; car elle Ta tuée en lui donnant gain de cause. Elle Ta montrée triomphante, et ses amis même en ont eu horreur. Par une permission de Dieu qui a dit: Ego quoque ridebo et subsunnabo, la philosophie du dixhuitième siècle a réalisé son idéal et Va installé sur Tautel, et ce jour-là a été son dernier jour. Elle a eu son succès, elle a reçu sa récompense, honteuse comme elle, ridicule comme elle, courte comme elle, comme elle condamnée à une mort infâme.

Depuis que la déesse Raison a enseigné le monde à sa manière, le blasphème d*il y a cent ans, le blasphème adressé à Dieu au nom de la sainte Nature, par ceux qui lisaient Emile, ce blasphème-là est devenu impossible. Quand on se sent prêt à adorer la sainte nature humaine, il suffit, pour se corriger, de la voir à l'œuvre.

Il suffit d'ouvrir, à n'importe quelle page, n'importe quelle histoire, et à la fin du dernier siècle précisément, — comme la sainte nature était à la mode, comme les hommes s'attendrissaient sur leur bonté, se savaient gré de leur attendrissement, comme les romances sentimentales allaient leur train, — Thisloire a cru devoir ouvrir son livre à une page pleine de sang et de boue : le sang et la boue se sont chargés de dire aux hommes qui ils étaient.

Vaincu par son triomphe, le diable a changé de batterie.

Il ne dit plus aux hommes de se passer absolument du chrislianisme, mais il les engage à modifier le christianisme. Il ne leur présente plus le christianisme comme une absurdité honteuse; mais il le leur présente comme une excellente doctrine humaine : il veut bien que ce soit la meilleure des choses, pourvu que ce soit une chose humaine ; il consent à nous faire de Jésus-Christ le plus brillant éloge, pourvu que Jésus-Christ ne soit pas Dieu. Dépouillez-le de sa divinité, le diable consentira à le féliciter de la plus brillante humanité : il veut bien faire la part au feu.

Or, pour atteindre ce résultat, pour obtenir un christianisme humain, savez-vous le procédé le meilleur ? G* est de séparer la morale du dogme et de dire aux hommes : La morale évangélique est sublime. La morale, tenez- vous-en là. Au fond, tous les peuples ont la même morale ; ils ne diffèrent que sur les dogmes ^particuliers, C*est la morale qui rapproche les hommes ; c'est le dogme qui les divise. Nous accordons au christianisme toute sa morale ; qu'il nous fasse, du côté du dogme , quelques concessions, et nous allons tous être d'accord.

Et si le diable obtenait cela, il aurait tout obtenu. Mais il a été dit : Non prœvalebunt.

Comme la vérité ne nous appartient pas, nous ne pouvons rien concéder d'elle.

Aossi, tous les efforts du diable tentent maintenant à oLtèiiir cette concession impossible. 11 engage le catholicisme à sacrifier ce qu'il appelle les dogmes particu« liers (il faudrait dire les dogmes universels, puisqu'ils sont catholiques), et à les sacrifier en vue de la paix.

Le diable aime à dire que l'obstacle à la paix c'est la

dogme, et que la paix se trouverait faite si l'on voulait faire du christianisme un cours de morale ordinaire.

Chose admirable I ici encore Thistoire parle, et Satan se prend dans son piège. Le protestantisme, par la bouche d'un de ses ministres, Jurieu, si je ne me trompe, demandait déjà, il y a deux cents ans, qu'on sacrifiât certains dogmes à l'amour de la paix.

Je n'insiste pas aujourd'hui sur l'absiiTdité fondamentale d'un dogme sacrifié, d'une vérité niée par calcul. On dirait que la vérité est notre chose, et que nous avons le droit d'en faire cadeau. On dirait... Que sais-je I Si j'énumérais les absurdités que la complaisance suppose, je ne finirais pa , et je quitterais mon sujet, qui est historique. Ne regardons aujourd'hui que les faits. Nous venons de voir Satan mener ses adorateurs, au nom de la Raison, devant l'autel de la déesse Raison. Regardonsle maintenant les mener, au nom de la paix, à la guerre la plus acharnée.

Le catholicisme et le protestantisme ont suivi deux routes contraires.

Le premier est resté inflexible dans son dogme immuable.

Le second s'est déchiré le sein, s'est labouré ; il a accordé à l'un ce cadeau, à l'autre cet autre; il a démembré la doctrine, par amour de la paix, disait Jurieu. Eh bieni les deux expériences sont faites, regardons les résultats. Le catholicisme, qui est resté, comme Dieu, dans sa vérité immuable, est resté, comme lui, dans son unité immuable. Il a rencontré la paix, parce qu'il ne Ta voulue que comme Dieu la veut. Le protestantisme, parce qu'il est déchu de la vérité, est déchu de l'unité: parce qu'il a voulu la paix, au prix de la vérité trahie, sans comprendre ni le non-sens métaphysique, ni le

non-sens moral, il a rencontré la guerre. Le catholicisme, parce qu'il n'a sacrifié aucun dogme, a gardé, nnaintenu, reproduit, propagé cette race choisie qui pousse la moralité jusqu'à la sainteté, et le protestantisme, qui parle tant de morale, a été privé de saints, parce qu'il a été infidèle au dogme. Le sait-il? Le comprend-il? Regrette-t-il ce qu'il a perdu? Je ne le pense pas. Car il a perdu jusqu'à la notion de la sainteté, jusqu'à sa mémoire.

Des saints I Ce mot est tellement extraordinaire que je ne sais comment onpeutle prononcer sans réflexion. En face d'un saint et en face d'un honnête homme, d'un honnête homme hon et même pieux, comment faites-vous pour nepas voir la distance, pour ne pas voir l'abîme ? Et si vous voyez l'abîme, comment faites-vous pour ne pas le regarder? Et si vous le regardez, comment faites-vous pour ne pas le comprendre ?

Vous avez été tenté de dire : « Le protestantisme, en débarrassant l'homme de plusieurs dogmes, inutiles pour la morale, vous semble-t-il, en le délivrant de certaines observances extérieures, lui permet de concentrer ses forces sur la pratique de la vie, sur le bien à faire» sur la charité à accomplir. La religion ainsi simplifiée, l'homme se livrera tout entier à la morale, comprenant qu'elle seule est nécessaire, et ne se partageant plus entre le dogme et elle. »

Si vous avez été tenté, après beaucoup d'autres, de parler ainsi, fermez l'histoire du siècle et ouvrez celle des siècles : où sont les saints? Cette armée triomphante, l'armée de Dieu, où se recrute-t-elle ? Parmi les déserteurs du dogme, ou parmi ses défenseurs?

Races descendues du Verbe fait chair, flambeaux du monde qui contenez Dieu, ô fleurs inexprimables, quels Bont les terrains qui ont le secret de vous produire ?

Quelles sont les rosées qui vous rafraîchissent ? Où venez-vous ? où grandissez-vous ? Étoiles de la nuit, en quelle contrée, dites-moi, vous rencontre le voyageur ? Onelle patrie est votre patrie ? #

Votre patrie est TÉglise, et le voyageur vous trouve dans les pays où la Vierge Marie a des autels.

Imaginez un homme qui nie un dogme, celui de tous les dogmes qui vous semble le plus inutile à la morale, et essayez d'appeler cet homme un saint?

Je vous le dis en vérité : vous ne le pourrez pas.

Et réfléchissez, je vous en prie, sur les résistances de la langue.

Ah ! Luther a trouvé que l'Église catholique avait un culte trop matériel ; il a voulu des temples morts, des murs nus, l'image du vide; il a dit que l'image du Verhe incarné représenté par l'art sur la terre irritait le Ciel; il a trouvé que l'Ëglise donnait trop de place à la Vierge Marie ; il a trouvé que les saints n'adoraient pas «n vérilé el en esprit ; il a voulu exclure la matière, et augmenter la pureté de la religion.

Voulez -vous savoir quelles ironies terribles lancent contre eux-mêmes ceux qui veulent être plus sages que Dieu et plus^jwrs que l'Eglise (comme si Tart était une concession faite à l'impureté) ?

Eh bien 1 lisez l'histoire de ce moine austère, qui a voulu épurer; lisez l'histoire de Luther, l'histoire de Luther et de Catherine.

Je fais encore appel aux faits. Les saints germent et grandissent là où le dogme est pur, inattaqué. La moralité Vatteint son développement divin que sous la garde sévère d'une vérité sans tache.

Là où le dogme a été entamé, même sous prétexte de favoriser la morale, le sol ne porte plus de saints.

Les calculs humains n'ont pas pour habitude de réusf;ir ; mais, quand ils s'appliquent à déjouer les desseins éternels, ils mettent une ingénieuse affectation à se tourner contre ' eux-mêmes, à faire éclater, par leur mort, la sagesse qui les écrase en passant, et qui passe sans se déranger.

L'orlhodoxie qui, inviolable en elle-même, n'a besoin que d'elle-même pour rester inviolable, produit cet effet de sauvegarder la paix qu'on invoque contre elle, et de sauvegarder la sainteté, pendant que ses ennemis réclament la morale.

Voltaire aussi n*a-t-îl pas parlé de charité?

En vérité, oui. Mais la charité lui paraissait en contradiction absolue avec la foi. Il invoquait la charité au nom de Tindifférence. Vous savez quelle charité a répondu à son appel, et quels flots de sang ont coulé sur la terre fraîchement remuée où il venait d'être enseveli.

Saint Paul prêchait la charité. Luther la réclamait quelquefois. Mais l'histoire n'a pas confondu saint Paul et Luther. Les moralistes, négateurs du dogme, dont Bossuet a raconté l'histoire, se sont chargés eux-mêmes de nous apprendre où les saints puisent la sainteté ; car ce sont eux qui nous ont permis de comparer les actes des anciens apôtres aux actes des nouveaux apôtres.

L'histoire nous montre du doigt l'aréopage d'Athènes, le jour où saint Paul a comparu devant lui, et les cabarets allemands où Luther rencontrait Garlostadt; elle répète à sa manière les leçons du catéchisme.

L'histoire ! mais, pourtrouver l'erreur en contradiction avec elle-même, ai-je besoin du témoignage des siècles? ai-je même besoin du témoignage des disciples de l'hérésie? L'hérésiarque lui-même, comme s'il résumait le siècle dans sa personne, comme s'il portait le siècle

dans son cœur, ne va-t-il pas nous montrer son contradicteur au fond de lui-même ?

De quoi Luther a-t-il parlé toute sa vie? De dignité, n'est-ce pas, de liberté, d'ijadépendanc 3 ? Il a ordonné à Tesprit humain de ne recevoir aucun ordre. Il a déjà infirmé, contredit, en ordonnant, Tordre qu'il donnait de ne pas obéir. Mais, est-ce tout ? est-ce sa pratique seulement qui réfute sa théorie? 11 nous est permis d'assister à un plus beau spectacle. Nous ne lisons plus les oeuvres complètes de Luther, mais, si nous les lisions, nous lirions un ouvrage signé de cette main qui ordonne la révolte et intitulé : De servo arbitrio, Luther consacre un traité à la négation du libre arbitre I L'erreur se hâte et se dissout, disais-je. Mais voyez donc comme elle le fait vite ! Admirez sa complaisance et la leçon qu'elle nous fait par la bouche de Luther! Gomrne si ce rebelle n'avait pas eu confiance dans la révolte pour se révolter contre elle-même, comme s'il avait craint la lenteur de ses disciples, trop lents à le démentir et à le contrecarrer, le voilà qui prend leur place, la place de la Postérité, la place de l'Avenir ; le voilà qui, courbé encore sur la racine de son mensonge, veut déjà nous en montrer lui-même les fruits et les fleurs; le voilà qui découvre à nos yeux le mécanisme intérieur du mensonge en travail; le voilà qui nous montre, dans sa personne, son erreur en raccourci ; le voilà qui, faisant appel au libre arbitre dans l'intérêt du crime, poussé par une rage intérieure, nie cette liberté humaine dont il mésuse à la même heure ! Et tout cela, à la fois, dans le même moment, sur le même point du Temps et de l'Espace I

Il y a des heures solennelles où l'absurdité fait évolulion sur elle-même, pour s'étaler sous toutes ses faces, où le charivari de Terreur accompagne, malgré lui| le

concert de la grande justice. On ne parlait que d'indépendance et on niait le libre arbitre ; on ne parlait que de charité et on se disputait, et on se battait eiubuvant;' on ne parlait que d'unité, et la tour de Babel s'élevait à la face de l'Europe. Tantôt au nom de la charité, tantôt au nom de la révolte, au nom de la vérité profanée, au nom de Terreur gloriQée, on acclamait, en les accnmulant, des mensonges à la fois contraires à la vérité profanée et à Terreur glorifiée.

Voyez le paganisme : quand il a étendu ses filets à partir de l'ancienne Rome jusqu'aux extrémités de l'ancien empire romain, il se renie lui-môme au milieu des orgies, avant que le soleil ne se lève à Bethléem, et la Rome de la louve expire, étouflfée sous la Rome de ia croix.

Voyez-vous le panthéisme : quand il a dit son dernier mot, quand il s'est proféré tout entier, sa langue, frappée de paralysie, ne sait plus continuer et ose à peine répéter son discours. En achevant de s'exprimer, il s'est donné le coup de la mort.

Voyez le rationalisme. Vaincu par le souvenir de la déesse Raison, il meurt de honte au pied de l'autel qu'il a élevé.

Voyez le protestantisme : ceux qui ont voulu sacrifier la vérité à la paix expirent dans la guerre, et les luthériens ne savent plus ce que Luther enseignait.

Dans les discussions humaines, très souvent,rinsi8tance de celui qui se trompe entraîne celui qui dit vrai à exa-. gérer la vérité qu'il affirme et par là à la fausser. Dans* la crainte de faire une concession injuste, l'homme qui a. raison refuse sou vent à son adversaire môme ce qu'il peut. lui accorder justement. C'est une faiblesse à rebours, une concession» retournée qu'il fait à l'Esprit d'erreur.

Mais voici un fait sur lequel je prie les sectes dissi^ dentés de porter leur attention.

L*Ég1ise reste toujours, quoi qu'on fasse, dans la ligne qui mène au but. Elle ne s'égare ni à droite ni. à gauche. Elle ignore les concessions injustes, en même temps que les contradictions excessives. Elle ignore la faiblesse du trop et la faiblesse du trop peu. L'Esprit-Saint parle par elle et ne se trouble pas.

Pendant que les adorateurs de la Raison tâchent, à force de crime et de honte, de déshonorer la raison humaine, sans pouvoir y parvenir; pendant que les adorateurs de la révolte tâclient de nier le libre arbitre, sans empêcher les peuples d'y croire et sans pouvoir échapper à eux-mêmes, ni à la responsabilité de leurs actes, ni aux conséquences de leurs paroles, l'Ëglise catholique, qui n'adore que Dieu, aime l'homme, le respecte et lui garde sa place, même quand il veut se déposséder, — lui garde sa couronne, môme quand il veut se découronner. Elle affirme à l'homme sonlibre arbitre, qu'il veuille de lui ou qu'il n'en veuille pas. 11 oublie sa raison, en punition de l'avoir adorée, et cette Ëglise qu'il outrage lui rappelle de sa voix qui ne change pas que Dieu l'a fait raisonnable. En même temps, elle lui montre du doigt sa blessure saignante, la blessure originelle de l'homme.

Le découragement et l'orgueil se succèdent et se produisent avec une épouvantable rapidité ; tantôt l'homme croit qu'il peut tout, même sans l'aide de Dieu; tantôt qu'il ne peut rien, même avec Dieu. L'Église, cependant, enseigne d'une voix immuable la miséricorde qu'on repousse et la justice qu'on nie. L'erreur fatigue l'Église sans la troubler; elle la fatigue de ses cris vagues et contradictoires; mais jamais elle n'a eu, jamais elle n'a, jamais elle n'aura l'impossible consolation de voir la Parole de Dieu faiblir, ou la Parole de Dieu exagérer.

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