M. HENRI LASSERRE
Il y a bien longtemps de cela. C'était en cette
époque disparue, où la France était proclamée par
la diplomatie la première nation du monde, où
l'Exposition universelle attirait à Paris la terre
entière, et où, sous mille formes, l'orgueil humain
disait comme à Babel : « Nous pouvons nous passer
; de Dieu. » C'était le moment où l'Empire tout-puis-
• sant semblait assis à jamais dans sa force, et où,
i devant les douanes abolies et le spectacle de tant de
: richesses, la multitude humanitaire affirmait, en ses
'ligues honnêtes, que la paix éternelle avait enfin
^commencé pour le globe. Tous les égoïsmes étaient
; satisfaits, tous les appétits en train de se repaître,
flous les plaisirs à la portée des lèvres. Sur l'asphalte
1 de tous les trottoirs, sur les planches de tous les
théâtres, sur l'estrade flamboyante des cafés-chan-
i. Cette Introduction fut écrite en 1872.
II l'homme
tants, la chair humaine toute étincelante de soie, de pierreries, de chrysocale et de nudités faisait fortune en se vendant. La Luxure prodigue s'amusait à jeter en terre cinquante millions, c'est-à-dire cent lieues de pièces de cinq francs bout à bout, c'est-à-dire de quoi nourrir pendant un an plus de cent mille pauvres familles; la Luxure jetait en terre cinquante millions pour se construire un temple, le plus vaste du monde, et elle l'appelait l'Opéra. Invisible et cachée dans les violons d'Ofifenbach, de Strauss ou de Musard, Gircé faisait de la musique devant l'innombrable troupeau des compagnons d'Ulysse et des disciples d'Épicure. Parmi ceux-là, l'Art, devenu immonde, se vautrait particulièrement dans la boue et se congratulait en son ignominie. Courbet et je ne sais quels autres régnaient; les galeries et les musées étaient de plus en plus le vestibule des mauvais lieux. 11 y avait un ministère des beaux-arts et de la maison de l'Empereur. Il y avait, pour nourrir le peuple, la littérature Flaubert et la littérature du Terrail. 11 y avait un grand journal, le plus grand qui eût jamais paru, car c'est par millions et par millions qu'il comptait ses lecteurs parmi le plus grand des peuples, et ce grand journal du grand peuple c'était le « Petit-Journal ». En religion, il y avait Proudhon, c'est-à-dire la haine ; il y avait Renan, c'est-à-dire la trahison ; il y avait Jules Simon, c'est-à-dire la sottise; en politique, il y avait le Siècle^ c'est-à-dire tout à la fois. C'était là le
INTRODUCTION lU
paim quotidien. On était coupable, impie et imbécile. Thérésa paraissait et excitait les trépignements enthousiastes de la tourbe dorée et de la tourbe dédorée. Renan publiait son livre et savourait les mêmes luravos. On plaisantait aussi. La Prusse avait planté au beau milieu de l'Exposition universelle le plus gros canon d'acier qui eût jamais été fondu sur le globe ; et on riait à gorge déployée devant cette énormité; et on disait: « Elle est mauvaise ; » et on criait : « Je la connais ; » et on répétait : « On ne me la fait pas. » La langue française se pourrissait. Et toutes choses marchaient à souhait. Travaillant dur, semaine et dimanche ; vendant cher ; gagnant gros ; contents de sentir le soi solide sous leurs pieds, les laboureurs labouraient, les commerçants commerçaient, les agioteurs agiotaient. Tout allait pour le mieux dans le pire des mondes. " :.. : J . - "■■'■■'■"'
C'est alors qu'errant un jour avec un camarade, dans les jardins cosmopolites de l'universelle Exposition, je rencontrai im homme. Oui, c'était un homme. Sa tête étrange et fulgurante, sa tête aux cheveux légèrement épars, était illuminée par deux " yeux qu'on ne peut oublier. Ils étaient tout remplis de cette flamme semi-douce et terrible, de cette lumière supérieure que les hommes ont appelée le ^-' Génie. Le Jront était vaste comme la pensée. Le dos, li légèrement voûté comme celui d'Atlas, semblait 5^ courbé sous le poids de quelque invisible Univers,
rv l'homme
Cet homme m'aborda et, faisant un geste fati- ^ dique, me dit gravement ce seul mot :
— Mon ami, je m'étonne.
Je le regardai comme pour lui demander ce qui causait sa stupeur, car c'était bien la stupeur que traduisaient manifestement les traits assombris de sa vivante physionomie. Il reprit :
— Je viens de passer devant les Tuileries, et elles ne brûlent pas encore !
Ce fut à mon tour d'être stupéfait. Il le vit et ne s'en troubla point. Il leva sa main comme les Prophètes des temps disparus et me montra la ville immense. Puis, comme si, dans les profondeurs de, sa pensée ou par-delà les horizons, il eût entrevu je ne sais quelles multitudes en marche, il ajouta lentement ces paroles, dont j'entends encore l'accent indéfinissable :
— Les Barbares tardent bien à venir!.. Que fait donc Attila?
Et rentrant dans son silence, il me quitta, et je l'aperçus longtemps encore au milieu de la foule, poursuivant sa promenade et continuant sa rêverie
Cet homme, c'était Hello.
— Il est fou, me dit mon compagnon.
Et voilà cependant qu'Attila est venu, et que les Tuileries ont été dévorées par le feu de la terre. La parole du fou a été littéralement prophétique et s'est rigoureusement accomplie.
UTRODUCTlOIf
Hello a souvent de ces regards profonds, presque terribles, qui percent tout à coup Tépaisse apparence des choses, pour en signaler brusquement la réalité véritable et entièrement inattendue.
Il y a en lui du de Maistre et du Pascal, et comme un écho de la voix d'Isaïe ; bien qu'il ne soit ni Pascal, ni de Maistre, ni Isaïe, mais qu'il soit Hello, — c'est-à-dire une des originalités les plus frappantes du dix-neuvième siècle.
Caractériser ce génie singulier qui a, sans doute,^ des parents dans la grande famille des penseurs, mais qui n'a point de semblables ; faire le portrait de cet écrivain aux aspects mutiples, aux accidents imprévus, aux formes gigantesques et parfois abruptes ; montrer tout ce qu'il a d'immense et expliquer ce qu'il a d'inachevé, constitue un travail difficile devant lequel ma plume a longtemps hésité.
« Comprendre, c'est égaler, » est un mot de Raphaël, qu'Hello s'est plu à citer. Et, par malheur, je suis loin d'égaler. 11 y a dans Hello des hauteurs que je ne puis mesurer et des profondeurs sur le bord desquelles le vertige me saisit.
Quand je lis, je^ crois voyager dans un pays de montagnes. J'admire des splendeurs et je côtoie des abîmes.
>^ l'uombie
Ici, la région des aigles et Thabitacle delà foudre ; ici, d'inaccessibles sommets, tantôt perdus dans les nuées du ciel, tantôt tout éclatants de lumière et brillants comme le soleil ; là, des gorges béantes et noires, des crevasses titanesques qui semblent descendre jusqu'aux assises de la terre. On jette une pierre pour sonder ces gouffres, et on l'entend rouler et bondir çà et là dans les ténèbres avec un bruit sourd ; mais le bruit se perd avant qu'elle ait touché le fond. Des blocs erratiques laissés sur la pente des monts par quelque catastrophe contemporaine des six jours de Dieu ; des rocs de granit fendus comme par une hache ou coupés à pic par des cataclysmes inconnus ; des fleuves qui tombent comme une poussière d'argent du haut des cimes inexplorables ; des végétations énormes ; des arbres prodigieux que le déluge a baignés de ses eaux ; et puis, sous le pied du passant, des herbes parfumées, de petites fleurs exquises qui refusent d'habiter dans les jardins dont l'homme est le maître, et qui s'épanouissent librement dans ces déserts voisins du ciel ; de grands espaces arides et effrayants ; des oasis ; des nappes de lave solide que brûle le midi, des sources fraîches et jaillissantes ; et, par-dessus toutes choses, la solitude, l'immensité, le silence, je ne sais quoi de terrible : telle est la Montagne, tel est Hello.
De ces alpestres régions on domine l'humaine