‹ L'homme: la vie--la science--l'artChapitre 41 sur 47 · L MIT · texte numérisé non relu

L MIT

Vous remuez la terre, et le ciel vous écoute. Dans les instants solennels où nous vous appartenons, Tâme a de l'air : elle respire, elle prend conscience d'elle-même. Elle dit : Oui, mon Dieu, je suis grande et je l'avais oublié. Par vous l'âme humaine goûte les prémices de sa délivrance. Elle s'étonne alors de ses oublis habituels; elle s'étonne de ne pas se rappeler toujours ce qu'elle se rappelle instantanément. La lumière accidentelle lui découvre la profondeur des ténèbres ordinaires I En face du réveil, elle ne comprend plus que lui et ne se souvient du sommeil que pour s'en étonner. Elle s'étonne d'avoir pu oublier les types, au point de s'ensevelir dans les accidents, dans la laideur. Une porte épaisse et lourde, la porte de notre prison, nous masque notre grand amour ; elle nous en dérobe quelquefois jusqu'au souvenir. Mais tout à coup l'horizon apparaît, large et profond, lointain, chargé d'éclairs, ruisselant de feu. Emporté par la parole et la lumière, enlevé sur les ailes croisées de ces deux aigles, l'Art a passé» il a traversé, il a détruit : le mur s'est écarté un instant, déchiré par la puissance impondérable, par la vapeur d'encens, comme une nuée ouverte par la foudre . . .

La critique I Vous avez quelquefois entendu prononcer ce mot-là, sans doute. Mais celui qui le prononçait en comprenait-il le sens? Je ne le crois pas. Il est peu

. , de paroles plus méconnues. Si la critique littéraire exis-

I» tait aujourd'hui à Paris, la face du monde serait chan-

1| gée dans huit jours.

^ La critique, telle qu'on la pratique habituellement, est une bavarde lâche et complaisante, qui ne sait parler, ni ne le peut, ni ne Tose. M. Paul, critique, connaît M. Pierre, écrivain ; il faut qu'il le ménage, quoi que fasse M. Pierre. D'ailleurs M. Pierre est admiré par M. Jacques : donc M. Paul est tenu de l'admirer. D'ailleurs M. Paul n'a rien à dire : il n'a ni idée, ni style, ni désir, ni regret, ni horizon. Il trouve tout simple que M. Pierre lui ressemble : il Tapplaudit, et voilà. Ou bien encore, M. Paul a lu dans son enfance un livre quelconque signé d*un nom vieux et connu ; depuis ce tempslà, M. Paul admire ce livre et le propose pour modèle aux écrivains de l'avenir. M. Paul est fermement convaincu que tous les livres qu'il a lus dans son enfance sont sacrés, mais qu'aucun homme supérieur n*a plus le

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droit de naître et que le créateur est fatigué. Après Buffon et Montesquieu, M. Paul pense que rien ne reste à dire.

En regardant Paris, combien de foisje me suis dit : Mon Dieu ! pauvre ville I Que de forces perdues s'agitent dans son sein 1 Pendant que de froides médiocrités parviennent gaiement à un succès facile, que d'intelligences égarées ou captives n'ont pas trouvé, faute d'un guide et d'un appui, leur route ou leur délivrance I

Que de jeunes gens qui peut-être avaient la vie en eux, — repoussés froidement par l'hostilité, ou par l'indifférence, persécution plus terrible encore, repoussés par l'indifférence qui déteste les tentatives faites contre elle, — et condamnés sans retour pour être restés euxmêmes, malgré l'injonction des pédants qui veulent que chacun ressemble à tous, et que nul ne dépasse le niveau connu I Quelle œuvre que celle du critique qui parcourrait le mondepour faire justice comme Hercule I

Demandez-vous un instant ce qui arriverait, dans l'Europe et dans le monde, si la justice de l'Art se levait à Paris sur les vivants et sur les morts I Supposez un instant (n'ayez pas peur, c'est un rêve), supposez un instant que cette justice des intelligences se lève aujourd'hui, avec le soleil de Dieu, sur la ville endormie ! Supposez qu'il soit donné aux hommes de sentir une seconde leur cœur 1 attre d'accord avec la vérité ; de secouer le manteau de plomb qui glace, qui écrase leurs épaules et leurs yeux ; de se réveiller dans la lumière vive, bn face des beautés vraies ; vides des vieilles erreurs qu'ils répètent depuis l'enfance ; remplis d'un amour jeune qui les rajeunirait, remplis de l'amaar de ce qui ne vieillit pas ; supposez que le soleil d'aajourd'hui éclaire à Paris ce spectacle, et devinez ce qu'éclairerait, sur la face du globe, le soleil de demain.

mO h ART

Maie le découragement, cette ruse terrible de l'enfer, est là, qui glace Tàme et retient le bras, a Tu ne feras pas tout, dit-il ; ainsi, ne fais rien. » Mais en vérité, eat-ce une raison ?

•Faut-il, pour parler, attendre que tout le monde soJt •persuadé d'avance, et parce qulil y aides sourds, la ^parole perd-elle ses droits ?

Je ne le pense pas. Parlons donc, ^malgré les sourds.

Parlons de la critique telle qu'elle est, ret ûe la critique telle qu'elle devrait être.

Si je dis àla petite critique qu'elle est médiocre et niaise, je ne l'étonnerai pas beaucoup. Les tbommes prennent assez bien leur parti d'être médiocres, dans da conviction où ils vivent qu'on ne peut pas être autre chose, à moins de tomber dans l'exagération.

Mais si je lui dis qu'elle «st cruelle, je l'étonnerai, car, ne se prenant pas au sérieux, elle ne prend pas au sérieux les blessures que fait sa main froide et gantée ; si je lui dis qu'incc^pable d'édifier quoi que oe soit, ^le «st capable de détruirebeaucoup ; que, sans force pour donner la vie, elle a la vertu de donner la mort, à forx» d'être faible, et que, pour cesser d*étre cruelle, il faudrait devenir intelligente, alors, ne sachant plus ce que je veux dire, elleme répondra que je vais un peu loin. 'Elle médira qu'elle n'a pas l'intention de donner .la mort. — £h ! je ne vous parle pas de vos intentioas I Je sais très bien que vous n'avez pas d'intentions.; .mais voilà précisément ce que je vous reproche : vousdevxL&z en avoir.

A celui qui va juger, il faut dire que l'élévation, la largeur et la profondeur ne sont pas pour lui des al^jeto de luxj^, mais des lois.

Offrez au critique ^vulgaire uncheftd'jû&uvxe.iacoaQu.:

Pour oser donner son avis, il attendra le vôtre. Avant d'avoir :ine opinion, il consultera tous ses intérêts, et le visage de tous ses amis. Ayant épuisé sa faveur sur îes anciens, il n'a plus que raideur et indifférence pour.ceux qui luttent, qui souffrent, qui ont besoin de courage.

Changez la signature d'une œuvre, les pages qu'il trouvait folles lui paraîtroat subUmes, et réciproquement.

li flatte, il gêne, il persécute.

En général, lapetile critique croit tout impossible; elle n'admet comme pouvant être, que ce qui est dans ses habitudes. Or, le génie n'est pas dans ses habitudes; aussi le traite-t-elle comme elle traitait, il y a quelques années, les locomotives et les télégraphes électriques. Quant au génie des gens morts autrefois, elle le proclame à tort et h travers, sans savoir ce qu'elle dit, parce qu'elle a l'habitude de le proclamer, et qu<î d'ailleurs elle c*'oit à peine à l'existence de ces gens là. Elle lance à pleines mains, à des personnes qu'elle croit abstraites, des couronnes qui ne lui coûtent rien à distribuer, car elles n'existent pas. Que le passé ait ses gloires, elle y consent, car elle ne croit ni au passé, ni à la gloire ; mais le présent ? mais l'avenir ? allons donc !

Aussi n'a-t-elle, cette critique polie, correcte, mielleuse et médiocre, que des opinions convenues, des admirations prudentes, des enthousiasmes officiels. Elle ne vous absoudra d'être moderne que si vous êtes en même temps médiocre ; elle a pour la médiocrité je ne sais quelle condescendance tendre : elle se reconnaît et se complaît en elle. Lors même qu'elle consent à ne pas la trouver irréprochable, elle lui pardonne toujours, elle lui passe tout.

L'homme médiocre, c'est l'enfant chéri, c'est le Ben-

jamin de la critique étroite. Elle a pour lui des faiblesses. Il suffit que la médiocrité soit la médiocrité pour avoir droit à Tindulgence de cette critîque-là. Car les défauts de la médiocrité sont médiocres eux-mêmes, et par là sympathiques à la critique dont je parle : ils sont effacés, et tout ce qui est effacé lui plaît. Les défauts de l'homme supérieur attestent une personne vivante qui se déploie, et la petite critique les déteste, non parce qu'ils sont défauts, mais parce qu'ils sont énergiques. Molle et morte, elle aime ce qui est mou et mort. Craignant que l'homme armé d'une idée ne pousse un cri qu'on n'ait pas l'habitude d'entendre, elle préfère, et de beaucoup, ceux qui écrivent pour ne rien dire ; ceiix-là lui sont plus soumis : elle se complaît et se reconnaît en eux. Elle défend à un homme d'être luimême et lui ordonne de ressembler à un autre ; elle appelle cela être sévère. Avant d'admirer, elle cherche dans ses habitudes pour voir si l'on admire ordinairement ce qu'elle a sous les yeux ou les choses analogues, et, au nom du bon goût, elle refuse le passage à toute beauté dont elle ne connaît pas d'avance le signalement. Elle ne juge pas pour juger, elle juge pour plaire àses propres juges ; aussi aime-t-elle ceux qui répètent des phrases faites, parce qu'ils ne compromettent pas; elle sait que cette monnaie a cours; les phrases faites sont de vieilles connaissances qui ne lui font pas peur. L'homme qui parle une langue à lui est un jeune homme pour ses contemporains, avant d'être un grand homme pour la postérité. La petite critique, persuadée que les grands hommes n'ont jamais été jeunes, ni même vivants ; que de tout temps ils étaient des anciens, morts depuis quatre mille ans, ricane et se détourne en face d'une grandeur présente et vivante. L'horreur qu'elle a du génie est mélangée de honte. Devant cet

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étranger, elle rougit d'être elle-même. Devant le ge'nie, la grandeur consisterait à s'effacer : mais la petite critique ne s'efface jamais, elle se tient droite et raide. Pour se venger, elle montre, dans les conceptions du génie, la virgule qui manque, — et la médiocrité applaudit.

Quelque raison qu'on veuille assigner à ce fait étrange, la médiocrité ne se déconcerte jamais. Elle veut que ce monde soit sa proie ; elle le réclame et s'en empare avec l'assurance du bon droit, comme s'il lui appartenait en propre. Les gens médiocres n'ont qu'à se présenter pour que les portes s'ouvrent : devant l'homme supérieur, elles se ferment instinctivement.

Songez à la quantité des hommes médiocres. L'enthousiasme est la récompense de la simplicité, et les àraes compliquées ne sentent ni ne comprennent rien. N'espérez pas que la médiocrité soit touchée de votre courage, de vos efforts; voici son caractère: Elle est naturellement impitoyable ! Si elle se laissait une fois surprendre, émouvoir, elle ne serait plus elle-même.

Elle n'a rien d'imprévu dans les mouvements.

Elle n'a qu'une physionomie ; elle vise à la gravité. En même temps elle eat hargneuse, mesquine, tracassière, étroite et envieuse. Elle aime les petites choses, les petites proportions, les projets mesquins, les niaiseries accoutumées, les timides inepties qu'on lui sert ordinairement. Elle juge un homme sur son âge, son succès, sa position, sa fortune.

Elle le juge sur son passé et sur son apparence, ne croyant ni à la réalité des hommes, ni à leur avenir. Elleale plus profond respect pour ceux qui ont déjà ôeawcoup imprimé. Elle pèse tout et ne mesure rien. Elle n'osera pas dire devant l'œuvre d'un homme encore ignoré ; Voilà la gloire et le génie. Voit-elle un homme

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débordant de vie et d'amour, ellerentoure d'un cimelière.

Si j'insiste sur la cruauté inconsciente de la sotfîse, c'est que cette cruauté est inaperçue de celui qui l'exerce et de celui qui la voit de loin. Le génie est la seule souffrance qui ne trouve nulle part de pitié, pas môme chez les femmes. Les femmes, qui s'attendrissent si volontiers sur les grandeurs fausses, sont souvent sans miséricorde pour les grandeurs vraies. Elles aiment ce qui brille, elles n'aiment pas ce qui resplendit.

Regardez les noms de tous ceux qui sont parvenus ntm pas à la réputation, mais à la gloire : lisez leur histoire. Interrogez-les ; ils vous répondront qu'ils ont usé, pour écarter la foule et se faire place, plus de force qu'il n'en fallait pour créer mille chefs-d'œuvre. Ils ont passé des heures, qui auraient pu être belles et fécondes, à suBir le supplice de l'injustice sentie; ils ont dépensé le plus pur de leur sang dans dans une lutte extérienrc et stérile qui arrêtait le travail fécond de Tart ; le décotrragement leur a volé mille fois, à eux et au monde, leurs plus beaux transports, leurs plus jeunes ardeurs; que d'heures, qui auraient été des heures de génie, des heures de lumière, qui auraient rayonné dans lé tenrps et dans l'espace, qui auraient produit des choses immov«telles, ont été des heures stériles de tristesse et d'accft*blement ! Or, cela a peut-être été l'ouvrage de la petite critique qui restait indifférente. Elle a pris pour tâche d'éteindre le feu sacré qu'elle était chargée d'entretenir.

Puisse-t-elle être enterrée vive I

Voulez-vous savoir jusqu'où peut s'élever la criliqfoer? regardez jusqu'où elle peut descendre. Mesurez' ses bienfaits possibles par les ravages qu'elle peut aussi fik^.

LA CRITIQUE tSJt

VkH a ses périodes, ses phrases, ses Ages; un jour arrive dans sa vie où il reçoit pleine coniiaiBsaiiOfi^. pleine conscienco de lui-même. GhacuQ> de- noua qa connuît-il pas ces heures ad-mirablee à»i Inmiène: intàî^ rieure où il semble que Thomma^ em préseace: e.t en possession de lui-même, s'aperçorre: pouir la preasièire fois et se reconnaisse? On dinati que, dQbavDa$sé;4d8 obstacles, et délivré des ténèbre» dèvridre' tesqiueUeaiil était voilé à lui-môme, il entre enfin, dano la libeifté et dans la joie de scHsrétre. G'esl un: coup d'oQiljeté'SfUr «leflt domaines qu'on croyait perdus l c'est la céveil du reg^ humain: ces in^»nts soniir rares et. rapides!

Le plus souvent, nous eonsoMS: invisibles & naiu^ mêmes, desiitués de noos-mêfoeRL Vbionune ne. se ivr connaît qu*èt la lueur d*im édair; Uâclair ioterjrom^lA nuit, brille et s'éteint,, el Thomine vU d'oasMxvenky.eo attendant le prochain éclair.

Quand Téclair passe sur l'Ad^ c^est la critique qfifi s'éveille. 11 faut venger cemot, crilique^ du seas négiatiyC et restrictif qu'on a» aiUacfaEéfèiiukU signifie discefinement. Or; le discernement eetS udMromwe deluBBuLtee» ;

La Critique^ est lœ. ConmancAi d$î S Art. / / ;

Quand l'Art se voit, et se sent; quaad il dit : J'e^ete, me voici, son cri de joie^ c'est l'eMOir de. la Critique qui se lève. Aussi vit-elle d'enth^usiame et non de: négatioiii On se la figure toujours toiiiraée yt&es le néant, je bu voie tournée vers l'être. Il esttemp» qui'cytla admire*.

Une des prérogatives du ^6Qie.c'e$t4ue l'enthaneiaiM^ qui seul a le don de le sentir, a aeulaueeile droit de leijiuf ger. La médiocrité, qoiest privée de ceiseiis^ n'a^ei^Qûit m lui que le côté négatif, le défaut r elle, le juge comme un magistrat juge un coupable. Aux ^^eua. de la médiocrîiét le génie est le coupable par exceUence ; et méma» ,ai |À

médiocrité ne trouve pas dans les leçons qu'elle sait par cœur le texte qui le condamne, peu importe : il est condamné d'avance par une loi sans formule, faite tout exprès pour lui. La grande critique vit d'admiration, la petite de chicane. L'enthousiasme manque en ce monde : que la critique s'emploie tout entière à le rallumer, et elle deviendra vivante. Qu'elle apporte sa pierre à Tédification d'une jeunesse nouvelle, de la jeunesse que le monde attend, car la jeunesse manque sur cette terre. Des cadavres refroidis peuplent les ateliers et les mansardes.

La débauche a passé par là. C'est elle qui fait errer

dans Paris, sous un soleil tout jeune, des vieillards de

vingt ans. Or, la critique a cette mission sublime de

rafraîchir le sang des travailleurs, et de leur refaire une

I jeunesse. Pour accomplir sa tâche, il faut qu'elle ait de

■ l'âme, et beaucoup d'âme.

Ignorez-vous que l'artiste qui veut créer souffre toujours horriblement ? Songez-vous qu'il ne réalise yamaû ce qu'il voulait réaliser? Songez-vous que tout chefd'œuvre est nécessairement un sacrifice? Songez- vous que le grand artiste livre une bataille avec la certitude de la perdre, qu'il est condamné à manquer toujours son but, — son but étant la beauté absolue qu'il lui est ordonné de poursuivre et défendu d'atteindre dans son œuvre?... User sa vie, et se demander si on ne l'use pas inutile^ ment; commencer son œuvre et douter d'elle; tout craindre, et marcher comme si l'on ne craignait rien I L'inspiration exige le bonheur, et il y a pourtant deif hommes qui ont travaillé dans la tristesse, dans la nuit, dans la douleur, qui ont imposé silence à leurs cris, qui ont négligé leurs souffrances, pour ne pas devenir stériles, qui ont produit, parce qu'ils voulaient produire, alors même qu'ils ne le désiraient plus.

En vain le grand artiste essayerait d'ailleurs de se répandre autour de lui. Ses pairs ne sont pas de ce monde. Il faut qu'il traverse les terrains glacés de la solitude.

Quand elle le voit de loin, la petite critique (je veux bien reconnaître qu'elle ne sait ce qu'elle fait) le pique avec mille épingles, pour voir, en jouant, combien de gouttes de sang il lui reste encore à verser.

Comprenez- vous alors la tâche sublime qui se présente à la critique vraie. Il faut qu'elle se fasse assez grande pour devenir consolatrice. Il faut qu'elle entre dans le champ de la vie, il faut qu'elle prenne d'une main la main froide de celui qui marche seul, et que, de l'autre main, elle le désigne aux regards des hommes. Il faut qu*elle soit capable d'oser assez pour admirer et pour flétrir librement. Il faut qu'elle fasse honte au troupeau de sa docilité stupide envers les aveugles qui le mènent, de sa résistance stupide vis-à-vis de ceux qui voient le jour. Là où Tamour n'a aucune place, il n'y a rien ni de vrai, ni de beau, ni de fécond : le caractère de la critique négative, c'est l'absence d'amour. Que la critique s'éveille à l'amour de l'infini, et la face de l'art sera changée : si elle aime Tinfinî, la critique aura des vues d'ensemble.

Le premier mot de l'homme médiocre qui juge porte toujours sur un détail, et ce premier mot est toujours faux, — fût-il vrai. Il est faux par la place qu'il occupe, faux par l'importance qui lui est donnée, faux par l'isolement où il reste. Il a l'air d'exclure tout ce qu'il ne dit pas ; il a l'air de compter pour tout ce qui n'est rien, et pour rien ce qui est tout.

Le grand critique se place assez haut pour saisir da même coup d'œil le tout et les parties. Nul ne peut juger ce qu'il ne domine pas. L'engouement vulgaire eatraUie

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la partialité. L'enthousiasme supérieur entraîne l'impartialité, qui est la gloire du juge. L'enthousiasme donne le courage, et le courage a deux accents. 11 admire ce qui est beau, il flétrit ce qui ne Test pas.

Que faut-il donc? Oser. Voilà la condition de tout.

Si vous êtes grand, il faut que la critique le dise, dussiez-vous Tignorer vous-même et vous en étonner. Il faut qu'elle voua traite, quels que soient votre nom: et votre âge, comme si quatre mille ans avaient passé sur votre tombeau. Ceci est son devoir, sous peine de déshonneur. Si vous avez volé votre nom, il faut qu'elle le dise, qui que» vous soyez.

Qui donc nous empêche d'oser, et que craignons-nou»? Pourquoi ce respect imbécile, ce respect du néant?' Estce que la souveraineté dfe la mort est un droit invîolafele ? Pourquoi laisser la parole, comme un monopole, à ceux qui veulent empêcher le sang de circuler et le cœur de Battre? Est-ce qu-il y a, en faveur de Tineptie et de l'infamie, quand elles se prolongent, une prescription ? Élevez donc la voix, vous qui jugez : en face de l'Art qu'on nous a fait, élevez la voix qui condamne ! A quoi vous sert l'arme que vous tenez, si vous voyez de sang-^ froid l'universel abaissement? si vous supportez des hommes qui s'appellent artistes et qui ont peur que cette terre ne soit pas assez pleine de boue? Ils veulent re»chérir sur les hontes de la vie réelle, par les hontes de la vie imaginaire où ils nous promènent.

Réveillez donc dans le public l'étincelle menacée, l^îh* quiétude du beaul Critiques, élevez la voix et dites àces: hommes : Vous, artistes, i^ous, hommes investis d'une telle dignité et d'une telle puissance que votre peneée devient le pain qui nourrit les autres hommes, le sang qui circule dans leurs veines, vous gardiens de la pureté

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de la langue, vous avez souillé la langue, vous avez enseigné vos vices à vos contemporains pour spéculer ensuite sur leur dégradation qui est votre ouvrage. Vous qui portez le nom d'artistes et qui vendez si cher la honte aux hommes, comprenez votre dignité perdue, pour mesurer, s'il est possible, la profondeur de votre dégradation.

Le grand critique cherche le grand poète, comme le fer cherche l'aimant. Ne me demandez pas lequel des deux domine l'autre; je ne leur assigne pas de rang. Je les enveloppe dans le même respect, dans la même admiration. La Critique est une des plus hautes formes de l'Art. Le critique féconde le sol et proclame les lois. Il a découvert le poète; il le couronne. Tous deux ont subi répreuve ; tous deux ont osé, combattu, souffert. Tous deux ils ont eu l'honneur d'exciter les mêmes colères. Ceux qui s'inclinentpar convenance devant les réptrtations les ont également détestés. Qu'ils soient donc confondus dans la même gloire I Laissons-les se rencontrer et s'embrasser sur les hauteurs du courage et sur les hauteurs de la joie. Celui qui peut dire à un travailleur inconnu: Mon enfant, tu es un homme de génie/ celui-là mérite l'immortalité qu'il promet. Comprendre, c'est égaler, a dit Raphaël.

Le champ de la critique est plus large qu'on ne le croit généralement. Elle n'est pas bornée à la culture de tel ou tel arbre. La nature est son domaine. Elle doit être partout où il y a une grandeur en péril. Elle a passé le cap de Bonne-Espérance avec Vasco deGama. Tous les accents, toutes les harmonies sont permises à sa parole ; il lui est permis d'aimer, il lui est permis de soutenir. Elle avait sa place près de Christophe Colomb cinq minutes avant que le cri : « Terre I terre I » n'ait retenti sur le pont du navire béni. Voilà même sa vraie

place ; voilà son labeur, sa destinée, sa gloire. Fidélité ! fidélité 1 voilà sa devise triomphante. La fidélité, c'est la durée conquise enfin par Tenthousiasme. La Critique doit être fidèle comme la postérité, et parler dans le présent la parole de l'avenir.

La Critique doit commencer, près de l'homme qui attend, le rôle de l'humanité, et préluder au concert que feront sur sa tombe ses descendants. Elle doit faire les noms, faire les gloires. C'est elle qui lance les rayons. Cette palme ne vaut-elle pas la peine d'être cueillie ? Quant à moi, je crois qu'il est bon que quelqu'un soit là, debout et vaillant, qui puisse, après l'Amérique découverte, n'ayant ni calomnié, ni trahi, regarder en face Christophe Colomb I

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