LA CONVENTION, LA FANTAISIE ET L'ORDRE
L'œuvre d'art créée par un artiste de second ordre dit ce qu'était la pensée de l'artiste. Si elle sort des mains de l'homme de génie, elle dit encore ce que sa pensée était ; mais à un point de vue beaucoup plus haut, elle dit ce que sa pensée n'était pas. Car cette pensée, supérieure à toute exécution, reste, par sa nature même, sans réalisation.
L'artiste a travaillé le marbre, il a opéré la réalisation d'une certaine beauté. lia dégagé la beauté latente par le retranchement de la matière informe, par la destruction du bloc, par le dégagement des formes intérieures et invisibles qui recelaient la beauté, et qui se cachaient derrière la matière, comme l'étincelle au fond du caillou.
Quand il trouve que son exécution est parfaite, c'està-dire sans défaut, l'artiste médiocre s'arrête, et s'arrête satisfait.
Quand il trouve que son exécution est vivante, c'està-dire pleine de sa pensée, imprégnée, humide, ruisselante de feu, l'homme de génie s'arrête aussi, mais i) s'arrête malgré lui, triste et vaincu dans son triomphe.
Par le retranchement de la matière, à la fois obstacle et moyen, il a rapproché son œuvre de son idéal ; mais au moment où il va atteindre ce qu'il a pensé, il faut qu'il s'arrête ; car, au prochain coup de ciseau, il entamerait son œuvre, il la détruirait.
La matière refuse de se laisser tailler plus avant, et s'il persiste, au lieu de la vie, c'est la mort qu'il va donner à sa création.
Si donc il veut qu'elle soit quelque chose, il faut qu'il la laisse inachevée, et qu'il se contente de laisser deviner, au moyen de ce qu'il a fait, la dimension de ce qu'il eût voulu faire, la portée de ce qu'il n'a pas fait.
Tout chef-d'œuvre est une ébauche. L'inachevé est la marque du génie qui peint à grands traits, ne comptant rien terminer ; c'est sa marque, son privilège, jia condamnation et sa grandeur.
Et plus l'exécution approche de l'idéal, plus l'ahime qui les sépare apparaît large et pi Tond à l'artiste ; plus le nombre des côtés du polygone inscrit augmente, plus l'impossibilité de toucher le cercle devient sensible.
Pour l'artiste ordinaire, qu'il le sache ou noq, laloi est formule. Voilà pourquoi il peut se satisfaire : son programme peut être rempli.
Pour l'homme de génie, la loi est vie, vie et lumière. Aussi son océan n'a pas de rivage ; il sait que la formule, quelquefois féconde ou du moins utile dans la science, est absolument stérile dans l'Art. Il faut que la sueur coule du front pour que les champs de la ide soient labourés. Nulle formule ne crée, ne fait produiee, nulle formule ne suspend à la vigne pendante la grappe de raisin. L'habitude du génie est de substituer eniooite chose la vie à la formule.
Et c'est l^.le secret de rétonnement qu'il tfiaose.
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Ceux qui le voient passer étaient persuadés, sans en avoir conscience, que la loi était une formule, et s'aperçoivent, en le regardant, qu'elle est vie et lumière.
Ici nous apparaît, marquée en traits .de feu, entre les uns et les autres, une ligne de démarcation. Parmi ceux qui se disputent, se partagent ou ne^ae partagent, pas l'admiralion du monde, les uns ont été les hommes -de la formule ; les.autres, les «hommes de «la ^le.
Les artistes, pour ;gui la loi est formule, d&e satisfont eux-mêmes, ai-je.dit:j'ajoute qu'ils satisfont un instant le public.
La formule est une recette qu'il sufQt d'appliquer. Il y a un certain nombre de règles pour faire une bonne tragédie : quand ces règles sont observées, la tragédie est faite, et bien faite. Quand la règle est substituée à la loi, le métier est substitué à Tart, le mécanisme est substitué à Torganisme, £t le procédé remplace la vie. Or, le procédé est plus jconunode que la vie. Avec un peu de patience on saisit le procédé. On ne saisit la vie que quand elle se laisse saisir.
La loi résulte de la nature des choses.
La loi de Fart est l'expression de Tordre dans le domaine de Tart.
La règle résulte d'une convention arbitraire.
Elle est l'expression desJiabitudes substituées à la vie, des modes substituées aux lois.
11 y a dans l'esprit humain une JLendance étroite cpii le porte à secouer le joug de la laU laquelle le met em rapport avec l'universalité des choses, pour se circonscrire dans la règle, laquâlle .fist son œuvre et l'isole de l'universalité des choses. Circonscrit dans la .r^le.
rhomme s'abrite derrière la formule. Remplaçant la vie par une mécanique, il a remplacé Tam^Or par un programme. La vie ne se trouve jamais assez Je surabondance ; la mécanique est satisfaite dès qu'aucune pièce ne lui manque. L'amour se trouve incomplet, parce qu'il se compare à l'infini dont la pensée veille au fond de lui, même quand il dort. Le programme n'exige plus rien, quand les conditions qu'il indiquait sont prescrites.
De là, le succès facile des hommes mécaniques ; leur talent est à la portée de tout le monde. Pour l'apprécier, il suffit de connaître les conditions du programme qu'ils ont rempli. Se dispensant de penser à l'infini, ils en dispensent leurs écoliers, et l'admiration de ceux-ci est une récompense qu'ils ont bien méritée.
Pour apprécier les unités mécaniques de Boileau, il suffit de savoir compter jusqu'à trois. Pour sentir l'unité vivante et organique dont elles sont la parodie, il n'y a pas de procédé : il faut la sentir; il ne faut savoir compter que jusqu'à Un, En général, les règles mécaniques séduisent le vulgaire par l'appât grossier de la difficulté vaincue. L'homme médiocre aime les règles nombreuses, comme il aime une haie posée à dessein devant un cheval au galop. Il ne jouit pas du cheval, mais il jouit de l'embarrâs ridicule et laid où la sottise humaine va placer le noble animal : il aime les tours de force.
Or, plus les règles sont nombreuses, plus l'homme médiocre croit qu'il y a de mérite à les observer. Il ne s'aperçoit pas que ces règles sont des faux-fuyants, des tangentes par lesquelles l'artiste, incapable de créer, échappe honteusement à la seule difficulté qui vaille la peine d'être vaincue, à la lutte réelle, sérieuse et glorieuse dans laquelle, saisissant la matière corps à corps