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Or, le contraire arrive précisément. Il semble que l'homme ait pris à tâche de compliquer les difficultés^ d'inventer, pour l'esprit qui s'envole, des chaînes incon*nues. Le vers est une création mystérieuse dont Thabi^ tude seule nous empêche de nous étonner.
Qu'est-ce que la rime ? Un hasard en apparence. Si jamais personne n'eût fait un vers, et si quelqu'un vous disait : « Commencez ; » sans doute, à ne consulter que le raisonnement, vous déclareriez la chose, non pas difficile, mais impossible. Comment espérer que la phrase, sans violer la pensée, ramènera naturellement au bout de chaque ligne la consonance exigée ; que la ligne aura douze syllabes ; que les rimes masculines et féminines alterneront, et que ces exigences inouïes delà forme, qui devraient contrecarrer le sens commun, amener un jeu grotesque, une série de propos interrompus, revêtiront l'idée d'un manteau royal qu'elle regretterait toujours, s'il n'était venu s'offrir à elle?
Cette magie du vers ne ressemble-t-elle pas aux plaintes de la matière qui traîne en frémissant le char de l'Harmonie, déchirée sans doute, mais domptée, glorifiée, transfigurée par sa puissance ? Pourquoi, dans ces heures de lumière, où l'artiste voit au lieu de chercher, la rime arrive-t-elle d'elle-même, glorieuse et resplendissante, pour revêtir la pensée de gloire et de splendeur ?
La rime ne ressemblc-t-elle pas à ces rencontres fortuites, à ces rencontres de deux créatures créées Tune pour l'autre I Cet accord des personnes et des choses les moins faites pour agir ensemble n'offre-l-il pas une ressemblance, d'autant plus évidente qu'elle est plus cachée, avec celte docililé des mots, des consonances, qui n'osent pas se faire attendre quand l'idée appelle ses serviteurs par Aeur nom ? N'est-il pas en vérité dtea dtaw
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dont les noms riment ensemble, et qui se rencontrent, malgré mille chances contraires, pour devenir un jour un épisode du grand poème de ce monde, parce que leurs deux types recelaient le germe d*une parenté qui pourrait bien s'appeler quelque part : Harmonie ?
Ainsi contrainte et comprimée par sa loi, la poésie se dilate avec ampleur et surabondance : elle est l'expansion de nos désirs les plus intimes, les plus ardents. La parole puiserait-elle aussi dans le sacrifice une force d'élévation ? ... Ainsi éteinte en apparence, la poésie est la splendeur de la parole humaine ; ainsi rétrécie, elle enveloppe tout ; ainsi captive, elle est le chant de la délivrance.
Le vers est condamné au rythme qui représente pour lui l'esclavage du temps et de Tespace. Et, grâce à cet esclavage, la poésie éclate dans sa liberté, elle domine le temps et Tespace, elle nous oblige à sentir en frissonnant le voisinage réel de Féternité qu'on oublie. Voilà pourquoi le poète a été nommé du même nom que le prophète. Voilà pourquoi les grands hommes ont été immortalisés par la poésie, qui dispose de Tavenir, et Je confond, avec le passé, dans la société des choses impérissables. D'une main, elle atteint le visible, de l'autre l'invisible, et quand elle appuie ici-bas sur une touche du grand instrument, elle en fait vibrer une autre, — la touche correspondante dans le monde invisible.
Voilà une des formes de la loL
Quant aux règles, lisez la correspondance de Boileaii et de Racine. Elle vous les livrera en flagrant délit. Par exemple :
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Il s'agit de savoir si Homère a employé, oui ou non, un mot bas. Boiieau avait affirmé que jamais le poète grec n'a commis ce crime, et que le mot : ânt^j employé par lui, est très noble en grec.
J'ai fait réflexion, lui dit Racine, qu'au lieu de dire que le mot : ânCy est en grec un mot très noble, vous pourriez vous contenter de dire que c'est un mot qui n'a rien de bas, et qui est comme celui de cerf, de cheval, de brebis. Le très noble me parait ud peu fort.
Voilà sur quel terrain la discussion était placée: Jusqu'à quel point précis le mot âne est-il noble ? Un peu ? Beaucoup ? Pas du tout ? Tout à fait ?
Un jour, chez M*"* de Broglie, un interlocuteur soutenait que les règles étaient mieux observées dans la Phèdre de Pradon que dans celle de Racine. Boiieau répondit :
La péripétie et Tagnition se doivent rencontrer ensemble dans la même tragédie, et c'est ce qui arrive dans la Phèdre de Racine et qui n'est point dans celle de Pradon.
L'interlocuteur interrompit Boiieau pour lui demander ce que c'était que la péripétie et l'agnition.
Ah I ah 1 reprit Boiieau, vous voulez parler des règles, et vous n'en entendez pas même les termes. Apprenez à ne vouloir pasdisputer d'une chose que vous n'avez jamais apprise.
Voulez-vous savoir quelles étaient, pour Boiieau, le» douleurs de l'enfantement?
Lisez sa lettre datée d'Auteuil, où il envoie à Racine la satire des Femmes :
C'est un ouvrage qui me tue, dit-il, par la multitude des transitions, qui sont, à mon avis, le plus difncile chef- d'œuvre de la poésie.
Perrault a attaqué Pindare, qu^U ne comprenait toos à eause de la faiblesse de ses lumières. Boîleau veut y^h g^rle poète grec :
Perrault, dit-il, a traité de ridicules ces endroits merveilleux où le poète, pour marquer un esprit entièrement hors de soi, rompt quelquefois de dessein foiiné la suite de son discours.
Vous rentendez ? Qu'est-ce qu'un grand poète ? sinon un charlatan qui rompt de dessein formé la suite de son discours pour marquer un esprit entièrement hors de soi.
J'ai cm, poursuit Boileau, que je ne pouvais mieux justîfler cô grand poète qu*en tâchant de faire une ode eh français à sa manière, c'est-à-dire pleine de mouvements et de transports, où VesT^TÏt parût plutôt entraîné par le démon delà poésie que giûdé par la raison.
Ayant ainsi pris le parti de délirer et projeté la folie, Boîl eau ajoute:
A Texemple des anciens poètes dithyrambiques, j'y ai hasardé les figures les plus audacieuses^ jusqu'à parler de la plume blanche que le roi porte ordinairement à smi chapeau, et qui est comme une espèce de ûomète fatale à ses eitjiemû, qui se ji](getft perdus dès qu'ils l'aperçoivent.
11 faudrait tout citer, mais je suis retenu parnoeisonte de honte : il nous reste encore assez de grandeur pfoor détester justement ce qui dégrade notre intelligence. J'en ai dit assez sur les règles pour les faire connaître à ceux qui les auraient ignorées.
On a joué, il y a trente ans , une comédie
étrange.
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Quelques insurgés ont pris à partie Iq& rôties ci les conventions littéraires ; ayant Ténergie de les haïr.« san^ avoir la force de les dominer,, ils ont conçu contre elles une fureur qui leur a paru sainte, fureur vériljablequise traduisait par des injures. Ces jeunes gens, dont le plus connu était M. Victor Hugo, ont joué très gravement» très doctoralement, un jeu qui consistai! à prendre une à une les habitudes de leurs prédécesseurs et à les contrecarrer. Avait-on dit blanc, ils disaient noir. Pas un d'entre eux ne s'est aperçu qu'ils BubiBsaient à rebours les contraintes dotrt ils prétendaient se délivrer ; car l'obligation de violer toujours une règle équivaut àcdlie de s'y soumettre toujours, et constitue une autre règle, qui n'est que le contre-pied de la précédente, et qui a beaucoup de chance d'être pins gênante qu'elle. C'étaient des hommes de parti qui n'avaient pas accès aux vérités. Aucun d'eux ne s'est élevé à la conception de l'Art,
Aucun d'eux n'a été assez grand pour s'oublier en face de l'Art. Aussi toutes ces personnalités ont été oubliées, par cela même qu'elles tenaient avant ioot au bruit et à l'éclat. Tous cherchaient la Téputafîon : aussi aucune gloire ne s'est produite. S'il y a eu succès momentané, le bruit qui s'es(t fait h été dû à la même cause que le bruit précédent, celui-là même qu'on voulait couvrir. Ces écrivains, qu'on appelait, ja.n'ai jamais su pourquoii, .romantiques* jse sont tRaUsEûts eux-mêmes et ont satisfait le public, comme leurs ^pn^ décesseurs, par un procédé : procédé inverse et idMtique.
C'était la même mécanique qui fonctionnait en sens contraire^ et comme il y avait encore un progranum dont les conditions bien déterminées |M)uvaieilt «éto remplies depuis la première jusqu'à la dernière, rarfist» et le public pouvaient être absolument ùUXOAêoUXwtiê.
l'autre à la chute du rideau, et s'appiaudir sans réserve de 8*étre révoltés régulièrement contre toutes les règles, sans en excepter une. Il n'y a que la grandeur des vues qui interdise è Tartiste la satisfaction complète de luimême. Il faut ajouter, pourêtre juste, qu'elle seule aussi donne la joie. Si les ennemis irrités d'Horace et de Boileau avaient vu plus haut, au lieu de se fâcher, ils auraient ri, et de plus haut encore, ils auraient pleuré.
Le combat ridicule des classiques et des romantiques a été une mêlée de nains myopes qui luttaient dans les ténèbres pour se saisir d'une proie inconnue placée sur une montagne, hors de la portée de leurs bras et de leurs yeux, — la proie des aigles. Boileau et Victor Hugo ayant été vaincus non pas l'un par l'autre, mais l'un malgré l'autre et chacun d'eux par lui-même, le combat a fini faute de combattants : ils sont tous morts noyés dans le déluge malsain de leurs vaines paroles, comme deux mouches dans un verre d'eau, sans qu'aucun d'eux ait songé ni à résoudre, ni à poser même la question. Au lieu d'oublier simplement les arts poétiques^ l'école de 1830 a eu la faiblesse de les exécrer; au lieu de donner au monde la délivi^ance, elle a offert au parterre le spectacle comique de représailles ^
Ce qui caractérise les systèmes, c'est la borne. Or, la borne est aussi inexorable dans le nouveau système que dans l'ancien. Tout système, par cela seul qu'il est système, croit qu'il ne suffit pas de parler comme on pense. 11 ajoute à la parole d'autres obligations que ses
> Je n'entends pas formuler ici sur les auteurs, dont je viens de citer les noms dans ce chapitre, Texpression d*un jugement complet. C'est leur erreur, ce n'est pas leur œuvre tout entière, qui se présentait à mon examen. C'est le côté par où ils rentrent dans le caprice et Tillusion. Ce n'est pas l'appréci&tiop complète de leur personnalité
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obligations naturelles. Il lui souhaite une beauté qui vient d'ailleurs que de la nature des choses. Le plus grand malheur qui puisse arriver au style, c'est de se faire admirer, indépendamment de Tidée qu'il exprime: et le système le condamne toujours à ce malheur déshonorant. Le système lui ordonne tantôt d'être noble, tantôt d'élre familier, etc. etc., et lui dérobe sa gloire, sa v»plendeur vraie, intime, qui est la fidélité.
Les nouveaux législateurs (ils ont mérité ce nom) ont remplacé la convention par la fantaisie, c'est-à-dire par elle-même; car la convention est la fantaisie de plusieurs hommes. La fantaisie est la convention qu'un homme fait avec lui-même.
La convention et la fantaisie, n'ayant rien à démêler avec l'infini, sont toujours contentes d'elles-mêmes, et plaisent au public par un air de nouveauté, qhe la fantaisie porte fièrement et que la convention dissimule Rous un faux air de vétusté. Mais la satisfaction illusoire qu'elles produisent toutes deux laisse derrière elle un vide que le vrai seul peut combler.
L'homme est si petit qu'il se complaît en lui : mais il est si grand qu'il ne se satisfait qu'en Dieu. Le chef d'école veut être le maître : il impose son système. Le disciple de la vérité veut être serviteur : il accepte la loi qu'il n*a pas faite. Or, celui qui veut être le maître méconnaît sa grandeur et manque d'ambition, car il méconnaît sa fin dernière, qui est sa gloire, en se prenant lui-même pour but.
Le rôle de serviteur est seul assez grand pour rhomme. Que Dieu donc nous donne des hommes de génie assez ambitieux pour s'oublier, assez grands pour être humbles, assez humbles pour être grands, des hommes qui resti* tuent aux choses leur majesté perdue!
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Parmi les hommes vulgaires, les uns croient que la poésie est un exercice dont on vient à bout, au moyen d'une formule : les autres la prennent pour une folle qui a le désordre même pour condition, qui est déréglée dans son essence.
Or, voici la vérité.
La poésie et la musique, qui vivent d*amour, ont leurs racines dans les mathématiques, inflexibles et absolument exactes : comme si Tamour et l'ordre, qui quelquefois nous semblent ennemis, mettaient je ne sais quelle affectation à se proclamer unis dans ces haittes manifestations d'eux-mêmes.