‹ L'homme machine;Chapitre 2 sur 9 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Voici le second volume d'une collection entreprise avec bien de la défiance et, aussi, bien de la modestie. Si la défiance a dû s'atténuer quelque peu devant l'accueil sympathique fait à notre première publication, il n'en est pas de môme de la modestie : elle est, aujourd'hui, plus que jamais de saison, et c'est en nous faisant encore plus humble que nous abordons le fublic.

Il s'agit, en effet, de redonner la vie, non plus à un pamphlet dont l'esprit de paradoxe et de satire faisait tous les frais ^ mais à un ouvrage repoussé dès son apparition avec grande clameur et qui n'a pu, depuis lors, retrouver des juges assez indépendants pour infirmer l'arrêt des premiers. Il nous faudrait beaucoup d'habileté, beaucoup d'esprit et beaucoup

1 Voir l'Introduction de uotrc précédent volume : Lucina sine coucubitu ou la Génération solitaire.

de science pour rendre cette résurrection intéressante et profitable et nous n'avons de tout cela qu'un peu, pas assez certainement. Notre tâche est donc ardue et mérite l'attention des curieux autant que l'indulgence des savants auxquels surtout nous avons crainte de déplaire. Sur cette attention et sur cette indulgence, avons-nous tort de compter? nous aurons tant d'autres adversaires !

Sans parler de ceux dont l'opposition nous est acquise à l'avance et qui ne peuvent que retourner contre nous les vieilles armes usées en d'autres temps contre La Mettrie, des sages dont nous respectons la sagesse nous diront : Pourquoi réimprimer un livre qui a le tort considérable de s'être laissé brûler au dernier siècle, non pas a Paris, où l'on a tant brûlé de livres que cette particularité ne prouve plus rien Di pour ni contre leur valeur, mais en Hollande, où « la liberté moins gênée n'obtenait cette distinction qu'à force de vrai mérite scandaleux^?» Ignorez vous ce que ce livre a valu a son auteur d'injures et de calomnies, sans compter l'exil, les persécutions et une si mauvaise renommée que d'Holbach lui-même s'est cru obligé, tout en prêchant à très-peu près les mêmes doctrines, de le traiter de a frénétique-? »

' Clément, les Cinq années littéraires, lettre XXIF.

2 Système de la nature; Londres, 1770; seconde partie, p. 348.

La Biographie universelle^ ne qualifie-t-elle pas l'HoMME iMachine de « production infâme » et n'avezvous pas entendu prononcer ce mot dans une chaire très-entourée, comme l'expression du résultat le plus effrayant où puissent atteindre les imaginations perverties de nos philosophes modernes* ?

Je sais tout cela el plus encore, mais, le dirai-je, c'est précisément tout cela qui m'a attiré vers La Mettrie et qui m'a donné l'envie de connaître plus à fond ce « vil morteP . » Il m'a paru que l'horreur était trop exagérée pour être justice. J'ai cru comprendre que, comme notre auteur avait eu le malheur de se mettre à dos deux classes puissantes, les prêtres et les médecins, l'opinion U son sujet n'avait été faite que par ces deux classes. J'ai senti tout ce que celte opinion pouvait avoir d'excusable, alors que les blessures faites par l'Histoire naturelle de l'âme et l'Ouvrage de Pénélope étaient encore saignantes, mais j'ai cru qu'aujourd'hui, après un

* Article de M. Wciss.

• Le P. Félix, Conférences du Carême de 1865.

s « Un vil mortel, un nouvel Erostrate,

Ose abuser du grand art d'Hipp')crate. ... »

Epitre du comte de Tressan à un de ses araisqu s'était laissé toucher par les arguments de La Mettrie. Nous ne savons si Damon fut converti : mais nous savons que It'S vers sont bien fades et les raisons bieti pauvres.

siècle passé sur ces blessures, elles devaient être fermées, qu'il était temps d'oublier les vieilles rancunes et de refaire une nouvelle instruction. Certes, il est commode de n'avoir pas ces penchants curieux et il est beau d'être assez bien élevé pour ne pas fréquenter les gens qui vous sont indiqués comme de mauvaise compagnie. Certes, la croyance a la tradition est chose louable, et s'incliner devant les vieillards est conduite digne des prix de sagesse et de vertu dans toutes les écoles et dans tous les temps, mais je crois plus satisfaisante pour l'esprit la marche opposée. Si l'heure du : (( le maître l'a dit » n'est pas encore finie elle s'avance. Celle où chacun doit se faire à soi-même sa science et ses croyances est proche. Un petit monde d'investigateurs consciencieux et détachés de toutes chaînes s'élève, si ce n'était pas a ce monde l'avenir, il faudrait désespérer de l'avenir. Pour mon compte, trèsdécidé à marcher toujours ainsi, presque seul, je me sens satisfait, surtout lorsque j'ai vaincu chez moimême un préjugé, déraciné une erreur. Ai-je tort de signaler tout bas a quelques-uns les résultats que j'ai acquis? Peut-être ! Tant pis!

En tout cas, nous pouvons dès maintenant dire que l'HoMME Machine ne serait plus aujourd'hui brûlé... en Hollande ; que d'Holbach dans son for intérieur devait le trouver timide plutôt que frénétique; que la Biographie universelle, à côté de Tépithète malsonnante consignée plus haut, avoue que les opinions de La Meltrie sont « plus téméraires que dangereuses »

et que le P. Félix, qui se sert du titre comme d'un épouvantail, juge le livre sur le titre, et se garderait bien de l'ouvrir.

Œuvre de scienci^ pure, quoique sous les allures vives, eiUhousiasles et un peu désordonnées propres à son auteur, I'IIomme Machine ne relève que de la science. Elle seule peut le condamner comme scientifiquement insuffisant. Si La Meltrie doit être noté comme un casuiste de morale relâchée, ce n'est pas la qu'il en faut chercher les preuves. Si l'on veut le classer parmi les athées, il peut répondre qu'il lui semble au contraire « que le plus grand degré de probabilité est pour l'existence d'un Lire suprême ^n Si, écoutant Voltaire lorsqu'il écrit au duc de Uichelieu, on veut le faire passer pour un « fou^ » il faut aussi

* Voir p. 97 de cette édition.

^ Ici Voltaire joue un jeu double, comme cela lui arrive trop souvent. La Mcttrie, malgré sa gaîié, sa folie si l'on veut, souhaitait fort revenir en France; Voltaire s'était chargé de négooier cette affaire et d'en écrire au duc de Richelieu ; il se vante, dans ses lettres à sa nièce, de le faire avec beaucoup d'insistance, et cependant, c'est quand il parl'^ au duc de Richelieu qu'il maltraite le plus La Metirie; partout ailleurs, il atténue les torts qu'il pouvait avoir, et ne le traite do fou que comme les femmes traitent les hommes trop entreprenants de scélérats, avec un sourire. C'est ce double jeu qui nous déplaît dans Vo'tairc. Nous admirons plus que personne et son tahnt et l'importance qu'il avait su acquérir par son moyen. Noi-s regrettons son habileté. Quant à sa philosophie, nous aurons quelque jour l'occasion d'en dire un mot.

écouler Voltaire lorsqu'il écrit à iM"* Denis, et tenir note non-seulement des nombreux passages où il loue La Meltrie de sa gaîté et de sa santé, oii il témoigne d'une familiarité qui lui était agréable et souvent utile S mais aussi de ceux où il rend justice a la sûreté de son commerce et à la beauté de son âme^ La courte épitre suivante qu'il lui adre>sait un jour nous sera un témoignage en même temps qu'un portrait assez léger, mais cependant assez fidèle.

Je ne suis point inquiété

Si notre joyeux La Mettrie

Perd quelquefois cette santé

Qui rend sa face si fleurie,

Quelque peu de gloutonnerie

Avec beaucoup de volupté

Sont les doux emplois de sa vie.

Il se conduit comme il écrit;

A la nature il s'abandonne

Et chez lui le plaisir guéril

Tous les maux que le plaisir donnes.

1 C'est à La Mettrie que Voltaire doit l'avertissemeut qui a empoisonné la fin de son séjour à Potsdam. L'image de u l'orange » ne lui laissait plus la cervelle en repos.

2 Lettre du 2li décembre 1751, à Madame Denis.

•■* Voici lu réponse do La Meltrie à cette épître, elle est peu connue :

Jloi, je suis fort inquiété

Quand, des auteurs le plus illustre.

A peine a son onzième lustre,

Jouit dune fvible >;intéî

Je crains que de ses heureux jours

Le llainbsau brillant ne s'éteigne.

Faut-il citer un autre poêle, un poète couronné, celui-là, le « Salomon du Nord « comme on l'appelait, le « philosophe de Sans-Souci, » comme il s'appelait lui-môme, Frédéric « le Grand » comme le dénomme la posiérilé? Frédéric qui avait vu La Mellrie de près, qui l'avait accueilli et défendu quand tout l'accablait, qui en avait fait son lecteur et le plus familier de ses commensaux*, qui a écrit son Eloge et l'a fait lire publiquement devant sou Académie, Frédéric conclut comme Voltaire, comme Mauperluis, en lui reconnaissant « une âme pure et un cœur serviable » et en le présentant aux regrets comme « un honnête homme et un savant médecin ^ »

Ilonnéle homme, cela n'est pas douteux, savant médecin ce n'est point à nous à en juger, quoique sa traduction de sept ouvrages de Boerhaave et la liste de

Muses, crâces, tendres amours,

Avec lui finit votre règne !

Mais pourquoi faut-il que je craigne

La mort iiour qui vivra toujours;

Pour qui, dans sa douleur profonde,

Lr; plus colebre roi du monde

Fera dresser à Sans-Souci

Un monuaiL-nt éternel comme lui?

1 « En tout temps, il se jetait et se couchait sur les canapés Quand il faisait chaud, il ôtait son col, débo '.tonnait sa veste et jetait sa perruque sur lo parquet. En un mot, La Mettrie agissait en tout avec Frédéric comme l'uvois un camarade. » Mes souvenirs, par Dleii'lonné Thibault; 3'^ édition, t. IV, p. 371.

'Voir ; Eloge de La Mettrie, ci-dessus.

ses propres travaux en son art permettent au moins d'affirmer que ce n'était pas un médecin paresseux et routinier. Jusqu'en 1744, aunée où commence sa veine batailleuse et satirique pour ne plus s'interrompre, il travaille sérieusement, entassant, avec une facilité qu'on n'a pas manqué de traiter de légèreté, volumes sur volumes. Il pratique à Saint-Malo, il pratique à Paris, il traite ses gardes-françaises avec un peu de brutalité peut-être, mais avec succès. Il se sent un instant piqué du démon littéraire et écrit ses Essais sur l'esprit et sur les beaux esprits (1740) il revient bien vite aux Observations de médecine pratique et à un Traité de la petite vérole. Ce n'est qu'en 1744 qu'il entre vraiment en lice et saisit Astruc corps a corps.

C'est à Astruc que nous devons le La Mettrie pamphlétaire. La Mettrie, avec sa franchise ordinaire, l'avoue dans sa Pénélope* et cet aveu donne en

1 « Il faut laisser ce pauvre Astruc en paix ; je crois m'être acquitté avec lui et avoir rendu au centuple, en français badin, ce, qu'il m'avait prêté eu pesant latin. Haec est prima malilabeset origo. Oui, le bourreau est cause de tout le grabuge; je lui ai l'obligation d'être ici ; et les médecins d'être montrés au doigt avec les pestes de noms dont je les ai gratifiés. Voilà, messieurs de la Faculté, pour vous le dire en passant, ce que vous devez à un pédant que vous avez reçu gratis * dans

* Aetruc était docteur de Montpellier. La Faculté de Paris Toulut se l'attacher. Grâce h sa renommée et à la valeur de ses

même temps la plus juste idée de son caractère. Voici les faits.

En 1735, La Metlrie avait traduit l'Aphrodisiacus de Boerhaave et y avait ajouté des notes et une dissertation de son crû. En I73n, Aslruc fait paraître son grand ouvrage De morbis venereis et dans la seconde partie , consacrée a l'Iiistoriquc de la question et a l'examen bibliographique des ouvrages qui avaient précédé le sien, il cite La Mettrie et lui reproche diverses erreurs*. En 1737, La Mettrie écrit son Traité du vertige et profite de l'occasion pour y joindre une Lettre a Astruc dans laquelle il se défend assez bien des erreurs qui lui étaient attribuées par son critique. 11 est poli. 11 est même louangeur dans son Nouveau traité des maladies vénériennes. Il confesse naïvement plus tard^ que ses éloges n'étaient pas absolument

votre écurie. Je jure que, sans lui, il ne serait pas plus question de la femme d'Ulys3e, que si ce héros n'eût jamais été cocu. » Supplément à l'Ouvrage de Pénélope, p. 76.

1 Voir p. 1102, IP volume de l'édition de 1740.

• « Le jeune écrivain a beaucoup loué le vieux pédant pour en être loué à son tour, à ce qu'on croit (car un tel souvenir public immortalise Pt,par conséquent, vaut bien la peine d'être acheté aux dépens d'une petite honte particulière et qui passe vite). » St. Gosme vengé, p. 35.

travaux, on passa, pour lui, par-dessus les règles : il soutint une thèse sans président et prononça une dissertation sur son art au lieu dos examens habituels.

désiiiléressés et qu'il espérait, en échange, un peu plus de justice de la part d'Astruc a son égard, donnant, donnant. Astruc ne répondit pas à cette attente. Il ne s'était pas trouvé satisfait de la Lettre qui semblait indiquer qu'il avait lu légèrement ce dont il parlait, les ilatteries du Nouveau traité le laissèrent froid. Dans l'édition nouvelle de son livre (1740), il reconnut il est vrai que le jeune médecin de Saint- Malo avait de l'esprit et de la littérature, que son éloculion était facile et ornée, mais il termina son article par un coup de poignard. Il reprocha à La Mettrie le trop de précipitation qui nuisait à ses ouvrages, « nani, concluait-il, verum illud verbum est, vulgô quod dici solet : Canem festinantem csecos parère catulos*. »

La Mettrie ainsi récompensé du sacrifice qu'il avait fait de sa a mauvaise petite honte » (sacrifice qui avait dû lui coûter plus cher qu'il ne le dit), fut profondément blessé. 11 ne pardonna pas ce rapprochement avec une chienne qui, pour se trop presser, fait des petits borgnes, et attendit l'occasion de rendre à Astruc la monnaie de sa pièce. Elle vint tardivement. La Mettrie était alors a Saint-Malo et probablement, dans l'espoir d'obtenir d'Astruc ces louanges « qui donnent l'immortalité, n il avait laissé s'assoupir sans y prendre part la querelle élevée entre les médecins et les chi-

1 De mot bis venereis, 17/jO, IF vol., p. 1125.

rurgiens au sujet du traiteniont de la vérole. Aslriic, dans cinq Lettres (1738-39) dirigées surtout contre Petit, avait défendu la suprématie jusqu'alors inallaquée des médecins sur les chirurgiens, suprématie qu'allait bientôt changer en égalité la création de l'Académie de chirurgie par M. de la Peyronie et son coadjuteur Quesnay ^ Sur ces entrefaites, le maître de La Metirie, llunauld^, mourut (1742). La Mettrie vint à Paris, puis alla faire campagne avec le duc de Grammout et dut attendre, jusqu'en 174i, une recrudescence de la lutte intestine qui divisait les fils d'Hippocrate. Ce fut alors que prenant le parti des chirurgiens, il satisfit sa rancune contre Aslruc dans une brochure intitulée Saint Gosme vengé, où il ne mit aucun frein k sa verve ironique et provocatrice. Aslruc ne répondit plus, mais il est à supposer qu'il ne fut pas tout à fait mécontent lorsque, l'année suivante, son adversaire, en publiant l'Histoire de l'àme, commença h ameuter contre lui un parti nouveau.

* C'est Quesnay, l'économiste, dont il est ici question ; il n'était alors que chirurgicu, et sa renommée, comme tel, quoique elle soit oubliée, valait bien celle qu'il a acquise depuis comme économiste.

' Hunauld fut un des plus fameux auatomistes du dixhuitième siècle. Il avait, comme sou compatiiote La Mettrie, la tête près du bonnet; et, dans son intiuiité, ce dernier a pu apprendre, outre l'art des dissections, celui de ne pas ménager ses confrères : Il a surtout combattu très-vivement Petit et Andry auquel La Mettrie a conservé le nom de Verminosus que lui avait donné Kunauld.

— XXYT —

J'ai insisté sur ces détails parce qu'ils font date dans la vie de La Meltrie et qu'ils ne se trouvent nulle part, je dois aller maintenant plus vite et arriver promptement au but même de ce travail. Je ne fais pas une biographie serrée et complète de mon auteur, je me borne à quelques annotations destinées à compléter ou à rectifier les autres biographies, je passerai donc légèrement sur l'époque pendant laquelle La Mettrie, médecin en chef des hôpitaux de Lille, Gand, Bruxelles, Anvers et Worras ^ prenait le temps de se faire quelques ennemis de plus avec sa Politique du médecin de Machiavel et je le retrouverai, expatrié de son plein gré^, a Leyde, où il se livre sans entraves à son goût pour la médecine philosophique et a son penchant pour la farce satirique.

J'en suis au moment où il me faut expliquer ce que

1 Suivant les uns, La Mettrie aurait été contraint de quitter le régiment des gardes. Il n'en est rien. La Mettrie le quitta de son plein gré, accompagné des regrets des officiers et du régiment, lequel lui fit même toucher, à Gand, un«^ graiiflcation de 800 livres. Il fut nommé alors par le ministère médecin des hôpitaux militaires. — Voir: Réponse à un libelle et Bibliothèque R a i s 0 n n é e .

2 « Je me suis expatrié quand j'ai vu que je courais risque d'être arrêté. «Réponse à un libelle— Il y a là une distinction un peu subtile. Ce qui est sûr, c'est quo La Mettrie, une fois dehors, se vit dans l'impossibilité de rentrer on France. Il avait devancé son arrêt; l'expatriation fut maintenue adrainistrativement à l'état d'exil.

j'appellerai l'originalité de La Metlrie, cause à la fois de sa renommée et de ses malheurs.

Le tempérament de l'homme nous le connaissons. Les contemporains et lui-môme ne nous ont rien laissé ignorer sur ce point. Qu'on se ligure un gros garçon réjoui et plein d'entrain, gourmand et voluptueux *, le nez au vent, le verbe haut, le rire sonore, bavardant un peu U tort et à travers et ne prenant pas toujours, conime le lui reprochait Astruc, le temps de réfléchir. Méchant, il ne l'est pas, mais il s'efforce d'être plaisant. Il y arrive sans se douter qu'une plaisanterie qui atteint son but change tout d'un coup l'homme qui l'a lancée en un être dangereux. 11 n'y a de permise, dans la société, que la plaisanterie qui ne touche a rien ; la flèche doit voler dans un vide rassurant pour tout le monde. Personnes, castes, affaires, préjugés, croyances, tout cela doit rester sacré. Oh ! que l'ingénieuse coutume des Polynésiens est plus générale qu'on ne croit. Tabou tout celai ce qui n'est pas tabou, c'est le pauvre diable qui a de l'esprit et

* N'exagérons pas cependant cette tendance chez La Mettrie. Tl a fait tout ce qu'il a pu pour que l'amour de la volupté ne fût plus taxé de crime par de trop rigoureux jansénistes; mais, comme un franc épicurien qu'il était, il ne comprenait pas la volupté assaisonnée de remords. C'est dire que l'auteur d'une Vie de Frédéric II, imprimée à Strasbourg, chez Treuttel, en impose lorsqu'il prétend que La Mettrie avouait lui-même qu'il avait été obligé de quitter la France, par suite d'un viol commis sur uue de ses malades.

qui s'en sert, qui voit et dit, qui sait et enseigne ce que les intérêts et les passions voudraient tenir secret. La Mettrie est de cette race, et sans forcer sa valeur, sans le grossir et l'enfler, il faut l'y classer a son rang.

Les gens de Saint-Malo, ne sont-ce pas la les vrais Bretons? N'est-ce pas de ce coin de terre que sont sortis les plus formidables entêtés que la France ait connus? Maupertuis, Broussais, Lamennais, Chateaubriand, pour ne parler que des écrivains, ne sont-ils pas des types superbes de cette confiance en soi, de ce mécontentement des autres et de cette ardeur belliqueuse qui distinguent aussi La Metlrie? Bace puissante qui embrasses avec tant de force tout ce que lu embrasses, et qui as tant de peine a être sceptique, c'était bien de toi que devait sortir 'a un jour donné, la grande réaction physiologique qu'un siècle d'existence n'a pas encore faite victorieuse! Car, nous pouvons le dire maintenant, c'est là que nous voulons placer La Mettrie, en tête de cette réaction, non pas comme chef de file, au moins comme éclaireur.

La maladie qui l'avait incité en 1745 à écrire l'Histoire de l'âme, est une étape plus importante encore pour lui que ses démêlés avec Astruc. Il n'y a pas perdu sa vivacité et sa drôlerie, il y a gagné de n'être plus un médecin simplement praticien. Elle lui a ouvert le stade philosophique et il aurait pu se donner très-convenablement comme un exemple de

l'influence des commollons du physique sur le moral ^ C'est à ce moment qu'il a senti pleinement la force de cette idée : la matière suffit à tout. Pourquoi, dès lors, la rendre l'instrument d'une puissance directrice qu'on fait immatérielle pour expliquer l'impossibilité où Ton a toujours été de la représenter à l'intelligence humaine? Que signifient ces efforts pour donner une apparence de certitude à une liaison aussi improbable qu'inutile? La Meitrie avec sa fougue et son ardeur a courir droit au but, n'a pas hésité. II s'est d'abord avoué à lui-même que l'àme telle qu'on faisait semblant de la comprendre, était incompréhensible et il a aussitôt tendu tous ses efforts vers la destruction d'une notion qui lui paraissait fausse. C'est de ce moment que datent ses expériences sur les propriélés des muscles et les conclusions qu'il en tire dans tous ceux de ses ouvrages qui ont suivi l'Histoire de l'àme.

Est-ce k dire qu'il ait été le premier a énoncer cette règle que la matière suffit à tout? Il serait absurde de le prétendre. C'est là, au contraire, une des plus vieilles idées philosophiques qui soient. Elle est née avec le sentiment de l'observation et le raisonnement. Démocrite, Epicure, Lucrèce l'avaient enseignée dans l'anliquilé après Thaïes et l'Ecole ionique. Au moyen âge Uoscelin et les nominalistes avaient repris la partie abandonnée pendant de longs jours d'obscurité

* Voir plus loin, page 32.

et de barbarie; Hobbes, Gasseadi étaient venus, puis Locke, puis Gondillac que La Metlrie se vante d'avoir eu pour ami^; Bayle avait popularisé des idées fort nettes déguisées sous un scepticisme transparent et La Mettrie avait fait une lecture assidue de Bayle, on le sent à chaque page de ses écrits \ Mais tout cela s'appuyait plus encore sur le raisonnement que sur l'expérience directe. On répondait au raisonnement par des raisonnements et, à ce jeu, la meilleure cause n'a pas de chances, tant il y a d'esprits faux pour qui la subtilité, le ton doctoral ou sentimental d'un argument sont les preuves de sa justesse! Un fait n'a pas cet inconvénient On peut le nier quelquefois, mais pas pour longtemps. On en peut aussi tirer des conséquences erronnées ou accommodées a son propre goût, mais d'autres faits ne tardent pas a venir rétablir l'ordre réel des choses. C'était donc à l'observation directe qu'il fallait se prendre pour donner une base certaine à l'étude de la science de l'homme considérée comme une science naturelle. La seulement était le joint pour désarçonner la science surnaturelle qu'on en avait fait jusqu'alors et qui malheureusement a encore un pied dans l'élrier. C'est à quoi a travaillé La Mettrie. 11 a mis, à sou tour, avec un retentissement qui a

1 Ouvrage de Pénélope, p. 59 du supplément,

2 Malheureusement, il se croit trop autorisé par Bayle au cynisme dans les mots. La langue française, avant tout, est prude.

duré, la philosophie en tutelle. 11 a fallu bientôt trouver un mot pour la façon d'étudier qu'il inaugurait, en en indiquant trop tôt les conséquences extrêmes et le mot physiologie a commencé la fortune qu'il doit courir jusqu'au jour où il aura formellement anéanti cet autre mot viJe : psychologie.

Par malheur, l'homme ne répondait pas a l'œuvre. Une grande partie des reproches qu'on a faits à La Mettrie sont fondés. Il est poursuivi par une idée dominante et il s'y livre tout entier, mais il n'a pas la mesure nécessaire, il n'a surtout pas la patience dans les recherches préliminaires. 11 se croit arrivé avant d'être parti. 11 conclut précipitamment, recommence à prouver, s'arrête, va de ça, delà, avec une brusquerie et une pétulance qui fatiguent *. La Mettrie n'a pas le cerveau calme et ordonné; la langue qu'il emploie est tantôt languissante, tantôt confuse, ici elliptique à l'extrême. Ses paragraphes sont superposés sans être liés. C'est écrit comme c'est pensé, à la diable, et cela nuit toujours dans notre pays artiste. Il faut se monter à un certain diapason pour n'être pas vite las de sa société et se rappeler que les choses qu'il nous dit et qui sont aujourd'hui en grande partie des lieux communs ont été à son époque de graves hardiesses.

* Ses livres, sauf l'Histoire de l'àme qui a une apparence de plan, sont l'image même de sa convorsatien telle que la peignait Voltaire à son arrivée à Potsdam. Il était né orateur, dit Frédéric, il en abusait.

Ses idées que Cabanis devait reprendre et compléter cinquante ans plus tard, que Broussais devait faire pénétrer plus avant dans la pratique médicale, que, de nos jours, les Brown-Sequard, les Claude Bernard, lesVulpian (peut-on dire aussi les Flourens ?) devaient asseoir définitivement en les purgeant de ses erreurs, ses idées sont un des premiers balbutiements de la vérité. Elle n'ont été hardies que parce qu'il les a poussées trop tôt hors des régions de la science pure et qu'il a trouvé de prime abord l'expression imagée qui en désigne la synthèse.

Certes, on n'a pas ménagé à Cabanis et à Broussais les épithètes prétendues injurieuses. On n'a pas laissé passer leurs opinions sans les flétrir. Aujourd'hui encore on ne se refuse pas, quand on parle de la science, les gros mots et les pronostics fâcheux, mais jamais homme n'a été plus mal traité que La Mettrie et, aussi, plus oublié par ceux qui l'ont continué.

Cabanis ne le cite nulle part et pourtant, selon nous, Cabanis n'a fait qu'achever le tableau dont La Mettrie avait fourni l'ébauche. C'est La Mettrie qui, le premier, dans les temps modernes, a rejoint ces deux choses depuis si longtemps éloignées, la médecine et la philosophie en donnant le pas à la médecine. Cabanis a repris cette donnée avec beaucoup de supériorité, mais il ne l'a pas créée. Nous avons, dans le cours de cette réimpression, renvoyé quelquefois à son livre: Rapports du physique et du moral de l'homme, nous aurions pu multiplier beaucoup

ces renvois. Non pour prouver que Cabanis a copié La Metlrie, mais pour bien appuyer sur l'identité parfaite des points de vue, identité qui se traduit par une similitude frappante dans la marche même et le développement de la pensée. Après cela, que Cabanis, à sou langage digne et élevé, quoique parfois un peu trop tendu, ait joint une coordination parfaite des faits, et que, par suite, La Mettrie soit pâle à côté de lui, nous ne le nions pas. Le membre de l'Institut a pu dédaigner de se rappeler le jeune docteur si mal noté, mais on ne nous fera pas admettre qu'il ne l'ait pas lu et que cette lecture n'ait été pour lui, à un jour donné, comme l'éclair qui illumine soudain la campagne et indique le sentier.

La Mettrie a de ces façons d'éclair, si l'on veut qu'il n'ait que cela, et Voltaire l'a bien senti K

Broussais, disciple de Cabanis, comme Cabanis l'était de Condillac, Broussais, compatriote de La Metlrie, ne se souvient pas de lui davantage. Que de rapports pourtant entre ces deux hommes! Même colère en face de l'ontologie, même puissance de sarcasme, avec plus de sérieux chez Broussais, envers les doctrines et les hommes; même affirmation, mêmes croyances, et ne pourrait-on pas dire aussi même méthode thérapeutique? Mais ici je dois me taire et laisser à de plus

1 « La Mettrie a fait des imprudences et de méchants livres, mais dans ses fumées il y avait des traits de flammf. » Lettre à Kœuig.

versés que moi dans ces questions, l'examen de ce qu'un rapprochement de lectures tout personnel me fait entrevoir. Je ne puis que regretter, qu'un mol n'ait pas rappelé, dans l'œuvre de Broussais, les travaux de son devancier.

Mais Broussais a son excuse comme Cabanis. Laissant de côté les critiques tout de sentiment que j'ai rapportées plus haut, on ajoutera cette critique suprême : La Metlrie n'était pas sérieux. 11 s'en vante et c'est bien fait si on ne le prend pas au sérieux. Un homme qui par métier doit être grave et qui se moque de la gravité comme du masque habituel de la sottise et du vide! Un médecin qui, un jour de carnaval, va, en domino, guérir un malade M Un philo sophe qui ne disserte pas, ne syllogise pas, oublie toutes les formules habituelles de la discussion et veut que la métaphysique soit l'humble esclave de l'anatomie ! Et par dessus tout, un faiseur de libelles contre ses confrères, qui provoque le rire à leurs dépens et qu'on ne peut pas brûler comme ses livres! haro sur le baudet! Jusqu'au jugement dernier les Biographies médicales en agiront avec lui tout autrement qu'avec les autres. Les autres seront de petits saints. On en puisera la démonstration dans les panégyriques et les discours académiques dont ils auront été honorés; lui, on ramassera toutes les injures de ses ennemis, on lui reprochera le peu de science qu'il pouvait

' Ouvrage de Pénélope, p. 27 du supplément.

avoir ^ On mêlera sans remords les horripilations des théologaslres avec les injustices plus excusables de ceux de ses confrères qu'il a blessés et on en tirera, sans qu'aucune protestai! )n s'élève, la figure d'un monstre d'orgueil et de déraison! Tout le monde se taira: l'homme n'était pas sérieux !

L'homme, mais la doctrine?

Essayons de la présenter d'une façon moins provocante qu'il ne l'a fait lui-même. Il nous faut toujours rencontrer les mêmes préjugés et nous frotter aux mêmes ignorances. Espérons que nous saurons le faire sans égraligner personne.

L'homme, comme l'animal est un composé d'organes qui tous ont, avec des fonctions diverses, une vie propre, mais qui, tous, réagissent les uns sur les autres à la façon des rouages d'une machine bien construite. Cela a été admis môme par les pères de l'Eglise et la « machine humaine » est une expression qui a conquis droit de cité dans les livres les mieux pensés aussi bien que dans les sermons. Jusque-là aucune dissidence n'est possible entre la physiologie et la théologie. Elles ne s'écartent qu'à partir de ce point. Comment agissent les uns sur les autres les différents organes pour que le résultat produit ait une

* M II vint à Paris faire parade des connaissances qu'il avait acquises auprès de B'>(>rhaave. » Biographie médicale d».' MM. Bayle tt Thillaye.

apparence de spontanéité? De quelle façon les sensations parviennent-elles ausensorium commune* sous forme d'impressions? De quelle façon le sensorium commune les renvoie-t-il à l'extérieur sous forme d'expressions et de mouvements? Faut-il lui adjoindre un motorium commune? En un mot qui met en marche et anime tous nos ressorts?

La détermination de ce problème a été de tout temps le champ le plus vaste ouvert aux réflexions de l'homme et à ses hypothèses. Et cependant ces hypothèses peuvent se réduire à deux fondamentales. Ou bien la vie résulte de l'action d'une puissance extérieure à la matière et différente d'elle, ou bien elle est la conséquence naturelle de l'existence même de celte matière organisée. Ou la machine a un mécanicien emprisonné dans son sein, ou elle marche parce que sa construction est telle qu'elle doit marcher un temps plus ou moins long, suivant l'excellence, la perfection et l'équilibre de ses parties. La première de ces hypothèses est corrélative k celle d'un principe supérieur, organisateur de l'univers, la seconde s'arrête devant les mystères, refuse de les sonder et se borne à l'étude des phénomènes et de leurs causes

1 La croyance en un centre commun où aboutiraient toutes les sensations perd chaque jour du terrain. On place en gônéral ce ceotre dans un organe dont on n'a pas encore l)icn compris ia fonction. Le dernier point choisi est la protubérance annulaire.

prochaines. Les partisans des causes premières se sont donné le nom de spirilualistes et ont donné celui do matérialistes aux timides qui cherchent avant de rien affirmer. Les deux mots se valent et il n'y aurait pas d'injure dans l'un plus que dans l'aulrc si , depuis longtemps, les spirilualistes n'étaient en mirjorilé', et s'ils n'avaient pas abusé de leur possession d'état pour s'apothéoser mutuellement, mépriser leurs concurrents et les égorgiller quelquefois. En fait, on ne doit considérer ces deux mots que comme représentant deux tempéraments distincts dans l'espèce humaine et, si l'on se sent incité a prendre l'un des deux partis, il faut les étudier successivement avec l'intention bien arrêtée de s'en tenir a celui des deux qui satisfera le mieux la raison.

Je dis la raison et pas autre chose. L'homme n'est homme que par là, il apporte en naissant la raison et la foi; mais il ne conserve la foi, c'est-à-dire la croyance irraisonnée, que par paresse et ignorance. Toute curiosité, toute recherche est une conquête de la raison et une défaite pour la foi. Celle-ci ne peut

' Le pourquoi de la domination du spiritualisme est dans son essence môme. Comme il est non pas raisonné mais îiffirmatif (quand il cherche h s'ap[>uyer sur d(^s raisons, c'est que son influence est en baisse), il est intolérant et conquôrant.Commft il se croit supérieur à la matière. il no se fait pas scrupule de la rendre e.-clave et de \a martyriser. C'est lui qui a vraiment créé le droit de la force, et il ne se fait pas faute d'en user.

avoir pour objet que les choses éloignées, et qu'on ne peut imuiédialemcnt étudier. C'est la dernière forteresse du spiritualisme que ces choses vagues, pour lesquelles au moins le doute devrait être le droit commun et la sagesse vulgaire. Un père qui exige une obéissance passive ne l'obtient qu'à deux conditions, celle de ne commander que des actes raisonnables ou celle d'imposer ses volontés par la (orce. On couiprend ce que devient l'enfant mis à ce dernier régime, c'est l'étal où tombent les hommes esclaves de la foi et qui n'ont plus que le nom d'hommes. 11 n'est possible de faire produire à ce mobile que des fanatiques ou des simples.

Si c'est la raison seule qui doit décider du parti qu'il faut choisir, c'est elle aussi qui nous enseignera les meilleurs moyens d'élucider la question. Une gràçe d'état permettra peut-être a quelques-uns de comprendre comment un principe peut manœuvrer des muscles parfaitement matériels. Ceux-là seront les spirilualisles de la haute école. Us seront rares. La plupart d'entre ceux qui croiront comprendre eu seront réduits "a matérialiser ce fameux principe. S'ils réiléchlssenl un peu, ils seront tourmentés du désii- de lui trouver un lieu d'élecliou, une [dace d'armes d'où il dirigera le microcosme. Il y aura dans le corps humain des parties nobles et des parties honteuses, selon que ces parties paraîtront plus ou umins dociles au juincipe recteur. On n'a pas d'idée des gentillesses dél)itées a ce sujt-'t par les spiritualistes, a commencer par le divin

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