PIECES JUSTIFICATIVES
Lettre de M, Halle)\ conseiller auliqne, médecin du corps de S. M. Britannique, et professeur ordinaire de V Université de Gœttingue^ membre du conseil souverain de la république de Berne, à Messieurs les auteurs du Journal des Savants K '
Messieurs,
Il m'est revenu, par des personnes de mérite, que des personnes éclairées avaient marqué leur étonnement de ma correspondance avec M. de la Metlrie, auteur prétendu de l'Homme Machine, qui s'y est donné pour mon disciple, mon ami et mon compatriote, et qui m'a fait l'honneur peu désirable de me dédier ce livre impie.
Quoique tout le monde sache en Allemagne que je n'ai jamais eu de liaison avec M. de la Mettrie, cela est peut-ôlre moins connu en France, où la traduction
1 Journal des Savants, de mai 17/i9, — p. 300 et
que M. de la Metlrie a faite de mes Commentaires sur Boerhaave pourrait ajouter à la probabilité de notre correspondance réciproque.
Je me suis hâté de détruire une idée qui me paraît si désavantageuse, et j'ai envoyé à l'éditeur de la Bibliothèque Haisonnée un désaveu formel de l'amitié et des principes de M. de la Mettrie. Ce libraire n'a pas trouvé à propos d'imprimer ce désaveu; il m'a obligé par là d'avoir recours à vous, Messieurs, et je prends la liberté de vous prier d'insérer dans votre journal la déclaration suivante signée de mon nom.
« L'auteur anonyme de l'Homme Machine « m'ayant dédié cet ouvrage également dangereux et « peu fondé, je crois devoir à Dieu, à la religion et à « moi-même la présente déclaration, que je prie « Messieurs les auteurs du Journal des Savants d'in- « sérer dans leur ouvrage. Je désavoue ce livre comme <( entièrement opposé à mes sentiments. Je regarde « sa dédicace comme un aifront plus cruel que tous « ceux que l'auteur anonyme a faits à tant d'honnêtes « gens et je prie le public d'être assuré que je n'ai « jamais eu de liaison, de connaissance, de correspon- « daiice, ni d'amitié, avec l'auteur de l'Homme « Machine, et que je regarderais comme le plus « grand des malheurs toute conformité d'opinions « avec lui. »
Je suis, etc.
Signé: Haller.
A Gœttingue, le 12 de mars 1749.
Lettre de M. de Haller à M, de Maupertuis
Monsieur,
La place que j'ai l'honneur de remplir, dans votre Académie, me donne un droit marqué sur votre faveur et sur la protection du HOl. L'intention gracieuse, que l'auguste chef de cette illustre société a marquée à mon égard, et dont des engagements antérieurs ne' m'ont pas empêché de sentir tout le prix, et la bonté que vous avez eue de m'en instruire, m'encouragent k soumettre à vos lumières supérieures les raisons de plainte qu'un autre membre de l'Académie vient de me donner.
Vous connaissez, Monsieur, et mieux que moi, l'auteur d'une brochure publiée depuis peu'^; il ne s'est pas donné la peine de se cacher. 11 s'y donne à la vérité pour mon ami, pour mon auditeur, pour le compagnon de mes plaisirs. Mais cet ami aime d'une manière si extraordinaire, que c'est de son amitié même que je vais me défendre.
Il y a quatre aus qu'il me fil l'honneur inespéré de me dédier un livre ^, dans lequel il attaque le principe
1 Bibliothèque Impartiale, tome V. l"^' partie, janvier et février 1752.
2 Lr Petit Homme.
•L'HommeMachine.
commun de toutes les religions , l'existence d'un Etre suprême. On fut surpris, et a Paris, et dans ma patrie, de me voir des liaisons avec un auteur qui ménage si peu ce que le reste des hommes croit le plus sacré. On me marqua cette surprise. Serait-ce un nomme semblable U M. de la Mettrie, disait-on? J'étais actuellement occupé à un ouvrage destiné k défendre cette même religion qu'attaquait ce médecin *. Sa dédicace et mes sentiments faisaient un contraste que je crus devoir lever; j'en écrivis à M. de Kéaumur, qui publia ma lettre , écrite dans les termes les plus mesurés, et dans laquelle je me contentais d'assurer le public, que je n'étais ni l'ami, ni le précepteur d'un homme dont les principes étaient si opposés aux miens, que je n'avais jamais vu, et avec lequel je n'avais jamais eu de commerce.
ïl paraît que cette lettre, publiée dans le Journal des Savants^, a irrité mon prétendu disciple. La brochure que j'ai devant moi est écrite apparemment dans l'intention de me punir de la manière dont j'ai reçu ses éloges.
Vous me direz que c'est un persiflage, un badinage qui ne doit pas porter coup, parce que le faux en saute aux yeux ; que l'auteur ne croit rien de ce qu'il dit, et qu'il a laissé k chaque page de quoi empêcher le lecteur de se tromper à mon désavantage.
Mais il y a toujours eu des Bayles, il y aura
1 La traduction d'un ouvrage de MM. de Crousaz et Fornipy contre le scepticisme, publié en 1751.
2 Voir ci-dessus.
toujours des collecteurs d'anecdotes, qui trouvent leur compte à les rendre les plus piquantes et les plus contraires qu'il se puisse au caractère dont un auteur a fait profession. Quelle contradiction que d'écrire pour la religion, dans le temps même qu'avec un Démet ri us^, je prêcherais l'athéisme dans des compagnies si peu assortissant au ton général de ma vie !
Vous sentez jusqu'où pourrait aller la vengeance de M. de la Mettrie. Elle ne vise pas h moins qu'a me rendre également odieux et aux chrétiens avec lesquels je vis, et aux libertins, auxquels il m'associe.
Quelle insulte et pour les hommes et pour l'Etre suprême, que de prétendre le tromper avec eux, en affectant des sentiments de religion que mon cœur démentirait et que j'aurais l'imprudence de démentir en présence d'un homme si disposé à se prévaloir contre moi de mes imprudences. Pourrait-on ne pas mépriser un homme tel que M. de la Mettrie a fait de moi ; et quel cruel étal que celui d'un homme méprisé par la partie la plus estimable du public, par tous ceux qui aiment la vérité et la vertu.
Me dérober quelques pistoles, c'est me priver de la centième partie de mon bien, d'un centième aisé à recouvrer, et dont le centuple même n'est pas irréparable. Me rendre odieux h tous les amis du beau et du vrai, c'est m'ôter tout ce qui peut rendre l'existence supportable, c'est me faire des ennemis de tous les hommes généralement dont j'ambitionne l'amitié.
J'en appelle k vous , Monsieur, puis-je ne pas sou-
* Pseudonyme de La Mettrie pour l'Ouvrage de Pénélope.
haiter de désarmer un ennemi aussi dangereux, du moins par ses intentions? Puis-je mépriser assez mon caractère, pour ne pas le défendre quand il est mis de niveau avec les hypocrites et les scélérats?
Mon silence même aurait un air de conviction, et contre un am.i qui sent tout le faux de la satire, il y a dix hommes estimables qui, comme vous, Monsieur, ne me connaissent pas personnellement, et dont l'estime est le présent le plus précieux de la Providence.
M. de la Mettrie m'a vu, connu, entendu mes leçons, dit-il, en 4735 (p. 38). Il a demeuré avec moi en 1736, il a même longtemps vécu avec moi (p. 50). Il a eu des raisons pour cette date apparemment. Il paraît qu'après cette année il est retourné en France, où il a fait imprimer, dès 1735, son système des maladies vénériennes, et d'autres ouvrages dans les années suivantes.
Mais si l'année 1735 cadre avec son histoire, elle ne cadre pas avec la mienne. Comment a-l-il pu me voir et prendre mes leçons, à Gœttingue en 1735, puisque je n'y suis venu que vers la lin de 1736? D'ailleurs, son nom ne se trouve nulle part sur nos registres ; et un Français qui fréquente une Académie d'Allemagne est un phénomène trop peu commun pour qu'on puisse ne pas s'en apercevoir.
Il a défendu, dit-il (p. 39), sous moi, en 1736, une thèse, il en marque môme le contenu. Je n'ai point défendu de thèse en 1736. Je n'en ai jamais défendu qui ait du rapport aux hémorrlioïdes.
J'ai introduit M. de la Mettrie chez ce M. Steiguer, que lui seul a fait connaître, et que je n'ai jamais
connu ^ Il a oublié apparemment qu'il m'a vu à Gœttingue, et que M. Steiguer a toujours vécu en Suisse. 11 m'était difficile de l'introduire chez un homme dont nous étions, selon M. de la Mettrie lui-môme, l'un et l'autre éloignés de cent cinquante lieues.
Lui et ses amis imaginaires ont fait la débauche avec moi, et il a soupe avec des la (p. 42). Cette histoire est alTreuse ; il faut bien de la patience pour ne pas lui donner le titre de calomnie. Quelque idée qu'aient bien des gens d'esprit sur les mœurs, la mienne a toujours été qu'elles doivent assortir nos discours; et quand j'aurais voulu penser moins régulièrement, ma santé toujours faible, et traversée par de grandes maladies, m'aurait rappelé les idées de sobriété qui ont formé le plan de ma vie. Je l'ai passée presque entièrement dans la solitude que m'imposaient mes occupations et le soin de ma santé.
Pour l'année 1751, que désigne M. de la Mettrie en me faisant citer ma préface de la traduction de M. de Buffon (p. 46), il est cruel assurément de m'attribuer des soupers en filles, comme il les appelle. Mon âge, le nombre de mes enfants, le contraste qu'une débauche publique ferait avec les mœurs et le ton de la vie de Gœttingue, petite ville où rien ne se cacherait, la profession que j'ai toujours faite d'une vie réglée, l'état de ma santé nouvellement affaiblie, comme vous ne l'ignorez pas. Monsieur , par une maladie dangereuse , tout concourt à former une contradiction avec le conte de notre auteur, qui lui fera donner autant de démen-
1 Voir l'Homme Machine, p. 40.
tis qu'il y a de citoyens ou d'étudiants à notre Unilersité. Sera-l-il permis, Monsieur, d'attribuer à un homme des mœurs si contraires aux siennes et de fouler aux pieds les droits sacrés de la vérité? Le bien public souffre-t-il des gens qui passent leur vie à peindre ceux qu'ils trouvent bon de haïr, de toutes les couleurs que puisse leur prêter une imagination échauffée?
La harangue que M. de la Mettrie a la bonté de me prêter, a heureusement conservé ses marques : il n'a pas réussi à imiter mou langage. La fortune de M. Bouillac et de quelques autres médecins de la cour de France est l'objet des satires delà Pénélope. Mais quelle raison aurais-je d'envier leurs places à des hommes dont la fortune est séparée de mes espérances par des barrières insurmontables, par îa différence de la patrie et de la religion, à des hommes qui n'ont pas écrit, où dont du moins les écrits ne sont pas parvenus jusqu'à moi. La distance qui sépare la France du pays ou j'ai vécu, me servira d'excuse à l'égard de ces médecins, quand je dirai que je n'ai jamais entendu prononcer leur nom. Ils peuvent être très-estimables sans être connus d'un professeur de Gœttingue , mais assurément ils ne sauraient exciter son envie.
Des éloges de la Bibliothèque Raisonnée, que M.dela Mettrie met sur mon compte (p. 37), il n'y a pas une ligne de ma plume. Quel ridicule de se vanter soi-même ! Quand on serait vain, on entendrait mal ses intérêts en le paraissant. En se payant soi-même le tribut de la louange, on en dispense le public. C'est M, Massuet qui a fait le seul panégyrique que j'y
connaisse*, il s'est désigné en citant ses ouvrages.
Pour mon savoir et la juste valeur de mes productions, je les abandonne au jugoment du public. Peu de personnes peuveut me connaître, et s'assurer par elles-mêmes de mon caractère. Mais tout le monde peut lire mes ouvrages et en juger. Si j'avais une apologie à faire contre des expressions bien impolies, ce serait M. de la Mettrie que j'opposerais à luimême. Lui, dont le goût est si (in, si difliciie, auraitil traduit six volumes de mes ouvrages, s'il ne les avait trouvés excellents^? Et ce double fils d'Apollon, dont il a tant chanté les mérites ', n'at il plus, en 1751, ce qui lui a attiré tant d'éloges de la part de M. de la Metlrie en 1747?
Sera-t-il nécessaire, après cette réflexion, de demandera M. de la Mettrie les passages de mes poésies où il a trouvé le matérialisme (p. 3C)? Il l'y trouvera désapprouvé dans le caractère d'un philosophe sceptique, entre lequel et le superstitieux *, je place le milieu, que je trouve être le pcrli du Sage ou qui du moins est le mien. Il y trouvera le contraire à chaque page^, lorsque je parle d'après moi-même.
Il est plus nécessaire de me défendre sur mon Doris, dont M. de la Mettrie a fait une espèce de para-
* Bibliothèque Raison née, t. XLvi,p. 38 et suiv.
2 C'est son expression dans sa traduction de mes Commentaires sur les Institutions de Boerhaave, qu'il a donnée en 7 ou 8 vol. in-12 (lisez : six volumes).
3 Dans la dédicace de l'Homme Machine.
* Dans les Réflexions sur la religion et la superstition.
5 Sur l'origine du mal , par exemple.
phrase^. Si une déclaralion d'amour me rendrait ridicule à mou âge, elle était excusable dans un jeune homme de vingt ans qui chante sa maîtresse, quatre ou cinq mois avant son mariage.
Je ne sais pas, Monsieur, si après ce que j'ai eu l'honneur de vous marquer, vous me permettrez de vous demander vos bons odices pour réhabiliter la réputation d'un Académicien et d'un homme que vous avez honoré de vos correspondances et de voire amitié. Il me paraît qu'il serait digne de vous d'obhger un auteur badin et léger, qui fait peut-être plus de mal qu'il n'a dessein d'en faire, à me rendre justice, et à désavouer les particularités ridicules qu'il lui a plu de mettre sur mon compte, et dont il sait mieux que personne la fausseté. S'il prétend conserver à rirréligion des ménagements avec la vertu et avec les devoirs les y)lus inséparables de la vie civile, je ne crois pas qu'il puisse se cacher a lui-même qu'il a agi avec moi contre des lois que l'intérêt du genre humain ferait faire quand même la religion ne serait plus.
Je suis avec la plus parfaite estime, etc.
Haller.
Gœttingue, le 10 novembre 151.
1 A la tète de l'Art de jouir.
RÉPONSE de M, de Maupertuis.
J'ai reçu. Monsieur, la lettre que vous m'ave?. fait l'honneur de m'écrire, et n'avais pas atlendu jusquelà à Hre indigné de Técrit dont vous vous plaignez. Vous faites trop d'honneur a de pareils ouvrages, si vous croyez qu'ils puissent porter la moindre atteinte à votre réputation : mais vous faites tort au caractère de la Metlrie, si vous pensez qu'il ait mis dans ce qu'il a écrit le degré de méchanceté qui y paraît. Ceci est un paradoxe pour tous ceux qui ne l'ont pas connu personnellement : mais la vérité me force "a l'avancer. Il est mort, et s'il vivait encore, il vous ferait toutes les réparations que vous pourriez souhaiter, avec autant de facilité qu'il a écrit contre vous 11 m'a juré cent fois qu'il n'écrirait jamais rien de contraire à la religion ni aux mœurs, et bientôt après reparaissait quelque ouvrage de la nature de ceux dont nous nous plaignons.
Vous avez raison de dire que je le connais mieux que vous. Nous sommes de la même ville. Cette raison seule aurait suffi pour que je lui voulusse du bien. Je ne me cache pas de l'avoir servi du peu de crédit que j'avais en France. Il n'a pu s'y soutenir, dans un assez bon poste que ses amis lui avaient fait obtenir : et par des ouvrages inconsidérés s'élant exclu de sa patrie, il se relira en Hollande, où le mécontentement de ses parents et de ceux qui l'avaient jusque-là protégé, le laissèrent longtemps dans un état déplorable. Un roi qui pardonne les fautes et qui met en valeur
les talents, voulut le connaître et m'ordonna de lui écrire de venir. Je reçus l'ordre sans l'avoir prévu : Je l'exécutai, et la Metirie fut bientôt ici.
Peu de temps après j'eus le chagrin de voir la licence de sa plume augmenter de jour en jour. Je me reproche toujours cet écrit qu'il a mis au devant de son Sénèque *. Je connaissais sa fureur d'écrire et en redoutais les suites : je l'avais engagé à se borner à des traductions, l'en croyant plus capable que d'autres ouvrages, et pensant brider par là sa dangereuse imagination. Le hasard qui lui fit trouver Sénèque ouvert sur ma table, le fil choisir le chapitre de la vie heureuse. Je parlais pour la France : à mon retour, je trouvai sa traduction imprimée et précédée d'un ouvrage aussi détestable que le livre qu'il avait traduit est excellent. Je lui en fis les reproches les plus forts : il fut touché, promit tout ce que je voulus et recommença.
Il faisait ses livres sans dessein, sans s'embarrasser de leur sort et quelquefois sans savoir ce qu'ils contenaient. Il en a fait sur les matières les plus difficiles sans avoir réfléchi ni raisonné. Il a écrit contre tout le monde et aurait servi ses plus cruels ennemis. Il a excusé les mœurs les plus effrénées ayant presque toutes les vertus sociales. Enfin, il trompait le public d'une manière tout opposée à celle dont on le trompe d'ordinaire. Je sais combien tout ce que je vous dis est peu croyable ; mais il n'en est pas moins vrai : et l'on commençait k en être si persuadé ici, qu'il y était aimé de tous ceux qui le connaissaient.
Tout ceci. Monsieur, ne serait point une répara-
' L'Anti-Sénèque ou Discours sur le bonheur. ■
lion, s'il vous avait fait quelque tort. Mais ses plaisanteries ne pouvaient pas plus vous en faire qu'elles n'en ont fait aux vérités qu^il a attaquées. Ceci n'est donc que pour défendre son cœur, rejeter ses fautes sur son jugement et vous faire connaître l'homme. Tout le monde sait qu'il ne vous a jamais vu, ni connu; il me l'a dit cent lois. 11 ne vous avait mis dans ses ouvrages que parce que vous étiez célèbre et que les esprits qui coulaient au hasard dans son cerveau avaient rencontré les syllabes de votre nom.
Voilà, Monsieur, ce dont je pais vous assurer et assurer le public. Je souhaite qu'il vous tienne lieu de la satisfaction que vous étiez en droit de prétendre et qu'il serve de témoignage authentique du respect que j'ai pour vos mœurs, pour votre esprit et pour votre personne.
J'ai l'honneur d'être, etc.
De Berlin, ce 25 novembre 1751.
M.VUPERTUIS.
M. de Haller n'a pas paru satisfait de cette réponse à sa lettre, et ses amis, dans des libelles qu'ils ont publiés contre M. de Maupertuis, en ont parlé comme d'un nouvel ontrago que M. de Haller aurait reçu. Le public jugera si l'on a omis ici quelque chose de ce que la justice exigeait, ou de ce que l'amour-propre le plus difficile pouvait préteudre. — Note de l'édiiion des Œuvres complètes de Maupertuis, 1769.
— Comme dernier mot de ce débat, donnons le grain de sel de Voltaire :
« La réponse grave de Maupertuis n'était pas ce qu'il
fallait. C'était bien le cas d'imiter Swift, qui persuadait à l'astrologue Patridge qu'il était mort. Persuader un vieux médecin qu'il avait fait des leçoos au b... eût été une plaisanterie à faire mourir de rire. » Lettre du 5 septembre 1753 au roi de Prusse.
Voici ce que rapporte au sujet d'un perroquet M. le chevalier Temple, dans ses Mémoires. « J'avais « toujours eu envie de savoir de la propre bouche " du prince Maurice de Nassau, ce qu'il y avait de « vrai dans une histoire, que j'avais ouï dire plusieurs « fois, au sujet d'un perroquet, qu'il avait pendant qu'il « était dans son gouvernement du Brésil. Comme je « crus que vraisemblablement je ne le verrais plus, je « le priai de m'en éclaircir. On disait que ce perroquet « faisait des questions et des réponses aussi justes « qu'une créature raisonnable aurait pu en faire, de « sorte que l'on croyait dans la maison de ce prince que M ce perroquet était possédé. On ajoutait qu'un de ses « chapelains, qui avait vécu depuis ce temps-la en « Hollande, avait pris une si profonde aversion pour « les perroquets à cause de celui-là, qu'il ne pouvait « pas les soulfrir, disant qu'ils avaient le diable dans « le corps. J'avais appris toutes ces circonstances et « plusieurs autres, qu'on m'assurait être véritables, M ce qui m'obligea de prier le prince Maurice de me (( dire ce qu'il y avait de vrai en tout cela. Il me M répondit avec sa franchise ordinaire et en peu de M mots, qu'il y avait quelque chose de véritable;
« mais que la plus grande parlie de ce qu'on m'avait « dit était faux. Il nie dit que, lorsqu'il vint dans le « Brésil, il avait ouï parler de ce perroquet, qu'encore « qu'il crût qu'il n'v avait rien de vrai dans le récit « qu'on lui en faisait, il avait eu la curiosiié de l'en- « voyer chercher, quoiqu'il fût fort loin du lieu où le « prince faisait sa résidence : que cet oiseau était fort « vieux et fort gros, et que lorsqu'il vint dans la salle « où le prince était avec plusieurs Hollandais auprès « de lui, le perroquet dit, dès qu'il le vit : Quelle « compagnie d'hommes blancs est celle-ci? « On lui demanda, en lui montrant le prince, qui il « était? 11 répondit que c'était quoique géné- « rai. On le fit approcher, et le prince lui demanda',: «d'où venez-vous? Il répondit, de Marinan. « Le prince: à qui êtes-vous? et le perroquet: à un « Portugais. Le prince: que fais -tu là? le per- « roquet: je garde les poules. Le prince se mit « à rire, et dit: Vous gardez les pou les? Le per- « roquet répondit : Oui, moi, et je sais bien « faire chue, chue; ce qu'on a accoutumé de faire « quand on appelle les poules , et ce que le perroquet « répéta plusieurs fois. Je rapporte les paroles de ce «( beau dialogue en français comme le prince me les dit. « Je lui demandai encore en quelle langue parlait ce « perroquet. Il me répondit : que c'était en brésilien. « Je lui demandai s'il entendait cette langue. 11 me « répondit que non ; mais qu'il avait eu soin d'avoir « deux interprètes : un Brésilien, qui parlait hollandais; « et l'autre Hollandais qui parlait brésilien ; qu'il les « avait interrogés séparément, et qu'ils lui avaient rapw porté tous deux les mcmei paroles. Je n*ai pas voulu
« omettre celte histoire, parce qu'elle est extrêmement « singulière, et qu'elle peut passer pour certaine. J'ose « dire, au moins, que ce prince croyait ce qu'il me 0 disait, ayant toujours passé pour un homme de bien a et d'honneur. Je laisse aux naturalistes le soin de « raisonner sur cette aventure , et aux autres hommes « la liberté d'en croire ce qui leur plaira. Quoi qu'il « en soit, il n'est peut-être pas mal d'égayer la scène « par de telles digressions, k propos ou non. »
On pourrait ajouter à ce fait l'histoire du perroquet suicidé par chagrin de la mort de sa maîtresse, dont parle M. Brierre de Boismont. et celle de Kokoly, le perroquet de Bougainville, devenu fou de terreur après avoir assisté à un combat naval, et qui vécut vingt ans, n'imitant que ce bruit : pou m!., poum!... pou m! accompagné d'un trembletnf»nt des ailes et de la tôte où se peignait encore sa frayeur.
d'un SOLRD de CHARTRES.
M Un jeune homme, fils d'un artisan, sourd et muet « de naissance, commença tout d'un coup a parler, « au grand étonnement de toute la ville. On sut de lui « que trois ou quatre mois auparavant, il avait entendu « le son des cloches, et avait été extrêmement surpris « de cette sensation nouvelle et inconnue. Ensuite « il lui était sorti comme une espèce d'eau de l'oreille « gauche, et il avait entendu parfaitement des deux « oreilles. 11 fut ces trois ou quatre mois à écouter
« sans rien dire, s'accoulumant à répéter tout bas « les paroles qu'il entendait, et s'aiïermissanl dans la « prononciation et dans les idées attachées aux mots. « Enfin, il se crut en état de rompre le silence, et il « déclara qu'il parlait, quoique ce ne fût encore qu'ini- <( parfaitement. Aussitôt des théologiens habiles l'in- M terrogèrent sur son état passé, et leurs principales «(questions roulèrent sur Dieu, sur l'àme, sur la bonté "OU la malice morale des actions. Il ne parut pas '< avoir poussé ses pensées jusque là. Quoiqu'il fût né « de parents catholiques, qu'il assistât a la messe, « qu'il fut instruit à faire le signe de la croix, et à se u mettre à genoux dans la contenance d'un homme '( qui prie, il n'avait jamais joint à cela aucune inten- (( lion, ni compris celles que les autres y joignaient: c< Il ne savait pas bien distinctement ce que c'était « que la mort, et n'y pensait jamais. Il menait une vie « purement animale, tout occupée des objets sensi- « blés et présents, et du peu d'idées qu'il recevait par « les yeux. Il ne tirait pas même de la comparaison « de ces idées, tout ce qu'il semble qu'on aurait pu en « tirer. Ce n'est pas qu'il n'eût naturellement de l'es- '( prit *, mais l'esprit d'un homme privé du com- » merce des autres, et si peu cultivé, si peu exercé, c( qu'il ne pensait qu'autant qu'il était indispensa- « blement forcé par les objets extérieurs. Le plus « grand ^ fond des idées des hommes est dans leur « commerce réciproque. j> '
• Ou plutôt la faculté d'en avoir.
^ Tom le fond. M. de F'*'** l'affirme sans y penser, lorsqu'il dit que ce sourd n'avait que les idées qu'il
Cette histoire, connue de toute la ville de Chartres, ' trouve dans celle de TAcadémie des sciences \
CONJECTURE d'aRNOBE.
J'ai rapporté plusieurs faits, que le hasard ou un art admirable ont fourni aux Fontenelle, aux Chcselden, aux Locke, aux Amman, aux Tulpius, aux Boerhaave, aux Conor, etc. Je passe à présent à ce qui m'a paru digne de les couronner j c'est une belle conjecture d'Arnobe, laquelle porte visiblement sur des observations qu'il avait eu occasion défaire, quoique il n'en dise qu'un mot en passant.
Faisons, dit-il ^, un trou en forme de lit, dans la terre, qu'il soit entouré de murs, couvert d'un toit; que ce lieu ne soit ni trop chaud, ni trop froid ; qu'on n'y entende absolument aucun bruit ; imaginons les moyens de n'y faire entrer qu'une pâle lueur entrecoupée de ténèbres. Qu'on mette un enfant nouveau né dans ce souterrain : que ses sens ne soient frappés d'aucuns objets; qu'une nourrice nue, en silence, lui donne son lait et ses soins. A-t-il besoin d'aliments plus solides? qu'ils soient toujours de même nature, tels que le pain et l'eau froide, bue dans le creux de la main. Que cet enfant, sorti de la race de Platon ou
recevait par les yeux, car il s'ensuit qu'aveugle, il eût été sans idées.
1 1703, p. 1 de l'Histoire.
2 Advers. Cent. L. II.
de Pylhagore, quille eiiliii sa soUlude à l'àj^e de viuj^t, Irenle, ou ([uaranle ans; qu'il paraisse dans rassemblée des morlcls : qu'on lui demande, avanl <[u'il ail appris U penser el a parler, ce qu'il est lui-même, quel esl son père, ce qu'il a fail, ce qu'il a pensé, comment il a élé nourri el élevé jusqu'à ce temps. Plus slupide qu'une bête, il n'aura pas plus de sentiment que le bols ou le caillou ; il ne connaîtra ni la terre, ni la mer, ni les astres, ni les météores, ni les plantes, ni l<>s animaux. S'il a faim, faute de sa nourriture ordinaire, ou plutôt faute de connaître tout ce qui peut y suppléer, il se laissera mourir. Entouré de feu, ou de botes venimeuses, il se jettera au milieu du danger, parce qu'il ne sait encore ce que c'est que la crainte. S'il esl forcé de parler, par l'impression de tous ces objets nouveaux, dont il est frappé, il ne sortira de sa bouche béante que des sons inarticulés, comme plusieurs ont coutume de faire en pareil cas. Demandez-lui, non des idées abstraites el difficiles de métaphysique, de morale ou de géométrie, mais seulement la plus simple question d'arithmétique; il ne comprend pas ce qu'il entend, ni que votre voix puisse signiîier quelque chose, ni même si c'est à lui, ou a d'autres que vous parlez. Où est donc cette portion immortelle de la divinité ? Où est cette âme, qui entre dans le corps, si docte et si éclairée, el qui par le secours de l'instruction ne fait que se rappeler les connaissances qu'elle avait infuses? Est-ce donc là cet être si raisonnable el si fort au-dessus des autres êtres? Hélas I oui, voilà l'homme; il vivrait éternellement séparé de la société, sans acquérir une seule idée. Mais polissons ce diamant brut, envoyons ce vieil enfant à l'école,
quantum mutatus ab illo! l'animal devient homme, et homme docte et prudent. N'est-ce pas ainsi que le bœuf, l'âne, le cheval, le chameau, le perroquet apprennent les uns à rendre divers services aux hommes, et les autres a parler, et peut-être (si, comme Locke, on pouvait croire le chevalier Temple) à faire une conversation suivie.
Jusqu'ici Arnobe, que j'ai librement traduit et abrégé. Que cette peinture est admirable dans l'original! C'est un des plus beaux morceaux de l'antiquité, (Note de l'Histoire naturelle de l'ame.)