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(( homme en santé ou en maladie, possé- (( dant une belle charge ou l'ayant perdue; c( vous le verrez chérir la vie ou la détester, (( fou à la chasse, ivrogne dans une assem- (( blée de province, poli au bal, bon ami en « ville, sans foi à la cour i. »
Nous avons eu en Suisse un baillif nommé M. Sleiguer de Wittighofen ; il était à jeun le plus intègre et même le plus indulgent des juges; mais malheur au misérable qui se trouvait sur la sellette lorsqu'il avait fait un grand dîner! Il était homme à faire pendre l'innocent comme le coupable.
Nous pensons, et même nous ne sommes honnêtes gens, que comme nous sommes
' Avant Pope, LaMothe le Vayer (De la philosophie sceptique) avait dit la même chose; avant La Mothe le Vayer, les poètes, les philosophes, les naturalistes avaient remarqué ces mêmes effets dus à l'influence du physique sur le moral, tant il est vrai que cette influence était un fait d'observation vulgaire et inattaquable bien avant Cabanis. Mais, en tout temps, il a été plus facile d'en tirer des conséquences raisonnables que de les faire accepter.
— ai gais ou braves; tout dépend de la manière dont notre machine est montée. On dirait en certains moments que l'âme habite dans l'estomac, et que Yan Helmont, en mettant son siège dans le pylore, ne se serait trompé qu'en prenant la partie pour le tout.
A quels excès la faim cruelle peut nous porter! Plus de respect pour les entrailles auxquelles on doit ou on a donné la vie; on les déchire à belles dents, on s'en fait d'horribles festins; et, dans la fureur dont on est transporté, le plus faible est toujours la proie du plus fort.
La grossesse, cette émule désirée des pâles couleurs, ne se contente pas d'amener le plus souvent à sa suite les goûts dépravés qui accompagnent ces deux états : elle a quelquefois fait exécuter à l'âme les plus affreux complots, effets d'une manie subite qui étouffe jusqu'à la loi naturelle. C'est ainsi que le cerveau, cette matrice de l'esprit, se pervertit à sa manière avec celle du corps.
Quelle autre fureur d'homme ou de femme, dans ceux que la continence et la santé poursuivent! C'est peu pour cette fille timide et modested'avoirperdutoulehonteet toute pudeur; elle ne regarde plus l'incesîe que comme une femm e galante regarde l'adultère. Si sesbesoinsne trouventpas deprompls soulagements, ils ne se borneront point aux simples accidents d'une passion utérine, à la manie, etc. ; cette malheureuse mourra d'un mal dont il y a tant de médecins.
Il ne faut que des yeux pour voir l'influence nécessaire de l'âge sur la raison. L'âme suit les progrès du corps comme ceux de l'éducation. Dans le beau sexe, l'âme suit encore la délicatesse du tempérament : de là cette tendresse, cette affection, ces sentiments vifs, plutôt fondés sur la passion que sur la raison; ces préjugés, ces superstitions, dont la forte empreinte peut à peine s'effacer, etc. L'homme, au contraire, dont le cerveau et les nerfs participent de la fer-
meté de tous les solides, a l'esprit, ainsi que les traits du visage, plus nerveux : l'éducation, dont manquent les femmes, ajoute encore de nouveaux degrés de force à son âme. Avec de tels secours de la nature et de l'art, comment ue serait-il pas plus reconnaissant, plus généreux, plus constant en amitié, plu» ferme dans l'adversité, etc. ? Mais, suivant à peu près la pensée de l'auteur des Lettres sur les Physionomies * : qui joint les grâces de l'esprit et du corps à presque tous les sentiments du cœur les plus tendres et les plus délicats, ne doit point nous envier une double force, qui ne semble avoir été donnée à l'homme, l'une, que pour se mieux pénétrer des attraits de la beauté, l'autre, que pour mieux servir à ses plaisirs.
11 n'est pas plus nécessaire d'être aussi grand physionomiste que cet auteur, pour deviner la qualité de l'esprit par la figure ou
' l'abbé Jacques Pernety.
- Û4 — la forme des traits, lorsqu'ils sont marqués jusqu'à un certain point, qu'il ne l'est d'être grand médecin, pour connaître un mal accompagné de tous ses symptômes évidents.
Examinez les portraits de Locke, de Steele, de Boerhaave, de Maupertuis, etc., vous ne serez pas surpris de leur trouver des physionomies fortes, des yeux d'aigles. Parcourezen une infinité d'autres, vous distinguerez toujours le beau du grand génie, et même souvent l'honnête homme du fripon. On a remarqué, par exemple, qu'un poëte célèbre réunit (dans son portrait) l'air d'un filou avec le feu de Prométhée.
L'histoire nous offre un mémorable exemple de la puissance de l'air. Le fameux duc de Guise était si fort convaincu que Henri III, qui l'avait eu tant de fois en son pouvoir, n'oserait jamais l'assassiner, qu'il partit pour Blois. Le chancelier Ghiverny apprenant son départ, s'écria : Voilà un homme perdu. Lorsque sa fatale prédic-
tion fut justifiée par l'événement, on lui en demanda la raison. Il y a vingt ans, dit-il, que je connais le roi; il est naturellement bon et même faible; mais j'ai observé qu'un rien l'impatiente et le met en fureur, lorsqu'il fait froid *.
Tel peuple a l'esprit lourd et stupide ; tel autre l'a vif, léger, pénétrant. D'oii cela vient-il, si. ce n'est en partie, et de la nourriture qu'il prend, et de la semence de ses pères 2, et de ce chaos de divers éléments qui nagent dans l'immensité de l'air? L'esprit a, comme le corps , ses maladies épidémiques et son scorbut.
Tel est l'empire du climat, qu'un homme qui en change, se ressent malgré lui de ce changement. C'est une plante ambulante qui s'est elle-même transplantée; si le climat
1 L'assassinat du Balafré eut lieu le 23 décembre.
• L'histoire des animaux et des hommes prouve l'empire de la semence des pères sur l'esprit et le corps des enfants. Note de La Mettrie. — Cet empire est connu sous le nom de loi d'hérédité.
n'est plus le même, il est juste qu'elle dégénère ou s'améliore *.
On prend tout encore de ceux avec qui l'on vit, leurs gestes, leurs accents, etc., comme la paupière se baisse à la menace du coup dont on est prévenu, ou par la même raison que le corps du spectateur imite machinalement, et malgré lui, tous les mouvements d'un bon pantomime.
Ce que je viens de dire prouve que la meilleure compagnie pour un homme d'esprit, est la sienne, s'il n'en trouve une semblable. L'esprit se rouille avec ceux qui n'en ont point, faute d'être exercé : à la paume, on renvoie mal la balle à qui la sert mal. J'aimerais mieux un homme intelligent, qui n'aurait reçu aucune éducation, que s'il en
' Hippocrate est le premier auteur connu de cette doctrine de l'infliience du climnt. Reprise par Montesquieu au point de vue politique, étudiée à fond par Cabanis au [)fiint de vue physiologique , elle vient de trouver un nouveau défenseur en M. Trémaux, qui la renforce en la circonscrivant.
- kl —
eût reçu une mauvaise, pourvu qu'il fût encore assez jeune. Un esprit mal conduit est un acteur que la pi'ovince a gâté.
Les divers états de l'âme sont donc toujours corrélatifs à ceux du corps. Mais pour mieux démontrer toute cette dépendance et ses causes, servons-nous ici de l'anatomie comparée ; ouvrons les entrailles de l'homme et des animaux. Le moyen de connaître la nature humaine, si l'on n'est éclairé par un juste parallèle de la structure des uns et des autres !
En général, la forme et la composition du cerveau des quadrupèdes est à peu prés la même que dans l'homme. Même figure, même disposition partout; avec cette différence essentielle, que l'homme est de tous les animaux celui qui a le plus de cerveau, et le cerveau le plus tortueux, en raison de la masse de son corps * : ensuite le singe, le cas-
' On a cherché de binn des façons à disti nguer le q u e 1-
tor, l'éléphant, le chien, le renard, le chat, etc., voilà les animaux qui ressemblent le plus à l'homme ; car on remarque aussi chez eux la même analogie graduée, par rapport au corps calleux, dans lequel Lancisi avait établi le siège de l'âme , avant feu M. de la Peyronie , qui cependant a illustré cette opinion par une foule d'expériences \
que chose qui fait la différence entre le cerveau de l'homme de génie, celui du fou, celui de l'idiot et celui du singe. La dimension absolue, la dimension relative, les circonvolutions plus ou moins nombreuses ou profondes, le poids, la proportion de phosphore ou d'iode ont été successivement étudiés. On n'est pas arrivé encore à un résultat satisfaisant : mais il faut avouer qu'on a fortement embrouillé la question, grâce à une hiérarchie faite d'avance entre les différents cerveaux étudiés. Il est cependant certain qu'il doit y avoir quelque chose, soit dans le cerveau même, soit dans les autres organes dont l'action sur le cerveau est connue, les organes épigastriques et hypogastriques, par exemple. — Voir à ce propos, et comme essai dans le sens vrai à donner aux recherches : Etude sur le délire aigu sans lésions, par le doclenr Thulié.
1 Voir ses Recherches sur le siège de
Après tous les quadrupèdes, ce sont les oiseaux qui ont le plus de cerveau. Les poissons ont la tôte grosse, mais elle est vide de sens, comme celle de bien des hommes. Ils n'ont point de corps calleux el fort peu de cerveau, lequel manque aux insectes.
Je ne me répandrai point en un plus long détail des variétés de la nature, ni en conjectures, car les unes et les autres sont infinies, comme on en peut juger en lisant les seuls traités de Willis de Gerebro et de Anima Brutorum.
Je conclurai seulement ce qui s'ensuit clairement de ces incontestables observations : 1" Que plus les animaux sont farouches, moins ils ont de cerveau; 2° que ce viscère semble s'agrandir en quelque sorte, à proportion de leur docilité; 3° qu'il y a ici une singulière condition imposée
l'àme, dan.=i les Mémoires de l'Académie des
sciences (17/il).
éternellement par la nature, qui est que plus on gagnera du côté de l'esprit, plus on perdra du côté de l'instinct. Lequell'emporte de la perte ou du gain?
Ne croyez pas au reste que je veuille prétendre par là que le seul volume du cerveau suffise pour faire juger du degré de docilité des animaux; il faut que la qualité réponde encore à la quantité, et que les solides et les ûuides soient dans cet équilibre convenable qui fait la santé.
Si l'imbécile ne manque pas de cerveau, comme on le remarque ordinairement, ce viscère péchera par une mauvaise consistance, par trop de mollesse, par exemple ^ Il en est de même des fous; les vices de leur cerveau ne se dérobent pas toujours à nos recherches; mais si les causes de l'imbécil- Uté, de la folie, etc., ne sont pas sensibles, où aller chercher celles de la variété de tous
Voir: Cabanis, 1" mémoire, VI.
les esprits? Elles échappent aux yeux des lynx et des Argus. Un rien, une petite fibre, quelque chose que la plus subtile anatomie ne peut découvrir, eût fait deux sots d'Erasme et de Fontenelle, qui le remarque lui-même dans un de ses meilleurs dialogues *.
Outre la mollesse de la moelle du cerveau dans les enfants, dans les petits chiens et dans les oiseaux, Willis a remarqué que les corps cannelés sont effacés et comme décolorés dans tous ces animaux, et que leurs stries sont aussi imparfaitement formées que dans les paralytiques. Il ajoute, ce qui est vrai, que l'homme a la protubérance annulaire fort grosse; et ensuite, toujours diminutivement par degrés, le singe et les
* Dialogues des morts. Dialogue entre Charles- Quint et Erasme. La citation est textuelle. Charles- Quint prouve à Erasme que l'homme n'a pas plus le droit de s'enorgueillir de son esprit que de sa naissance.
autres animaux nommés ci-devant, tandis que le veau, le bœuf, le loup, la brebis, le cochon, etc., qui ont cette partie d'un trèspetit volume, ont les nates et testes fort gros.
On a beau être discret et réservé sur les conséquences qu'on peut tirer de ces observations et de tant d'autres sur l'espèce d'inconstance des vaisseaux et des nerfs, etc. : tant de variétés ne peuvent être des jeux gratuits de la nature. Elles prouvent du moins la nécessité d'une bonne et abondante organisation, puisque, dans tout le règne animal, l'âme se raffermissant avec le corps, acquiert de la sagacité à mesure qu'il prend des forces.
Arrêtons-nous à contempler la différente docilité des animaux. Sans doute, l'analogie la mieux entendue conduit l'esprit à croire que les causes dont nous avons fait mention, produisent toute la diversité qui se trouve entre eux et nous, quoiqu'il faille avouer que
notre faible entendement, borné aux observations les plus grossières, ue puisse voir les liens qui régnent entre la cause et les effets. C'est une espèce d'harmonie que les philosophes ne connaîtront jamais.
Parmi les animaux , les uns apprennent à parler et à chanter; ils retiennent des airs et prennent tous les tons aussi exactement qu'un musicien. Les autres, qui montrent cependant plus d'esprit, tels que le singe, n'en peuvent venir à bout. Pourquoi cela, si ce n'est par un vice des organes de la parole?
Mais ce vice est-il tellement de conformation qu'on n'y puisse apporter aucun remède? En un mot, serait-il absolument impossible d'apprendre une langue à cet animal ? Je ne le crois pas.
Je prendrais le grand singe préférablement à tout autre, jusqu'à ce que le hasard nous eût fait découvrir quelque autre espèce plus semblable à la nôtre, car rien ne ré-
pugne qu'il y en ait dans des régions qui nous sont inconnues. Cet animal nous ressemble si fort, que les naturalistes l'ont appelé homme sauvage ou homme des bois. Je le prendrais aux mêmes conditions des écoliers d'Amman ^ ; c'est-à-dire que je voudrais qu'il ne fût ni trop jeune ni trop vieux , car ceux qu'on nous apporte en Europe sont communément trop âgés. Je choisirais celui qui aurait la physionomie la plus spirituelle, et qui tiendrait le mieux dans mille petites opérations ce qu'elle m'aurait promis 2. Enfin, ne me trouvant pas digne
' Amman (Jean-Com'ad), médecin suisse, né en 1069, à Scliaffouse, mort en 172^, en Hollande, enseignait à parler aux sourds de naissance. Il écrivit deux traités sur son art: Surdus loquens (Harlem, 1692; in-8») et De loquelâ (Amsterdan , 1700 ; in-8*; et Loyde,1740).
2 Celui, par exemple, dont parle M. Flourens dans son traité De l'instinct et de l'intelligence des animaux :
« Il savait très bien prendre la clef de la chambre, l'enfoncer dans la serrure, ouvrir la porte. On mettait quelque-
d'être son gouverneur, je le mettrais à l'école de l'excellent maître que je viens de nommer, ou d'un autre aussi habile, s'il en est. Vous savez par le livre d'Amman, et pai' tous ceux ^ qui ont traduit sa méthode, tous les prodiges qu'il a su opérer sur les sourds de naissance, dans les yeux desquels il a, comme il le fait entendre lui-môme, trouvé des oreilles, et en combien peu de temps
fois cette clef sur la cheminée, il grimpait alors sur la cheminée au moyen d'une corde suspendue au plancher et qui lui servait ordinairement pour se balancer. On fit un nœud à cette corde pour la rendre plus courte; il défit ce nœud. Je fus, nn jour, le visiter avec nn illustre vieillard, observateur fin et profond. Un costume un peu sii/gulier, une dt^marche lente et débile, un corps voûté, fixèrent, dbs notre arrivée, l'attention du jeune animal. Il se prêta, avec complaisance, à tout ce qu'on exigea de lui, l'œil toujours attaché sur l'objet de sa curiosité. Nous allions nous retirer, lorsqu'il s'approcha de son nouveau visiteur, prit, avec douceur et malice, le bâton qu'il tenait à la main, et feignant de s'appuyer dessus, courbant son dos, ralentissant son pas, il fit ainsi le tour de la pièce où nous étions, imitant la pose et la marche de mon vieil ami. Il rapporta ensuite le bâton de lui-même, et nous le quittâmes, convaincus que lui aussi savait observer. »
1 L'autpur de l'Histoire naturelle de l'âme (LaMi'ttrie), etc. Note de La Mettrie.— On trouvera dans l'Histoire de l'âme une exposition étendue du système d'Amman.
enfin il leur a appris à entendre, parler, lire et écrire. Je veux que les yeux d'un sourd voient plus claii:' et soient plus intelligents que s'il ne l'était pas, par la raison que la perte d'un membre ou d'un sens peut augmenter la force ou la pénétration d'un autre : mais le singe voit et entend; il comprend ce qu'il entend et ce qu'il voit : il conçoit si parfaitement les signes qu'on lui fait, qu'à tout autre jeu ou tout autre exercice, je ne doute point qu'il ne l'emportât sur les disciples d'Amman. Pourquoi donc l'éducation des singes serait-elle impossible? Pourquoi ne pourrait-il enfin, à force de soins, imiter à l'exemple des sourds, les mouvements nécessaires pour prononcer? Je n'ose décider si les organes de la parole du singe ne peuvent, quoiqu'on fasse, rien articuler; mais cette impossibilité absolue me surprendrait, à cause de la grande analogie du singe et de l'homme, et qu'il n'est point d'animal connu jusqu'à présent dont le dedans et ^e dehors
lui ressemblent d'une manière si frappante. M. Locke, qui certainement n'a jamais été suspect de crédulité, n'a pas fait difficulté de croire l'histoire que le chevalier Temple fait dans ses Mémoires «, d'un perroquet qui répondait à propos et avait appris, comme nous, à avoir une espèce de conversation suivie. Je sais qu'on s'est moqué 2 de ce grand métaphysicien; mais qui aurait annoncé à l'univers qu'il y a des générations qui se font sans œufs et sans femmes, aurait-il trouvé beaucoup de partisans? Cependant M. Trembley en a découvert qui se font sans accouplement et par la seule section 3. Amman n'eut-il pas aussi passé pour un fou s'il se fût vanté, avant d'en faire l'heureuse expérience, d'instruire, et en aussi peu de temps, des écoliers tels que les siens? Ce
lyoir: Pièces justificatives, IL
2 L'auteur d«; l'Histoire de l'âme.
3 Trembley, un des fondateurs de la science micrographique, venait de faire parître son Mémoire sur les polypes d'eau douce (17i4).
pendant ses succès ont étonné l'univers, et comme l'auteur de l'Histoire des Polypes, il a passé de plein vol à l'immortalité. Qui doit à son génie les miracles qu'il opère, l'emporte à mon gré sur qui doit les siens au hasard. Qui a trouvé l'art d'embellir le plus beau des règnes et de lui donner des perfections qu'il n'avait pas, doit être mis au-dessus d'un faiseur oisif de systèmes frivoles ou d'un auteur laborieux de stériles découvertes. Celles d'Amman sont bien d'un autre prix ; il a tiré les hommes de l'instinct auquel ils semblaient condamnés ; il leur a donné des idées, de l'esprit, une âme en un mot, qu'ils n'eussent jamais eue. Quel plus
grand pouvoir!
Ne bornons point les ressources de la nature; elles sont infinies, surtout aidées d'un grand art.
La même' mécanique, qui ouvre le canal d'Eustachi dans les sourds, ne pourrait-il le déboucher dans les singes? Une heureuse
envie d'imiter la prononciation du maître ne pourrait-elle mettre en liberté les organes de la parole dans des animaux qui imitent tant d'autres signes avec tant d'adresse et d'intelligence? Non-seulement je défie qu'on me cite aucune expérience vraiment concluante qui décide mon projet impossible et ridicule, mais la similitude de la structure* et des opérations du singe est telle, que je ne doute presque point, si on exerçait parfaitement cet animal, qu'on ne vînt enfin h bout de lui apprendre à prononcer et par conséquent à savoir une langue. Alors ce ne serait plus ni un homme sauvage, ni un homme manqué : ce serait un homme parfait, un petit homme de ville, avec autant d'étoffe ou de muscles que nous-mêmes, pour penser et profiter de son éducation.
* M. Gratiolet, tout en en tirant des conclusions différentes, a constaté scientifiquement cette analogie entre l'iiomme et le singe dans sa première conférence à la Sorbonno. « Les différences, dit-il, portent sur des points secondaires. »
— co —
Des animaux à l'homme, la transition n'est pas violente; les vrais philosophes en conviendront. Qu'était l'homme, avant l'invention des mots et la connaissance des langues? Un animal de son espèce qui, avec beaucoup moins d'instinct naturel que les autres, dont alors il ne se croyait pas roi, n'était distingué du singe et des autres animaux que comme le singe l'est lui-même; je veux dire par une physionomie qui annonçait plus de discernement. Réduit à la seule connaissance intuitive des leibniziens, il ne voyait que des figures et des couleurs, sanspouvoir rien distinguer entre elles ; vieux comme jeune, enfant k tout âge, il bégayait ses sensations et ses besoins, comme un chien affamé ou ennuyé du repos demande à manger ou à se promener.
Les mots, les langues, les lois, les sciences, les beaux arts sont venus; et par eux enfin, le diamant brut de notre esprit a été poli. On a dressé un homme comme un animal;
on est devenu auteur comme porte-faix. Un géomètre a appris à faire les démonstrations et les calculs les plus difficiles, comme un singe à ôter ou mettre son petit chapeau et à monter sur son chien docile. Tout s'est fait par des signes; chaque espèce a compris ce qu'elle a pu comprendre : et c'est de cette manière que les hommes ont acquis la connaissance symbolique, ainsi nommëe encore par nos philosophes d'Allemagne.
Rien de si simple, comme on voit, que la mécanique de notre éducation ! Tout se réduit à des sons ou à des mots, qui de la bouche de l'un, passent par l'oreille de l'autre dans le cerveau, qui reçoit en même temps par les yeux la figure des corps dont ces mots sont les signes arbitraires.
Mais qui a parlé le premier? Qui a été le premier précepteur du genre humain? Qui a inventé les moyens de mettre à profit la docilité de notre organisation? Je n'en sais rien ; le nom de ces heureux et premiers
génies a été perdu dans la nuit des temps. Mais l'art est le fils de la nature; elle a dû longtemps le précéder.
On doit croire que les hommes les mieux organisés, ceux pour qui la nature aura épuisé ses bienfaits , auront instruit les autres. Ils n'auront pu entendre un bruit nouveau, par exemple, éprouver de nouvelles sensations, être frappés de tous ces beaux objets divers qui forment le ravissant spectacle de la nature, sans se trouver dans le cas de ce sourd de Chartres * dont le grand Fontenelle nous a le premier donné l'histoire, lorsqu'il entendit pour la première fois, à quarante ans, le bruit étonnant des cloches.
De là serait-il absurde de croire que ces premiers mortels essayèrent, à la manière de ce sourd ou à celle des animaux et des muets (autre espèce d'animaux), d'exprimer leurs nouveaux sentiments par des mouve-
* Voir : Pièces justificatives, III.
ments dépendants de l'économie de leur imagination, et consécjuemment ensuite par des sons spontanés propres à chaque animal, expression naturelle de leur surprise, de leur joie, de leurs transports ou de leurs besoins? Car sans doute ceux que la nature a doués d'un sentiment plus exquis ont eu aussi plus de facilité pour l'exprimer.
Voilà comme je conçois que les hommes ont employé leur sentiment ou leur instinct pour avoir de l'esprit, et enfin leur esprit pour avoir des connaissances. Voilà par quels moyens, autant que je peux les saisir, on s'est rempli le cerveau des idées, pour la réception desquelles la nature l'avait formé. On s'est aidé l'un par l'autre; et les plus petits commencements s'agrandissant peu à peu, toutes les choses de l'univers ont été aussi facilement distinguées qu'un cercle.
Comme une corde de violon ou une touche de clavecin frémit et rend un son, les cordes du cerveau frappées par les
— enrayons sonores, ont été excitées à rendre ou à redire les mots qui les touchaient. Mais comme telle est la construction de ce viscère, que dès qu'une fois les yeux bien formés pour l'optique ont reçu la peinture des objets, le cerveau ne peut pas ne pas voir leurs images et leurs différences : de même, lorsque les signes de ces différences ont été marqués ou gravés dans le cerveau, l'âme en a nécessairement examiné les rapports, examen qui lai était impossible, sans la découverte des signes ou l'invention des langues. Dans ces temps oii l'univers était presque muet, l'âme était à l'égard de tous les objets comme un homme qui, sans avoir aucune idée des proportious, regarderait un tableau ou une pièce de sculpture; il n'y pourrait rien distinguer; ou comme un petit enfant (car alors l'âme était dans son enfance) qui , tenant dans sa main un certain nombre de petits brins de paille ou de bois , les voit en général, d'une vue
vague et superficielle , sans pouvoir les compter ni les distinguer. Mais qu'on mette une espèce de pavillon ou d'étendart à cette pièce de bois par exemple qu'on appelle mât, qu'on en mette un autre à un autre pareil corps ; que le premier venu se nombre par le signe i et le second par le signe ou chiffre 2, alors cet enfant pourra les compter, et ainsi de suite il apprendra toute l'arithmétique. Dès qu'une figure lui paraîtra égale à une autre par son signe nu mératif, il conclura sans peine que ce sont deux corps difTérents; que 1 et 1 font 2, que 2 et 2 font 4 *, etc.
C'est cette similitude réelle ou apparente des figures, qui est la base fondamentale de toutes les vérités et de toutes nos connaissances, parmi lesquelles il est évident que celles dont les signes sont moins simples et
Wl y a encore aujourd'hui des peuples qui, faute d'un plus grand nombre de signes, ne peuvent compter que jusqu'à 20. Note de la Mettrie.
moins sensibles , sont plus difficiles à apprendre que les autres, en ce qu'elles demandent plus de génie pour embrasser et combiner cette immense quantité de mots par lesquels les sciences dont je parle expriment les vérités de leur ressort : tandis que les sciences qui s'annoncent par des chiffres ou autres petits signes, s'apprennent facilement ; et c'est sans doute cette facilité qui a fait la fortune des calculs algébriques, plus encore que leur évidence.
Tout ce savoir dont ]e vent enfle le ballon du cerveau de nos pédants orgueilleux, n'est donc qu'un vaste amas de mots et de figures, qui forment dans la tête toutes les traces par lesquelles nous distinguons et nous nous rappelons les objets. Toutes nos idées se réveillent, comme un jardinier qui connaît les plantes se souvient de toutes leurs phrases à leur aspect. Ces mots et les figures qui sont désignées par eux, sont tellement liés ensemble dans le cerveau, qu'il est assez rare
qu'on imagine une chose sans le nom ou le signe qui lui est attaché.
Je me sers toujours du mot imaginer, parce que je crois que tout s'imagine, et que toutes les parties de l'âme peuvent être justement réduites à la seule imagination * qui les forme toutes; et qu'ainsi le jugement, le raisonnement, la mémoire, ne sont que des parties de l'âme nullement absolues, mais de véritables modifications de cette espèce de toile médullaire, sur laquelle les objets peints dans l'œil sont renvoyés comme d'une lanterne magique.
Mais si tel est ce merveilleux et incompréhensible résultat de l'organisation du cerveau, si tout se conçoit par l'imagination, si tout s'explique par elle, pourquoi diviser le principe sensitif qui pense dans l'homme? N'est-ce pas une contradiction manifeste
^ « L'imagination est la faculté dominante de l'homme. » (Cabanis, 2*= mémoire.
clans les partisans de la siinplicilé de l'esprit? Car une chose qu'on divise ne peut plus être, sans absurdité, regardée comme indivisible. Voilà oii conduit l'abus des langues et l'usage de ces grands mots, spiritualité, immatérialité, etc., placés à tout hasard, sans être entendus, même par des gens d'esprit.
Rien de plus facile que de prouver un système fondé comme celui-ci, sur le sentiment intime et l'expérience propre de chaque individu. L'imagination ou cette partie fantastique du cerveau, dont la nature nous est aussi inconnue que sa manière d'agir, estelle naturellement petite ou faible? elle aura à peine la forée de comparer l'analogie ou la ressemblance de ses idées; elle ne pourra voir que ce qui sera vis-à-vis d'elle ou ce qui l'affectera le plus vivement ; et encore de quelle manière! Mais toujours est-il vrai que l'imagination seule aperçoit, que c'est elle qui se représente tous les objets, avec les
mots et les figures qui les caractérisent; et qu'ainsi c'est elle encore une fois qui est l'âme, puisqu'elle en fait tous les rôles. Par elle, par son pinceau flatteur, le froid squelette de la raison prend des chairs vives et vermeilles; par elle, les sciences fleurissent, les arts s'embellissent, les bois parlent, les échos soupirent, les rochers pleurent, le marbre respire, tout prend vie parmi les corps inanimés. C'est elle encore qui ajoute à la tendresse d'un cœur amoureux le piquant attrait de la volupté ; elle la fait germer dans le cabinet du philosophe et du pédant poudreux; elle forme enfin les savants comme les orateurs et les poètes. Sottement décriée par les uns, vainement distinguée par les autres, qui tous l'ont mal connue, elle ne marche pas seulement à la suite des grâces et des beaux arts, elle ne peint pas seulement la nature, elle peut aussi la mesurer. Elle raisonne, juge, pénètre, compare, approfondit. Pourrait-elle si bien sentir les
beautés des tableaux qui lui sont tracés sans en découvrir les rapports? Non; comme elle ne peut se replier sur les plaisirs des sens sans en goûter toute la perfection ou la volupté, elle ne peut réfléchir sur ce qu'elle a mécaniquement conçu, sans être alors le jugement même.
Plus on exerce l'imagination ou le plus maigre génie, plus il prend pour ainsi dire d'embonpoint; plus il s'agrandit, devient nerveux, robuste, vaste et capable de penser. La meilleure organisation a besoin de cet exercice.
L'organisation est le premier mérite de rhoQime; c'est en vain que tous les auteurs de morale ne mettent point au rang des qualités estimables celles qu'on lient de la nature, mais seulement les talents qui s'acquièrent à force de réflexions et d'industrie : car d'où nous vient, je vous prie, l'habileté, la science et la vertu, si ce n'est d'une disposition qui nous rend propres à devenir ha-
biles, savants et vertueux? Et d'où nous vient encore cette disposition, si ce n'est de la nature? Nous n'avons de qualités estimables que par elle; nous lui devons tout ce que nous sommes. Pourquoi donc n'estimerais-je pas autant ceux qui ont des qualités naturelles, que ceux qui brillent par des vertus acquises et comme d'emprunt? Quel que soit le mérite, de quelque endroit qu'il naisse, il est digne d'estime; il ne s'agit que de savoir la mesurer. L'esprit, la beauté, les richesses, la noblesse, quoique enfants du hasard , ont tous leur prix , comme l'adresse, le savoir, la vertu, etc. Ceux que la nature a comblés de ses dons les plus précieux, doivent plaindre ceux à qui ils ont été refusés; mais ils peuvent sentir leur supériorité sans orgueil et en connaisseurs. Une belle femme serait aussi ridicule de se trouver laide, qu'un homme d'esprit de se croire un sot. Une modestie outrée (défaut rare la vérité) est une sorte d'iagratitude envers
la nature. Une honnête fierté, au contraire, est la marque d'une âme belle et grande, que décèlent des traits mâles, moulés comme par le sentiment.
Si l'organisation est un mérite, et le premier mérite, et la source de tous les autres, l'instruction est le second. Le cerveau le mieux construit, sans elle, le serait en pure perte ; comme, sans l'usage du monde , l'homme le mieux fait ne serait qu'un paysan grossier. Mais aussi quel serait le fruit de la plus excellente école, sans une matrice parfaitement ouverte à l'entrée ou à la conception des idées? Il est aussi impossible de donner une seule idée à un homme privé de tous les sens, que de faire un enfant à une femme à laquelle la nature aurait poussé la distraction jusqu'à oublier de faire une vulve, comme je l'ai vu dans une qui n'avait ni fente, ni vagin, ni matrice ^ et qui, pour
* On trouvera des détails sur cette observation dan»
cette raison, fut démariée après dix ans de mariage.
Mais si le cerveau est à la fois bien organisé et bien instruit, c'est une terre féconde parfaitement ensemencée, qui produit le centuple de ce qu'elle a reçu : ou (pour quitter le style figuré souvent nécessaire pour mieux exprimer ce qu'on sent et donner des grâces à la vérité môme) l'imagination élevée par l'art à la belle et rare dignité de génie, saisit exactement tous les rapports des idées qu'elle a conçues, embrasse avec facilité une foule étonnante d'objets, pour en tirer enfin une longue chaîne de coaséquences, lesquelles ne sont encore que de nouveaux rapports enfantés par la comparaison des premiers, auxquels l'âme trouve une parfaite ressemblance. Tel est, selon moi , la génération de l'esprit. Je dis trouve, comme j'ai donné ci-devant l'épi-
un autre ouvrage de notre auteur : Système d'Epicure,XlV.
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thète d'apparente à la similitude des objets : non que je pense que nos sens soient toujours trompeurs, comme l'a prétendu le P. Malebranche, ou que nos yeux, naturellement un peu ivres, ne voient pas les objets tels qu'ils sont en eux-mêmes, quoique les microscopes nous le prouvent tous les jours, mais pour n'avoir aucune dispute avec les pyrrhoniens, parmi lesquels Bayle s'est distingué.
Je dis de la vérité en général ce que M. de Fontenelle dit de certaines en particulier : qu'il faut la sacrifier aux agréments de la société. Il est de la douceur de mon caractère d'obvier à toute dispute, lorsqu'il ne s'agit pas d'aiguiser la conversation. Les cartésiens viendraient ici vainement à la charge avec leurs idées innées; je ne me donnerais certainement pas le quart de la peine qu'a prise M. Locke pour attaquer de telles chimères. Quelle utilité, en effet, de faire à un gros livre, pour prouver une doctrine
qui était érigée en axiome, il y a trois mille ans?
Suivant les principes que nous avons posés et que nous croyons vrais, celui qui a le plus d'imagination doit être regardé comme ayant le plus d'esprit ou de génie, car tous ces mots sont synonymes ; et encore une fois, c'est par un abus honteux qu'on croit dire des choses différentes, lorsqu'on ne dit que différents mots ou différents sons, auxquels on n'a attaché aucune idée ou distinction réelle.
La plus belle, la plus grande ou la plus forte imagination, est donc la plus propre aux sciences comme aux arts. Je ne décide point s'il faut plus d'esprit pour exceller dans l'art des Aristote ou des Descartes , que dans celui des Euripide ou des Sophocle ; et si la nature s'est mise en plus grands frais pour faire Newton que pour former Corneille (ce dont je doute fort) , il est certain que c'est la seule imagination, diversement
appliquée, qui a fait leur différent triomphe et leur gloire immortelle.
Si quelqu'un passe pour avoir peu de jugement avec beaucoup d'imagination , cela veut dire que l'imagination trop abandonnée à elle-même, presque toujours comme occupée à se regarder dans le miroir de ses sensations, n'a pas assez contracté l'habitude de les examiner elle-même avec attention; plus profondément pénétrée des traces ou des images, que de leur vérité ou de leur ressemblance.
Il est vrai que telle est la vivacité des ressorts de l'imagination, que si l'attention, cette clé ou mère des sciences, ne s'en mêle, il ne lui est guère permis que de parcourir et d'effleurer les objets.
Voyez cet oiseau sur la branche, il semble toujours prêta s'envoler; l'imagination est de même. Toujours emportée par le tourbillon du sang et des esprits; une onde fait une trace, effacée par celle qui suit; l'âme
court après, souvent en vain : il faut qu'elle s'attende à regretter ce qu'elle n'a pas assez vite saisi et fixé : et c'est ainsi que l'imagination, véritable image du temps, se détruit et se renouvelle sans cesse.
Tel est le chaos et la succession continuelle et rapide de nos idées; elles se chassent comme un Ilot pousse l'autre, de sorte que si l'imagination n'emploie, pour ainsi dire, une partie de ses muscles, pour être comme en équilibre sur les cordes du cerveau, pour se soutenir quelque temps sur un objet qui va fuir et s'empêcher de tomber sur un autre qu'il n'est pas encore temps de contempler , jamais elle ne sera digne du beau nom de jugement. Elle exprimera vivement ce qu'elle aura senti de même; elle formera les orateurs, les musiciens, les peintres, les poètes, et jamais un seul philosophe. Au contraire, si dès l'enfance on accoutume l'imagination à se brider elle-même, à ne point se laisser emporter à sa propre impé-
tuosité, qui ne fait que de brillants enthousiastes, à arrêter, contenir ses idées, à les retourner dans tous les sens pour voir toutes les faces d'un objet, alors l'imagination, prompte à juger, embrassera par le raisonnement la plus grande sphère d'objets, et sa vivacité, toujours de si bon augure dans les enfants, et qu'il ne s'agit que de régler par l'étude et l'exercice, ne sera plus qu'une pénétration clairvoyante, sans laquelle on fait peu de progrès dans les sciences.
Tels sont les simples fondements sur lesquels a été bâti l'édifice de la logique. La nature les avait jetés pour tout le genre humain; mais les uns en ont profité, les autres en ont abusé.
Malgré toutes ces prérogatives de l'homme sur les animaux, c'est lui faire honneur que de le ranger dans la même classe. Il est vrai que jusqu'à un certain âge, il est plus animal qu'eux, parce qu'il apporte moins d'instinct en naissant.
Quel est l'animal qui mourrait de faim au milieu d'une rivière de lait? L'homme seul. Semblable à ce vieux enfant dont un moderne parle d'après Arnobe *, il ne connaît ni les aliments qui lui sont propres, ni l'eau qui peut le noyer, ni le feu qui peut le réduire en poudre. Faites briller pour la première fois la lumière d'une bougie aux yeux d'un enfant, il y portera machinalement le doigt, comme pour savoir quel est le nouveau phénomène qu'il aperçoit; c'est à ses dépens qu'il en connaîtra le danger, mais il n'y sera pas repris.
Mettez-le encore avec un animal sur le bord d'un précipice : lui seul y tombera; il se noie où l'autre se sauve à la nage. A quatorze ou quinze ans, il entrevoit à peine les grands plaisirs qui l'attendent dans la reproduction de son espèce; déjà adolescent, il ne sait pas trop comment s'y prendre dans un
1 Voir : Pièces j ustificativ es, IV.
jeu que la nature apprend si vite aux animaux : il se cache, comme s'il était honteux d'avoir du plaisir et d'être fait pour être heureux, tandis que les animaux se font gloire d'être cyniques. Sans éducation, ils sont sans préjugés. Mais voyons encore ce chien et cet enfant qui ont tous deux perdu leur maître dans un grand chemin : l'enfant pleure, il ne sait à quel saint se vouer ; le chien , mieux servi par son odorat que l'autre par sa raison, l'aura bientôt retrouvé. La nature nous avait donc faits pour être au-dessous des animaux, ou du moins pour faire par là même mieux éclater les prodiges de l'éducation, qui seule nous tire du niveau et nous élève enfin au-dessus d'eux. Mais accordera-t-on la même distinctiofi aux sourds, aux aveugles -nés, aux imbéciles, aux fous, aux hommes sauvages ou qui ont été élevés dans les bois avec les bêtes; à ceux dont l'affection hypocondriaque a perdu l'imagination, enfin à toutes ces bêtes, à
figure humaine, qui ne montrent que l'instinct le plus grossier? Non, tous ces hommes, de corps et non d'esprit, ne méritent pas une classe particulière.
Nous n'avons pas dessein de nous dissimuler les objections qu'on peut faire en faveur de la distinction primitive de l'homme et des animaux, contre notre sentiment. Il y a , dit-on , dans l'homme , une loi naturelle, une connaissance du bien et du mal, qui n'a pas été gravée dans le cœur des animaux *.
Mais cette objection , ou plutôt cette assertion, est-elle fondée sur l'expérience, sans laquelle un philosophe peut tout rejeter? En avons-nous quelqu'une qui nous convainque que l'homme seul a été éclairé d'un rayon refusé à tous les autres animaux? S'il n'y en a point, nous ne pouvons pas plus connaître
' Luzac s'appuie en effet sur cet argument dans sa contre-partie del'Homme machine.
par elle ce qui se passe en eux, et même dans les hommes, que ne pas sentir ce qui affecte l'intérieur de notre être. Nous savons que nous pensons et que nous avons des remords; un sentiment intime ne nous force que trop d'en convenir; mais pour juger des remords d'autrui, ce sentiment qui est dans nous est insuffisant : c'est pourquoi il en faut croire les autres hommes sur leur parole ou sur les signes sensibles et extérieurs que nous avons remarqués en nous-mêmes , lorsque nous éprouvions la même conscience et les mêmes tourments.
Mais pour décider si les animaux qui ne parlent point ont reçu la loi naturelle, il faut s'en rapporter conséquemment à ces signes dont je viens de parler, supposé qu'ils existent. Les faits semblent le prouver. Le chien qui a mordu son maître qui l'agaçait a paru s'en repentir le moment suivant; od l'a vu triste, fâché, n'osant se montrer, et s'avouer coupable par un air rampant et humilié.
L'histoire nous offre un exemple célèbre d'un lion * qui ne voulut pas déchirer un homme abandonné à sa fureur, parce qu'il le reconnut pour son bienfaiteur. Qu'il serait à souhaiter que l'homme même montrât toujours la même reconnaissance pour les bienfaits et le même respect pour l'humanité! On n'aurait plus à craindre les ingrats, ni ces guerres qui sont le fléau du genre humain et les vrais bourreaux de la loi naturelle.
Mais un être à qui la nature a donné un instinct si précoce, si éclairé, qui juge, combine, raisonne et délibère autant que s'étend et lui permet la sphère de son activité ; un être qui s'attache par les bienfaits, qui se détache par les mauvais traitements et va essayer un meilleur maître; un être d'une structure semblable à la nôtre, qui fait les
* La Morale eu action, après Aulu-Gelle, a popularisé cette légende du lion d'Audroclès.
mêmes opérations, qui a les mêmes passions, les mêmes douleurs, les mêmes plaisirs, plus ou moins vifs, suivant Tempire de l'imagination et la délicatesse des nerfs ; un tel être enfin ne montre-t-il pas clairement qu'il sent ses torts et les nôtres, qu'il connaît le bien et le mal, et en un mot a conscience de ce qu'il fait * ? Son âme qui marque comme la nôtre les mêmes joies, les mêmes mortifications, les mêmes déconcert ements, serait-elle sans aucune répugnance à la vue de son semblable déchiré, ou après l'avoir lui-même impitoyablement mis en pièces?
Gela posé, le don précieux dont il s'agit n'aurait point été refusé aux animaux; car puisqu'ils nous offrent des signes évidents de
1 « Les animaux ont la conscience de leur existence actuelle et ils n'ont pas la pensée : mais qu'est-ce que la conscience de l'existence sans le discernement, la connaissance et par conséquent la pensée de l'existence? Peut-il y avoir conscience sans connaissance, et connaissance sans pensée? » M. Flourens.
leur repentir comme de leur intelligence, qu'y a-t-il d'absurde à penser que ces êtres, des machines presque aussi parfaites que nous, soient, comme nous, faites pour penser et pour sentir la nature?
Qu'on ne m'objecte point que les animaux sont pour la plupart des êtres féroces qui ne sont pas capables de sentir les maux qu'ils font; car tous les hommes distinguent-ils mieux les vices et les vertus? Il est dans notre espèce de la férocité comme dans k leur. Les hommes qui sont dans la barbare habitude d'enfreindre la loi naturelle, n'en sont pas si tourmentés que ceux qui la transgressent pour la première fois et que la force de l'exemple n'a point endurcis. Il en est de même des animaux comme des hommes; les uns et les autres peuvent être plus ou moins féroces par tempérament, et ils le deviennent encore plus avec ceux qui le sont. Mais un animal doux, pacifique, qui vit avec d'autres animaux semblables, et d'aliments
doux, sera ennemi du sang et du carnage; il rougira intérieurement de l'avoir versé; avec cette différence peut-être que, comme chez eux, tout est immolé aux besoins, aux plaisirs et aux commodités de la vie dont ils jouissent plus que nous, leurs remords ne semblent pas devoir être si vifs que les nôtres, parce que nous ne sommes pas dans la même nécessité qu'eux. La coutume émousse et peut-être étouffe les remords, comme les plaisirs.
Mais je yeux pour un moment supposer que je me trompe, et qu'il n'est pas juste que presque tout l'univers ait tort à ce sujet, tandis que j'aurais seul raison ; j'accorde que les animaux, même les plus excellents, ne connaissent pas la distinction du bien et du mal moral, qu'ils n'ont aucune mémoire des attentions qu'on a eues pour eux, du bien qu'on leur a fait, aucun sentiment de leurs propres vertus; que ce lion, par exemple, dont j'ai parlé après tant d'autres,
îie se souvienne pas de n'avoir pas voulu ravir la vie à cet homme qui fut livré à sa furie dans un spectacle plus inhumain que tous les lions, les tigres et les ours ; tandis que nos compatriotes se hattent, Suisses contre Suisses, frères contre frères, se reconnaissent, s'enchaînent ou se tuent sans remords, parce qu'un prince paye leurs meurtres : je suppose enfin que la loi naturelle n'ait pas été donnée aux animaux, quelles en seront les conséquences ?
L'homme n'est pas pétri d'un limon plus précieux *; la nature n'a employé qu'une seule et même pâte dont elle a seulement varié les levains. Si donc l'animal ne se re-
» « C'est par la vanité de cette même imagination que l'homme s'égale à Dieu, qu'il s'attribue les conditions divines, qu'il se trie soi-même et sépare de la presse des autres créatures, taille les parts aux animaux ses confrères et compagnons, et leur distribue telle portion de facultés et de forces que bon lui semble. » Montaigne, Apologie de Raymond Sebond.
pent pas d'avoir violé le sentiment intérieur dont je parle, ou plutôt s'il en est absolument privé , il faut nécessairement que l'homme soit dans le même cas : moyennant quoi adieu la loi naturelle et tous ces beaux traités qu'on a publiés sur elle! Tout le règne animal en serait généralement dépourvu. Mais, réciproquement, si l'homme ne peut se dispenser de convenir qu'il distingue toujours lorsque la santé le laisse jouir de lui-même, ceux qui ont de la probité, de l'humanité, delà vertu, de ceux qui ne sont ni humains,, ni vertueux, ni honnêtes gens ; qu'il est facile de distinguer ce qui est vice ou vertu, par l'unique plaisir ou la propre répugnance qui en sont comme les effets naturels ; il s'ensuit que les animaux formés de la même matière, à laquelle il n'a peut-être manqué qu'un degré de fermentation pour égaler les hommes en tout, doivent participer aux mêmes prérogatives de l'animalité, et qu'ainsi il n'est point d'âme
OU de substance sensitive, sans remords. La réflexion suivante va fortifier celle-ci.
On ne peut détruire la loi naturelle. L'empreinte en est si forte dans tous les animaux, que je ne doute nullement que les plus sauvages et les plus féroces n'aient quelques moments de repentir. Je crois que la fille sauvage de Châlons en Champagne aura porté la peine de son crime, s'il est vrai qu'elle ait mangé sa sœur ^ Je pense la même chose de tous ceux qui commettent des crimes, même involontaires, ou de tempérament : de Gaston d'Orléans qui ne pouvait s'empêcher de voler; de certaine femme qui fut sujette au même vice dans la grossesse
* « On parlait beaucoup à Paris, en 17/i5, d'une fille sauvage qui avait mangé sa sœur, et qui était alors au couvent, à Châlons-en-Champague. Mgr le maréchal de Saxe m'a fait l'honneur de me raconter bien des particularités de l'histoire de cette fille. Mais elles sont plus curieuses que nécessaires pour comprendre ce qu'il y a de plus surprenant dans tous ces faits. » — Histoire de l'ân^e.
et dont ses enfants héritèrent ; de celle qui dans le même état mangea son mari ; de cette autre qui égorgeait les enfants, salait leur corps, et en mangeait tous les jours comme du petit salé ; de cette fille de voleur anthropophage, qui la devint à douze ans, quoique, ayant perdu père et mère à l'âge de un an, elle eût été élevée par d'honnêtes gens, pour ne rien dire de tant d'autres exemples dont nos observateurs sont remplis, et qui prouvent tous qu'il est mille vices et vertus héréditaires, qui passent des parents aux enfants, comme ceux de la nourrice à ceux qu'elle allaite. Je dis donc et j'accorde que ces malheureux ne sentent pas pour la plupart sur le champ l'énormité de leur action. La boulimie, par exemple, ou la faim canine peut éteindre tout sentiment; c'est une manie d'estomac qu'on est forcé de satisfaire. Mais revenues à elle-mêmes, et comme désenivrées, quels -remords pour ces femmes qui se rappellent le meurtre
qu'elles ont commis dans ce qu'elles avaient de plus cher ! quelle punition d'un mal involontaire auquel elles n'ont pu résister, dont elles n'ont eu aucune conscience! cependant ce n'est point assez apparemment pour les juges. Parmi les femmes dont je parle, l'une fut rouée et brûlée, l'autre enterrée vive. Je sens tout ce que demande l'intérêt de la société. Mais il serait sans doute à souhaiter qu'il n'y eût pour juges que d'excellents médecins <. Eux seuls pourraient distinguer le criminel innocent du coupable. Si la raison est esclave d'un sens
' Les faits amassés ci-dessus n'ont pas cessé d'avoir leurs analogues : on ferait tout un volume de ces crimes, petits ou grands, suite évidente dog aberrations de l'intelligence et inexplicables autrement que par la folie. C'est le mérite de notre siècle d'avoir fait, suivant le vœu de La Mettrie, la part de plus en plus large à l'intervention du médecin dans toutes les causes où l'intégrité de la raison est douteuse. ~ Voir, entre autres livres excellents parus dans ces derniers temps, à ce propos : la Folie devant les tribunaux, par le docteur Legrand du Saulle; et la Folie lucide, de M. Trélat
dépravé ou en fureur, comment peut-elle le gouverner?
Mais si le crime porte avec soi sa propre punition plus ou moins cruelle; si la plus longue et la plus barbare habitude ne peut tout à fait arracher le repentir des cœurs les plus inhumains; s'ils sont déchirés par la mémoire même de leurs actions, pourquoi effrayer l'imagination des esprits faibles par un enfer, par des spectres et des précipices de feu moins réels encore que ceux de Pascal 1 ? Qu'est-il besoin de recourir à des
1 « Dans un cercle, ou à table, il lui fallait toujours un rempart de chaises ou quelqu'un dans son voisinage, du côté gauche, pour l'empêcher de voir des abîmes épouvantables dans lesquels il craignait quelquefois de tomber, quelque connaissance qu'il eût de ces illusions. Quel effrayant effet de l'imagination, ou d'une singulière circulation dans un lobe du cerveau ! Grand homme d'un côté, il était à moitié fou de l'autre. La folie et la sagesse avaient chacune leur département, ou leur lobe, séparé par la faux. De quel côté tenait-il si fort à MM. de Port-Royal? J'ai lu ce fait dans un extrait du Traité du vertige de M. de la Mettrie *. » — Note de La Mettrie. * Nous n'avons trouvé qu'un mot à ce propos dans le
fables, comme un pape de bonne foi l'a dit lui-même, pour tourmenter les malheureux mêmes qu'on fait périr, parce qu'on ne les trouve pas assez punis par leur propre conscience, qui est leur premier bourreau ? Ce n'est pas que je veuille dire que tous les criminels soient injustement punis; je prétends seulement que ceux dont la volonté est dépravée et la conscience éteinte, le sont assez par leurs remords, quand ils reviennent à eux-mêmes; remords, j'ose encore le dire, dont la nature aurait dû en ce cas, ce me semble, délivrer des malheureux entraînés par une fatale nécessité.
Les criminels, les méchants, les ingrats, ceux enfin qui ne sentent pas la nature, tyrans malheureux et indignes du jour, ont beau se faire un cruel plaisir de leur barbarie, il est des moments calmes et de ré-
Traité du vertige et dans l'Histoire de l'âme. La question n'a été étudiée sérieusement que de notre temps. — Lire le travail de M. Lélut sur l'Araule tt e de Pascal.
flexion où la conscience vengeresse s'élève, dépose contre eux, et les condamne à être presque sans cesse déchirés de ses propres mains. Qui tourmente les hommes est tourmenté par lui-même; et les maux qu'il sentira seront la juste mesure de ceux qu'il aura faits.
D'un autre côté, il y a tant de plaisir à faire du bien, à sentir, à reconnaître celui qu'on reçoit, tant de contentement à pratiquer la vertu, à être doux, humain, tendre, charitable , compatissant et généreux (ce seul mot renferme toutes les vertus), que je tiens pour assez puni, quiconque a le malheur de n'être pas né vertueux.
Nous n'avons pas originairement été faits pour être savants; c'est peut-être par une espèce d'abus de nos facultés organiques que nous le sommes devenus, et cela à la charge de l'État, qui nourrit une multitude de fainéants que la vanité a décorés du nom de philosophes. La nature nous a tous créés
uniquement pour être heureux * ; oui, tous, depuis le ver qui rampe jusqu'à l'aigle qui se perd dans la nue. C'est pourquoi elle a donné à tous les animaux quelque portion de la loi naturelle, portion plus ou moins exquise selon que le comportent les organes bien conditionnés de chaque animal.
A présent, comment définirons-nous la loi naturelle ? C'est un sentiment qui nous apprend ce que nous ne devons pas faire, parce que nous ne voudrions pas qu'on nous le fît. Oserais-je ajouter à cette idée commune qu'il me semble que ce sentiment n'est qu'une espèce de crainte ou de frayeur, aussi
* La croyance en un but déterminé de la nature, dans la création des êtres, était générale au dix-huitiémo siècle. Elle s'est prolongée jusqu'à nos jours, surtout par l'influence des réformateurs socialistes de toutes les écoles. La nature mieux étudiée doit être considérée comme passive dans la création. Lui assigner un but avec le moyen do l'atteindre, c'est l'animer et rentrer par une voie détournée dans les anciens erre ments qui font de l'homme une émanation d'un autre être dont il dépend.
salutaire à l'espèce qu'à l'individu ; car peutêtre ne respectons-nous la bourse et la vie des autres, que pour nous conserver nos biens, notre honneur et nous-mêmes ; semblables à ces Ixions du christianisme qui n'aiment Dieu et n'embrassent tant de chimériques vertus que parce qu'ils craignent l'enfer.
Vous voyez que la loi naturelle n'est qu'un sentiment intime qui appartient encore à l'imagination, comme tous les autres, parmi lesquels on compte la pensée. Par conséquent, elle ne suppose évidemment ni éducation, ni révélation, ni législateur, à moins qu'on ne veuille la confondre avec les lois civiles, à la manière ridicule des théologiens.
Les armes du fanatisme peuvent détruire ceux qui soutiennent ces vérités ; mais elles ne détruiront jamais ces vérités mêmes.
Ce n'est pas que je révoque en doute l'existence d'un être suprême; il me semble.
au contraire, que le plus grand degré de probabilité est pour elle : mais comme cette existence ne prouve pas plus la nécessité d'un culte que toute autre, c'est une vérité théorique qui n'est guère d'usage dans la pratique; de sorte que, comme on peut dire d'après tant d'expériences que la religion ne suppose pas l'exacte probité, les mêmes raisons autorisent à penser que l'athéisme ne l'exclut pas *.
Qui sait d'ailleurs si la raison de l'existence de l'homme ne serait pas son existence même? Peut-être a-t-il été jeté au hasard sur un point de la surface de la terre sans qu'on puisse savoir ni comment, ni
* Il est bon à ce propos de reprendre Bayle, Pensées sur la comète, et de relire entre autres chapitres cpux où ce pyrrhonien de tant de sens démontrip. que « l'athéisme ne conduit pas nécessairement à la corruption des mœurs, » et que « l'homme n'agit pas d'après ses principes. » On pourra y joindre d'Holbach, Système de la nature, chapitre: « l'athéisme est-il compatible avec la morale? »
pourquoi; mais seulement qu'il doit vivre et mourir, semblable à ces champignons qui paraissent d'un jour à l'autre, ou à ces fleurs qui bordent les fossés et couvrent les murailles.
Ne nous perdons point dans l'infini, nous ne sommes pas faits pour en avoir la moindre idée; il nous est absolument impossible de remonter à l'origine des choses. 11 est égal d'ailleurs pour notre repos que la matière soit éternelle ou qu'elle ait été créée, qu'il y ail un Dieu ou qu'il n'y en ait pas. Quelle folie de tant se tourmenter pour ce qu'il est impossible de connaître et ce qui ne nous rendrait pas plus heureux quand nous en viendrions à bout.
Mais, dit- on, lisez tous les ouvrages des Fénelon, des Nieuwentyt, des Abadie, des Derham, des Raïs, etc., eh bien! que m'apprendront-ils? ou plutôt que m'ont-ils appris? ce ne sont que d'ennuyeuses répétitions d'écrivains zélés, dont l'un n'ajoute à l'autre
qu'un verbiage plus propre à fortifier qu'à saper les fondements de l'athéisme. Le volume des preuves qu'on tire du spectacle de la nature ne leur donne pas plus de force. La structure seule d'un doigt, d'une oreille, d'un œil, une observation de Malpighi, prouve tout, et sans doute beaucoup mieux que Descartes et Malebranche, ou tout le reste ne prouve rien. Les déistes et les chrétiens même devraient donc se contenter de faire observer que dans tout le règne animal, les mêmes vues sont exécutées par une infinité de divers moyens, tous cependant exactement géométriques. Car de quelles plus fortes armes pourrait-on terrasser les athées? Il est vrai que si ma raison ne me trompe pas, l'homme et tout l'univers semblent avoir été destinés à cette unité de vues. Le soleil, l'air, l'eau, l'organisation, la forme des corps, tout est arrangé dans l'œil comme dans un miroir qui présente fidèlement à l'imagination les objets qui y
sont peints, suivant les lois qu'exige cette infinie vnri6t(^- de corps qui servent à la vision. Dans l'oreille, nous trouvons partout une diversité frappante, sans que celle diverse fabrique de l'homme, des animaux, des oiseaux, des poissons, produise différents usages. Toutes les oreilles sont si mathématiquement ffiites, qu'elles tendent également au seul et même but, qui est d'entendre. Le hasard, demande le déiste, serait-il donc assez grand géomètre pour varier ainsi à son gré les ouvrages dont on le suppose auteur, sans que tant de diversité pût l'empêcher d'atteindre la même fin. Il objecte encore ces parties évidemment contenues dans l'animal pour de futurs usages : le papillon dans la chenille, l'homme dans le ver spermatique, un polype entier dans chacune de ses parties, la valvule du trou ovale, le poumon dans le foetus, les dents dans leurs alvéoles, les os dans leurs fluides, qui s'en détachent et se durcissent d'une manière
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incompréhensible. Et comme les partisans de ce système, loin de rien négliger pour le faire valoir, ne se lassent jamais d'accumuler preuves sur preuves, ils veulent profiter de tout et de la faiblesse même de l'esprit en certains cas. Voyez, disent-ils, les Spinosa, les Vanini, les Desbarreaux, les Boindin, apôtres qui font plus d'honneur que de torl au déisme ! la durée de la santé de ces derniers a été la mesure de leur incrédulité : et il est rare, en effet, ajoutent-ils, qu'on n'abjure pas l'athéisme dès que les passions se sont affaiblies avec le corps qui en est l'instrument *.
* On n'a pas manqué d'user du môme procédé avec La Mettrie. L'abbé Sabatier (de Castres) prétend qu'à ses derniers moments il a « rétracié publiqnemnnt ses erreurs. « Un témoin oculaire, Desornifs (Lettre au rédactt-ur de l'Année littérai re, 1753j, rétablit la vérité qui était en même temps la vraisemblance. « La Mettrie, dit-il, est sorti du monde à p«u pi es comme un acieur quitte lethéàt'e, sans autre regret que celui de perdre le plaisir d'y briller. »
Voltaire qui revient plusieurs fois sur cette fin, écrit: '( Il y a actuellernent une grande disjiute ]nnv: savoir s'i
Voilà certainement tout ce qu'on peut dire de plus favorable à l'existence d'un Dieu, quoique le dernier argument soit frivole, en ce que ces conversions sont courtes, Fesprit reprenant presque toujours ses anciennes opinions et se conduisant en conséquence dès qu'il a recouvré ou plutôt retrouvé ses forces dans celles du corps. En voilà du moins beaucoup plus que n'en dit le médecin Diderot dans ses Pensées philosophiques, sublime ouvrage qui ne convaincra pas un athées Que répondre,
est mort en chrétien ou en médecin. Le fait est qu'il pria le comte Tyvcor.nel de le faire enterrer dans son jardin. Les ■bienséances n'ont psispermi; qu'on tût égaidà son testament. Son corps enû(^. et gros comme un tonneau a été por'é, bon gré mal gré, dans l'église catholique où il est tout étonné d'être. — Lettre du 14 novembre 1751.
« Enfin il a été bien éclairci que ce gourmand était mort en philosophe : « J'en suis bien aise, nous a dit le roi, pour le repos de son âme. » Noua nous sommes misa rire et lui aussi. — Lettre du 24 décembre 1751. »
* La Mettrie cite souvent Diderot et toujours avec sympathie. Diderot a-t-il cru au persiflage ? Il est cruel pour La Mettrie dans son Essai sur les règnes de Claude et de Néron.
en effet, à un homme qui dit : u Nous ne « connaissons point la nature : des causes (( cachées dans son sein pourraient avoir <( tout produit. Voyez à votre tour le polype « de Trembley ! ne contient-il pas en soi les « causes qui donnent lieu à sa régénération? « quelle absurdité y aurait-il donc à penser <( qu'il est des causes physiques pour les- « quelles tout a été fait, et auxquelles toute « la chaîne de ce vaste univers est si néces- « sairement liée et assujettie, que rien de ce a qui arrive ne pouvait pas ne pas arri^^er; « des causes dont l'ignorance absolument « invincible nous a fait recourir à un Dieu « qui n'est pas même un être de raison, « suivant certains? Ainsi détruire le hasard, (( ce n'est pas prouver l'existence d'un être <( suprême, puisqu'il peut y avoir autre « chose qui ne serait ni hasard, ni Dieu, je « veux dire la nature, dont l'étude, par con- (( séquent, ne peut faire que des incrédules, « comme le prouve la façon de penser de
« tous ses plus heureux scrutateurs *. » Le poids de l'univers n'ébranle donc pas un véritable athée, loin de l'écraser; et tous ces indices mille et mille fois rebattus d'un créateur, indices qu'on met fort au-dessus de la façon de penser dans nos semblables, ne sont évidents, quelque loin qu'on pousse cet argument, que pour les anlipyrrhoniens ou pour ceux qui ont assez de confiance dans leur raison, pour croire pouvoir juger sur certaines apparences, auxquelles, comme vous voyez, les athées peuvent en opposer d'autres peut-être aussi fortes et absolument contraires. Car si nous écoutons encore les naturalistes, ils nous diront
* C'est là l'idée même du Système de la na-^ ture. C'est aussi celle que beaucoup de livres de notre siècle reprennent en y adjoignant des raisons scientifiques que ne pouvait donner d'Holbach, et en en éliminant les raisons philosophiques qui ont fait aujourd'l.ui leur temps, parce qu'elles ont fait leur chemin et préparé les voies. — Lire :Forceet matière, du docteur Bu hner, entre beaucoup d'autres, moins nets et plus oublieux de leurs ancêtres.
qiieles mêmes causes qui, dans les mains d'un chimiste et par le hasard de divers mélanges, ont fait le premier miroir, dans celles de la nature ont fait l'eau pure, qui en sert à la simple bergère; que le mouvement qui conserve le monde a pu le créer; que chaque corps a pris la place que sa nature lui a assignée; que l'air a dû entourer la terre, par la même raison que le fer et les autres métaux sont l'ouvrage de ses entrailles; que le soleil est une production aussi naturelle que celle de l'électricité ; qu'il n'a pas plus été fait pour échauffer la terre el tous ses habitants qu'il brûle quelquefois, que la pluie pour faire pousser les grains qu'elle gâte souvent; que le miroir et l'eau n'ont pas plus été faits pour qu'on pût s'y regarder, que tous les corps polis qui ont la même propriété ; que l'œil est à la vérité une espèce de trumeau dans lequel l'âme peut contempler l'image des objets, tels qu'ils lui sont représentés par ces corps ; mais qu'il n'est pas démontré que
cet organe ait été réellement fait exprès pour cette contemplation ^ ni exprès placé dans l'orbite: qu'enfin il se pourrait bien faire que Lucrèce, le médecin Lamy et tous les épicuriens anciens et modernes, eussent raison, lorsqu'ils avancent que l'œil ne voit que parce qu'il se trouve organisé et placé comme il l'est 2; que, posées une fois, les mêmes règles de mouvement que suit la nature dans la génération et le développement des corps, il n'était pas possible que ce merveilleux organe fût organisé et placé autrement.
Tel est le pour et le contre, et l'abrégé des grandes raisons qui partageront éternelle-
* Lumina ne facias oculoriim clara creata, Prospicere ut possinius.
De rerum natura, 1. iv, v. 823.
* Cetera de g(^nere hoc inter quaecunqae pretantur, Omiiia perversa praepostera sunt ratione;
Nil ideo quoiiiam iiatum est in corpore, ut uti Possemus; sedquodnatuniest, id procréât usum: Nec fuit ante videre oculorurn lumina nata; Nec dictis orare prius quam lingua creata est; De rerum natura, 1. iv, v. 830.
ment les philosophes. Je ne prends aucun parti.
Non nostrum ioter vos tantas componere lites,
c'est ce que je disais à un Français de mes amis, aussi franc pyrrhonien que moi, homme de beaucoup de mérite et digne d'un meilleur sort. Il me fit à ce sujet une réponse fort singulière. « 11 est vrai, me dit-il, que le pour et le contre ne doit point inquiéter l'âme d'un philosophe qui voit que rien n'est démontré avec assez de clarté pour forcer son consentement, et même que les idées indicatives qui s'offrent d'un côté sont aussitôt détruites par celles qui se montrent de l'autre. Cependant, reprit-il, l'univers ne sera jamais heureux, à moins qu'il ne soit athée. » Voici quelles étaient les raisons de cet abominable homme. « Si l'athéisme, disait-il, était généralement répandu, toutes les branches de la religion seraient alors détruites et coupées par la racine. Plus de
guerres théologiques, plus de soldats de religion, soldats terribles! la nature infectée d'un poison sacré reprendrait ses droits et sa pureté ^ Sourds à toute autre voix, les mortels tranquilles ne suivraient que les conseils spontanés de leur propre individu , les seuls qu'on ne méprise point impunément et qui peuvent seuls nous conduire au bonheur par les agréables sentiers de la vertu. ))
Telle est la loi naturelle; quiconque en est rigide observateur, est honnête homme et mérite la confiance de tout le genre humain. Quiconque ne la suit pas scrupuleu-
' Bayle met eu action cette pensée :
* « Les historiens nous racontent qu'un ambassadeur de saint Louis vers le Soudan de Damas ayant demandé à une femme qu'il trouva dans les rues ce qu'elle prétendait faire avec le feu qu'elle portait d'une main et avec l'eau qu'elle portait de l'autre, apprit de celte iemme qu'elle destinait le feu à brûler le paradis et l'eau k éteindre les flammes de Tenfer, afin que les hommes ne servissent plus la divinité pour des vues mercenaires, mais uniquement à cause de 'excellence ue sa nature. » Pensées sur la comète, chap. : Si Ton peut avoir une idée d'honnêteté sans croire qu'il y ait un Dieu.
sèment a beau affecter les spécieux dehors d'une autre religion, c'est un fourbe ou un hypocrite dont je me défie.
Après cela, qu'un vain peuple pense différemment, qu'il ose affirmer qu'il y va de la probité môme à ne pas croire la révélation, qu'il faut, en un mot, une autre religion que celle de la nature, quelle qu'elle soit! quelle misère! quelle pitié! et la bonne opinion que chacun nous donne de celle qu'il a embrassée! Nous ne briguons point ici le suffrage du vulgaire. Qui dresse dans son cœur des autels à la superstition, est né pour adorer des idoles et non pour sentir la vertu.
Mais puisque toutes les facultés de l'âme dépendent tellement de la propre organisation du cerveau et de tout le corps qu'elles ne sont visiblement que cette organisation même , voilà une machine bien éclairée ! car enfin, quand l'homme seul aurait reçu en partage la loi naturelle, en serait-il moins une machine? Des roues , quelques ressorts
de plus que dans les animaux les plus parfaits, le cerveau proportionnellement plus proche du cœur et recevant aussi plus de sang, la même raison donnée ; que sais-je tnfm? des causes inconnues produiraient toujours cette conscience délicate si facile h blesser, ces remords qui ne sont pas plus étrangers à la matière que la pensée, et en un mot toute la différence qu'on suppose ici. L'organisation suffirait-elle donc à tout? Oui, encore une fois ; puisque la pensée se développe visiblement avec les organes S pourquoi la matière dont ils sont faits ne serait-elle pas aussi susceptible de remords 2,
* Voir l'épigraphe traduite de Lucrèce, liv. m, V. lidQ.
2 Le remords est la mémoire intempestive d'actes accomplis après un combat qui n'a pas laissé l'esprit convaincu de leur légitimité. Dès lors, ces actes doivent laisser plus de traces que les autres et reparaître à la surface plus fréquemment. Cet effet est donc tout mécanique, comme veut le prouver La Mettrie, et ne peut se présenter que chez les hommes imbus de l'idée de justice et en proportion de la prise que cette idée a sur eux. a^i i^i ij «;v>껫i»'*><i
quand une fois elle a acquis avec le temps la faculté de sentir.
L'âme n'est donc qu'un vain terme dont on n'a point d'idée, et dont un bon esprit ne doit se servir que pour nommer la partie qui pense en nous. Posé le moindre principe de mouvement, les corps animés auront tout ce qu'il leur faut pour se mouvoir, sentir, penser, se repentir et se conduire, en un mot, dans le physique et dans le moral qui en dépend.
Nous ne supposons rien ; ceux qui croiraient que toutes les difficultés ne seraient pas encore levées, vont trouver des expériences 1 qui achèveront de les satisfaire.
1 Les expériences qui vont suivre sont en partie explicab'es par l'irritabilité des muscles. Haller qui est resté dans la science comme l'auteur de cette découverte, ne l'a exposée en public qu'en 1752. Pour expliquer la connaissance que La Mettrie en pouvait avoir, il prétend que notre auteur tenait toute sa science d'un jeuue Suisse « qui, sans être médecin et sans l'avoir jamais connu, avait lu ses ouvrages et vu les expériences de l'illustre M. Albi-
1. Toutes les chairs des animaux palpitent après la mort, d'autant plus longtemps que l'animal est plus froid et transpire moins. Les tortues, les lézards, les serpents, etc., en font foi.
2. Les muscles séparés du corps se retirent lorsqu'on les pique.
3. Les entrailles conservent longtemps leur mouvement péristaltique ou vermiculaire.
4. Une simple injection d'eau chaude ranime le cœur et les muscles, suivant Cowper.
5. Le cœur de la grenouille, surtout exposé au soleil, encore mieiix sur une table ou
nus *. » Nous n'avons pas l'intention de déposséder Haller, nous rappelons seulement que l'Homme machine parut en 1748.
* « Les dissections que M. Albinus poussa jusqu'aux pari les les plus minces et les plus cache'es, les injections dont il sut profiter avec toute l'adresse qui les rend utiles; les planches de la plus grande beauté dont il enrichit Tanatomie, tout cela lui a donné un rang distingué parmi ceux des médecins qui se sont illustrés par la supériorité de leurs talents en ce genre. » Biographie médicale.
sur une assiette chaude, se remue pendant une heure et plus, après avoir été arraché du corps. Le mouvement semble-t-il perdu sans ressource? Il n'y a qu'à piquer le cœur, et ce muscle creux bat encore. H.irvey a fait la même observation sur les crapauds.
6. Bacon de Verulam, dans son traité Sylva Sylvarum, parle d'un homme convaincu de trahison, qu'on ouvrit vivant, et dont le cœur, jeté dans l'eau chaude, sauta à plusieurs reprises, toujours moins haut, à la distance perpendiculaire de deux pieds.
7. Prenez un petit poulet encore dans l'œuf, arrachez lui le cœur; vous observerez les mêmes phénomènes avec à peu près les mêmes circonstances. La seule chaleur de l'haleine ranime un animal prêt à pérk dans la machine pneumatique.
Les mêmes expériences, que nous devons
à Boyle et à Sténon, se font dans les pigeons,
dans les chiens, dans les lapins, dont les
morceaux de cœur se remuent comme les
cœurs entiers. On voit le même mouvement dans les pattes de taupes arrachées.
8. La chenille, les vers, l'araignée, la mouche, l'anguille offrent les mêmes choses à considérer; et le mouvement des parties coupées augmente dans l'eau chaude , à cause du feu qu'elle contient.
9. Un soldat ivre emporta d'un coup de sabre la tête d'un coq d'Inde. Cet animal resta debout, ensuite il rnarcha, courut ; venant à rencontrer une muraille, il se tourna, battit des ailes en continuant de courir, et tomba enfin. Étendu par terre, tous les muscles de ce coq se remuaient encore.
Voilà ce que j'ai vu, et il est facile de voir à peu près ces phénomènes dans les petits chats ou chiens dont on a coupé la tête.
10. Les polypes font plus que de se mouvoir après la section : ils se reproduisent dans huit jours en autant d'animaux qu'il y a de parties coupées. J'en suis fâché pour le système des naturalistes sur la génération,
OU plutôt j'en suis bien aise; car, que cette découverte nous apprend bien à ne jamais rien conclure de général, même de toutes les expériences connues et les plus décisives !
Voilà beaucoup plus de faits ^ qu'il n'en faut pour prouver, d'une manière incontestable, que chaque petite fibre ou partie des corps organisés, se meut par un principe qui lui est propre et dont l'action ne dépend point des nerfs, comme les mouvements involontaires, puisque les mouvements en question s'exercent sans que les parties qui les manifestent aient aucun commerce avec
1 Tous ces faits, d'une observation exacte, quoique un peu sommaire, sont rappelés dans tous les traités de physiologie. En les reprenant et en les examinant de plus près, la science n'arrive pas à des conclusions bien différentHS de celles de l,a Mettrie. Elle leur donne au contraire quelque force de plus en délimitant mieux les propriétés de chacune des pariies de l'animal et en localisant plus sévèrement, U* point affecté soit à ses mouvements, soit à ses instinGts,^soU à son intelligence. ^ '^^^ ii>j^àiài'ii.)^.i oûli :,iki::.;a'j^a
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la circulation. Or, si cette force se fait remarquer jusque dans des morceaux de fibres, le cœur, qui est un composé de fibres singulièrement entrelacées, doit avoir la même propriété. L'histoire de Bacon n'était pas nécessaire pour me le persuader. Il m'était facile d'en juger, et par la parfaite analogie de la structure du cœur de l'homme et des animaux, et par la masse même du premier, dans laquelle ce mouvement ne se cache aux yeux que parce qu'il y est étouffé , et enfin parce que tout est froid et affaissé dans les cadavres. Si les dissections se faisaient sur des criminels suppliciés dont les corps sont encore chauds S on verrait dans leur cœur les
1 Chercher à tirer un parti scientifique des corps sacrifiés à la vindicte publique est un vœu qui ne sera' sans doute jamais satisfait; nous le trouvons cependant renouvelé par M. Vulpian, dans le Cours de physiologie comparée qu'il a professé l'an dernier uu Muséum. Cette fois, c'est à propos de l'expérience si étrange indiquée par Lcgallois et réalisée par M. Brown-Sequard sur la tête d'uu chien décapité depuis dix minutes. L'injection de sang dcfibriné dans
mêmes mouvements qu'on observe dans les muscles du visage des gens décapités.
Tel est ce principe moteur des corps entiers ou des parties coupées en morceaux, qu'il produit des mouvements non déréglés, comme on l'a cru, mais très-réguliers, et cela, tant dans les animaux chauds et parfaits que dans ceux qui sont froids et imparfaits K II ne reste donc aucune ressource à nos adversaires, si ce n'est de nier mille et mille faits que chacun peut facilement vérifier.
Si on me demande à présent quel est le siège de cette force innée dans nos corps, je réponds qu'elle réside très-clairement dans ce que les anciens ont appelé p a r e n c h y m e ; c'est-à-dire dans la substance propre des
cette tôte lai redonne toutes les apparences de la vie. « L'homme pourrait parler ou au moins esquisser quelques mots. »
1 Les expériences réussissent mieux avec les unimaux à sang fioid.
parties, abstraction faite des veines, des artères, des nerfs, en un mot, de l'organisation de tout ]e corps; et que par conséquent chaque partie contient en soi des ressorts plus ou moins vifs, selon le besoin qu'elles en avaient.
Entrons dans quelques détails de ces ressorts de la machine humaine. Tous les mouvements vitaux, animaux, naturels et automatiques se font par leur action. N'est-ce pas machinalement que le corps se retire, frappé de terreur, à l'aspect d'un précipice inattendu? que les paupières s'abaissent à la menace d'un coup, comme on l'a dit? que la pupille s'étrécit au grand jour pour conserver la rétine, et s'élargit pour voir les objets dans l'obscurité? n'est-ce pas machinalement que les pores de la peau se ferment en hiver pour que le froid ne pénètre pas l'intérieur des vaisseaux? que l'estomac se soulève irrité par le poison, par une certaine quantité d'opium , par tous les émétiques ,
'Ctc. ? que le cœur, Jes artères , les muscles se contractent pendant le sommeil comme pendant la veille ? que le poumon fait l'office d'un soufflet continuellement exercé? n'estce pas machinalement qu'agissent tous les sphincters de la vessie, du rectum, etc.? que le cœur a une contraction plus forte que tout autre muscle ? que les muscles érecteurs font dresser la verge dans l'homme comme dans les animaux qui s'en battent le ventre, et même dans l'enfant, capable d'érection, pour peu que cette partie soit irritée * ? Ce qui prouve, pour le dire en passant, qu'il est un ressort singulier dans ce membre, encore peu connu, et qui produit des effets qu'on n'a point encore bien expliqués,
* Cette nomenclature est celle des phénomènes réflexes, c'est-à-dire des phénomènes vitaux pour la production desquels l'action de la volonté est inutile. Elle est, à notre avis, bien incomplète, mais elle a l'avantage de ne donner que des exemples simples, faciles à vérifier, et dans lesquels il n'y a pas place pour les subtilités psychologiques.
malgré toutes les lumières de l'anatomie. Je ne m'étendrai pas davantage sur tous ces petits ressorts subalternes connus de tout le monde. Mais il en est un autre plus subtil et plus merveilleux, qui les anime tous; il est la source de tous nos sentiments, de tous nos plaisirs, de toutes nos passions, de toutes nos pensées ; car le cerveau a ses muscles pour penser, comme les jambes pour marcber. Je veux parler de ce principe incitant et impétueux qu'Hippocrate appelle «vopfxojv 1 (l'âme). Ce principe existe, el il a son siège dans le cerveau à l'origine des nerfs, par lesquels il exerce son empire sur
* « On sait que de tout temps li^s médecins avaient reconnu un principe de vie qui préside aux fonctions de l'écoDomie vivante et qu'Hippocrate appelait £vop[j.ojv, impetum faciens. « Broussais , Examen des doctrines médicales, III, 385. — C'est la force vitale, dans tous les sens qu'on lui a donnés depuis que cette supposition ontologique a cours dans la science, c'est-à-dire depuis le commencement. La Mettrie commence ici à s'égarer, après beaucoup d'autres, en voulant localiser une abstraction.
tout le reste du corps ^ Par là s'explique tout ce qui peut s'expliquer, jusqu'aux effets surprenants des maladies de rimaginalion.
Mais pour ne pas languir dans une richesse et une fécondité mal entendue, il faut se borner à un petit nombre de questions et de réflexions.
Pourquoi la vue ou la simple idée d'une belle femme nous cause-t-elle des mouvements et des désirs singuliers? Ce qui se passe alors dans certains organes vient-il de la nature même de ces organes? Point du tout; mais du commerce et de l'espèce de sympathie de ces muscles avec l'imagination. Il n'y a ici qu'un premier ressort excité par lebene placitum des anciens, ou par l'image de la beauté qui en excite un autre, lequel était fort assoupi quand l'imagination l'a éveillé : et comment cela, si ce n'est par le désordre et le tumulte du sang et des es-
* Cabanis, 11*' mémoire, I.
prits qui galoppetit avec une promptitude extraordinaire et vont gonfler les corps caverneux ?
Puisqu'il est des communications évidentes entre la mère et l'enfant \ et qu'il est dur de nier des faits rapportés par Tulpius et par d'autres écrivains aussi dignes de foi (il n'y en a point qui le soient plus), nous croirons que c'est par la même voie que le fœtus ressent l'impétuosité de l'imagination maternelle, comme une cire molle reçoit toutes sortes d'impressions , et que les mêmes traces ou envies de la mère peuvent s'imprimer sur le fœtus 2, sans que cela puisse se comprendre, quoi qu'en disent Blondel et tous ses adhérents. Ainsi, nous faisons réparation d'honneur au P. Malebranche , beaucoup trop raillé de sa crédulité par des
* Au moins par les vaisseaux. Est-il sûr qu'il n'y en a point par les nerfs? — Note de La Mettrie. — Cabanis, 11^ mémoire, II.
2 Cabanis, 10* mémoire, 2* section, X.
auteurs qui n'ont point observé d'assez près la nature, et ont voulu l'assujettir à leurs idées.
Voyez le portrait de ce fameux Pope, au moins le Voltaire des Anglais. Les efforts, les nerfs de son génie sont peints sur sa physionomie; elle est toute en convulsion; ses yeux sortent de l'orbite, ses sourcils s'élèvent avec les muscles du front. Pourquoi? C'est que l'origine des nerfs est en travail et que tout le corps doit se ressentir d'une espèce d'accouchement aussi laborieux. S'il n'y avait une corde interne qui tirât ainsi celles du dehors, d'où viendraient tous ces phénomènes *? Admettre une âme pour les expliquer, c'est être réduit à l'opération du Saint-Esprit.
En effet, si ce qui pense en mon cerveau
1 Descartes qui plaçait l'âme dans la glande pinéale, regardait les pédoncules de cette glande comme deux cordes ou rênes qui permettaient à l'âme de diriger le corps.
n'est pas une partie de ce viscère, et conséquemment de tout le corps, pourquoi, lorsque tranquille dans mon lit je forme le plan d'un ouvrage ou que je poursuis un raisonnement abstrait, pourquoi mon sang s'échauffe-t-il? pourquoi la fièvre de mon esprit passe- t-elle dans mes veines? Demandez-le aux hommes d'imagination , aux grands poètes, à ceux qu'un sentiment bien rendu ravit, qu'un goût exquis, que les charmes de la nature, de la vérité ou de la vertu transportent! Parleur enthousiasme, par ce qu'ils vous diront avoir éprouvé, vous jugerez de la cause par les effets; par cette harmonie que Borelli % qu'un seul anatomiste a mieux connue que tous les leibniziens, vous connaîtrez l'unité matérielle de l'homme. Car enfin, si la tension des nerfs qui fait la douleur cause la fièvre par la-
iBorelli (1608-1679), mathématicien et anatomiste, a, l'un des premiers, exposé mécaniquement la théorie des mouvements dans les corps vivants.
quelle l'esprit est troublé et n'a plus de volonté, et que réciproquement l'esprit trop excercé trouble le corps et allume ce feu de consomption qui a enlevé Bayle dans un âge si peu avancé; si telle titillation me fait vouloir, me force de désirer ardemment ce dont je ne me souciais nullement le moment d'auparavant ; si, à leur tour, certaines traces du cerveau excitent le même prurit et les mêmes désirs, pourquoi faire double ce qui n'est évidemment qu'un *? C'est en vain qu'on se récrie sur l'empire de la volonté. Pour un ordre qu'elle donne, elle subit cent foisîejoug 2. Et quelle merveille que le corps obéisse dans l'état sain, puisqu'un torrent de sang et d'esprits vient l'y forcer; la vo-
* Cabanis, 11' mémoire, II.
2 « Je veux aller plus loin, et vous prouver que la volonté n'agit jamais primitivement, contrairement à ce que l'on pense. Pour employer le langage métaphysique, ce n'est jamais une force primitive : elle n'agit que par suggestion. » Vulpian, Cours de physiologie comparée.
lonté ayant pour ministres une légion invisible de fluides plus vifs que l'éclair et toujours prêts à la servir! Mais comme c'est par les nerfs que son pouvoir s'exerce, c'est aussi par eux qu'il est arrêté. La meilleure volonté d'un amant épuisé, les plus violents désirs lui rendront-ils sa vigueur perdue? Hélas ! non ; et elle en sera la première punie, parce que, posées certaines circonstances , il n'est pas dans sa puissance de ne pas vouloir du plaisir. Ce que j'ai dit de la paralysie, etc., revient ici.
La jaunisse vous surprend! ne savez-vous pas que la couleur des corps dépend de celle des verres au travers desquels on les regarde! Ignorez-vous que telle est la teinte des humeurs, telle est celle des objets, au moins par rapport à nous, vains jouets de mille illusions. Mais ôtez cette teinte de l'humeur aqueuse de l'œil ; faites couler la bile par son tamis naturel; alors l'âme ayant d'autres yeux, ne verra plus jaune. N'est-ce
pas encore ainsi qu'en abattant la cataracte ou en injectant le canal d'Eustachi, on rend la vue aux aveugles et l'ouïe aux sourds. Combien de gens qui n'étaient peut-être que d'habiles charlatans dans des siècles ignorants, ont passé pour faire de grands miracles ! La belle âme et la puissante volonté qui ne peut agir qu'autant que les dispositions du corps le lui permettent, et dont les goûts changent avec l'âge et la fièvre! Faut-il donc s'étonner si les philosophes ont toujours eu en vue la santé du corps pour conserver celle de l'âme? si Pythagore a aussi soigneusement ordonné la diète que Platon a défendu le vin? Le régime qui convient au corps est toujours celui par lequel les médecins sensés prétendent qu'on doit préluder, lorsqu'il s'agit de former l'esprit, de l'élever à la connaissance de la vérité et de la vertu ; vains sons dans le désordre des maladies et le tumulte des sens ! Sans les préceptes de l'hygiène, Epictète,
Socrate, Platon, etc., prêchent en vain : toute morale est infructueuse pour qui n'a pas la sobriété en partage ; c'est la source de toutes les vertus, comme l'intempérance est celle de tous les vices.
En faut-il davantage (et pourquoi irais-je me perdre dans l'histoire des passions, qui toutes s'expliquent par Vs.vo^iJ.oiv d'Hippocrate) pour prouver que l'homme n'est qu'un animal ou un assemblage de ressorts qui tous se montent les uns par les autres, sans qu'on puisse dire par quel point du cercle humain la nature a commencé? si ces ressorts diffèrent entre eux, ce n'est donc que par leur siège et par quelques degrés dé force, et jamais parleur nature; et par conséquent l'âme n'est qu'un principe de mouvement ou une partie matérielle sensible du cerveau *, qu'on peut, sans craindre l'erreur,
« Ici La Mettrie cède au premier mouvement qui ne fait que déplacer le préjugé sans le détruire. Il ne faut pas, pour expliquer ce mot âme, en changer la na-
regarder comme un ressort principal de toute la machine, qui a une influence visible sur tous les autres, et même paraît avoir été fait pour lui; en sorte que tous les autres n'en seraient qu'une émanation, comme on le verra par quelques observations que je rapporterai et qui ont été faites sur divers embryons.
Cette oscillation naturelle ou propre à notre machine, et dont est douée chaque fibre et pour ainsi dire chaque élément fibreux, semblable à celle d'un pendule, ne peut
turc. Il ne faut pas le faire passer du monde abstrait, où il est bien, dans le monde concret où il serait mal. On est, dès lors, réduit à chercher un siège à l'àme, et , comme Van Helraont, on trouve ce siège au pylore; comme Descartes, dans la glande pinéale; comme Lancisi et de la Peyronie, dans le corps calleux ; comme d'autres aujourd'hui encore, dans le nœud vital déterminé par M. Flourens. L'àme est une abstraction qui n'a par conséquent pas de siège. Le mot e^t synojiyme de somme des fonctions répond;<nt aux besoins de l'être. Il est utile pour simplifier la discussion, il ne faut pas qu'il la domine.
toujours s'exercer. 11 faut la renouveler à mesure qu'elle se perd! lui donner des forces quand elle languit, l'affaiblir lorsqu'elle est opprimée par un excès de force et de vigueur *. C'est en cela seul que la vraie médecine consiste.
Le corps n'est qu'une horloge dont le nouveau chyle est l'horloger. Le premier soin de la nature, quand il entre dans le sang, c'est d'y exciter une sorte de fièvre que les chimistes qui ne rêvent que fourneaux ont dû prendre pour une fermentation. Cette fièvre procure une plus grande filtration d'esprits, qui machinalement vont animer les muscles et le cœur, comme s'ils y étaient envoyés par ordre de la volonté.
Ce sont donc les causes ou les forces de la vie qui entretiennent ainsi durant cent ans le mouvement perpétuel des soUdes et
* C'est en voulant aflaiblir sa machioe trop vigoureuse, selon lui, que La Meitrie s'est donné la niprt. L'application de sou principe est difficile. bm f^b%
des fluides, aussi nécessaire aux uns qu'aux autres. Mais qui peut dire si les solides contribuent à ce jeu plus que les fluides, et vice versa? Tout ce qu'on sait, c'est que l'action des premiers serait bientôt anéantie sans le secours des seconds. Ce sont les liqueurs qui par leur choc éveillent et conservent l'élasticité des vaisseaux, de laquelle dépend leur propre circulation ^ De là vient qu'après la mort le ressort naturel de chaque substance est plus ou moins fort encore, suivant les restes de la vie auxquels il survit, pour expirer le dernier. Tant il est vrai que cette force des parties animales peut bien se conserver et s'augmenter par celle de la circulation, mais qu'elle n'en dépend point, puisqu'elle se passe même de l'intégrité de chaque membre ou viscère, comme on l'a vu.
' .< Pour l'exercice des fonctions, il faut que les liquides concourent avf;c les solides : dans toute stimulation, il y a donc impulsion, appel ou attraction dos fluides vers les solides. » Bioussais, Propositions de médecine, XI.
Je n'ignore pas que cette opinion n'a pas été goûtée de tous les savants, et que Stahl* surtout l'a fort dédaignée. Ce grand chimiste a voulu nous persuader que l'âme était la seule cause de tous nos mouvements. Mais c'est parler en fanatique et non en philosophe.
Pour détruire l'hypothèse stahlienne , il ne faut pas faire tant d'efforts que je vois qu'on en a faits avant moi. Il n'y a qu'à jeter les yeux sur un joueur de violon. Quelle souplesse ! quelle agilité dans les doigts ! les mouvements sont si prompts, qu'il ne paraît presque pas y avoir de succession. Or je prie, ou plutôt je défie les stahliens de me dire, eux qui connaissent si bien tout ce que peut notre âme, comment il serait possible qu'elle exécutât si vite tant de mouve-
1 Stalil est le fondateur de l'animisme, mais il était conséquent. Plein de confiance en l'âme, il négligeait i'anatomie et faisait surtout de la médecine expectante.
ments, des mouvements qui se passent si loin d'elle et en tant d'endroits divers. C'est supposer un joueur de flûte qui pourrait faire de brillantes cadences sur une iulinité de trous qu'il ne connaîtrait pas et auxquels il ne pourrait seulement pas appliquer le doigt. Mais disons avec M. Hecquet ^ qu'il n'est pas permis à tout le monde d'aller à Corinthe. Et pourquoi Stahl n'aurait-il pas été encore plus favorisé de la nature en qualité d'homme qu'en qualité de chimiste et de praticien? Il fallait (l'heureux mortel!) qu'il eût reçu une autre âme que le reste des hommes, une âme souveraine, qui, non contente d'avoir quelque empire sur les muscles volontaires, tenait sans peine les rênes de tous les mouvements du corps, pouvait les suspendre, les calmer ou les exciter à son gré ! Avec une maîtresse aussi despotique , dans les mains de laquelle
* Le docteur Sangrado, do Lesage.
étaient en quelque sorte les battements du cœur et les lois de la circulation, point de fièvre sans doute, point de douleur, point de langueur, ni honteuse impuissance, ni fâcheux priapisme. L'âme veut et les ressorts jouent, se dressent ou se débandent. Comment ceux de la machine de Stahl se sontils si tôt détraqués 1? Qui a chez soi un si grand médecin devrait être immortel,
Stahl, au reste, n'est pas le seul qui ait rejeté le principe d'oscillation des corps organisés. De plus grands esprits ne l'ont pas employé, lorsqu'ils ont voulu expliquer l'action du cœur, l'érection du pénis, etc. 11 n'y a qu'à lire les Institutions de médecine de Boerhaave, pour voir quels laborieux et séduisants systèmes, faute d'admettre une force aussi frappante dans tous les corps, ce grand homme a été obligé d'enfanter à la sueur de son puissant génie.
' Stalil etrt mort à ?oixriUtç-qu;vtorzc ans.
"Willis et Perrault, esprits d'une plus faible trempe, mais observateurs assidus de la nature, que le fameux professeur de Leyde n'a connue que par autrui et n'a eue, pour ainsi dire, que de la seconde main *, paraissent avoir mieux aimé supposer une âme généralement répandue par tout le corps, que le principe dont nous parlons. Mais dans cette hypothèse, qui fut celle de Virgile et de tous les épicuriens, hypothèse que l'histoire du polype semblerait favoriser à la première vue, les mouvements qui survivent au sujet dans lequel ils sont inhérents, viennent d'un reste d'âme que conservent encore les parties qui se contractent, sans être désormais irritées par le sang et les esprits. D'oii l'on voit que ces écrivains, dont les ouvrages soUdes échpsent aisément toutes les fables philosophiques, ne se sont
1 Boerhaavc, destiné d'abord à la profession de ministre, ne fit que peu d'anatomie.
trompés que sur le modèle de ceux qui ont donné à la matière la faculté de penser, je veux dire, pour s'être mal exprimés, en termes obscurs et qui ne signifient rien. En effet, qu'est-ce que ce reste d'âme, si ce n'est la force motrice des leibniziens mal rendue par une telle expression, et que cependant Perrault * surtout a véritablement entrevue. Voir son Traité de la mécanique des animaux.
A présent qu'il est clairement démontré contre les cartésiens, les stahliens, les malebranchistes et les théologiens, peu dignes d'être ici placés, que la matière se meut par elle-même, non-seulement lorsqu'elle est organisée, comme dans un cœur entier, par exemple, mais lors même que cette organisation est détruite ; la curiosité de l'homme voudrait savoir comment un corps, par cela même qu'il est originairement doué d'un
* Claude Perrault, celui qui
De méchant médecin devint bon architecte.
souffle de vie, se trouve, en conséquence, orné de la faculté de sentir et enfin par celleci de penser. Et pour en venir à bout, ô bon Dieu, quels efforts n'ont pas fait certains philosophes! et quel galimathias j'ai eu la palience de lire à ce sujet!
Tout ce que l'expérience nous apprend, c'est que tant que le mouvement subsiste, si petit qu'il soit dans une ou plusieurs fibres, il n'y a qu'à les piquer pour réveiller, animer ce mouvement presque éteint , comme on l'a vu dans cette foule d'expériences dont j'ai voulu accabler les systèmes. Il est donc constant que le mouvement et le sentiment s'excitent tour à tour, et dans les corps entiers et dans les mêmes corps, dont la structure est détruite, pour ne rien dire de certaines plantes qui semblent nous offrir les mêmes phénomènes de la réunion du sentiment et du mouvement.
Mais, de plus, combien d'excellents philosophes ont démontré que la pensée n'est
qu'une faculté de sentir, et que l'âme raisonnable n'est que l'âme sensitive appliquée à contempler les idées et à raisonner! Ce qui serait prouvé par cela seul que lorsque le sentiment est éteint, la pensée l'est aussi, comme dans l'apoplexie, la léthargie, la catalepsie, etc. Car ceux qui ont avancé que l'âme n'avait pas moins pensé dans les maladies soporeuses, quoique elle ne se souvînt pas des idées qu'elle avait eues, ont soutenu une chose ridicule.
Pour ce qui est de ce développement, c'est une folie de perdre le temps à en rechercher le mécanisme. La nature du mouvement nous est aussi inconnue que celle de la matière. Le moyen de découvrir comment il s'y produit, à moins que de ressusciter, avec l'auteur de l'Histoire de l'âme, l'ancienne et inintelligible doctrine des formes substantielles! Je suis donc tout aussi consolé d'ignorer comment la matière, d'inerte et simple, devient active et composée d'or-
ganes, que de ne pouvoir regarder le soleil sans verre rouge : et je suis d'aussi bonne composition sur les autres merveilles incompréhensibles de la nature *, sur la production du sentiment et de la pensée dans un être qui ne paraissait autrefois à nos yeux bornés qu'un peu de boue.
Qu'on m'accorde seulement que la matière organisée est douée d'un principe moteur, qui seul la différencie de celle qui ne l'est pas (eh! peut-on rien refuser à l'observation la plus incontestable?) et que tout dépend dans les animaux de la diversité de cette organisation, comme je l'ai assez prouvé; c'en est assez pour deviner l'énigme des substances et celle de l'homme. On voit qu'il n'y en a qu'une dans l'univers et que l'homme est la plus parfaite. Il est au singe, aux animaux les plus spirituels, ce que le pendule
* Rien n'a été changé à cet égard; nous avouons notre ignorance des causes premières, et nous en prenons parfaitement notre parti.
planétaire de Huyghens est à une montre de Julien le Roi. S'il a fallu plus d'instruments, plus de rouages, plus de ressorts pour marquer les mouvements des planètes que pour marquer les heures ou les répéter; s'il a fallu plus d'art à Vaueanson pour faire son flûte ur que pour son canard, il eût dû en employer encore davantage pour faire un parleur; machine qui ne peut plus être regardée comme impossible, surtout entre les mains d'un nouveau Prométhée. Il était donc de même nécessaire que la nature employât plus d'art et d'appareil pour faire et entretenir une machine qui, pendant un siècle entier, pût marquer tous les battements du cœur et de l'esprit; car si on n'en voit pas au pouls les heures, c'est du moins le baromètre de la chaleur et de la vivacité, par laquelle on peut juger de la nature de l'âme. Je ne me trompe point, le corps humain est une horloge, mais immense et construite avec tant d'artifice et d'habileté^,
que si la roue qui sert à marquer les secondes vient à s'arrêter, celle des minutes tourne et va toujours son train; comme la roue des quarts continue de se mouvoir, et ainsi des autres, quand les premières, fouillées ou dérangées par quelque cause que ce soit, ont interrompu leur marche. Car n'est-ce pas ainsi que l'obstruction de quelques vaisseaux ne suffit pas pour détruire ou suspendre le fort des mouvements, qui est dans le cœur, comme dans la pièce ouvrière de la machine ; puisqu'au contrîiire les fluides dont le volume est diminué, ayant moins de chemin à faire, le parcourent d'autant plus vite, emportés comme par un nouveau courant, que la force du cœur s'augmente en raison de la résistance qu'il trouve à l'extrémité des vaisseaux? Lorsque le nerf optique, seul comprimé, ne laisse plus passer l'image des objets, n'est-ce pas ainsi que la privation de la vue n'empêche pas plus l'usage de l'ouïe que la privation de ce sens, lorsque les fonc-
lions de la portion molle sont interdites, ne suppose celle de l'autre? n'est-ce pas ainsi encore que l'un entend sans pouvoir dire qu'il entend (si ce n'est après l'attaque du mal), et que l'autre qui n'entend rien, mais dont les nerfs linguaux sont libres dans le cerveau, dit machinalement tous les rêves qui lui passent par la tête? Phénomènes qui ne surprennent point les médecins éclairés. Ils savent à quoi s'en tenir sur la nature de l'homme : et pour mieux le dire en passant, de deux médecins, le meilleur, celui qui mérite le plus de confiance, c'est toujours, à mon avis, celui qui est le plus versé dans la physique ou la mécanique du corps humain, et qui laissant l'âme et toutes les inquiétudes que cette chimère donne aux sots et aux ignorants, n'est occupé sérieusement que du pur naturalisme.
Laissons donc le prétendu M. Gharp * se
* Nom supposé sous lequel La Mettrie a écrit THistoire de 1 *àme.
moquer des philosophes qui ont regardé les animaux comme des machines. Que je pense difîéremmriU! Je crois que Descartes serait un homme respectable à tous égards, si, né dans un siècle qu'il n'eût pas dû éclairer, il eût connu le prix de l'expérience et de l'observation et le danger de s'en écarter. Mais il n'est pas moins juste que je Fasse ici une authentique réparation h ce grand homme, pour tous ces petits philosophes, mauvais plaisants et mauvais singes de Locke, qui, au lieu de rire impudemment au nez de Descartes, feraient mieux de sentir que, sans lui, le champ de la philosophie, comme celui du bon esprit sans Newton, serait peut-être encore en friche.
Il est vrai que ce célèbre philosophe s'est beaucoup trompé, et personne n'en disconvient. Mais enfin il a connu la nature animale ; il a le premier parfaitement démontré que les animaux étaient de pures machines. Or, après une découverte de cette importance
— U4 — et qui suppose autant de sagacité, le moyen, sans ingratitude, de ne pas faire grâce à toutes ses erreurs !
Elles sont à mes yeux toutes réparées par ce grand aveu. Car enfin, quoi qu'il chante sur la distinction des deux substances, il est visible que ce n'est qu'un tour d'adresse *, une ruse de style, pour faire avaler aux théologiens un poison caché à l'ombre d'une analogie qui frappe tout le monde et qu'eux seuls ne voient pas. Car c'est elle, c'est cette forte analogie qui force tous les savants et les vrais juges d'avouer que ces êtres fiers et vains, plus distingués par leur orgueil que par le nom d'hommes, quelque envie qu'ils
* Les théologiens ont de Descartes absolument l'opinion qu'exprime ici, en raillant, La Mettrie. Ils nient s'être jamais laissé prendre à son prétendu spiritualisme, et déclarent que le fameux cogito, ergo su m ouvre la porte à tous les excès de raisonnement. II n'y a plus que l'Université qui défende Descartes. Mais c'est affaire de tradition, et Descartes, du reste, était de bonne foi.
aient de s'élever, ne sont au fond que des animaux et des machines perpendiculairement rampantes. Elles ont toutes ce merveilleux instinct dont l'éducation fait de l'esprit, et qui a toujours son siège dans le cerveau, et, à son défaut, comme lorsqu'il manque ou est ossifié, dans la moelle allongée et jamais dans le cervelet; car je l'ai vu considérablement blessé, d'autres ^ l'ont trouvé squirreux, sans que l'âme cessât de faire ses fonctions 2.
Etre machine, sentir, penser, savoir distinguer le bien du mal, comme le bleu du jaune, en un mot, être né avec de l'mtelligence et un instinct sûr de morale, et n'être qu'un animal, sont donc des choses qui ne sont pas plus contradictoires qu'être un
< Haller d^ns les Transactions philoeo-; phiques. — Note de La Mettrie.
2 Us travaux de M. Flourens ont déterminé les fonctions des diverses parties de l'encéphale, surtout celles du cervelet, organe de la coordination des mouvements.
singe ou un perroquet et savoir se donner du plaisir. Car puisque l'occasion se présente de le dire, qui eût jamais deviné a priori qu'une goutte de la liqueur qui se lance dans l'accouplement, fît ressentir des plaisirs divins, et qu'il en naîtrait une petite créature qui pourrait un jour, posées certaines lois, jouir des mêmes délices? Je crois la pensée si peu incompatible avec la matière organisée, qu'elle semble en être une propriété, telle que l'électricité, la faculté motrice, l'impénétrabilité, l'étendue, etc.
Voulez-vous de nouvelles observations?
En voici qui sont sans réplique et qui prouvent toutes que l'homme ressemble parfaitement aux animaux, dans son origine comme dans tout ce que nous avons déjà cru essentiel de comparer.
J'en appelle à la bonne foi de nos observateurs. Qu'ils vous disent s'il n'est pas vrai que l'homme, dans son principe, n'est qu'un ver qui devient homme, comme la chenille
- Mil —
papillon. Les plus graves * auteurs nous ont appris comment il faut s'y prendre pour voir cet animalcule. Tous les curieux l'ont vu, comme Hartsœker, dans la semence de l'homme et non dans celle de la femme * ; il n'y a que les sots qui s'en soient fait scrupule 3. Gomme chaque goutte de sperme contient une infinité de ces petits vers, lorsqu'ils sont lancés à l'ovaire, il n'y a que le plus adroit ou le plus vigoureux qui ait la force de s'insinuer et de s'implanter dans l'œuf que fournit la femme, et qui lui donne sa première nourriture *. Cet œuf, quelquetois
1 Bocrh. lus t. M éd. et tant d'autres. — Note de La Mettrie.
« La femme n'a pas de semence proprement dite.
3 « Leuwenhœck avait soin de fairiî remarquer que ses études hartsœkeriennes n'avaient jamais été faites aux dépens de Sci famille. » — Note de La Mettrie dans l'Histoire de l'àme.
'* La Mettrie est ici d'accord avec la science moderne. Ou ne peut lui reprocher que d'aller plus loin qu'elle et de ne pas s'arrêter à la fécondation même. Au delà, on ne sait rien expérimentalement sur le mode d'action de l'animalcule. — Voir l'Homme
surpris dans les trompes de Fallope, est porté par ces canaux à la matrice, où il prend racine, comme un grain de blé dans la terre. Mais quoique il y devienne monstrueux par sa croissance de neuf mois, il ne diffère point des œufs des autres femelles, si ce n'est que sa peau (l'amnios) ne se durcit jamais et se dilate prodigieusement , comme on en peut juger en comparant le fœtus trouvé en situation et près d'éclore (ce que j'ai eu le plaisir d'observer dans une femme morte un moment avant l'accouchement) avec d'autres petits embryons trèsproches de leur origine : car alors c'est toujours l'œuf dans sa coque, et l'animal dans l'œuf qui, gêné dans ses mouvemenis, cherche machinalement à voir le jour; et, pour y réussir, il commence par rompre avec la tête cette membrane, d'oii il sort, comme le
plante, autre ouvrage de notre auteur où il développe ce point de vue de l'accroissement de l'homme par voie végétative et entasse les analogies.
— I/iO —
poulet, l'oiseau, etc., de la leur. J'ajouterai une observation que je ne trouve nulle part : c'est que l'amnios n'en est pas plus mince *, pour s'être prodigieusement étendu ; semblable en cela à la matrice dont la substance même se gonfle de sucs infiltrés, indépendamment de la réplétion et du déploiement de tous ses coudes vasculeux.
Voyons l'homme dans et hors de sa coque; examinons avec un microscope les plus jeunes embryons, de quatre, de six, de huit ou de quinze jours; après ce temps, les yeux suffisent. Que voit-on? la tête seule; un petit œuf rond avec deux points noirs qui marquent les yeux. Â.vant ce temps, tout étant informe, on n'aperçoit qu'une pulpe médullaire, qui est le cerveau, dans lequel
^ L'amnios est une membrane fort mince; La Mettrii' nous paraît ici donner le nom d';uïiuios à la masse dos enveloppes embryonnaires, masse qui ne s'amincit pas par l'extension, parce qu'elle est le siège d'une sorte de végétation cellulaire.
se forme d'abord l'origine des nerfs ou le principe du sentiment, et le cœur, qui a déjà par lui-même dans cette pulpe la faculté de battre : c'est le punctum saliens de Malpigbi, qui doit peut-être déjà une partie de sa vivacité à l'influence des nerfs. Ensuite, peu à peu, on voit la tête allonger le col, qui, en se dilatant, forme d'abord le thorax, oti le cœur a déjà descendu pour s'y fixer; après quoi vient le bas-ventre qu'une cloison (le diaphragme) sépare. Ces dilatations donnent l'une les bras, les mains, les doigts, les ongles et les poils; l'autre les cuisses, les jambes, les pieds, etc., avec la seule différence de situation qu'on leur connaît, qui fait l'appui et le balancier du corps ^ C'est une végétation frappante. Ici ce sont des cheveux qui couvrent le sommet de nos têtes, là ce sont des feuilles et des fleurs 2;
* Il y a là quelques légères différences avec les observations plus ré(:<!ntes.
2 Voir l'Homme plante.
partout brille le même luxe de la nature; et enfin l'esprit recteur des plantes est placé où nous avons notre âme, cette autre quintessence de l'homme.
Telle est l'uniformité de la nature qu'on commence à sentir, et l'analogie du règne animal et végétal, de l'homme à la plante. Peut-être même y a-t-il des plantes animales, c'est-à-dire qui , en végétant, oli se battent comme les polypes, ou font d'autres fonctions propres aux animaux?
Voilà à peu près tout ce qu'on sait de la génération. Que les parties qui s'attirent, qui sont faites pour s'unir ensemble et pour occuper telle ou telle place, se réunissent toutes suivant la nature et qu'ainsi se forment les yeux, le cœur, l'estomac et enfin tout le corps, comme de grands hommes ^ l'ont écrit, cela est possible. Mais comme l'expérience nous abandonne au milieu de
i Buffon entre autres.
ces subtilités, je ne supposerai rien, regardant tout ce qui ne frappe pas mes sens comme un mystère impénétrable. 11 est si rare que les deux semences se rencontrent dans le congrès, que je serais tenté de croire que la semence de la femme est inutile à la génération ^
Mais comment en expliquer les phénomènes sans ce commode rapport de parties, qui rend si bien raison des ressemblances des enfants, tantôt au père et tantôt à la mère. D'un autre côté, l'embarras d'une explication doit-elle contrebalancer un fait ? Il me paraît que c'est le mâle qui fait tout, dans une femme qui dort comme dans la plus lubrique. L'arrangement des parties serait donc fait de toute éternité dans le germe ou dans le ver même de l'homme. Mais tout ceci est fort au-dessus de la portée des plus excellents observateurs. Comme il n'y peu-
* La Mettrie est eucore ici en avance sur une grande partie de ses contemporains.
vent rien saisir, ils ne peuvent pas plus juger de la mécanique de la formation et du développement des corps, qu'une taupe du chemin qu'un cerf peut parcourir.
Nous sommes de vraies taupes dans le champ de la nature ; nous n'y faisons guère que le trajet de cet animal; et c'est notre orgueil qui donne des bornes à ce qui n'en a point. Nous sommes dans le cas d'une montre qui dirait (un fabuliste en ferait un personnage de conséquence dans un ouvrage frivole) : «Quoil c'est ce sot ouvrier qui « m'a faite, moi qui divise le temps! moi « qui marque si exactement le cours du so- <( leil ; moi qui répète h haute voix les heures <( que j'indique! non, cela ne se peut pas. » Nous dédaignons de même, ingrats que nous sommes, cette mère commune de tous les règnes, comme parlent les chimistes.
Nous imaginons ou plutôt nous supposons une cause supérieure à celle à qui nous devons tout, et qui a véritablement tout fait
d'une manière inconcevable. Non, la matière n'a rien de vil qu'aux yeux grossiers qui la méconnaissent dans ses plus brillants ouvrages; et la nature n'est point une ouvrière bornée. Elle produit des millions d'bommes avec plus de facilité et de plaisir qu'un horloger n'a de peine à faire la montre la plus composée. Sa puissance éclate également et dans la production du plus vil insecte, et dans celle de l'homme le plus superbe; le règne animal ne lui coûte pas plus que le végétal, ni le plus beau génie qu'un épi de blé. Jugeons donc par ce que nous voyons, de ce qui se dérobe à la curiosité de nos yeux et de nos recherches, et n'imaginons rien au delà. Suivons le singe, le castor, l'éléphant, etc., dans leurs opérations. S'il est évident
qu'elles ne peuvent se faire sans intelligence^ pourquoi la refuser à ces animaux ? et si vous
* « Les aaimaux ont donc de l'intelligence. » Flourens.
leur accordez une âme, fanatiques, vous êtes perdus ; vous aurez beau dire que vous ne décidez point sur sa nature, tandis que vous lui ôtez l'immortalité ; qui ne voit que c'est une assertion gratuite? qui ne voit qu'elle doit être ou mortelle ou immortelle, comme la nôtre, donc elle doit subir le même sort, quel qu'il soit! et qu'ainsi c'est tomber dans Scylla pour vouloir éviter Charybde?
Brisez la chaîne de vos préjugés; armezvous du flambeau de l'expérience et vous ferez à la nature l'honneur qu'elle mérite, au lieu de rien conclure à son désavantage, de l'ignorance où elle vous a laissés. Ouvrez les yeux seulement et laissez-la ce que vous ne pouvez comprendre, et vous verrez que ce laboureur dont l'esprit et les lumières ne s'étendent pas plus loin que les bords de son sillon, ne diffère point essentiellement du plus grand génie, comme l'eût prouvé la dissection des cerveaux de Descartes et de
Newton : vous serez persuadé que l'imbécile ou le stupide sont des bêtes à figure humaine, comme le singe plein d'esprit est un petit homme sous une autre forme; et qu'enfin, tout dépendant absolument de la diversité de l'organisation, un animal bien construit, à qui on a appris l'astronomie, peut prédire une éclipse comme la guérison ou la mort, lorsqu'il a porté quelque temps du génie et de bons yeux à l'école d'Hippocrate et au lit des malades. C'est par cette file d'observations et de vérités qu'on parvient à lier à la matière l'admirable propriété de penser, sans qu'on en puisse voir les liens, parce que le sujet de cet attribut nous est essentiellement inconnu.
Ne disons point que toute machine, ou tout anima], périt tout-à-fait, ou prend une autre forme après la mort ; car nous n'en savons absolument rien. Mais assurer qu'une machine immortelle est une chimère ou un être de raison, c'est faire un raisonne
ment aussi absurde que celui que feraient des chenilles qui, voyant les dépouilles de leurs semblables , déploreraient amèrement le sort de leur espèce qui leur semblerait s'anéantir. L'âme de ces insectes (car chaque animal a la sienne) est trop bornée pour comprendre les métamorphoses de la nature. Jamais un seul des plus rusés d'entre eux n'eût imaginé qu'il dût devenir papillon. Il en est de même de nous. Que savons-nous plus de notre destinée que de notre origine? Soumettons-nous donc à une ignorance invincible, de laquelle notre bonheur dépend. Qui pensera ainsi sera sage, juste, tranquille sur son sort, et par conséquent heureux. Il attendra la mort sans la craindre ni la désirer; et chérissant la vie, comprenant ?i peine comment le dégoût vient corrompre un cœur dans ce lieu plein de délices ; plein de respect pour la nature, plein de reconnaissance, d'attachement et de tendresse, à proportion du sentiment et des bienfaits qu'il en a reçus, heureux enfin de la sentir et
d'être au charmant spectacle de Tunivers, il ne la détruira certainement jamais dans soi ni dans les autres. Que dis-je! plein d'humanité, il en aimera le caractère jusque dans ses ennemis. Jugez comme il traitera les autres. Il plaindra les \icieux sans les haïr : ce ne seront à ses yeux que des hommes contrefaits. Mais en faisant grâce aux défauts de la conformation de l'esprit et du corps, il n'en admirera pas moins leurs beautés et leurs vertus. Ceux que la nature aura favorisés lui paraîtront mériter plus d'égards que ceux qu'elle aura traités en marâtre. C'est ainsi qu'on a vu que les dons naturels, la source de tout ce qui s'acquiert, trouvent dans la bouche et le cœur du matérialiste des hommages que tout autre leur refuse injustement. Enfin le matérialiste convaincu, quoi que murmure sa propre vanité, qu'il n'est qu'une machine ou qu'un animal, ne maltraitera point ses semblables, trop instruit sur la nature de ces actions dont l'inhumanité est toujours propor-
tionnée au degré d'analogie prouvée ci-devant, et ne voulant pas, en un mot, suivant la loi naturelle donnée à tous les animaux, faire à autrui ce qu'il ne voudrait pas qu'il lui fît.
Concluons donc hardiment que l'homme est une machine, etqu'iln'yadans tout l'univers qu'une substance diversement modifiée. Ce n'est point ici une hypothèse élevée à force de demandes et de suppositions : ce n'est point l'ouvrage du préjugé, ni même de ma raison seu^e; j'eusse dédaigné un guide que je crois si peu sûr, si mes sens portant , pour ainsi dire , le flambeau , ne m'eussent engagé à la suivre en m'éclairant. L'expérience m'a donc parlé pour la raison; c'est ainsi que je les ai jointes ensemble.
Mais on a dû voir que je ne me suis permis le raisonnement le plus vigoureux et le plus immédiatement tiré, qu'à la suite d'une multitude d'observations physiques qu'aucun savant ne contestera; et c'est encore eux seuls que je reconnais pour juges des consé-
quences que j'en tire , récusant ici tout homme à préjugés, et qui n'est ni anatomiste, ni au fait de la seule philosophie qui est ici de mise, celle du corps humain. Que pourraient contre un chêne aussi ferme et solide ces faibles roseaux de la théologie, de la métaphysique et des écoles; armes puériles, semblables aux fleurets de nos salles, qui peuvent bien donner le plaisir de l'escrime, mais jamais entamer son adversaire. Faut-il dire que je parle de ces idées creuses et triviales, de ces raisonnements rebattus et pitoyables, qu'on fera sur la prétendue incompatibilité de deux substances qui se touchent et se remuent sans cesse l'une et l'autre, tant qu'il restera l'ombre du préjugé ou de la superstition sur la terre? Voilà mon système, ou plutôt la vérité si je ne me trompe fort. Elle est courte et simple. Dispute à présent qui voudra!